L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891

Part 4

Chapter 43,681 wordsPublic domain

Les traités de commerce et la propriété littéraire.--La révolution qui est en train de s'opérer dans notre régime économique n'est pas sans causer quelque inquiétude. Le pays est partagé en deux camps qui luttent avec acharnement, l'un en faveur du libre-échange, l'autre en faveur de la protection. Ce sont les partisans de ce dernier système qui triomphent, si l'on en juge par la force dont ils disposent dans le parlement. Où est la vérité? c'est là une question à laquelle il est difficile de répondre, car des deux côtés on fait valoir des arguments décisifs et ceux qui n'ont pas d'opinion préconçue restent en suspens entre les deux partis, ne sachant auquel donner leur confiance.

Mais d'instinct, ceux qui n'ont pas fait une étude approfondie de ces questions complexes qu'embrasse l'économie politique sont portés à s'effrayer du retour à l'ancien système qui mettait des barrières entre les peuples, alors que les facilités apportées par le progrès dans les relations internationales semblaient devoir les faire supprimer à jamais.

Naturellement ceux qui, dans notre pays, peuvent compter sur les bénéfices qu'ils tirent de l'exportation de leurs produits, sont très opposés aux lois de protection que l'on prépare, éprouvant la crainte légitime que les pays auxquels nous fermons notre porte ne nous rendent la pareille.

Nos écrivains, qu'on ne s'attendait pas à trouver en cette affaire, mais dont l'intervention est cependant toute naturelle, sont dans ce cas. Les produits dont ils vivent, fort goûtés chez nous, ne le sont pas moins à l'étranger, et ils craignent, non sans raison, que la dénonciation des traités de commerce leur ferme les «débouchés» qu'ils trouvaient pour leurs oeuvres, dans tous les pays du monde et surtout en Belgique.

Aussi une délégation qui comptait les plus illustres représentants de notre littérature s'est-elle rendue auprès de M. de Freycinet, président du Conseil, pour lui remettre, au nom de toutes les grandes sociétés littéraires et artistiques, une protestation contre la mise en pratique des théories ultra-protectionnistes qui semblent triompher pour le moment: «Le mécontentement des nations voisines, dit cette protestation, se traduira sans doute par des mesures de représailles qui frapperont surtout notre production littéraire et artistique pour laquelle toutes les nations sont plus ou moins tributaires de la nôtre. La Chambre sera-t-elle indifférente à des intérêts moraux et matériels aussi considérables, et sacrifiera-t-elle les droits de ceux qui contribuent à l'étranger, pour une si large part, à notre gloire nationale?...»

Malheureusement, la Chambre est déjà si engagée qu'on peut avoir des doutes sur l'effet de cette protestation.

La situation légale du prince Victor et du prince Louis.--Par suite de la mort du prince Napoléon, le prince Victor, devenu chef de la famille Bonaparte, se trouve _ipso facto_ expulsé du territoire français par l'application de l'article 1er de la loi du 22 juin 1886.

Cette loi, en effet, interdit le territoire français aux chefs de familles ayant régné en France et à leurs héritiers directs dans l'ordre de primogéniture. Le prince Victor, quel que soit d'ailleurs le testament politique du prince Napoléon, passe à l'état de «chef d'une famille ayant régné sur la France», et à ce titre tombe sous le coup de la loi d'exil.

Mais est-il juste de dire que le prince Louis, à qui reviendraient les droits de la famille Bonaparte si son frère venait à mourir sans héritier direct, passe à l'état d'héritier présomptif, dans le sens prévu par la loi? Le prince Louis n'est héritier qu'en ligne collatérale et la loi désigne «l'héritier direct». La question était tout au moins douteuse. Quant à présent, le garde des sceaux l'a tranchée dans le sens le plus libéral, c'est-à-dire en faveur du prince Louis. Il a fait remarquer d'ailleurs que le gouvernement restait suffisamment armé par l'article 2 de cette même loi qui lui permet d'interdire le territoire français à tous les membres des anciennes familles régnantes autres que les chefs et leurs héritiers directs.

Les Italiens en Afrique.--Il faut supposer et espérer que l'Afrique donnera à nos arrière-petits-neveux d'immenses satisfactions matérielles et morales de nature à compenser, par leur reconnaissance, les tribulations qu'elle cause pour le moment à toutes les puissances européennes.

La France, qui possède sur ce vaste continent la plus belle des colonies, en est réduite à nommer une commission d'études chargée d'examiner ce qu'il faut faire pour en tirer réellement parti. En même temps, elle est obligée de lutter au Soudan et au Dahomey, pour obtenir des succès très douteux, car on ne voit jamais qu'ils produisent rien de décisif.

Les Belges semblent plus embarrassés que fiers du territoire immense qu'ils occupent sur les confins du nôtre.

Les Anglais sont en lutte, tout au moins diplomatique, avec la France et le Portugal à raison de leurs possessions africaines, en sorte que tous ceux qui se sont partagé l'Afrique sont en hostilité plus ou moins sourde les uns avec les autres, en attendant qu'ils rencontrent tous l'ennemi commun, l'Africain lui-même, que nous ne connaissons encore que par quelques escarmouches, mais qui se révélera peut-être plus terrible qu'on ne croit, au centre de ce continent mystérieux dont on fait trop vite une possession européenne.

Mais les Italiens surtout ont à souffrir en ce moment de la précipitation avec laquelle toutes les puissances civilisées se sont jetées sur l'Afrique comme sur une proie facile. Voici remis en question, sinon déchiré tout à fait, ce fameux traité conclu avec Menelik, et qui devait donner à nos voisins le protectorat sinon la possession complète de l'une des plus belles parties du continent africain. Le comte Antonelli, qui s'était rendu en mission auprès du «roi des rois» pour traiter avec lui de l'exécution de celles des clauses du traité qui étaient favorables à l'Italie, a dû quitter brusquement le pays avec tous ceux qui l'accompagnaient, les Italiens ne se considérant plus comme en sûreté sur un territoire où ils ont cependant la prétention d'exercer leur protectorat.

M. di Rudini prépare sur la question un livre vert dans lequel il fera probablement connaître la vérité tout entière, car il n'a aucun intérêt à la cacher, Mais, si elle est telle qu'on la suppose, elle sera la justification, après la lettre, de la chute de M. Crispi, qui porte, non sans raison, en grande partie, la responsabilité de la politique suivie par l'Italie en Afrique.

Bulgarie: assassinat du ministre des finances.--Un grave attentat a été commis à Sofia le 27 mars dernier. Au moment où M. Beltchef, ministre des finances, accompagné de M. Stamboulof, rentrait chez lui, après avoir assisté au conseil des ministres, trois coups de revolver retentirent. M. Beltchef tomba, mortellement frappé. Il a été impossible d'atteindre le meurtrier qui a pris la fuite avec trois individus qui l'accompagnaient.

L'opinion très générale est que le coup était destiné au premier ministre, M. Stamboulof, et, bien que l'on n'ait encore aucun indice sur le mobile qui a poussé les meurtriers, on est porté à croire que cette affaire se rattache à celle qui amena l'exécution du major Panitza. On se rappelle qu'à la suite de cette exécution, on trouva sur un arbre voisin de l'endroit où elle avait eu lieu une bande de toile portant cette inscription: «Avant six mois, Ferdinand et son premier ministre seront exposés à cette même place.» On fait remarquer aussi que, peu de temps après l'exécution du major Panitza, on parlait d'une ligue de Macédoniens qui s'était formée pour venger la mort de leur compatriote.

Voici la question bulgare de nouveau à l'ordre du jour, car à la suite de cet événement M. Stamboulof ne restera pas inactif.

Nécrologie.-Le poète Josephin Soulary.

M. Armand Lévy, orateur bien connu des réunions socialistes.

M. Valéry Vernier, homme de lettres.

Mme la princesse d'Arenberg, femme du député du Cher, soeur du comte Greffulhe, député de Seine-et-Marne.

Le sculpteur Frétigny.

M. Henry Berthoud, homme de lettres, un des premiers vulgarisateurs scientifiques.

Mme la baronne de la Guerronnière, belle-mère de M. d'Ormesson, directeur du protocole.

