L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891
Part 5
Les quatre tableaux de la Passion: Un Carrefour à Jésusalem, la Maison de Lazare, le Jardin des Oliviers et le Calvaire se sont déroulés tranquillement devant une salle toujours pleine, et dans un silence qu'interrompaient seuls les applaudissements à l'adresse du poète et des interprètes. Ceux-ci, en effet, surtout Taillade dans le rôle de Judas et Brémont dans celui de Jésus, Mme Malvau dans le personnage de Marie et Mme de Pontry dans celui de Madeleine, se sont acquittés à merveille de leur lâche et n'ont pas peu contribué au succès de ces quelques représentations dont notre gravure reproduit fidèlement l'aspect général. Ce qu'elle ne peut rendre, c'est l'impression toute particulière quelles ont dù laisser dans l'esprit de nombre de Parisiens. Nous nous ferons sans doute par la suite à ce spectacle moitié profane, moitié religieux. Mais cette petite salle oblongue avec sa tribune du fond où l'orgue seul fait défaut; cette étroite scène où, dans la monotone vibration des vers psalmodiés, Madeleine la pécheresse, sous les traits de la belle Mme de Pontry (c'est l'épisode que représente notre gravure), arrosait de parfums les pieds de Jésus: la demi-obscurité que faisaient flotter au-dessus des spectateurs recueillis les lustres baissés... tout cela donnait assez bien l'idée d'une bonne petite religion fin de siècle, dont le culte se célébrerait dans une sorte de chapelle laïque, fraîchement décorée et ornée de glaces.
J. S.
LA PÂQUE RUSSE
Nous continuons aujourd'hui notre série des scènes de la vie russe par la cérémonie de la Pâque qui rappelle un peu ce qu'en France nous appelons la bénédiction des rameaux. Les fidèles, rangés devant la porte de l'église, ont apporté avec eux des pains confectionnés avec une sorte de laitage caillé qui constitue, le jour de la pâque, le mets principal des Russes. Dans ce laitage ils ont planté des cierges qu'ils ont allumés. Le pope sort de l'église, suivi de son sacristain, et bénit les fidèles, les cierges et les pains de laitage caillé. Puis tout le monde se retire.
Une particularité assez curieuse à signaler: sitôt que la bénédiction a été donnée, les fidèles éteignent leurs petits cierges, dont ils conservent précieusement la partie restée intacte, à moins qu'ils ne la cèdent, moyennant quelque argent, à d'autres fidèles qui n'ont pu assister à la bénédiction.
M. BELTCHEF
Nos lecteurs trouveront dans l'_Histoire de la semaine_ les détails relatifs à l'assassinat de M. Beltchef, ministre des finances de Bulgarie, dont nous donnons ci-contre le portrait. Nous n'avons donc que peu de chose à dire sur cet attentat, qui a jeté la consternation dans tous les cercles politiques de Sofia, où la victime était aimée et estimée de tous. Au moment où nous mettons sous presse, les assassins ne sont pas encore connus, mais les arrestations ordonnées par M. Stamboulof continuent, et l'agitation s'étend de plus en plus en Bulgarie.
M. Beltchef était nouveau venu en politique. Il avait trente-cinq ans et avait fait ses études à Paris.
NOTRE SUPPLÉMENT
_Morte saison_.--S'il mange ainsi son fonds, le petit pâtissier-confiseur que Mlle Achille Fould a peint avec tant d'esprit, il ne s'enrichira guère! Mais, à cet âge, songe-t-on à l'avenir, surtout quand le présent est là, attractif, sous la forme d'un éventaire chargé de sucre d'orges? La marchandise doit être bonne. Les yeux émerveillés du gamin le disent éloquemment.
_Au pigeonnier._--Bébé a évidemment promis d'être sage et de ne pas troubler la quiétude des habitants du pigeonnier, pour qu'on lui ait confié le soin de jeter de ses mains potelées les grains aux beaux oiseaux qui attendaient leur repas. M. Pinchart a composé cette scène gracieuse avec une légèreté tout à fait fin de siècle... mais l'autre, le dix-huitième!
