L'Illustration, No. 2509, 28 Mars 1891
Part 4
La soeur, Marthe, qui aime Jacques et qui a conçu l'espérance d'être la comtesse de Thièvres avec cent cinquante mille livres de rente, n'est pas peu étonnée d'apprendre ce mariage qui fait le bonheur de Simone: car, en voyant quelle est aimée, Simone croit à la vie. On prend à Marthe toutes ses espérances, elle éclate en reproches; ce roman de la phtisie, cette mourante qu'on marie, cette fiancée _in extremis_, tout cela lui parait ridicule, criminel même. Le mariage s'est accompli pourtant malgré ces grandes colères. Simone va mieux, on le croit du moins, le comte l'entoure de soins. Auprès de cette pauvre créature couchée sur sa chaise longue, dans son élégante toilette, à cette dernière heure du jour où Simone dans les bras de son mari contemple la mer et le ciel, le comte s'oublie et lui donne un baiser, et voilà Simone enivrée et croyant à l'amour et à la maternité.
Je ne sais de quelle protection le public avait entouré cette enfant, toujours est-il que ce baiser l'a offensé dans sa pudeur. Il s'est irrité plus encore dans la scène suivante. Après des reproches sanglants adressés à sa soeur, Marthe, restée seule avec son beau-frère, s'en prend résolument à lui; elle lui avoue qu'elle l'aimait, qu'elle l'aime encore; le comte, un peu surpris d'un aveu aussi franc, veut imposer silence à Marthe; mais Marthe est si belle dans sa colère que Jacques de Thièvres faiblit peu à peu, qu'il consent à un rendez-vous que Marthe lui donne pour la nuit avant son départ, et que le comte, qui prend des arrhes, lui baise la main. Simone, qui est entrée sans bruit et qui a tout entendu, tombe et meurt. Personne dans la salle ne doutait de ce dénouement.
La pièce est jouée à merveille. C'est M. Febvre qui fait le comte Jacques avec une aisance, une distinction parfaites. Je ne vous donne pas ce rôle comme un des plus faciles au théâtre, aussi a-t-il fallu toute l'habileté de ce comédien hors ligne pour en sauver les dangers. M. Laroche donne au docteur Doliveux une excellente physionomie. Mlle Reichemberg est exquise dans Simone; Mlle Pierson nous a ému jusqu'aux larmes dans le personnage de Mme Aubert; le rôle de Marthe est défendu par le talent et par la beauté de Mlle Marsy. Vous voyez que la Comédie ne s'est pas épargné et a livré bataille avec ses meilleures troupes.
M. Savigny.
LES LIVRES NOUVEAUX
_Rome pendant la semaine sainte_, avec 52 dessins de Renouard, un magnifique volume in-4°, luxueusement édité par la maison Boussod et Valadon. (Prix, broché: 40 francs; relié en vélin blanc, avec fers spéciaux: 60 francs. Exemplaires de luxe sur Japon: 100 francs.)
Rome, la Rome de 1890, papale encore aux trois quarts, italianisée pourtant par des côtés, demeurée si profondément catholique et se sentant néanmoins des efforts des libres-penseurs, offre un spectacle si intéressant et si particulier qu'il semblait étrange que nul artiste n'eut encore été tenté de renouveler pour la Rome contemporaine ce qu'avaient si bien fait Thomas pour la Rome de 1820 et Henry Regnault pour la Rome de 1868. C'est cette oeuvre qu'a entreprise le peintre le plus amoureux de la vérité, le plus chercheur de la forme caractéristique des êtres, le plus désireux d'en donner une représentation exacte et vivante, un peintre dont le nom n'est plus à faire après les admirables dessins qu'il a exposés en Angleterre et en France: M. Paul Renouard.
Le texte, écrit avec une passion raisonnée et une connaissance approfondie de Rome, de son passé et de son présent, avec un souci d'exactitude égal à celui que le peintre a apporté à ses dessins, traduit sans périphrases l'impression qu'éprouve un catholique dans la Rome modernisée, recueille en passant sur l'histoire des institutions françaises à Rome des documents d'un intérêt supérieur et constitue, à côté des dessins si sincères de M. Paul Renouard, une enquête dont le mérite ne saurait passer inaperçu et dont l'orthodoxie ne peut être suspectée.