M. G. Seurat, artiste peintre.

LES LIVRES NOUVEAUX

_De Saint-Louis au port de Tombouctou_, voyage d'une canonnière française, par E. Caron, lieutenant de vaisseau. Ouvrage accompagné de quatre cartes. (Augustin Challamel, éditeur, 5, rue Jacob.)--Il n'est pas de nation d'Europe qui n'ait aujourd'hui les yeux fixés sur l'Afrique, dans la pensée de s'y rendre maîtresse de quelque territoire neuf et non encore exploité, de telle sorte que l'on peut, dès l'heure présente, affirmer que l'Afrique tout entière est vouée, dans un avenir assez prochain, à n'être plus qu'une colonie européenne. Parmi ces nations du vieux monde, la France jouit d'une situation exceptionnelle, se trouvant déjà posséder l'Algérie et le Sénégal. Ses efforts sont, par suite de cette situation même, à l'avance tout indiqués: ils doivent tendre à relier l'une à l'autre ces deux colonies. Du sud de l'Algérie et de Bammako, ville centrale du Soudan français située sur le Niger, elle doit se diriger vers le centre du continent africain, à peine de se voir couper cette route stratégique par une autre nation rivale plus prompte ou mieux avisée. C'est dans cette préoccupation que le gouverneur du Soudan, le colonel Gallieni, dès sa prise de commandement, résolut de faire pousser par le Niger une reconnaissance jusqu'à Tombouctou. Une canonnière fut armée à cet effet et le lieutenant de vaisseau E. Caron chargé de la commander. Sa mission était d'explorer le fleuve, d'étudier l'état politique des populations riveraines, de réunir des données commerciales et scientifiques, pour permettre d'asseoir une opinion sur la valeur des contrées arrosées par le Niger moyen et sur la politique à suivre dans l'avenir. Le but a été atteint, les difficultés de toute nature, provenant des hommes et des choses, n'ont pas manqué; mais la canonnière est arrivée au port. Tombouctou n'a pu être visité, le pays étant sous la domination des Touaregs, dont la défiance et l'hostilité ne permirent pas une descente dans la ville. Mais l'exploration a été faite, le pays reconnu, étudié, et les conséquences de cette reconnaissance et de cette étude vont pouvoir être poursuivies. M. le lieutenant Caron ne se dissimule pas les difficultés d'une transformation du Soudan français, mais il en indique les moyens et il croit fermement que, de ce côté, un vaste champ reste ouvert à notre activité coloniale. Il lui reviendra l'honneur d'avoir posé l'un des premiers jalons dans cette route du progrès et de la civilisation.

L. P.

_Vérités et apparences_, par Armand Hayem, (chez Alphonse Lemerre, prix: 3 fr. 50). Dune intelligence qui s'assimilait à tout, d'une activité d'esprit dévorante, Armand Hayem s'était, de bonne heure, jeté fiévreusement, inconsidérément aussi, dans l'administration, la politique, la philosophie et la littérature.

Jeune encore, il avait débuté avec le _Mariage_, que couronna l'Académie. Il publia ensuite un certain nombre d'ouvrages d'ordres différents, appréciés des délicats, et tout en remplissant avec un zèle et un dévoùment dont le canton de Montmorency conserve le souvenir, ses fonctions de conseiller général, auxquelles il fut appelé quatre fois successivement.

Parmi ses livres, rappelons particulièrement _Fédéralisme et Césarisme_, et sa double et remarquable étude: le _Don Juanisme_ et _Don Juan d'Armana_.

Armand Hayem laisse des oeuvres posthumes, parmi lesquelles _Vérités et apparences_ précédées d'un portrait et d'une lettre d'Alexandre Dumas à Mme Armand Hayem.

Nous ne pensons pouvoir mieux faire que de livrer ces lignes de la belle préface de l'illustre écrivain: «Ce qui faisait l'inquiétude incessante, le tourment toujours grandissant de cet esprit et de cette âme, c'était l'amertume poussée jusqu'à l'écoeurement, déposée en lui par l'observation et la connaissance des hommes, et, en même temps, le besoin, l'obsession, c'est le mot, d'un idéal de perfectibilité auquel il ne voulait pas se soustraire. De là, dans ce livre un double écho, celui de sa raison, celui de sa conscience. Son esprit va alternativement de l'une à l'autre, poussant à chaque retour un cri tantôt ironique, tantôt enthousiaste, toujours douloureux.»

_Les Mammifères de la France_, par M. A. Bouvier, (Georges Carré, 58, rue Saint-André-des-Arts).

Faire connaître en les classant au point de vue de leur utilité les mammifères de nos contrées, tel a été le but que s'est proposé l'auteur, et ajoutons qu'il y a pleinement réussi.

L'élève trouvera dans cet ouvrage les notions de classification d'histoire naturelle dont il a besoin; l'agriculteur le complément d'observations utiles et pratiques et les indications qui peuvent lui être nécessaires; le lecteur une occasion de s'instruire sans fatigue.

L'ouvrage de M. Bouvier a été honoré de souscriptions de plusieurs ministères, y compris celui de l'Instruction publique.

_Crimes d'orgueil_ par Louis de Caters (1 volume chez Victor-Havard, éditeur à Paris).

Ce nouvel ouvrage de M. de Caters est une oeuvre pleine de passion et d'intérêt où sous une action violente se développe une thèse profondément humaine.

L'auteur donne là une note nouvelle de son talent. Ce roman vaut par l'élévation de ses sentiments, la vigueur du style, la gamme des sensations de coeur, des révoltes d'âme. _Crimes d'orgueil_ sera un des meilleurs livres de l'année.

_Mémoires de Mme Campan_, dans la collection pour les jeunes filles, dirigée par Mme Carette, née Bouvet. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff).--Ces mémoires sont surtout l'histoire intime de Marie-Antoinette, dont Mme Campan était la première femme de chambre, et qui, à ce titre, fut pendant vingt ans mêlée à l'existence de la reine, qu'elle ne quitta--malgré elle--que lorsque la famille royale fut enfermée aux Feuillants. On devine ce que peuvent présenter d'intérêt les observations et les souvenirs d'une femme d'un esprit aussi judicieux et aussi distingué que la future directrice de la maison impériale d'éducation d'Ecouen.

Dans la _Nouvelle Collection_ (Charpentier et Fasquelle, éditeurs): les _Fiançailles de Thérèse_, par Mme Stanislas Meunier, et _Un manuscrit_, par Pierre Maël, deux jolis romans d'amour chaste, destinés à prouver que les sentiments purs dans les oeuvres ne sont pas exclusifs des qualités littéraires chez les auteurs.

_Tableaux algériens_, par Gustave Guillaumet, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Plon, Nourrit et Cie).--Un vrai livre de peintre. Comme Fromentin, Guillaumet eût pu se faire, à côté de sa gloire d'artiste, une réputation d'écrivain. Et tous deux, c'est la vie du désert qui les a séduits, fascinés. C'est le soleil qui, après avoir tenté leur pinceau, les a faits poètes, la plume à la main. Les Tableaux algériens ne sont point d'ailleurs un nouvel ouvrage. Une superbe édition illustrée en avait été publiée après la mort du peintre. La librairie Plon vient seulement d'en mettre une édition courante à la portée du grand public.

_L'Enseignement au point de vue national_, par Alfred Fouillée, ancien maître de conférences à l'École normale supérieure. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Hachette).--Les questions d'enseignement n'ont pas cessé d'être à l'ordre du jour. L'éducation reste la question vitale; mais il semble, il est même certain, et M. Fouillée le constate, qu'en cette matière on ne se place jamais qu'au point de vue de l'individu. Ne faudrait-il pas enfin tenir compte de la race, s'élever à un point de vue national, se préoccuper non seulement d'instruire les individus, mais de conserver et d'accroître les qualités héréditaires de la race? Tel doit-être, d'après M. Alfred Fouillée, le but de l'éducation. C'est à ce point de vue qu'il a étudié les questions d'enseignement, et l'on peut juger quel intérêt nouveau et vraiment patriotique s'attache par suite à son livre.

