L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891

Part 5

Chapter 53,907 wordsPublic domain

Par contre, ces goûts et cette liberté d'allure faisaient la joie de son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de toucher à une faulx, conduisant les boeufs, montant les chevaux, ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée, misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées, ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que fermait au loin l'horizon changeant de la montagne, dont il avait si longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.

Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la surveillance de la traite des vaches dans les étables; puis, tout son personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux, et s'en allait inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue, non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs, ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les écoutait: étaient-ils satisfaits de leur récolte? Et des discussions s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que sur ceux qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres; ne se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les amener à comprendre ses explications.

Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais, tantôt dans un îlot, en train d'enlever une étude d'après nature, ce qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée; arrivé près d'elle, il descendait de cheval; elle, de son côté, quittait son pliant pour venir à lui, et ils s'embrassaient:

--Tu as bien dormi?

--Et toi, mon enfant?

Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette chose devînt admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement dans le train; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manoeuvre, et elle était une artiste; dans ces conditions, comment n'eût-il pas repoussé les objections qui se présentaient à son esprit?

--Certainement tu as raison, disait-il en manière de conclusion, l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.

Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on avait battu en son absence, ou celle des cochons, qu'on ne faisait pas sortir de la porcherie, ou qu'on n'emballait pas en voiture, sans qu'il y eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour les toucher.

C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait, si l'envie l'en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.

Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous!

Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie, et mangeaient en bavardant la collation qu'on leur apportait du château: un morceau de pain avec un fruit, ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de vin blanc du pays et d'eau fraîche.

C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.

On causait à bâtons rompus du présent, du passé, et aussi quelquefois de l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.

On s'examinait aussi: le père en se demandant si, comme le disait sa femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté, sinon pour sa santé; la fille, en suivant sur le visage de son père et dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard. Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était pour le complimenter:

--Tu sais que tu rajeunis?

--Comme toi tu embellis. Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous?

Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il pas logique que, le jour où l'on se conforme aux lois de la nature, l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout seul et reprenne son fonctionnement régulier? Voilà pourquoi je suis si heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse; sois certaine que la médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil et défendra les rideaux et les ombrelles.

--Ils m'amusent, ces exercices.

--N'est-ce pas?

--Il me semble que ça se voit.

--Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose?

--Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.

Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois!

--C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé si les pauvres êtres très courageux, mais très malheureux, qui acceptaient cette misère, étaient vraiment les mêmes que ceux qui habitent ce château?

--Ne pense plus au passé.

--Pourquoi donc? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour apprécier la douceur de l'heure présente? Ce n'est pas seulement quand je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé, m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée; c'est encore quand dans la tranquillité et l'isolement du matin je travaille à une étude, et que je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois, et surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes, les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier; si je t'avais conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de désespoir, comme tu aurais été malheureux!

--Pauvre chérie!

--Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que l'heure des plaintes est passée; mais simplement pour que tu comprennes le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme pour moi; pour l'atelier Julian comme pour les bureaux de l'_Office cosmopolitain_, où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et l'arrogance de M. Chaberton. Hein! si nous étions rejetés, toi dans ton bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier?

--Veux-tu bien te taire!

--Pourquoi? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne peuvent pas nous atteindre. Et nous pouvons nous moquer de celle-là, je pense.

--Assurément.

--Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends d'eux...

--Ils le rendront, et au-delà de ce que j'ai annoncé; l'expérience de ce que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.

--Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à craindre de la fortune; et j'espère bien que si je me marie...

--Comment! si tu te maries!

--J'espère bien que si je me marie, tu prendras des précautions telles que je ne puisse jamais retomber dans la misère.

--Sois tranquille.

--Je le suis; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes qui sont purement romanesques: malheureux, on aime les romans gais qui finissent bien; heureux, les romans tristes.

VI

Une après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux çà et là, au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que les boeufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au loin Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout d'abord, se diriger de leur côté.

--Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie.

--Qui est avec lui?

--Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien; pourtant la démarche ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui; comme maman en rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le recevoir!

Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança seul.

Anie s'était levée.

--Tu ne t'en vas pas?

--Pourquoi m'en irais-je?

--Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.

--Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes faneurs?

Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse de toile bleue; elle ne prit même pas la peine de les enlever.

Quand les paroles de politesse eurent été échangées avec le baron, tout le monde se rassit sur l'herbe.

--Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi? dit d'Arjuzanx.

--Mais vous ne nous dérangez nullement; les bras de ma fille pas plus que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins.

--Au moins s'y emploient-ils.

--Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie.

