L'Illustration, No. 2509, 28 Mars 1891
Part 3
Le gouvernement anglais est-il désarmé vis-à-vis de sa colonie? Nullement. Mais, pour faire disparaître toute espèce de doute sur la question, lord Knutsford, ministre des colonies, a déposé un projet de loi attribuant au gouvernement de la reine les pouvoirs nécessaires pour mettre à la raison les sujets de l'empire colonial qui se laisseraient emporter par l'esprit de révolte. Mais ici se présente une réelle difficulté, difficulté de fait, sinon de droit. Le parlement métropolitain a-t-il pouvoir de légiférer pour tout l'empire et de passer outre aux votes contraires des parlements locaux qui fonctionnent dans toutes les colonies britanniques? En principe, la réponse n'est pas douteuse; mais dans la pratique c'est autre chose. Nous avons signalé dernièrement le mouvement d'indépendance qui se produit dans les grandes colonies anglaises, et notamment en Australie. L'Angleterre, qui sera probablement obligée de laisser faire en Océanie, voudra-t-elle résister jusqu'au bout à Terre-Neuve? Il faut le croire, car en réalité la situation n'est pas tout à fait la même dans les deux cas. En proclamant son indépendance, l'Australie ne violerait aucun traité international consenti par la métropole et c'est ce qui arriverait à Terre-Neuve si le parlement de cette dernière colonie refusait de reconnaître les conventions passées avec nous par le cabinet de Londres.
On voit donc que la «question des homards» est grosse de conséquences, car, en fait, elle met en jeu les principes qui gouvernent les relations de l'Angleterre avec tout son empire colonial.
La loi du lynch en Amérique.--Certaines sociétés secrètes, qui existaient en Italie sous les noms de la «Maffia», de la «Camorra», se sont transportées en Amérique avec les émigrants. A la Nouvelle-Orléans, notamment, les affiliés de l'une de ces sociétés étaient soupçonnés d'avoir commis des crimes de toutes sortes. Le chef de la police, M. Hennessy, se voua à la recherche et au châtiment des coupables, mais il tomba lui-même victime de son zèle sous les balles d'assassins aux gages de la Maffia. Des arrestations furent opérées. L'affaire fut instruite, et l'opinion prévoyait une répression éclatante. Quelle ne fut pas la déception universelle quand on apprit que le jury avait purement et simplement acquitté la plupart des prévenus, se contentant d'infliger des peines légères à ceux qui paraissaient avoir la plus lourde responsabilité!
En présence de cette décision, la foule s'émut; des meetings furent organisés, et, à la suite de discours violents qui portèrent au dernier degré la surexcitation populaire, un certain nombre d'habitants dévalisèrent les boutiques d'armuriers et se rendirent ensuite à la prison où se trouvaient les accusés. Les portes furent enfoncées, et onze des malheureux qui y étaient enfermés--et qui en somme devaient être présumés innocents en vertu du verdict du jury--en furent extraits et mis à mort, l'un après l'autre, sous les yeux d'une sorte de tribunal révolutionnaire.
Le gouvernement italien s'est naturellement ému de cet acte inouï, qui rappelle une époque que l'on croyait oubliée de l'histoire américaine. Il a fait remettre à M. Blaine une note énergique, mais ici on se trouve en présence d'une situation assez bizarre créée par la constitution américaine. En vertu de cette constitution, le gouvernement de Washington peut se désintéresser de la question, en objectant que les États confédérés sont indépendants; mais d'autre part, si, dans l'espèce, l'Italie voulait pousser les choses jusqu'au bout et émettait la prétention d'exiger par la force de la Louisiane la réparation qu'elle se croirait en droit de réclamer, le pouvoir central, toujours en vertu de la constitution, pourrait intervenir et mettre à la disposition de l'État confédéré son armée et ses escadres.
On n'en arrivera pas--cela est évident--à cette extrémité, mais il sera curieux de voir comment sera résolu ce point spécial du droit des gens.
La Révolution au Chili.--Les nouvelles reçues du Chili, par voie de Buenos-Ayres, disent qu'une bataille décisive a eu lieu entre les insurgés et les troupes du gouvernement. Celles-ci auraient essuyé un désastre complet. Le colonel Robles qui les commandait a été tué.
D'après le Times, qui a reçu des dépêches privées sur cette sanglante affaire, le colonel Robles, à court d'approvisionnements, avait du abandonner soudainement la forte position du mont Sébastopol. Il avait, avec lui 1,200 hommes d'infanterie, 25 cavaliers et quelques canons. Le 6 de ce mois, il attaqua les insurgés, au nombre de 2,500. Au moment décisif, il fut trompé par un stratagème de l'ennemi qui, arborant le drapeau parlementaire, l'amena à entrer en pourparlers; mais les troupes révolutionnaires reprirent brusquement le feu, qui produisit des effets épouvantables parmi les troupes du gouvernement. Celles-ci furent complètement défaites, perdant, en tués et blessés, les deux tiers de leur effectif.
Le colonel Robles, atteint dès le début de l'action, n'avait été porté que plus tard dans une ambulance. Cette ambulance prise, le commandant des insurgés menaça de faire fusiller tout le monde si on ne lui indiquait pas le colonel. Un infirmier dénonça le malheureux qui fut aussitôt criblé de balles. Les insurgés procédèrent ensuite au massacre des officiers blessés.
De son côté la légation du Chili à Paris a reçu de son gouvernement une dépêche disant que le massacre dans les ambulances du colonel Robles et de nombreux officiers blessés a produit une consternation générale.
La dépêche ajoute que la révolution dispose seulement des ports de Taltal, Iquique et Pisagua. Les forces du gouvernement se concentrent près de la province de Tarapaca.
Il en résulte donc que l'insurrection n'est pas générale et que, dans l'état actuel des choses, il est impossible de se prononcer sur l'issue de la lutte engagée par une partie de l'escadre. Mais ce qu'on ne peut nier, c'est que les révoltés disposent de ressources suffisantes pour tenir la campagne, peut-être pendant de longs mois.
Nécrologie.--M. Louis Frémy, ancien gouverneur du Crédit foncier de France.
M. Ernest Hoschedé, l'un des fondateurs et directeurs de la _Gazette des Beaux-Arts_, auteur de plusieurs volumes de critique d'art.
M. René Fache, sculpteur.
Le docteur Emile Bergeon, ancien sénateur républicain des Deux-Sèvres.
M. Ravaut, grand industriel, ancien membre du conseil général de la Seine.
M. Barthélémy Saint-Marc Girardin, fils du célèbre critique.
M. Charles Verdier, propriétaire de la Maison Dorée, qui comptait de nombreuses amitiés dans le monde artistique et littéraire.
Mme Henry de Montaut, veuve du dessinateur qui collabora longtemps à la _Vie parisienne._
M. de Pradelle, ancien préfet de l'Oise.
M. Cahours, de l'Académie des sciences.
[Le phare du cap Fréhel (Côtes-du-Nord).]
LES PHARES
L'homme de barre vient de piquer six sur la cloche de la passerelle et à la grosse cloche du bossoir l'homme de veille a piqué six à son tour: il est onze heures du soir.
Le bâtiment roule bord sur bord; depuis quatre jours le gros temps d'Est règne au large soulevant une mer énorme en longue houle qui embarque par l'arrière; le vent souffle par rafales mélangées de pluie; il fait noir comme dans un four; de la passerelle on ne distingue pas l'avant.
Depuis quatre jours aussi, on est sans point et l'on navigue à l'estime; mais Dieu sait où les courants et la dérive ont pu porter le navire! et la terre est là, devant, droit debout, la terre malsaine, c'est-à-dire bordée d'écueils, hérissée de récifs, de rochers, de cailloux.
Et cependant, suivant l'expression consacrée, il faut l'attaquer et de toute façon sortir de là. Que faire? Stopper? mais alors ce sera la nuit entière à passer dans une lutte avec l'ouragan. Marcher en avant, sans savoir où l'on est? mais c'est aller au plein fatalement, c'est le naufrage, et peut-être à l'entrée du port.
Comment s'y retrouver, avec ce temps, par cette nuit? Le commandant est monté sur la passerelle près de l'officier de quart; tous deux, abrités sous le vent du kiosque, veillent devant, et fouillent l'horizon de leurs jumelles.
Rien.--Si ce n'est la masse profonde des ténèbres. Et les rafales redoublent de violence, la houle se fait plus dure maintenant, la pluie fouette au visage, embrumant tout dans la nuit.
Que faire? Cependant le vent fraîchit encore, et la tempête se dessine (le baromètre commence à baisser doucement), elle sera très violente et longue, car elle a mis longtemps à s'établir.
Dans ces conditions il n'y a plus d'hésitation possible, il faut, avant tout, fuir la terre inconnue, où le danger se présente immédiat, menaçant.
Le commandant a vite pris sa décision: ce sera la lutte avec l'ouragan.
Tribord la barre, dit-il--et l'on entend la chaîne grincer dans les poulies, le bâtiment évolue lentement:--là, gouvernez comme cela, ajoute-t-il, debout au vent, attention à prendre la mer en belle et maintenant à la grâce de Dieu!
Mais il n'a pas achevé que dans une rafale d'une violence peu commune le rideau de nuages accumulés à l'horizon s'est subitement déchiré: aussitôt un roulement de cloche joyeux a retenti au bossoir: là, en haut, dans le ciel à travers la déchirure, comme une étoile d'un brillant incomparable une lumière scintille en une série de petits éclats.
La vision n'a eu que la durée d'un éclair et tout est retombé dans les ténèbres, le rideau de nuages impénétrable s'est refermé. Mais cet éclair a suffi, le phare a brillé, il n'y a pas à en douter, c'est lui!
Dès lors, il n'y a plus ni tempêtes, ni ténèbres, ni côte à craindre: l'homme est maintenant maître des éléments, il sait où il est, où il va, dans une heure il sera dans le port.
Dans son langage spécial le phare lui a parlé. Aussi, la route rectifiée, le bâtiment file, assailli de tous côtés par la mer avec une dernière furie, comme si elle sentait une proie depuis quatre jours convoitée, tout à l'heure presque certaine, lui échapper, et il longe la côte sans crainte, à bonne distance, sachant d'avance ce qu'il va trouver.
Voici que tout à coup, en effet, une seconde fois l'horizon s'illumine; un éclat doux cette fois, de lumière fixe, continue, blanche, un peu floue sous la pluie, brille; c'est le second phare de l'entrée du golfe. Quelques tours d'hélice encore, et l'on sera tout à fait à l'abri sous la terre; puis, à bâbord, un gros feu rouge roule, constamment en mouvement, c'est le feu flottant du grand banc, et là-bas, à deux milles à peine, des feux rouges, verts, blancs, scintillent dans le calme du plus profond de la baie, indiquant les passes de l'entrée du port.
Une heure s'est à peine écoulée, et du plus grand danger le navire a passé à la sécurité la plus absolue, et pour cela un seul feu a suffi, un instant seulement aperçu.
Le lecteur comprend à présent le rôle d'un phare et se rend compte de son utilité. En suivant la marche du navire tout à l'heure, il a aussi compris que le système d'éclairage des côtes consiste à les entourer de trois cercles de lumières.
Le premier est composé de phares à grande portée ou de grand atterrage, construits sur des caps, des îles ou des rochers en pleine mer, et espacés entre eux de telle façon qu'il est impossible d'arriver près de terre sans avoir au moins l'un d'eux en vue.
Lorsqu'il a franchi cette première ligne de lumières, le navigateur rencontre un second cercle de feux composé de phares de second et de troisième ordre qui lui désignent les alignements à prendre et les écueils à éviter, les bancs de sable à doubler; enfin, un quatrième ordre lui montre les passes et l'entrée du port.