NOS GRAVURES

LES DÉCOUVERTES DE LOUQSOR

Tous les journaux ont parlé des découvertes faites récemment en Égypte par notre compatriote M. Grébaut, directeur du Musée égyptien de Ghizeh. M. Grébaut, à la suite de fouilles entreprises dans La montagne de Thébes, a mis au jour un puits contenant un nombre considérable de momies, toutes dans de riches sarcophages, et dans un état merveilleux de conservation. Par une rare bonne fortune, parmi les témoins de ces fouilles se trouvait un de nos plus chers collaborateurs, M. Émile Bayard, qui vient de passer l'hiver en Égypte. C'est donc sur place même et d'après nature que M. Bayard a pu faire les deux beaux dessins que nous donnons et dont il a accompagné l'envoi de la très intéressante lettre que voici:

_Au Directeur._

Je vous ai dit dans ma précédente lettre qu'après avoir remonté jusqu'à la première cataracte, sur un charmant et confortable bateau de la Société Égyptienne Thewfikiek, je m'étais arrêté à Louqsor, à l'hôtel de la société sus-nommée. Je vous laisse à penser ma joie en voyant sur la table du grand salon l'_Illustration_, qu'on se passait de mains en mains. Quand on a vu votre collaborateur assidu et dévoué, on l'a fort entouré. A 1,200 lieues de la rue Saint-Georges, ç'a été vraiment une grande joie pour moi, car je rapportais au journal les sympathies dont j'étais l'objet.

Le soir même de mon arrivée, j'appris la découverte si intéressante de M. Grébaut, le savant égyptologue. Ma première idée fut de faire profiter de ma bonne fortune les lecteurs de l'_Illustration_. Aussi, le lendemain matin, je traversai le Nil et me trouvai sur la rive gauche de l'ancienne Thèbes; de là, monté sur un bourriquot (Ramsès, s'il vous plaît), je me rendis à la dahabieh de M. Grébaut, à qui j'avais eu le plaisir d'être présenté au Caire. Fort bien accueilli, il fut décidé que nous partirions de suite pour Deïr-el-Bahari. Nous voilà donc tous à bourriquot, M. Grébaut, M. Bourriaud, le chef érudit de la mission archéologique française, et moi. Au bout d'une bonne heure, nous arrivâmes sur le flanc de la chaîne lybique, où se trouve la fouille que M. Grébaut a fait creuser, pressentant en cet endroit un trésor caché, dont l'importance archéologique devait dépasser ses espérances. Mais je laisse la parole à M. Grébaut:

«J'étais persuadé qu'environ à cette distance de la montagne je trouverais quelque chose. Je ne m'étais pas trompé et j'ai fait fouiller. A ma grande joie j'ai vu apparaître le puits que vous voyez, dont la profondeur est environ de 15 mètres et au fond duquel se trouvait une porte fermée par un entassement de grosses pierres.

La porte déblayée, on est entré dans un premier souterrain. Après un parcours de 73 mètres on rencontre un escalier de 5 mètres et l'on descend à un second étage qui fait suite pendant 12 mètres.

Ces deux étages conservent la direction du nord au sud. Au fond sont creusées deux chambres funéraires mesurant: l'une 4 mètres, l'autre 2 mètres de côté. A la hauteur de l'escalier est située la port d'un second corridor de 54 mètres se dirigeant de l'est à l'ouest. Le développement total des souterrains est de 153 mètres.

Ils étaient remplis de caisses de momies, souvent entassées les unes sur les autres. A côté des sarcophages étaient déposés des objets divers, papyrus, boîtes, paniers, statuettes, offrandes funéraires, fleurs.

Le désordre dénotait une cachette du genre de celles des momies royales découvertes il y a dix ans. Les deux cachettes sont de la même époque, elles ont dû être faites dans les mêmes circonstances. Dans les deux cas, les momies les plus récentes appartiennent à la 21e dynastie.

Les sarcophages de la nouvelle découverte sont ceux des prêtres et des prêtresses d'Ammon, au nombre de 163. On compte aussi quelques prêtres d'autres divinités, de Set, d'Anubis, de Mentou et de la reine Aah-Hotep dont le culte s'est maintenu pendant de longs siècles.»

L'extraction des sarcophages m'a fourni le sujet d'un dessin: les cuves extérieures d'une richesse de décoration incomparable sont composées et exécutées avec un soin particulier. Quand on pense que la porte de ces souterrains, fermée depuis 3,000 ans, vient de livrer passage à ces sarcophages qu'on dirait faits d'hier tant leur conservation est admirable, l'imagination reste confondue.

Voilà, mon cher ami, ce que j'ai eu l'heureuse chance de voir; mais ce qu'on ne verra pas de longtemps, c'est leur transport au Nil où les attendent de grands chalands qui doivent les transporter au Caire.

Rien ne peut donner une idée (pas même mon dessin!) de cet étonnant spectacle.

Imaginez-vous, sous un soleil de 50 degrés, dans les grandes plaines fertilisées par le Nil et s'étendant jusqu'aux contreforts de la montagne, deux cents Arabes dans les costumes les plus pittoresques, souvent nus, portant sur leurs épaules une trentaine de ces merveilleux sarcophages, se bousculant dans la poussière en chantant ces refrains monotones dont ils scandent leurs marches. C'est un spectacle inoubliable.

Je ne veux pas, cher ami, prolonger cette longue lettre. Je dois cependant ajouter que, malgré son grand désir de m'être agréable, M. Grébaut n'a pu me fournir les photographies des objets trouvés, ce qui eût été bien précieux, mais il ne veut rien livrer à la publicité avant d'avoir examiné avec soin, à son retour au Caire, tous les éléments de sa découverte. Je suis persuadé qu'il s'empressera, aussitôt qu'il le pourra, de vous les envoyer avec une notice explicative. Ce sera encore de l'actualité. A bientôt, mon cher ami.

Votre bien affectionné,

Émile Bayard.

A L'ÉGLISE DU SACRÉ-COEUR

Les nombreux pèlerins qui ont visité pendant ces derniers jours l'église du Sacré-Coeur se sont portés en foule dans la crypte de la Basilique où les attendait le spectacle émouvant d'une «Mise au tombeau» fidèlement représentée.

Le corps du Seigneur, qui tient le milieu, est soutenu par Joseph d'Arimathie, à qui appartenait le sépulcre, et Nicodème.

A gauche, la sainte Vierge, accompagnée de saint Jean et de la mère de Jacques, étend les bras vers son divin fils à qui elle semble adresser un dernier adieu. A droite, Marie-Madeleine à genoux, les mains jointes, implore une fois encore son pardon, et derrière elle se tiennent les trois saintes femmes qui accompagnent la mère du Christ. Un disciple porte la couronne d'épines, et trois soldats romains éclairent avec des torches la funèbre cérémonie. Tout en haut d'un escalier taillé dans le roc, on entrevoit le calvaire.

Les figures en cire sont l'oeuvre de M. Pêche-Lambert. C'est un travail long et difficile que la mise au point d'un pareil tableau. L'artiste doit modeler d'abord ses personnages en terre glaise, les reproduire ensuite en plâtre, et sur les plâtres prendre les moulages dans lesquels coulera la cire. Après avoir soigneusement réparé et retouché cette cire, les groupes sont implantés, et les couleurs savamment distribuées donnent à la scène l'illusion de la vie.

Ab.

AU THÉÂTRE D'APPLICATION

Le petit théâtre de la rue Saint-Lazare a donné, ces jours derniers, un spectacle de circonstance qui, pour n'être pas de ceux auxquels se précipite d'ordinaire le gros public, n'en a pas moins offert un intérêt littéraire et scénique indéniable.

La _Passion_, de M. Haraucourt, avait été donnée déjà l'an passé au Cirque-d'Hiver avec Mme Sarah Bernhardt comme protagoniste; elle fit même quelque bruit à cette époque-là, si nous nous souvenons bien. Transportée sur la petite scène de M. Bodinier, elle a été écoutée presque avec recueillement.