_Mélanges oratoires_ de Mgr d'Hulst, 2 vol. in-8°. Paris, Poussielgue.--Voici un écho les conférences de Notre-Dame. Non que les discours réunis ici par Mgr d'Hulst soient ceux qu'il prononce en ce moment dans la chaire de Lacordaire et de Monsabré. Mais le ton est le même. Les catholiques qui habitent la province auront là une idée d'un génie d'éloquence chez lequel la sécheresse et la froideur ont la valeur d'un ornement.
Il y a, en effet, des orateurs plus chaleureux que Mgr d'Hulst, et vraiment c'est facile. Il y en a peu qui soient plus convaincants et plus satisfaisants pour des philosophes et des raisonneurs, et ce n'est pas un petit mérite aujourd'hui. Le recteur de l'université catholique est, en somme, un conférencier plutôt qu'un orateur, et un écrivain plutôt qu'un conférencier. Cet écrivain n'est point à dédaigner. Mgr d'Hulst parle un français très souple, très pur et toujours remarquable par la simplicité du tour et l'absolue justesse de l'expression.
Bref, ces _Mélanges_ seront lus. Nous recommandons aux curieux tout le second volume. Ils y trouveront un historique de l'Institut catholique de Paris avec d'intéressants plaidoyers _pro domo_.
_Souvenirs Chinois_, par Léon Caubert, 1 vol. in-4°, avec dix-sept planches hors texte, 10 fr. (Librairie des Bibliophiles. 7, rue de Lille.)--La Chine, comme tout le reste, s'en va. La faute en est à la facilité de plus en plus grande des communications, qui, par la suppression des distances, tend à rendre le monde de plus en plus uniforme avec la perspective finale de l'universel ennui. Nous n'en sommes pas encore là, mais cela viendra. En attendant cette Chine de l'avenir, M. Léon Caubert, ancien élève de l'École des langues orientales, membre de la mission extraordinaire envoyée à Pékin pour réviser le traité Cogordan, nous parle de l'autre, celle du présent et du passé, qu'il n'a pas la prétention d'avoir découverte, mais qu'il a vue de près et dont il a rapporté des leçons d'expérience utiles et de fort intéressants souvenirs.
L'_Obstacle_, par Alphonse Daudet, vient de paraître chez l'éditeur E. Flammarion dans la collection Guillaume, illustrée. L'ouvrage continue cette brillante série de volumes in-18 si appréciée des amateurs.
Les illustrations sont de Bieler, Gambard, Marold et Montégut.
NOS GRAVURES
GRASSE
La reine d'Angleterre est arrivée cette semaine à Grasse où elle va pendant un mois goûter les effets bienfaisants de notre température méditerranéenne. Sans vanité chauvine, on peut dire que la reine d'Angleterre aurait été bien en peine de mieux choisir, si elle cherchait un climat tempéré, une station bien abritée contre les retours offensifs du froid qui troublent les premières journées du printemps.
Grasse est située à souhait pour satisfaire aux désirs des santés les plus débiles, des convalescences les plus délicates, ou simplement des oisivetés les plus dorées et les plus exigeantes. A treize kilomètres de la mer bleue, au penchant d'une douce colline que peuplent de fleurs et de fruits les champs de roses et d'oliviers, au milieu d'un site délicieux s'étagent les villas princières qui entourent Grasse.
Jamais les vents d'est, si redoutables sur la côte, jamais l'humidité que le crépuscule répand sur bien des points du littoral, ne viennent troubler la sérénité de l'atmosphère. Les vents froids de la mer s'arrêtent avant d'atteindre le rivage.
De la terrasse du Grand-Hôtel on jouit d'une vue panoramique admirable, et l'on peut, du milieu du boulevard Thiers, apercevoir: à l'ouest, la ville, dont les maisons en plein midi sont ensoleillées toute la journée, les montagnes des Maures et de l'Esterel; en face, au sud, une plaine immense, qui a comme horizon la Méditerranée; à l'est, les villages voisins, dont les clochers émergent de toutes parts au milieu des champs de fleurs, puis les phares d'Antibes et de Villefranche, et, tout au fond, le groupe des Alpes couvertes d'un blanc manteau de neige.
LE NAUFRAGE DE «L'UTOPIA»
On ne sait pas ce que feront, en temps de guerre, les navires colosses qui composent les escadres modernes. L'expérience n'en a pas été faite, et quelques-uns d'entre eux sont nés, ont vécu et ont disparu, usés ou démodés, des listes de la flotte, ayant épuisé leur existence en pleine paix. Mais, si l'on en juge par les désastres que cause leur attouchement seul, on peut prévoir que la guerre sur mer, à l'avenir, sera la dernière expression de la puissance destructive. Voici un grand paquebot, l'_Utopia_, qui heurte à peine l'éperon du cuirassé _Anson_, et, en quelques minutes, le premier coule à pic.
Mardi de la semaine dernière, à sept heures du soir, le steamer anglais _Utopia_, de l'Anchor Line, venant de Naples et se rendant à New-York avec 830 passagers, la plupart des émigrants, arrivait devant Gibraltar. Le temps était assez clair, avec très grand vent du sud-ouest et mer assez forte. Faisant route à petite vitesse vers le mouillage des navires du commerce, l'_Utopia_ devait passer sur l'avant de plusieurs bâtiments de guerre. C'est alors qu'eut lieu la catastrophe. Le cuirassé l'_Anson_ était au mouillage: c'est un bâtiment à avant-bras et à puissant éperon, que l'on voit à droite sur notre dessin. C'est un des cuirassés les plus puissants de la marine anglaise qui soient à flot, car on met seulement aujourd'hui en chantier ceux qui doivent jauger 14,000 tonneaux. L'_Anson_ a 10,600 tonneaux. Il mesure 100 mètres de longueur sur 21 mètres de largeur.
L'_Utopia_ doubla la partie visible du cuirassé, mais, poussée par le vent et le courant, elle l'aborda et frappa du flanc l'éperon qui était invisible. Aussitôt l'eau s'engouffra dans la brèche qui venait de se produire, le steamer donna une bande énorme et commença à s'enfoncer.
Le capitaine était, sur la passerelle; il fit aussitôt manoeuvrer les signaux de détresse avec son sifflet à vapeur, mais en moins de cinq minutes, l'eau s'étant introduite dans la machine et les chaufferies, les signaux cessèrent de fonctionner et l'on n'entendit plus que les cris des malheureux passagers, dont les appels se perdaient dans la mugissement du vent.
Dès que l'escadre anglaise, qui était ancrée à Gibraltar, put se rendre compte de ce qui se passait, elle dirigea toutes ses embarcations sur le lieu du sinistre; mais, par suite de l'état de la mer, la mise à l'eau de ces embarcations était déjà une opération difficile: quant à aller accoster l'_Utopia_, c'était chose presque impossible pour elles, car elles étaient exposées à être brisées au premier choc. En même temps les cuirassés faisaient fonctionner leurs projecteurs électriques, éclairant la scène pittoresque dans son horreur que présentait la mer, couverte de malheureux se débattant au milieu des lames, se cramponnant aux embarcations des sauveteurs, faisant chavirer deux d'entre elles, car au nombre des victimes, qui atteint le chiffre de 576, il faut compter deux courageux marins qui s'étaient voués au secours de leurs semblables.
C'est ce drame terrible que représente notre dessin. Rien de saisissant comme l'aspect de ce cuirassé, immobile au milieu des lames qui déferlent, impassible en quelque sorte dans sa majestueuse puissance, à côté de ces malheureux dont il a causé involontairement la perte. En quelques minutes, il a créé autour de lui une scène de désolation qui semble être, en pleine paix, un épisode d'une terrible guerre navale.
«L'IMPÉRATRICE FAUSTINE»
Sous ce titre: l'_Impératrice Faustine_, le théâtre de la Porte-Saint-Martin a joué un drame historique un peu vide en ses deux premiers actes, mais qui contient de très belles situations dans les deux actes suivants. Avidius Cassius, amoureux de Faustine, et honteux des débordements de l'impératrice, pardonné une première fois par l'empereur Marc-Aurèle, sachant que l'impératrice a organisé le soir même un souper dans sa maison sur le Tibre, jure de tuer cette femme éhontée. Désarmé par un regard de Faustine, il se jette à ses pieds, et l'impératrice lui propose alors de régner avec lui. Il soulèvera les provinces contre l'empereur, il le battra, et il partagera avec elle le pouvoir suprême. Cassius obéit: une bataille a lieu en Orient entre lui et Marc-Aurèle.
Le bruit court que l'empereur a été vaincu et que l'armée triomphante marche sur Rome: l'impératrice soulève la populace contre Marc-Aurèle, ce philosophe incapable de régner. Mais, au lieu de Cassius qu'elle attendait, c'est Marc-Aurèle qui entre triomphant dans la ville, tenant Cassius captif. L'effet de cette très belle scène a été des plus grands, et l'oeuvre de M. Stanislas Kzewuski a été chaleureusement applaudie malgré quelques défaillances. MM. Pierre Berton et Fabrègues ont joué fort convenablement ce drame historique, mais les honneurs de la soirée ont été pour Mme Jane Hading, très jolie dans ce rôle de Faustine un peu trop complexe et trop puissant pour ses moyens dramatiques.
La gravure que nous donnons du quatrième acte de l'_Impératrice Faustine_ nous transporte en plein Forum.
Un arc immense, qui, dans l'esprit de l'auteur, est sans doute l'arc dit des Fabiens, s'élève sur la gauche. On sait que l'arc des Fabiens était à cheval sur la voie sacrée. La statue équestre de l'un des empereurs se voit auprès de l'arc triomphal. Un dais immense la protège contre les rigueurs des saisons; tout autour, des colonnes se dressent toutes de marbre ou de porphyre, dans l'ordre corinthien... Au fond, l'on voit se profiler les monuments de l'un des côtés du Forum... Les temples, les basiliques, les fontaines, les palais, s'étagent les uns au-dessus des autres et montent vers le temple de Jupiter Capitolin.
C'est sur le Forum que se place la scène maîtresse de l'Impératrice, Faustine. La foule se presse, réclamant une victime... Marc-Aurèle arrive vainqueur et des barbares et des traîtres qui, conseillés par Faustine, voulaient le détrôner... Les licteurs le précèdent; les légions le suivent. La garde prétorienne attend ses ordres... L'empereur, dont la patience a été mise à de dures épreuves et est à bout, se venge, non sans un certain raffinement, de l'infidèle impératrice... C'est par elle qu'il fait prononcer devant le peuple la condamnation des coupables... Alors Marc-Aurèle livre à la foule lâche et féroce le centurion Aper, le complice d'Avidius Cassius dans sa révolte... Bientôt c'est la scène même que représente notre gravure; la foule ramène Aper ensanglanté, déchiré par les mains de la populace... L'impératrice Faustine assiste à ce spectacle avec effroi et horreur... Car c'est le même supplice, elle le sait, qui est réservé à son complice et amant Avidius Cassius, que les prétoriens gardent enchaîné... Marc-Aurèle reste impassible, en vrai philosophe...
Il y a, dans toute cette scène, un effet large et puissant... Il est rendu plus saisissant encore par le rôle qu'y joue la populace romaine, sanguinaire et cruelle autant que lâche, comme toutes les foules.
L'INSPIRATION
Le beau tableau de Fragonard, que nous reproduisons dans notre double page et que le grand artiste a appelé l'_Inspiration_, est un des trésors les plus précieux de la collection Lacaze, au musée du Louvre. Quel est celui de ses contemporains que Fragonard a choisi pour personnifier l'Inspiration? Serait-ce Diderot, comme quelques-uns le croient? Peut-être, bien que les portraitistes du philosophe lui donnent un nez busqué que nous ne retrouvons point là. En tous cas, cette physionomie si sagace et si vivante, ces yeux à la fois tendres et passionnés, ces lèvres qu'entr'ouvre un sourire malicieux et bon tout à la fois, évoquent moins l'image d'un philosophe songeant au néant des choses humaines que celle d'un poète rêvant de l'amour. Il est vrai que Diderot fut tout cela, et que le père de l'_Encyclopédie_ ne faisait aucun tort à l'écrivain si fantaisiste et si profond du _Neveu de Rameau_, à l'amant si passionné des _Lettres à Mlle Volant_.
Fragonard, l'incomparable artiste à qui nous devons ce chef-d'oeuvre, était mieux que quiconque apte à comprendre l'angoisse spéciale de son héros; sa peinture, d'une si alerte et si gaie vivacité, a fréquemment l'allure d'un coquet billet d'amour. Mais elle a, en outre, quelque chose de robuste et d'énergique qui, chez nos peintres du dix-huitième siècle, était une qualité assez rare. De plus, il fut, jusqu'à la Révolution française, un joyeux et spirituel viveur. Il avait un goût admirable, pour le luxe, et l'on assure que l'intérieur de sa maîtresse, Mlle Guimard, était l'un des plus merveilleux du temps. Hélas! les bouleversements politiques l'avaient ruiné. Mais qu'importe! Il laissait derrière lui un si glorieux rêve! Il avait montré dans tant d'admirables toiles des êtres délicieux, heureux de vivre et de s'aimer! Leur souvenir, sans doute, l'accompagna jusqu'à la fin de ses jours. Et cela lui constituait une sorte de richesse plus véritable que l'autre, la sympathie de cette joyeuse et saine réunion de belles créatures, dont les sourires avaient inspiré ses chefs-d'oeuvres!
M. CAMOURS
La science a perdu cette semaine un de ces serviteurs consciencieux et méritants que la renommée bruyante ne poursuit pas au fond de leurs laboratoires, mais qui conservent, pour tous les esprits éclairés, une gloire d'autant plus pure. Il s'agit de M. Auguste-Thomas Cahours, membre de l'Académie des sciences, commandeur de la Légion d'honneur, décédé à l'âge de soixante-dix-huit ans.
Il avait été élève de l'École polytechnique, mais ses prédispositions pour l'étude de la science pure, de la science théorique, l'engagèrent à quitter le corps d'état-major où il était classé à sa sortie de l'école. Démissionnaire, il se consacra exclusivement à l'étude de la chimie et surtout de la chimie organique.
Il devint professeur à l'École centrale, puis répétiteur de chimie à l'École polytechnique, enfin essayeur à la Monnaie. Il fut un des premiers chimistes qui établirent le transport des radicaux moléculaires en chimie organique, et, par suite, un des créateurs des formules de constitution aujourd'hui adoptées par tous les savants.
C'est en 1868 qu'Auguste-Thomas Cahours entra à l'Académie des sciences où il remplaçait, dans la section de chimie, le savant J.-B. Dumas, nommé secrétaire perpétuel.
ANIE
Roman nouveau, par HECTOR MALOT
Illustrations d'ÉMILE BAYARD
Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais comme toujours, lorsqu'un différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir:
--Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et qu'on ne s'en préoccupe pas; ce que cet héritage inespéré a de bon pour moi, c'est de me rendre ma liberté; maintenant je peux me marier quand je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois.
--Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari.
--Je te répondrais comme papa: Pourquoi pas? si je devais tenir une place quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne me compter pour rien.
--Tu accepterais de vivre à Ourteau!
--Très bien.
--Tu es folle.
--Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout... ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout consiste en un château, dans un beau pays...
--Tu ne le connais pas.
--Je suis dedans.
Comme sa fille l'avait secouru il voulut lui venir en aide:
--Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres sont en friche et ne rapportent rien.
--Tu veux guérir ces vignes?
--Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand le pâturage; faire du beurre qui sera de première qualité; et avec le lait écrémé engraisser des porcs; mes plans sont étudiés...
--Nous sommes perdues! s'écria Mme Barincq.
--Pourquoi perdus?
--Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront l'héritage de ton frère; certainement je ne veux pas te faire de reproches, mais je sais par expérience comme une fortune fond, si grosse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.
--Il ne s'agit pas d'inventions.
--Je sais ce que c'est: on commence par une dépense de vingt francs, on n'a pas fini à cent mille.
L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond et de continuer; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un large geste en regardant sa fille:
--Voilà les Pyrénées, dit-il; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie, jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes, c'est le pays basque--le nôtre.
Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père:
--A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la première chose grande et belle que je voie est notre pays; je t'assure que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas s'effacer.
--N'est-ce pas que c'est beau? dit-il tout fier de l'émotion de sa fille.
Mais Mme Barincq coupa court à cette effusion:
--Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue façade blanche et rouge.
--Mais il a grand air, vraiment?
--De loin, dit-elle dédaigneuse.
--Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq.
--Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit Mme Barincq, j'ai faim.
La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une vigoureuse sonnerie de cloche.
--Comment! on sonne? s'écria Anie.
--Mais oui, c'était l'usage du temps de mon père et de Gaston, je n'y ai rien changé.
C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière.
--Voulez-vous déjeuner tout de suite? demanda Barincq.
--Je crois bien, je meurs de faim, répondit Mme Barincq.
Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe dans le bien-être; et, se penchant vers son père, elle lui dit en soufflant ses paroles:
--C'est très joli, la richesse.
Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide. En habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table, silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il n'y avait rien à lui demander.