Là où le phare est impossible, il est remplacé par le bateau-feu. Décrivons-le immédiatement: ni bateau ni phare, les deux réunis, il forme un type curieux dans la série. Tandis que le phare est fixe, et que le navire marche et évolue, lui il flotte, retenu au fond par de fortes chaînes. Regardez-le: comme l'ours dans sa cage, il roule et tangue sur place, dans l'étroite liberté que lui laissent ses entraves, sous la boule la plus légère comme dans les plus forts coups de vent, entraînant les hommes qui le montent dans un mouvement giratoire d'un balancement lent, continu, énervant.
C'est le galérien de la mer, il a quitté la légère et coquette parure du navire pour en prendre la défroque, ses mâts épais et courts sont dénués de vergues et de voiles, et couronnés de grosses boules désignées sous le nom de voyants. Lourd, ramassé, les murailles élevées, la cale profonde, peint en rouge ou en noir avec son nom en grosses lettres blanches sur les flancs, tel se présente à première vue le bateau-feu.
Dans l'étroit espace, un mois entier, séparés du reste du monde, dix hommes vivent, dont l'unique préoccupation, le souci constant est les lanternes que l'on voit hissées à mi-mât, et dans lesquelles des lampes sont fixées.
Surveillance et entretien du feu sacré, dont les bâtiments au large suivent les silencieux mais éloquents conseils, tout a été disposé à bord dans ce but. Au mât, une cabine spéciale reçoit les lanternes et les met à couvert dans la journée où les hommes peuvent les nettoyer et les éclairer.
Qu'il fasse calme ou que la tempête mugisse, toute l'année, depuis le coucher du soleil jusqu'au jour, le feu doit être allumé et surveillé par ces hommes avec l'écrasante monotonie de la même discipline et des mêmes scènes, sans autre perspective que l'horizon rond autour d'eux, et la mer qui les roule dans une écume perpétuelle.
Tous les mois un vapeur des ponts-et-chaussées dit de _relève_ vient changer l'équipage, apporter des vivres frais et des fournitures.
Expliquons maintenant de quoi se compose un phare et comment il se construit: le lecteur n'a qu'à suivre sur nos dessins.
Un phare est constitué par une tour surmontée d'une plate-forme sur un soubassement de laquelle est située la lanterne. Le diamètre de la tour n'est jamais inférieur à celui de cette dernière, et son diamètre varie de 3 m. 50 à 5 mètres. Sa forme, nos dessins l'indiquent, est en général ronde, ainsi que la plate-forme, de façon à offrir moins de prise à la mer et au vent. _Ar-men_, le _Four_ et les _Jardins_, que nous reproduisons, sont ainsi faits. La forme octogonale réalise cependant les mêmes avantages et paraît plus élégante.
La construction d'un phare sur terre ferme est facile, mais il n'en est pas de même lorsqu'on a dû l'élever sur des rochers plus ou moins submergés sous les flots. _Ar-Men_ réalise la plus audacieuse construction qu'on ait jamais entreprise à cet égard.
Regardez: le rocher d'_Ar-Men_, sur lequel ce phare est bâti, ne s'élève pas à plus d'un mètre au-dessus des plus basses mers, et sa superficie, comme nous le montre le dessin, est juste suffisante pour l'assiette d'un grand phare. Il a semblé longtemps impossible d'y descendre, si favorable que pût se montrer l'état de la mer, il le fallait cependant et l'on a réussi l'impossible.
Pour percer dans la roche les trous destinés à fixer la maçonnerie, les ouvriers de l'ile de Sein, munis d'une ceinture de liège, se couchaient au ras de l'eau, se cramponnaient d'une main au granit et levaient de l'autre le fleuret ou le marteau. Et, à chaque instant, l'un d'eux était entraîné par les lames, puis ramené au travail par les marins qui, dans de petits bateaux de pêché, veillaient aussi près que possible du récif pour secourir leurs camarades. Pendant la première année, on put accoster sept fois le rocher et l'on perça quinze trous; la construction des assises seules a duré cinq ans.
Inutile d'insister pour faire comprendre les difficultés de ces gigantesques travaux.
(_A suivre._)
Hacks.
Comédie-Française: _Un Mariage blanc_, drame en trois actes, par M. Jules Lemaitre.
Au lendemain de l'aventure de _Thermidor_, le Théâtre-Français songea à parer le coup qui l'atteignait si profondément. Il fallait d'abord présenter au public, et dans le plus bref délai, une affiche nouvelle. Parmi les pièces reçues par elle, la Comédie compte des manuscrits sur lesquels elle a droit de fonder de sérieuses espérances, mais des difficultés de distribution, de rôles, d'interprétation, forçaient l'administration à les remettre à un autre moment. M. Dumas n'était pas prêt encore avec le _Chemin de Thèbes_, M. Pailleron mettait la dernière main à sa pièce. Le temps pressait, lorsque M. Jules Lemaitre se présenta sa comédie à la main. Il y avait là une planche de salut probable. M. Jules Lemaitre est un homme d'esprit, en passe à l'heure qu'il est de très grande réputation. Le public est avec lui, non pour ses oeuvres de théâtre, car _Révoltée_, à l'Odéon, et le _Député Leveau_, au Vaudeville, ne sont allés qu'à moitié chemin du succès, mais il a pris en adoption, et bien a-t-il fait, cet esprit délicat, primesautier, original, cet écrivain de race qui tient une des premières places dans le journalisme parisien. Dans la circonstance, une comédie de M. Jules Lemaitre était une bonne fortune. La pièce, lue sur l'heure, fut rapidement répétée et prête en quelques semaines; malheureusement elle n'a pas eu le succès espéré, et, tout en saluant les qualités supérieures de l'écrivain, le public est resté indifférent à ces trois actes, et comme un peu étonné dans ses déceptions.
M. Jules Lemaitre subissait la peine d'une erreur initiale; le sujet même de la pièce était réfractaire à l'intérêt et tout le talent imaginable ne pouvait racheter ce défaut d'origine. Le _Mariage blanc_ était triste; mais il cherchait l'émotion sans la trouver, et il arrivait à ce singulier effet, d'exciter l'angoisse, d'irriter les nerfs, sans appeler les larmes. La scène est à Menton, une villa adossée à la montagne regarde la mer, et dans le jardin une jeune malade est assise. Cette enfant si pâle sous ses cheveux blonds avec ses grands yeux bleus a nom Simone Aubert. Sa mère s'agite autour d'elle, inquiète de ses mouvements, inquiète de son immobilité même, écoutant avec effroi cette toux déchirante des poitrinaires qui vivent leurs derniers jours. Simone est condamnée; elle ne l'ignore pas, la pauvre enfant; aux tendresses rassurantes qui l'entourent, aux mots d'espoir qu'elle entend autour d'elle, elle sourit comme reconnaissante de ces pieux mensonges, car elle sait qu'elle va mourir et elle retrouve dans les paroles du docteur, et dans ce qu'on lui dit, ce quelle disait elle-même lorsque, garde-malade, elle endormait les souffrances de son père et de son jeune frère qui l'ont l'un et l'autre devancée dans la tombe.
Des avertissements plus cruels encore lui ont révélé sa destinée. Que de fois des hommes séduits par sa beauté se sont approchés d'elle, pour s'éloigner bientôt, écartés par un obstacle infranchissable, et la laissant à ce désespoir de ne pouvoir être aimée! Aussi, quand la brise apporte à la pauvre enfant l'écho des musiques gaies qui l'entourent, quand elle sent autour d'elle par les contractes la vie des autres et sa fin à elle, Simone baisse la tête sur sa poitrine, et semble répéter ce mot adorable de Mme d'Houdetot qui, se sentant mourir à sa vingtième année, disait les larmes aux yeux à son amie, lui demandant ce quelle avait: «Je me regrette.»
Près de Simone, vit une soeur d'un premier lit, et qui ne subit pas comme elle le mal héréditaire de la phtisie. Marthe est fort bien portante, au contraire, dans une de ces beautés luxuriantes de santé et de jeunesse. Comme une soeur de charité, elle a passé pourtant une partie de sa vie auprès de cette mourante. Dans son égoïsme maternel, Mme Aubert a oublié sa fille aînée pour cette enfant dont les soins réclament tous ses instants et tout son coeur. Inconsciente de son devoir envers Marthe, elle l'a appelée dans un sacrifice de chaque jour, à ce point de la rendre jalouse de tant d'affection. Marthe s'est soumise; mais c'était trop demander peut-être au dévouement filial. Dans le silence de son âme, Marthe fait mentalement ses restrictions et a ses reprises, mais vienne l'amour, et alors éclateront les orages concentrés, l'amour, la passion dominatrice entre toutes, et qui a pour devise «chacun pour soi.» Le voici.
Dans une villa voisine de celle qu'habite la famille Aubert, vit le comte Jacques de Thièvres. Il n'a pas à demander la santé au climat de Provence. Si le comte est à Menton, c'est que la mode conduit là toute la population élégante. Jacques de Thièvres a un grand nom, une grande fortune, cent cinquante mille livres de rentes. Il est dégoûté des femmes, du plaisir, de tout le reste; c'est un blasé. Il a lu et appris par coeur Mardoche; il est fait sur ce modèle des héros des romans d'amour de 1830, avec ses quarante ans bien mal employés jusque-là. Il a pour principe l'indifférence, pour mal le scepticisme. Pourtant, si le bien se présente, il ne se refuse pas à le faire, il n'est pas, à ce point, réfractaire, malgré ses théories, à toute bonne action; l'esprit de charité humaine ne l'agite pas, mais s'il l'entraîne par hasard, ce comte est prêt à se reprendre. Personnage peu sympathique dans ses hésitations et qui tient plus du raisonnement que de la nature. Il perd dans un seul mot tout le bénéfice d'une bonne action: on ne croit pas à lui plus qu'il ne croit en lui-même. Peut-être aurait-il regret qu'il en fût autrement.
Eh bien, soit. Sa physionomie est indéfinie, il portera la peine de cette hésitation troublante pour le spectateur qui ne sait au juste à quel homme il a à faire, qui accepterait peut-être dans un roman, ou dans une nouvelle, ce personnage mis en oeuvre avec toute l'autorité d'un écrivain de premier ordre, mais qui, au théâtre, ne peut l'admettre dans ses contradictions. Cette famille Aubert intéresse comme une curiosité Jacques de Thièvres dont la théorie morale est de ne s'intéresser à rien. Marthe est belle, mais la beauté, c'est chose bien banale, et, à l'âge où il est, le comte n'est pas homme à se laisser prendre à cette considération, bonne pour les naïfs de l'amour.
Ses yeux s'attachent sur Simone, il y a là un cas particulier. La malade lit un volume de Hugo; aux marques qu'elle a faites dans les pages du poète, aux passages qu'elle a soulignés, il est facile de voir que la pauvre enfant a senti l'arrêt cruel qui la condamne à quitter la vie sans avoir senti les joies de l'amour et de la maternité. Elle pleure la vie; dès lors, il entre dans la partie du comte de faire à cette enfant la charité des bonheurs rêvés et inconnus, mais la charité blanche, pour me servir de l'adjectif du titre. M. de Thièvres prendra des bras de sa mère cette enfant, qu'il rendra enfant à la tombe quand l'heure de la mort aura sonné; ces choses-là sont charmantes et dites par l'auteur d'une façon exquise dans une scène qui est à coup sur la meilleure de l'ouvrage, la scène dans laquelle le comte fait à Mme Aubert sa de mande en mariage, mais je ne saurais dire dans quel état de malaise se trouve l'esprit des spectateurs.
M. Jules Lemaitre a prévu cette impression; car à la demande du comte Jacques Mme Aubert répond que le sentiment qui le conduit à un désir si extraordinaire lui semble bien obscur. Il est, en effet, obscur ce sentiment, et il pèse si terriblement sur la pièce, que le public, inquiet de la sincérité du dévouement, doute de la sincérité du sacrifice. Au théâtre, l'ingéniosité est pleine de séductions, mais aussi pleine de dangers.