_Les premiers galons._--«Pour que ça pousse, mon fieu, vois-tu, faut les arroser.» Et le vieux Breton bretonnant a fait ce qu'il a fallu de chemin pour venir au port embrasser son «gamin» sur les deux joues à l'occasion des deux bandes rouges qui ornent nouvellement sa manche. Il est tout fier, le bonhomme, du succès de son fils, et si celui-ci sourit, c'est qu'il y a de quoi, vous en conviendrez.
_Portrait à cinquante centimes._--On est entré à quatre, quatre bons compagnons de bord, dans l'atelier essentiellement primitif du photographe ambulant. L'objectif dirigé par la patronne de l'établissement va prendre les traits du gars qui sourit déjà en songeant à la promise, et à la mine qu'elle fera en recevant le petit bout de carton. La pittoresque composition de M. Bourgain est une véritable étude de moeurs.
ANIE
Roman nouveau, par HECTOR MALOT Illustrations d'ÉMILE BAYARD Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
En effet, les deux jeunes gens revenaient sur leurs pas.
--Cette fois nous allons bien voir, dit Mme Barincq, s'il affecte de ne pas te saluer.
Il fit plus que saluer; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à la main, en s'inclinant devant Mme Barincq et Anie:
--Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour laquelle je voulais vous écrire?
--Je suis tout à votre disposition.
--Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent: deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous prie de me pardonner de ne pas l'avoir encore fait.
--Ces objets ne nous gênent en rien.
--Mon excuse est dans un ordre de service; j'ai quitté Bayonne peu de temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette semaine; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer chercher le jour que vous voudrez bien me donner.
--Nous rentrons lundi.
--Mardi vous convient-il?
--Parfaitement.
--Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.
--Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer par Manuel.
--C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les livres qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et pour tout ce qui touche aux livres Manuel n'est pas très compétent.
--Votre ordonnance l'est davantage?
Le capitaine sourit:
--Pas beaucoup.
--Alors?
--Évidemment des erreurs sont possibles; mais, en tout cas, s'il s'en commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.
--Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir, Mme et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de choisir.
Le capitaine hésita un moment, regardant Mme Barincq et Anie.
--Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo.
Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine.
--Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55.
Comme il allait se retirer, après avoir salué Mme Barincq et Anie, Barincq lui tendit la main.
--A mardi.
Le capitaine rejoignit son compagnon.
C'était l'habitude de Mme Barincq d'interroger sa fille sur toutes choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les impressions qu'elle recevait.
--Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de quelques pas, comment le trouves-tu? Tu ne diras pas cette fois que tu ne l'as pas remarqué.
--Je le trouve très bien.
--N'est-ce pas? dit Barincq.
--Que vois-tu de bien en lui? continua Mme Barincq.
--Mais tout; il est beau et il a l'air intelligent; la voix est bien timbrée, ses manières sont faciles et naturelles; la physionomie respire la droiture et la franchise; je ne connais pas de militaires, mais quand j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre ni mieux que celui-là.
--Es-tu satisfaite? demanda Barincq à sa femme; si tu voulais un portrait, en voilà un.
--On dirait qu'il te fait plaisir.
--Pourquoi pas? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais encore je le plains.
--La voix du sang.
--Pourquoi ne parlerait-elle pas?
--Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que cette certitude n'existe pas.
--Voilà précisément qui rend la situation intéressante.
Anie les interrompit:
--Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.
--Que peut-il vouloir encore? demanda Mme Barincq.
Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole:
--Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous être présenté.
--J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point, excuserait ce désir, dit le baron.
--Vous êtes le fils d'Honoré? demanda Barincq.
--Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de Sixte; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels, que j'ai cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau.
Ce fut Mme Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir: des chaises furent apportées par le capitaine, et un cercle se forma.
Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et, à mesure que les femmes défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines, il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles: Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand elles lui manquèrent, il tira d'un carnet toute une série de petites épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus drolatiques encore: il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale, comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur invraisemblables.
--Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie.
--Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.
Ce fut Mme Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le plus gracieux, fière du succès de sa fille.
Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant lui-même M. et Mme de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir voir son vieux château de Seignos: avec de bons chevaux on pouvait faire le voyage dans la journée sans fatigue.
--Avez-vous lu le _Capitaine Fracasse_, mademoiselle? demanda-t-il à Anie.
--Oui.
--Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité, ce n'est pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque; pour le reste, vous reconnaîtrez: très conservateurs, les d'Arjuzanx, car il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et puis, vous verrez mes vaches.
--Ah! vous avez des vaches! Combien vous donnent-elles de lait en moyenne? interrompit Mme Barincq qui, à force d'entendre parler de lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la matière.
Le baron se mit à rire:
--C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières.
--A Ourteau, continua Mme Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de 1,500 litres.
--Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères; mais, si pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites, et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une assez courte distance d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.
--Il y a des courses? dit Barincq.
--Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.
--Certainement nous irons, dit Mme Barincq avec empressement; nous n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître.
L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se lever.
A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que Mme Barincq rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille:
--Tu sais que c'est un mari? dit-elle.
--Qui? demanda Anie.
--Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx?
--Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq.
--Oh! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie; nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en paix de cette liberté.
--Je ne peux pourtant pas fermer mes yeux à l'évidence, et il est évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien; c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés.
--De là à penser au mariage, il y a loin.
--Pas si loin que tu crois.
Cessant de s'adresser à sa fille, elle se tourna vers son mari:
--Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx?
--Je n'en sais rien.
--Quelle était celle du père?
--Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration.
--Et sa situation?
--Des plus honorables; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille noblesse de la vicomté de Tursan; un d'Arjuzanx a été l'ami d'Henri IV; plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre.
--Mais c'est admirable! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.
III
Bien que Mme Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle le regardait toujours comme un ennemi: trop longtemps elle l'avait appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ses griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être; pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant d'années elle avait redouté et maudit.
Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un changement que les observations que son mari et sa fille ne lui épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais produit: puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était un autre homme.
Aussi, quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même; et elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait particulièrement délicat.
Bien que de son côté il put lui aussi les considérer comme des voleurs d'héritage, il n'avait, en toute justice aucun reproche fondé à leur adresser, ni au mari, ni à la femme, ni à la fille: ni l'un ni l'autre n'avait rien fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été sienne; il n'y avait point eu de luttes entre eux; la fatalité seule avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou lui eût permis de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la rancune et de l'hostilité? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments; désappointé qu'on n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été, et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception; mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas, conséquemment, qu'on put supposer qu'il le fût.
Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.
--Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans les prés? le temps est doux; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes.
Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée: assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère, comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait; cela il le voyait, il en était convaincu; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans les meilleures dispositions pour répondre aux questions que Mme Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.
C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'entant montrait ce que serait l'homme: une seule passion, les exercices du corps, tous les exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemples aux maîtres de gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, ouvert, généreux, n'ayant qu'un défaut, la rancune: de même que ses tours de force étaient légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à l'arrivée du capitaine à Bayonne.
Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme de sport: tous les exercices du corps il les pratiquait avec une supériorité qui lui avait fait une célébrité: l'escrime et l'équitation aussi bien que la boxe; il faisait à pied des marches de douze à quinze lieues par jour pour son plaisir; et il regardait comme un jeu d'aller de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte romaine, la lutte à mains plates, qui avait établi surtout sa réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque Molier, avec Pietro, qui est reconnu parmi les professionnels comme le roi des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Thouloureux, autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures de cheval ou de course à pied.
Mme Barincq écoutait stupéfaite; sa surprise fut si vive, qu'elle interrompit:
--Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se pratique dans les foires?
--C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Pelletier ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout; des amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques, pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs.
--Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang.
--Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble de qualités qui ne sont pas à dédaigner: la force, la souplesse, l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire.
--Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de M. d'Arjuzanx, dit Anie.
--Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices. D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses proportions et lui donner son maximum de beauté: tandis que les autres détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un organe au détriment de celui-ci ou de celui-là: voyez le tireur à l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes arquées; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée.
--J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et surtout le Narcisse, dit Anie.
Tout cela étonnait Mme Barincq, et ne répondait pas à ses préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions.
--Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher? dit-elle.
--Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une écurie de course, ou le jeu; en tout cas, je crois que la fortune de d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car il n'a aucun souci des choses d'argent.
Volontiers, Mme Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son avenir; mais Anie détourna la conversation, et sur la maintenir sur des sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois.