L'Illustration, No. 2511, 11 Avril 1891

Part 2

Chapter 23,701 wordsPublic domain

Il ne suffit pas d'aimer la souffrance, il faut aimer la mort, car c'est le seul moyen de se réconcilier avec la vie, dont elle est véritablement la fonction principale. Ici se présente le christianisme qui, seul, a su jusqu'ici faire aimer la mort. L'humanité va-t-elle recommencer l'étape déjà parcourue? Ce n'est pas le dogme qui embarrasse les amis de M. Barrés: ils en font un mythe, et tout est dit. Mais s'emprisonner pour de bon dans la plus étroite des règles morales!... Dilettantes ou sectaires: telle est l'alternative devant laquelle ils hésitent et hésiteront toujours.

Ce sont bien là, je crois, les idées éparses autour de nous, répandues dans l'air. Vous en avez déjà rencontré quelques-unes chez Sully-Prudhomme, chez Coppée, chez Ferdinand Fabre, chez Jules Lemaitre, chez Maupassant. Elles seront définitivement mises en valeur par quelque esprit vigoureux et simple qui voudra, avant tout, être compris et qui exprimera avec les mots de tout le monde ce qu'il peut y avoir d'humain, de généreux et de fécond dans ces idées.

Pour en revenir à M. Barrés, il ne possède aucun des dons du romancier; il ne serait pas capable de raconter l'histoire du Petit-Poucet à une petite fille de cinq ans. Il se peut que la métaphysique folâtre et la politique de fantaisie, pour laquelle il y aura encore de beaux jours, lui réservent des compensations. Deux chapitres de son livre, la lettre à Lazare, et l'entrevue de M. Renan avec M. Chincholle, font voir qu'il a beaucoup d'esprit et indiquent que sa vocation véritable est de se moquer du monde.

Il a déjà commencé.

Augustin Filon.

L'OEUVRE DE LA CIVILISATION EN AFRIQUE

Des nouvelles douloureuses nous arrivent d'Afrique. Nous avons hésité à les faire connaître: si nous nous y sommes décidés, c'est avec une profonde tristesse et sans nous dissimuler à quels reproches nous pouvions nous exposer.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de leur mettre sous les yeux de lugubres tableaux; s'ils se sentent, en les voyant, frissonner d'horreur comme nous l'avons fait en lisant le courrier qui nous les apportait, nous leur dirons: de malheureux nègres désarmés ont été massacrés par centaines, des peuplades s'entretuent pour apporter des têtes coupées aux conquérants en gage de soumission, et ces conquérants, ce sont des Français; ces atrocités se commettent au nom de la civilisation; nous en avons la preuve; faut-il les taire, ou bien l'humanité ne commande-t-elle pas de les dénoncer?

La réponse ne nous paraît pas douteuse: nous croyons impossible qu'un cri de réprobation ne mette pas un terme à de pareils excès, et ce sera pour nous un honneur que de l'avoir provoqué.

L'_Illustration_ n'est pas un journal de parti: nous n'accusons personne et nous n'incriminons ni nos fonctionnaires, ni nos braves soldats. Dans les profondeurs mystérieuses de ce continent noir où tout conspire contre l'Européen, le sens moral le plus solide doit s'altérer au contact d'une barbarie sans nom. De récents exemples fourniraient une réponse facile aux étrangers qui seraient tentés de rendre la France responsable de cruautés commises à son insu. C'est précisément parce que notre généreux pays marche à la tête de la civilisation, qu'il est au-dessus de toute accusation de complicité, que nous nous sommes fait un devoir patriotique de les publier.

Il n'est pas un de nos lecteurs qui ne soit au courant de la campagne poursuivie depuis trois ans bientôt au Soudan français. Très sommairement, nous allons faire la récapitulation des faits accomplis qui ont amené les scènes reproduites par nos gravures.

En 1889, M. le commandant Archinard, commandant supérieur du Haut-Fleuve et Soudan français, s'empare de Koundian, dernier _tata_ toucouleur sur la route de nos postes de l'est et le rase.

En 1890, nos troupes marchent sur Segou-Sikoro, ancienne capitale d'Ahmadou, autrement dit du royaume de Segou, placé sous notre protectorat depuis 1887, s'en emparent et s'y établissent. De Segou-Sikoro, le commandant de la colonne française, devenu lieutenant-colonel Archinard, traverse le grand Bélédougou, pays des Bambaras, entre dans le Kaarta, donne l'assaut à Ouossébougou, forteresse toucouleure, la prend et redescend ensuite sur nos postes du haut Sénégal.

Cette année, la campagne se continue d'un côté par la marche de nos soldats sur Nioro, nouvelle capitale d'Ahmadou dans le Kaarta; et, de l'autre, par l'entrée du colonel Doods dans le Fouta sénégalais.

Cette série de faits de guerre connus de nos lecteurs procède d'un plan d'ensemble dont l'objet est d'anéantir la puissance d'Ahmadou et de faire disparaître le foyer de fanatisme du Fouta, dont son chef, Abdoul Boubakar, était l'âme.

Notre première gravure représente une des exécutions qui ont suivi la prise de Nioro. Le poste de Bakel, sur la route stratégique de la capitale toucouleure, n'avait à ce moment pour effectif de garnison que 10 Européens et 50 auxiliaires. On appréhendait que les bandes d'Ahmadou, refoulées, dispersées, ne vinssent se rabattre sur Bakel pour tenter de s'en emparer. C'est alors qu'on prit le parti de faire un exemple, autant pour terroriser les fuyards d'Ahmadou que pour ôter aux gens des villages autour de Bakel toute envie de leur donner l'hospitalité.

Ces malheureux habitants des villages autour de Bakel qui, précédemment, avaient laissé passer sans essayer de les arrêter tous ceux qui se rendaient auprès d'Ahmadou, se virent donc, du jour au lendemain, dans la nécessité de se faire exécuteurs pour n'être pas exécutés. Une véritable chasse à l'homme s'organisa. Tout fuyard ennemi, peut-être ami de la veille, fut fait prisonnier et tué. Les femmes et les enfants furent retenus comme captifs. Une de nos gravures représente un de ces exécuteurs d'occasion apportant à Bakel cinq têtes de prisonniers capturés. Quant aux captifs, le désir d'en posséder est tel parmi les populations noires que, pour encourager la chasse à l'homme dont nous parlons, il avait été convenu qu'une part de prises reviendrait aux chasseurs. Le zèle de ceux-ci en fut stimulé à ce point que la fraude s'en mêla. Quelques traqueurs s'avisèrent d'emmener à leurs villages le dessus du panier, autrement dit ce qu'il y avait de meilleur et de plus solide parmi les prisonniers, et de n'envoyer dans nos postes que les rebuts, soit des vieillards et des infirmes. Au su de cette fraude, le commandant de Bakel menaça chaque village qui déroberait des captifs d'une amende d'un boeuf pour chaque prisonnier dissimulé.

Nous avons omis de dire que le poste de Bakel contenait lui-même à ce moment 600 prisonniers. Quand une corvée de 50 à 60 d'entre eux était envoyée au dehors pour un travail à exécuter, c'était sous la conduite d'auxiliaires indigènes à qui on laissait, d'ailleurs, entendre formellement qu'ils seraient tous fusillés le soir même si un seul prisonnier venait à s'échapper. «De cette façon, nous écrivent nos correspondants, ils se surveillaient les uns les autres et tout allait bien.»

Pourtant, ces exécutions n'étaient pas sans causer quelque inquiétude au point de vue sanitaire. On jugea prudent de ne point faire d'inhumations sur place, et les cadavres furent amarrés à des chaloupes qui les descendirent sur le fleuve, à quelques kilomètres plus bas que Bakel. C'est cette opération que représente notre double page.

Malgré nous, la pensée nous hante, au spectacle et au récit de ces horreurs, que le moment est bien mal venu pour avoir à les signaler.

Hier, on s'exclamait contre Stanley et ses lieutenants dont la désinvolture à faire bon marché des noirs excitait légitimement l'indignation. L'éloquent appel de Mgr Lavigerie n'avait pas assez de commentateurs élogieux dans les sphères officielles. La conférence anti-esclavagiste de Bruxelles avait lieu comme une première formule de régénération éloquente et magnifique. Des comités se constituaient, alliés implicites de ces tentatives d'affranchissement, et il était bien entendu que la France, initiatrice toujours incontestable et souvent incontestée de cette grande idée du relèvement des races, payait d'exemple au milieu des populations noires qui sont devenues les siennes et qu'une longue expérience lui a appris à considérer comme des enfants peu redoutables et toujours prêts à céder devant le prestige de la douceur et de la force morale sans violence.

Pourquoi les faits que nous exposons viennent-ils en contradiction avec cette dernière pensée? La guerre explique bien des choses, dira-t-on. Dans l'espèce, nous ne le croyons pas. Nous n'admettons pas qu'elle justifie l'affolement qui va jusqu'à mettre aux mains de non belligérants des armes pour tuer leurs frères; nous n'admettons pas qu'elle justifie l'encouragement à l'esclavage, au meurtre et aux pires passions. Devant de pareils faits, le mot civilisation devient la plus sanglante des ironies. Et, d'ailleurs, le système contraire, celui de la douceur, n'a-t-il pas des adeptes dans l'armée même? N'a-t-il pas été pratiqué notamment par Brière de l'Isle au Tonkin, Faidherbe au Sénégal? Nous ne sachions pas qu'ils aient eu à s'en repentir.

Une autre de nos gravures représente les principaux personnages officiels de notre colonie sénégalaise, à bord de l'aviso la Cigale, qui a transporté M. de Lamothe, gouverneur du Sénégal, lorsqu'il a récemment remonté le fleuve pour aller visiter nos établissements, sur le théâtre même des faits que nous venons de raconter.

Le capitaine Mahmadou-Racine, dont nous publions un portrait spécial, a fait toute sa carrière aux tirailleurs sénégalais. Il est le seul officier indigène qui soit décoré de la croix d'officier de la Légion d'honneur. Il porte également la croix du Cambodge. On n'en est plus à compter les services qu'il a rendus au Sénégal. Il a cinquante-deux ans. C'est lui qui accompagna en France, en 1886, Karamoko, un des fils de Samory.

LE TOUR DU MONDE EN SOIXANTE-DOUZE JOURS

Lorsque je lus, il y a quelques années, le fameux roman scientifique de Jules Verne, je me demandai si ce voyage autour du monde en quatre-vingts jours était possible, ou si la seule imagination de l'auteur avait combiné une série de conditions irréalisables.

Les représentations du drame données à la Gaîté d'abord, puis au Châtelet, me convainquirent presque. On y voyait, en effet, les voyageurs, au lieu de courir au pas gymnastique comme dans d'autres féeries, prendre encore le temps de s'occuper des affaires d'autrui et de sauver, à leur grand plaisir et profit, de charmantes veuves, condamnées à être brûlées vives par de cruels et ridicules rajahs.

Le voyage fantastique de l'auteur est aujourd'hui réalisé. Et la réalité ici, comme souvent ailleurs, se montre supérieure à la fiction. Les quatre-vingts jours, d'après les dernières nouvelles, vont être réduits à soixante-douze. C'est, du moins, ce que disent, en de pompeuses annonces, les gazettes américaines. Déjà un certain nombre de voyageurs et de voyageuses, portant chacun les couleurs d'un grand et riche journal, sont engagés à fond de train dans une grande course autour du monde. Les uns galopent vers l'est, les autres suivent, dans sa marche, le mouvement apparent du soleil. Bientôt les uns et les autres rentreront aux États-Unis, avec un bagage de notes forcément nul et une fatigue nécessairement considérable. Une récompense honnête attend le vainqueur de ce nouveau Grand-Prix. Les paris, aussi, sont engagés, bien entendu. Le premier courrier de New-York nous apportera la cote de ce steeple-chase inouï. Quelle attraction pour le public des sportsmen!

Xerxès, las de toutes les joies que lui procurait la toute-puissance, demandait en vain qu'on lui inventât un nouveau plaisir. Le pauvre roi des rois n'a pas vécu assez longtemps pour savourer les impressions charmantes d'un tour de piste de quarante mille kilomètres.

Mais, si le public des curieux se promet toutes sortes d'attentes fiévreuses, toutes les émotions satisfaites ou déçues du joueur passionné, je ne vois pas ce qui pourra intéresser--moralement--les infortunés jockeys au long cours, qui cherchent à se devancer sur la ceinture du globe terrestre. La victoire même ne fournira à leur amour-propre qu'une bien maigre satisfaction. Car, actuellement, une carte postale fait son tour du monde en soixante-douze jours environ. Il suffit qu'on l'enlève d'une botte pour la remettre aussitôt dans une autre, entre deux trains ou dans l'intervalle de l'arrivée et du départ de deux paquebots.

Belle ambition, que celle qui se propose de rivaliser avec une carte postale, de se faire sortir d'une cabine et jeter dans un wagon, ou réciproquement; de se voir ballotté d'un moyen de locomotion à un autre, sans arrêt d'un instant, sans perte d'une minute; de tomber, en un mot, plus bas qu'une simple malle expédiée en grande vitesse.

Car enfin, quelle différence pourrez-vous faire désormais entre les voyageurs de cette sorte et leurs bagages? Je n'en vois pas. Les uns et les autres voyagent pour voyager, sans autre but que celui d'arriver au plus vite. Ils sont pesés et enregistrés de New-York à New-York, par la voie la plus rapide.

Pendant que de ces navigateurs si pressés le paquebot fend les vagues, où est leur pensée? Où va leur regard qui fouille l'horizon? Ils n'admirent ni les lueurs roses de l'aurore ni le flamboiement du soleil à son déclin. La mer, toujours changeante et toujours la même, ne leur offre pas d'attraits. C'est en vain qu'ici les bandes de marsouins accompagnent de leurs bonds joyeux la course du navire; que plus loin, les poissons volants tracent en l'air leur courbe d'un instant; que là-bas, les albatros énormes glissent dans l'atmosphère, comme une barque aux voiles blanches. Est-ce qu'ils ont le temps de voir, de regarder, de se passionner pour la teinte fauve des flots, pour les échancrures bizarres des côtes, rongées par l'Océan!

Leur idée invariable est fixée sur le seul point: «Arriverai-je avant tel ou telle?» Et, pendant toute la traversée, de compter les tours de l'hélice, de se demander si l'on file assez de noeuds pour distancer tout concurrent...

Les voici en chemin de fer. La malle des Indes leur montre inutilement tous les pays de l'Europe, avec leurs peuples industrieux, aux civilisations diverses. Ils ne les honorent pas d'un regard. En avant! en avant!

L'Asie ne les étreindra pas davantage. Ils côtoient, indifférents, la Turquie immobile; l'Égypte et ses merveilles cent fois séculaires; l'Arabie, au centre encore mystérieux, avec ses villes sacrées, visitées par des millions de fanatiques pèlerins.

L'Inde apparaît à son tour, l'Inde poétique où Rama lutta pour la belle Sita, où la trinité brahmanique vainquit Bouddah, pour s'amoindrir, elle aussi, devant le Coran de Mahomet. Qu'elle disparaisse au plus tôt! S'il y a quelque part une veuve sur le point d'être brûlée, tant pis pour elle! Si jeune et si touchante qu'elle soit, nous n'aurons pas le loisir de nous arrêter.

Déjà les puissantes machines qui dévorent la terre et l'Océan ont porté nos affamés de vitesse jusqu'en Chine. Il faut débarquer, changer de bateau.

Ils auront tout juste le temps de voir trois matelots indigènes, une embarcation et quelques facteurs de bagages. En paquebot de nouveau! Et en avant! Qu'importent les nations et les moeurs! Qu'importent les hommes qui vivent là par centaines de millions, sur des fleuves immenses, au pied des montagnes les plus hautes du globe, dans des villes d'une architecture si originale, entre la pagode élevée, la stoupa étincelante de Çakya-Mouni et le Temple sévère de Confucius! En avant, toujours.

Le Japon se montre et s'efface bientôt, groupe d'îles dont Pierre Loti a raconté le charme étrange. Ils ne le verront pas. Ils n'ont pas le temps. Ils s'enfoncent dans le grand désert du Pacifique. Le navire, qui souille et gémit, emporte vers le port des États-Unis ces voyageurs à outrance, qui ne demandent qu'une chose: aller vite, plus vite, plus vite encore. Plus vite que les morts de la lugubre ballade allemande!

Les prairies où l'Indien ne chasse plus, où le dernier bison se meurt, sont franchies en quelques jours. Et les voilà de retour à New-York, après avoir réalisé leur chef-d'oeuvre, le tour du monde en soixante-douze jours, et parcouru le grand livre de l'humanité... sans l'avoir lu.

Et après? Le vainqueur, qui a peut-être dépassé ses concurrents de deux heures ou de deux secondes, d'une longueur de bateau ou d'une tête de train, emporte le prix. Ce sera peut-être cette jeune femme, qui a pu se trouver prête à partir en quinze minutes. Quinze minutes! Il est vrai qu'elle n'a pas eu à s'occuper de toilette. A quoi bon! Elle n'aura guère eu le temps ni l'intention d'en changer, dans ce voyage à toute vapeur. Et si, après tant de peines et d'ennuis, elle arrive première, quelle gloire donc ressortira de ce triomphe, aussi vain, aussi futile que le gain à un jeu de hasard quelconque?

N'est-ce pas, en effet, que le hasard est un facteur prépondérant dans cette course folle? Une tempête, un brouillard, une collision de navires, un déraillement de train, un accident quelconque suffit pour que la victoire soit changée en irréparable défaite. En quoi aurons-nous le droit d'être fiers de ce que notre bateau aura évité le cyclone ou se trouvera favorisé par un ouragan? Et même, enfin, c'est le bateau et le train qui seront les grands héros de l'affaire, après tout.

Je sais bien qu'on va me parler des dangers du voyage, des fatigues extraordinaires, du courage et de l'énergie dont devra faire preuve le voyageur et, encore plus, la voyageuse.

Je suis un peu sceptique à l'égard de ce grand déploiement d'héroïsme et d'efforts. Tout cela peut être vrai dans le roman captivant de Jules Verne. Mais, dans la réalité, combien il vous faut retrancher de tout ce romanesque! Allez bien au fond des choses; regardez ces paquebots munis d'une installation luxueuse; visitez ces wagons si parfaitement accommodés à toutes les exigences du voyageur!

La poésie n'y apparaît nulle part, mais le confortable partout. Et, en définitive, vous verrez que ce grand tour du monde n'est ni plus dangereux ni même plus difficile qu'un simple saut de Paris à Saint-Germain.

J'ai connu jadis, à bord d'un bateau, un bon et gros garçon dont la santé inquiétait quelque peu sa mère, jeune, très jeune veuve. On assembla les docteurs et la Faculté décida que l'intéressant malade avait besoin de faire un tour au Japon. Aussitôt fait que dit. On emballe le jeune homme pour le Japon. Il passe huit jours à Yokohama, reprend le paquebot et rentre aussi malade, ou plutôt aussi bien portant qu'auparavant, dans sa bonne ville natale d'Europe, où sa mère le reçut à bras ouverts.

On comprend cela, à la rigueur.

Mais voyager pour voyager! Aller vite pour aller vite, sans idée, sans but! Lorsque Robinson Crusoé courait comme un fou autour de son île et finissait par se retrouver au point de départ, il avait un motif, du moins. Quel motif ont donc ces gens si terriblement affairés, pour tourner ainsi et faire un grand rond autour de la terre? Aucun, si ce n'est qu'ils partent en toute hâte, pour revenir aussi vite à l'endroit qu'ils ont quitté. Singulier amusement!... Je le demande à tous les voyageurs; le jeu des petits chevaux est-il moins intelligent?

Il me semble les voir, ces enfiévrés, rasant la terre et l'onde; sourds aux grandes voix de la nature, aveugles pour tous les chefs-d'oeuvres de l'humanité. _To be or not to be_: être ou ne pas être le premier, est leur mot d'ordre. Jamais ils ne se diront: _To see or not to see_, fût-ce même sous la formule la plus connue: «Voir Naples et mourir!» Indifférents à tout, sauf à la vitesse, sur le globe «comme un orage ils passent», pour se retrouver au logis, pas plus instruits qu'auparavant, après un travail de cheval de manège de soixante-douze jours pleins.

Confucius a dit que chacun doit, en entrant dans une ville, s'informer de ses us et coutumes; de ce qu'elle admet et de ce qu'elle interdit. Peine inutile désormais pour ceux qui ne s'arrêtent nulle part, n'ont de coup d'oeil attentif pour rien! Savez-vous ce que sera leur voyage autour du monde? Figurez-vous un Chinois désireux de voir Paris, arrivant à la gare du Nord, prenant là un fiacre fermé et se faisant conduire au galop à la gare de Lyon. Je vous demande ce qu'il connaîtra de la grande capitale!

Et dire que je me plaignais de ce que tant de voyageurs, au lieu de pénétrer dans l'intérieur de la Chine, ne connaissaient mon pays que par ce que nous avons de moins chinois, par nos ports, cosmopolites comme tous les ports; par Hong-Kong et Shang-Haï!

Ce sera bien autre chose si, par malheur, la nouvelle manière d'excursionner devient à la mode. Adieu les voyages pittoresques de Cook et de Lapeyrouse, de Magellan et de Dumont d'Urville! Adieu la longue contemplation des beautés de la nature, l'étude patiente des bizarreries de l'homme! Le genre humain, transformé en accessoire de machines à vapeur à haute pression, tournerait follement autour de la sphère stupéfaite; et le mot de la fin appartiendrait à la malheureuse moitié du savant Suédois, dans le _Prince Soleil_, qui s'écrie, justement indigné: «Je ne suis plus une femme, je suis un colis!»

Tcheng-Ki-Tong.

NOTES ET IMPRESSIONS

Pour faire un bon secrétaire d'État, à Rome, il fallait prendre un mauvais cardinal.

Talleyrand.

* * *

Les moralistes disent à l'homme: «Abaisse, réprime, étouffe en toi l'orgueil.» Moi, je lui dis: «Justifie-le: c'est le secret de toutes les grandes vies».

Daniel Stern.

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En tout homme public il y a un metteur en scène.

Jules Lermina.

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Ce qu'on dit à l'être à qui on dit tout, n'est pas la moitié de ce qu'on lui cache.

Comtesse Diane.

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Nous ne nous doutons souvent pas nous-mêmes de notre hypocrisie.

G. Tournade.

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Les grands chagrins de notre jeunesse deviennent parfois le charme de notre âge mûr; nous ne pouvons nous les rappeler qu'avec un sourire.

Sarah Orne Jewett.

***

Il y a des oiseaux et des amis de passage. Le plus grand nombre nous viennent avec la belle saison et s'en vont avec elle.

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Dans le tourbillon de la vie, il y a toujours des âmes qui s'épanouissent et des intelligences qui s'éteignent. A chaque instant, le siècle commence ou finit par quelqu'un.

G.-M. Valtour.

La manifestation du 1er mai.--Le conseil municipal de Paris, saisi d'une proposition tendant, d'une part à solliciter son adhésion à la manifestation du 1er mai, et de l'autre à accorder aux ouvriers de la Ville de Paris le droit de chômer ce jour-là, l'a catégoriquement repoussée. C'est là une preuve de sagesse dont il convient de louer l'assemblée parisienne, peu habituée à des approbations de ce genre. Évidemment, le conseil a compris qu'il ne pouvait couvrir de son autorité une manifestation qui s'annonce bien comme pacifique, mais dont le caractère pourrait facilement se modifier au cours des événements.

Quelques-uns de ceux qui organisent cette journée ne prennent même plus la peine, en effet, de dissimuler leur but. L'un deux proclame à la tribune d'une réunion publique «que le prolétariat se trouvera tout entier dans la rue ce jour-là... Que ce sera une fête, mais que la fête serait complète si elle se terminait par une petite révolution.»