--Vous aimez la campagne, mademoiselle?

--Je l'adore.

Le baron parut ravi de cette réponse.

L'entretien continua; puis il languit; le baron paraissait préoccupé, peut-être même embarrassé; en tout cas, il ne montrait pas son aisance habituelle; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et rejoignit les faneuses qui avaient repris leur travail.

Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et comme le terrain était parfaitement plane, sans aucune touffe d'arbuste, elle pouvait suivre leurs mouvements: ceux du baron étaient vifs, démonstratifs, passionnés; ceux de son père, réservés; évidemment, l'un parlait et l'autre écoutait.

Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.

A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle ne pût pas se tromper; alors elle alla au-devant d'eux; cette fois c'était bien pour prendre congé d'elle.

Quand il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à parler:

--Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx?

--Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime.

--Te demander en mariage.

--Ah!

--C'est tout ce que tu me réponds?

--Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis: ah! pour dire quelque chose.

--Il ne te plaît point?

--Je serais fâchée de sa demande.

--Il te plaît?

--J'en serais heureuse.

--Alors?

--Alors, veux-tu répondre à mes questions au lieu que je réponde aux tiennes?

Il fit un signe affirmatif.

--Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous.

--Elle l'a été.

--Sur quelle dot compte-t-il?

--Il n'en demande pas.

--Mais il en accepte une?

--Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser; c'est pour toi; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde impression; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres paroles.

--Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune.

--Pourquoi cette défiance?

--Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que notre fortune me serve à me payer ce mari-là.

--Précisément, le baron me paraît être ce mari.

--Alors répète.

--Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous. Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire? Je te le demande.

Au lieu de répondre, elle continua ses questions:

--De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait beaucoup, tandis que toi, tu écoutais; cependant tu as dit quelque chose.

--Sans doute.

--Qu'as-tu dit?

--Que je devais consulter ta mère, et que je devais te consulter toi-même.

--Je pense qu'il a trouvé cela juste.

--Parfaitement. Cependant il a insisté, sinon pour avoir une réponse immédiate, au moins pour arranger les choses de façon à ce que cette réponse ne soit point dictée par la seule inspiration. Pour cela il demande que nous allions passer quelquefois la journée du dimanche à Biarritz, où nous le rencontrerons, comme par hasard, et où vous pourrez vous connaître. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite que tu te prononceras.

--As-tu accepté cet arrangement?

--Il aurait dépendu de moi seul que je l'aurais accepté, car il me paraît raisonnable, Biarritz étant un terrain neutre où l'on peut se voir, sans que ces rencontres, plus ou moins fortuites, aient rien de compromettant qui engage l'avenir; cependant cette fois encore j'ai demandé à vous consulter, ta mère et toi. Pouvais-je promettre d'aller à Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'était répulsif?

--Il ne me l'est pas; et je suis disposée à croire comme toi que la dot n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage.

--Alors?

--Je ne demande pas mieux que d'aller à Biarritz le dimanche, mais à cette condition qu'il sera bien expliqué et bien compris que cela ne m'engage à rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite indifférence à son égard. Ce sentiment, qui, à vrai dire, n'en est pas un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le connaîtrai mieux? C'est possible. Mais sincèrement je n'en sais rien.

--Laissons faire le temps.

VII

Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron à Biarritz, mais ses sentiments n'avaient changé en rien; elle en était toujours à l'indifférence, et quand sa mère, quand son père, l'interrogeaient, sa réponse restait la même:

--Attendons.

--Qui te déplaît en lui?

--Rien.

--Alors?

--Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plaît en lui?

--Je te le demande.

--Et je te fais la même réponse: rien. Dans ces conditions je ne peux dire que ce que je te dis: attendons.

Mme Barincq, qui désirait passionnément ce mariage, et trouvait toutes les qualités au baron, s'exaspérait de ces réponses:

--Crois-tu que cette attente soit agréable pour ce pauvre garçon?

--Que veux-tu que j'y fasse? si elle lui est trop cruelle, qu'il se retire.

--Au moins est-elle mortifiante pour lui; crois-tu qu'il n'a pas à souffrir de ta réserve, quand ce ne serait que devant le capitaine?

--J'espère qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses projets; s'il l'a fait, tant pis pour lui.

Accepterait-elle, refuserait-elle le baron? c'était ce que le père et la mère se demandaient, et, comme ils désiraient autant l'un que l'autre ce mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour où ils auraient à traiter les questions d'affaires et à fixer la dot.

Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que leur fille en eût autant, c'était leur réponse à son désintéressement.

Mais, si ces quarante mille francs devaient leur être faciles à payer annuellement, ce ne serait que quand les améliorations apportées à l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles, c'est-à-dire quand les terres défrichées seraient toutes transformées en prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, où trouver ces quarante mille francs?

C'était la question que Barincq étudiait assez souvent, en cherchant quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un emprunt.

Un jour qu'il se livrait à cet examen dans son cabinet, qui avait été celui de son frère, il tira les divers titres de propriété se rapportant aux pièces de terre qu'il avait en vue, et se mit à les lire en notant leurs contenances.

Pour cela, il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire un classement qui le satisfit mieux que celui adopté par son frère.

Comme il avait complètement tiré un de ces tiroirs, il aperçut une feuille de papier timbré, qui avait dû glisser sous le tiroir. Il la prit, et, comme au premier coup d'oeil il reconnut l'écriture de son frère, il se mit à la lire.

«Je soussigné, Gaston-Félix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau), demeurant au château de Saint-Christeau, commune de Ourteau (Basses-Pyrénées)--déclare, par mon présent testament et acte de dernière volonté, donner et léguer, comme en effet je donne et lègue, à M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en garnison à Chambéry, la propriété de tous les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon décès. A cet effet, j'institue mon dit Valentin Sixte mon légataire à titre universel. Je veux et entends qu'en cette qualité de légataire mon dit Valentin Sixte soit chargé de payer à mon frère Charles-Louis Barincq, demeurant à Paris, s'il me survit, et à sa fille Anie Barincq, une rente annuelle de six mille francs, ladite rente incessible et insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur testamentaire la personne de Me Rébénacq, notaire à Ourteau, sans la saisine légale, et j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se charger de cette mission. Tel est mon testament, dont je prescris l'exécution comme étant l'ordonnance de ma dernière volonté.

«Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent quatre-vingt-quatre.

«Et après lecture j'ai signé

«Gaston Barincq.»

Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en ligne; mais dès les premières, au moment ou il commençait à comprendre, il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant elle tremblait entre ses doigts. C'était un coup d'assommoir qui l'écrasait.

Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture, lentement cette fois, mot à mot:

«Je donne et lègue à M. Valentin Sixte... la propriété de tous les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon décès».

Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au notaire Rébénacq et ensuite repris; la date le disait sans contestation possible.

Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point: à un certain moment, celui qu'indiquait la date de ce testament, son frère avait voulu que le capitaine fût son légataire universel; et il avait donné un corps à sa volonté, ce papier écrit de sa main.

Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard? et le fait seul d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement de volonté?

Il avait un but en reprenant ce testament; lequel?

Le supprimer? Le modifier?

Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à l'une ou l'autre qu'on devait s'arrêter; mais laquelle avait la vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le voyait pas en ce moment, troublé, bouleversé, jeté hors de soi, comme il l'était.

Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son écriture ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.

Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée à une autre sans s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle là, et revenait toujours au même point d'interrogation: pourquoi, après avoir confié son testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris? et pourquoi, après l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit ou modifié?

Le temps marcha, et la cloche du dîner vint le surprendre avant qu'il eût trouvé une réponse aux questions qui se heurtaient dans sa tête.

Il fallait descendre, il se composa un maintien pour que ni sa femme ni sa fille ne vissent son trouble, car, malgré son désarroi d'idées, il avait très nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien avant d'avoir une explication à leur donner.

Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard: c'était, en effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être.

--J'allais monter te chercher, dit Anie.

--Tu n'as pas faim aujourd'hui? demanda Mme Barincq.

--Pourquoi n'aurais-je pas faim?

--Ce serait la question que je t'adresserais.

Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa préoccupation.

--Décidément tu as quelque chose, dit Mme Barincq.

--Où vois-tu cela?

--Est-ce vrai, Anie? demanda la mère en invoquant, comme toujours, le témoignage de sa fille.

Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'oeil les domestiques qui servaient à table, et Mme Barincq comprit que si son mari avait vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant eux.

Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous un berceau de rosiers, où tous les soirs on avait coutume de prendre le frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant, avec ses effets de lumière et d'ombres sur les sommets lointains, elle revint à son idée.

--Parleras-tu, maintenant que personne n'est là pour nous entendre?

--Que veux-tu que je te dise?

--Ce qui te préoccupe et t'assombrit.

--Rien ne me préoccupe.

--Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours?

--Il me semble que je suis comme tous les jours.

--Eh bien, il me semble le contraire; tu n'as pas mangé, et il y avait des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long. Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à sa connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te débattais contre Sauvai, sans savoir si le lendemain il ne t'étranglerait pas tout à fait.

--T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant?