L'Illustration, No. 2509, 28 Mars 1891

Part 2

Chapter 23,610 wordsPublic domain

Lorsque le pape en a décidé ainsi, il prend place dans un fauteuil au pied de l'autel et chacun des assistants à son tour, nommé par un maître des cérémonies qui auparavant l'a discrètement interrogé sur les particularités de nature à intéresser Sa Sainteté, a l'honneur de s'entretenir quelques instants avec elle. On voit alors que la vivacité d'esprit de Léon XIII, son affabilité italienne, sa paternelle bonté de pontife, n'ont nullement souffert des atteintes de l'âge. Prenant vos mains dans les siennes, blanches, fines et souples comme celles d'une femme, il vous parle en un français impeccable--c'est la langue qu'il emploie avec tous les étrangers--et si ces cérémonies lui causent quelque fatigue et quelque ennui, personne ne s'en peut douter, tant il y apporte de bonne grâce d'homme du monde, élargie et exaltée par la majesté religieuse et souveraine du vicaire de Jésus-Christ. Un neveu de Léon XIII, le comte Pecci, élevé par lui et admis dans son intimité journalière, dit que jamais il ne l'a vu rire. Mais cette gravité méditative et mélancolique n'est pas de l'humeur morose. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à observer ce que contient d'aimable la finesse de son sourire.

L'impression de grandeur qui s'exhale de la bénédiction avec laquelle le Pape vous congédie frappe les âmes jusqu'à accabler celles qu'anime la ferveur des simples. J'ai vu une jeune femme espagnole fondre en larmes aux pieds du Saint-Père, suffoquée par l'émotion au point de ne pas pouvoir se relever après avoir baisé son anneau de pasteur des peuples et la croix d'or brodée sur sa mule de velours rouge. L'extrême douceur et l'aimable bonté avec laquelle il s'efforçait de la calmer ont eu peine à avoir raison de son trouble éperdu. Ce vif et touchant hommage rendu à la splendeur de la foi aurait désarmé les plus sceptiques. En sortant de la messe du Pape, on est tout au triomphe de l'idée sur la matière, et cette pensée consolante n'est chassée de l'esprit par aucun des détails temporels de la fin, ni les _rinfreschi_ servis dans une salle voisine aux privilégiés familiers du Vatican--les glaces et granits de rigueur en Italie, même quand il y fait froid--ni la pièce blanche à l'effigie de l'usurpateur, discrètement glissée au départ dans la main des imposants camériers en damas écarlate. A n'y regarder qu'au point de vue abstrait, qui plus qu'on ne le croit gouverne encore le monde, elles sont toujours vraies, les paroles superbes inscrites à la voûte de la _Scala Regia: Ambulabunt gentes in lumine tuo, et reges in splendore._

Marie Anne de Bovet.

QUESTIONNAIRE.

Nº 12. Athènes et Paris.

_Si un Sage de la Grèce revenait au milieu d'une société de Paris, que ferait-il, que dirait-il?_

(16 novembre 1889.)

RÉPONSES

On trouverait l'étoffe d'un ouvrage humoristique. _Lettres athéniennes_, imité des _Lettres persanes_, dans les Réponses de cette question ajournée. Le cadre du Questionnaire ne comportant pas de développement, nous avons adopté celui d'un Interwiew du Sage de la Grèce par un Reporter de Paris, qui permettra de résumer les communications de nos Correspondants, dont nous groupons les noms en tête de ce dialogue:

Adolphe Flachs.--André M.--Aspasie du Moulin rouge.--Athénienne du Quartier latin.--Briséis.--Docteur B.--E. G.--Giocanna.--Hirondelle du Temple de Diane.--Lady Love.--Léonie d'As.--Mlle Phryné.--Mimi.--Miss Tenflûte.--Parisienne de la rue d'Athènes.--Pierrette.--Platonicienne.-- Roméo et Juliette.--Tête folle.--Véra.---Xantippe.

PERSONNAGES.--Pantophile, Sage de la Grèce.--Un Reporter.

La scène se passe sur la terrasse d'un café, après déjeuner.

Le Reporter prend des notes en causant:

Pantophile.--En deux heures, au moyen de la langue universelle, le geste et l'or, ma vie était organisée dans un Terminus; comme le soldat et le colimaçon, le philosophe porte tout avec lui, et je me suis mêlé à votre peuple d'écureuils.

Le Reporter.--C'est noté, marchons comme ça.

--Nous avions de ces entretiens et de ces dialogues avec Platon, dans les Jardins d'Académus, et avec Aristote sous les Galeries du Portique.

--Ainsi, depuis les trois mille ans qui ont passé sur la cendre d'Homère, vous n'avez rien trouvé de nouveau, aucune différence entre Athènes et Paris?

--Dans le fond, non; dans la forme, si. Aristophane dirait que le monde est un théâtre où on joue toujours la même pièce avec les mêmes comédiens, dont on modifie les décors, le costume et le langage. Les hommes sont partout les mêmes, Athéniens je les ai laissés, Parisiens je les retrouve; j'étais un Parisien d'Athènes, il n'y a rien de changé, il n'y a qu'un Athénien de Paris de plus.

--Quelle est la chose qui vous a le plus étonné à Paris?

--C'est d'abord de m'y voir, ensuite que personne ne m'ait encore dit: «_Monsieur est un Sage de la Grèce, comment peut-on être du Siècle de Périclès?_» Ou bien encore qu'une demoiselle classique ne se soit pas écriée:

Un Grec, ô ciel! ma soeur, un Grec, un Sage grec!

Je l'aurais embrassée. Cependant on m'a montré ma photographie instantanée, où j'ai l'air de la Statue du Commandeur invité à souper avec des cocottes, buvant du vin de Champagne et fumant un cigare.

--Ah! ah! très bien. Et les petites femmes?

--Elles sont plus habillées ou plus déshabillées que les Athéniennes, et, bien qu'elles n'aient pas le nez grec, elles n'en sont que plus jolies. Mais vous avez inventé l'amour artificiel, l'Hypocrisie a des temples; la Beauté, qui est une religion, n'est qu'une enseigne, et il n'y a plus que vos hétaïres qui aient conservé les traditions des nôtres: «Tu veux des diamants, des festins, des esclaves, cela s'achète; tu demandes du plaisir, cela se paie. Tu n'as plus d'or? Va-t'en, et apprends à te passer de ce qui ne se donne pas».

--Quoi encore?

--Paris est la ville la plus inconnue des Parisiens, comme la France le pays le plus inconnu des Français, et la République le gouvernement le plus inconnu des républicains.

--Un grand peuple ne se gouverne pas comme un petit.

--Vous appelez la Grèce un petit peuple; sur quoi repose donc la grandeur? Mesurez-vous un livre à son épaisseur, un tableau à l'ampleur de la toile, une statue à sa hauteur, un monument à sa masse, un peuple à l'étendue de son territoire et au nombre de ses habitants? Quelle place tenez-vous sur cette boule, dont les trois-quarts sont couverts d'eau salée et l'autre quart couvert de boue? Votre population est inférieure à celle de presque tous les autres peuples; l'Europe entière danserait la Pyrrhique sur l'herbe de la Prairie américaine; vos fleuves sont des ruisseaux, vos lacs des mares, vos Montagnes des taupinières, excepté le Mont-Blanc, que vous finirez par consommer en carafes frappées. Connaissez-vous la Grèce?

--Je suis bachelier.

--Mon compliment. Un géographe démontrerait, le compas à la main, que la superficie de l'Attique n'est pas égale à la moitié du plus petit de vos départements français, et d'après les chiffres de la statistique, que le nombre de ses habitants est inférieur à celui d'un chef-lieu de province. C'est là qu'une phalange de citoyens libres, marchant au soleil, drapés dans un lambeau d'étoffe, a laissé sa trace éternelle et dominé l'univers qui relève encore de lui.

L'activité de cette légion d'hommes a couvert de villes, comme votre Marseille, les rivages de la Méditerranée, elle a dispersé des flottes de cent mille vaisseaux, chassé des armées de trois millions d'hommes. Elle a inventé les méthodes de toutes les sciences, les formules de la philosophie, les principes de la politique, les règles de l'éloquence, du barreau et de la tribune. La Grèce régnait sur le monde par son génie et ses artistes, par les armes et le commerce.

Et voilà ce que vous appelez un Petit peuple? C'est votre maître, vous lui devez tout, et vous ne savez même pas l'imiter.

Nous avions une aristocratie élective d'hommes supérieurs: Périclès aux affaires, Thémistocle à la guerre, Alcibiade aux vaisseaux, Platon et Socrate à la philosophie, Eschyle, Euripide et Aristophane au théâtre, Démosthène à la tribune, Phidias et Praxitèle au marbre, Apelles aux couleurs, Lysicrate à la musique. Vous n'avez qu'une démocratie ombrageuse et jalouse, qui abat et repousse tout ce qui n'est pas médiocre comme elle. Votre Panthéon est peuplé de martyrs: _Aux grands hommes la Patrie reconnaissante_, quand ils sont morts de faim, de dégoût et de désespoir.

Vous ne savez pas ce que c'est que la liberté; vous étouffez la jeunesse, corps, intelligence et âme; vous êtes façonnés à la tutelle comme des oiseaux qui sont nés dans une cage; vous vivez prisonniers, dans un perpétuel esclavage, de l'école à la caserne, et de la caserne dans un compartiment numéroté.

--Mais nous avons aussi des Lettres, des Arts et des Sciences, une Religion et une Philosophie, un Code, une Flotte, une Armée.

--Il faut être juste; l'art est une langue universelle que la Grèce a créée sans autre règle que le sens du Beau, qui met l'homme en communication directe avec la nature; c'était sa religion; vous en avez fait le culte du Joli, qui est une agréable expression du Laid. Quoi! vous appelez le grec une langue morte? c'est la vôtre, qui, à travers le latin, n'en est qu'une corruption grossière, après lui avoir emprunté son alphabet, et si je parlais grec à un helléniste, il traduirait les mots, sans en comprendre le sens. Nos poèmes, tragédies, comédies, histoires, discours, n'ont pas été surpassés. Vous n'avez pas un poème épique comme l'_Iliade._ Je suis étonné que vous n'ayez pas même une littérature vraiment française. A l'Odéon, on se croirait dans un théâtre anglais. Qui vous délivrera des Grecs et des Romains? La Comédie-Française est le temple de Racine et de Corneille, où on dit la messe le mardi pour les sourds, et les autres jours pour ceux qui ont les oreilles de Midas. Si encore vous aviez des imitateurs d'Aristophane; mais Molière ne pouvait mettre en scène un Courtisan.

--Allez toujours.

--L'oreille fut le seul guide des musiciens pour trouver les sept notes de la gamme, pour inventer la lyre, la flûte, la trompette et d'autres instruments. Trois mille ans plus tard, vous avez découvert qu'un son est formé de trente-deux vibrations, et que le goût des Grecs était d'accord avec les lois de la physique. Vous ne connaissez que cinq fragments de leur musique; je n'en connais pas plus de la vôtre, puisque l'Opéra ne joue guère que de la musique allemande et italienne, ou des imitations. Par exemple, la décoration est merveilleuse, magique, et les ballets m'ont enchanté; c'est dommage que les danseuses ne soient pas de marbre, je veux dire le marbre rose du Péloponnèse. Quant à vos cirques, ce sont des parodies des Jeux olympiques.

--Je ne comparerai pas nos sculpteurs et nos architectes aux artistes grecs, mais nous avons des Écoles de peinture.

--Les peintres grecs se contentaient de trois couleurs, quatre au plus; mais leur dessin était pur, et ils avaient le talent des vôtres sans avoir leurs ressources. Le génie a toujours été rare, bien qu'il ne soit qu'un peu de phosphore dans une boîte qui n'est pas même en ivoire. Le mécanisme des arts s'est perfectionné par des procédés qui en font une industrie. Vous élevez, sur vos places publiques, une population morose de bronze et de marbre qui fait ressembler vos grands hommes à des ramoneurs ou à des pierrots. Ce sont des caricatures, affublées de la défroque moderne, qu'il faudrait compléter en les coiffant d'un chapeau haute-forme.

--Et l'architecture, la voilà: la Tour Eiffel!

--L'architecture moderne a atteint les dernières limites de la laideur. Vous ne savez même pas copier; si la Bourse est un monument grec, c'est en dedans. La Madeleine ne vaut pas mieux. C'est une erreur de croire que notre architecture est géométrique: la frise du Parthénon n'est pas une ligne droite, c'est une courbe; l'espace entre les colonnes est inégal, rectifié par la perspective de la lumière du ciel et de l'ombre des façades. Les Romains étaient des maçons au cordeau. Les barbares, eux, se contentaient de détruire les chefs-d'oeuvre, ils ne les déshonoraient pas.

--Enfin, les Sciences sont modernes.

--La Grèce a inventé toutes les méthodes, mathématiques, géométrie, mécanique, astronomie, médecine, législation, stratégie, même le jeu d'Échecs. Les sciences ne sont que les étiquettes pompeuses de l'ignorance humaine, et il suffit d'un insecte pour humilier toutes les académies. Le monde est une horloge dont nous regardons marcher les aiguilles sans en comprendre le mécanisme. Là, il y a des conquêtes acquises: la locomotive, le bateau à vapeur et le ballon, le télégraphe et le téléphone, la poudre et l'imprimerie. Je sais bien qu'un cheval rapide ne court pas longtemps, que la voile va moins vite que le vent, que les signaux aériens et les phares n'ont pas une longue portée, que les armes blanches sont primitives et les tablettes fragiles; mais cela a suffi à la Grèce, et les seuls monuments indestructibles sont bâtis sur du papier. Les Romains nous ont emprunté les lois que vous avez adoptées. Vous avez remplacé la ciguë par la décapitation, ce qui est moins décent. Nous avions quatre mille dieux, et vous n'en avez plus, une philosophie lumineuse que vos systèmes ont obscurcie. Quant à la politique, elle se résume en une formule simple: mille pauvres contre un riche, et la pire des tyrannies sera celle qui donnera au peuple le bien-être matériel.

--Une dernière question: Pourquoi Alcibiade a-t-il coupé la queue à son chien?

--C'était une sorte d'énigme proposée aux Athéniens, un moyen ingénieux pour détourner pendant quelques heures leur attention dans une conjoncture difficile. Les gouvernants usent souvent de ce moyen pour amuser le peuple, enclin à contrecarrer la manoeuvre des affaires publiques; le prétexte change, mais c'est toujours le Chien d'Alcibiade.

--Conclusion?

--Eh bien, ce que vous appelez le Progrès de la civilisation est un cercle vicieux. Un seul exemple: les aliments, l'air, la lumière, sont les trois premières conditions de l'existence; tout ce que vous mangez est frelaté, on ne trouverait pas un verre d'eau pure; l'air est infesté et vous vivez à la lumière artificielle, sous des ruches où les abeilles sont à l'étroit dans leurs alvéoles et dont la reine est une portière. Nous avions des mets simples, un abri commode, la vie au soleil et la liberté. Il faut si peu pour l'homme et pour si peu de temps. Si l'âge d'or est devant nous, c'est dans le sens métallique de la fin de ce siècle d'argent, _Alpha, Oméga._

--Tout ça, c'est un thème grec.

Charles Joliet.

NOTES ET IMPRESSIONS

Les hommes ne font jamais ni tout ce qu'ils veulent ni tout ce qu'ils peuvent.

Voltaire.

* * *

La bonne nature a d'étranges compensations: moins elle nous a donné de qualités, plus elle nous a doté de présomption et d'orgueil.

Goethe.

* * *

Il y a dans le coeur d'un petit enfant le même sentiment de profonde justice que dans l'âme d'une grande nation.

Octave Feuillet.

* * *

Le charme mystérieux qui nous séduit et nous attire vers ces deux grandes armes, le livre et l'épée, est de ceux qui se sentent bien mieux qu'ils ne s'expriment.

Eugène Piot.

* * *

Pour bien connaître l'amour, il faut, après s'être trompé une fois, pouvoir réparer son erreur.

Léon Tolstoï.

* * *

Un malheur de notre siècle de progrès électriques, c'est de ne savoir attendre.

* * *

Deux choses ont facilement raison de notre pessimisme: le sourire d'un ciel de printemps et un rayon d'amour dans le coeur.

G.-M. Valtour.

[Partition musicale]

LES CLOCHES

Paroles et musique de MAURICE ROLLINAT

Les cloches de nos basiliques S'esquivent tous les jeudis saints, Et vont à Rome par essaims Taciturnes et symboliques. Quand leurs battants, à coups obliques Ont sonné de pieux tocsins, Les cloches de nos basiliques S'esquivent tous les jeudis saints, Et dans leurs robes métalliques A l'abri des regards malsains, En rang, comme des capucins Elles s'en vont, mélancoliques Les cloches de nos basiliques.

[L'INSPIRATION Tableau de Fragonard, appartenant au musée du Louvre (galerie Lacaze) D'après une photographie de la maison Braun.]

La semaine parlementaire.--Les Chambres ont pris leurs vacances de Pâques, ajournant au 27 avril leur prochaine séance. Toutefois, avant la clôture de la session, un certain nombre de résolutions importantes ont été prises.

D'abord la loi relative à l'avancement des sous-lieutenants, loi votée par le Sénat. En vertu des nouvelles dispositions, l'avancement sera garanti dans toutes les armes au bout de deux ans de grade, alors que jusqu'ici ce privilège était réservé à certaines armes spéciales.

--A la Chambre, vote en première lecture du projet de loi autorisant le Mont-de-Piété de Paris à faire des avances sur valeurs mobilières au porteur.

--Est venue ensuite la discussion de la loi relative à l'exercice de la médecine, discussion à laquelle le docteur Brouardel a pris une part active, en qualité de commissaire désigné par le gouvernement. Ce qui caractérise cette loi, c'est qu'elle supprime, à l'avenir, le grade d'officier de santé et celui de docteur en chirurgie, pour ne laisser subsister que celui de docteur en médecine. Elle établit en même temps que les dentistes devront être munis d'un diplôme spécial.

--Le ministre de l'intérieur a déposé sur les bureaux de la Chambre la demande d'un crédit de 600,000 francs pour combattre l'invasion des sauterelles en Algérie. Il est probable d'ailleurs que ce crédit sera insuffisant, car les nouvelles reçues depuis font prévoir que, cette année, les désastres causés par ce fléau seront encore plus considérables que les années précédentes.

--Les événements qui se sont produits au Tonkin, et dont le récit a été apporté par le dernier courrier de Chine, ne pouvaient laisser le parlement indifférent. Les faits étaient connus, puisqu'ils avaient été annoncés par le télégraphe, mais, à la lecture des correspondances qui les racontaient en détail et des commentaires qui les accompagnaient dans les journaux locaux, on a jugé que la situation était plus grave qu'on ne l'avait supposé d'abord.

M. de Montfort a donc pris l'initiative d'interroger le gouvernement à ce sujet. Il s'est surtout appliqué, dans son discours, à développer cette idée «qu'on s'était trop hâté de présenter comme terminées les opérations militaires et de déclarer qu'il restait seulement à accomplir au Tonkin une opération de gendarmerie, besogne pour laquelle les troupes indigènes étaient suffisantes.» La conclusion de M. de Montfort est que, pour rétablir l'ordre au Tonkin, il faut avoir la franchise d'en appeler de nouveau à l'armée régulière.

M. Etienne a répondu qu'on avait fort exagéré les faits et que l'oeuvre de pacification se poursuit. Il a rappelé que les Anglais ont rencontré aux Indes des difficultés autrement sérieuses, devant lesquelles cependant ils n'ont pas reculé: «Il en sera de même au Tonkin, a ajouté le sous-secrétaire d'État, si nous savons déployer les mêmes qualités de constance et d'énergie.»

Après une courte réplique de M. de Montfort, qui a reproché à M. Etienne de n'avoir pas précisé, au nom du gouvernement, les mesures qu'il comptait prendre, l'incident a été clos.

Les courses et les paris.--Cette question fastidieuse reste à l'ordre du jour, car les chambres se sont séparées sans arriver à trouver une solution. Les choses resteront donc en l'état pendant les vacances, ce qui veut dire que l'autorité continuera à prendre les mesures nécessaires pour empêcher les paris sur les champs de course, sauf, bien entendu, les paris entre particuliers, que la loi reconnaît.

Quant, à la commission chargée d'examiner le projet de loi déposé par le gouvernement, elle a tenu une dernière séance dans laquelle elle a rédigé un texte définitif. Aux termes de ce projet, dont nous avons indiqué l'économie générale dans notre dernier numéro, tous les paris sont interdits, sauf le pari mutuel. Il y a donc une différence sensible entre le texte proposé par le gouvernement et celui de la commission. Le gouvernement voulait laisser aux sociétés sportives la police des hippodromes, c'est-à-dire la faculté d'organiser les paris à leurs risques et périls; la commission, au contraire, supprime le jeu sous toutes les formes, mais en faisant une exception pour le pari mutuel, qui fonctionnerait désormais d'une façon légale.

M. Riotteau, qui réunit les fonctions de président et de rapporteur de la commission, rédigera son rapport pendant les vacances.

Après avoir terminé la délibération, les membres de la commission ont décidé, hors séance, de consulter les conseils généraux sur la solution à donner à la question et ont engagé les assemblées départementales à l'examiner au cours de la session prochaine qui va s'ouvrir le 6 avril. Cette consultation sera intéressante, car la question des courses passionne la province presque autant que Paris.

La question de Terre-Neuve.--Les longues négociations poursuivies par notre gouvernement avec le cabinet de Londres ont abouti à la constitution d'une commission d'arbitrage qui sera chargée de régler le différend. Bien entendu, il ne s'agit ici que du point spécial qui concerne «la pèche du homard et sa préparation sur la partie des côtes de Terre-Neuve comprise entre le cap Saint-Jean et le cap Raye.» Nos droits sur le French Shore ne sauraient, en effet, être mis en question.

Il est entendu entre les deux gouvernements que chacune des deux puissances s'engage, en ce qui la concerne, à exécuter les décisions de la commission arbitrale.

Celle-ci se compose de trois spécialistes ou jurisconsultes, désignés d'un commun accord par les deux gouvernements, et de deux délégués de chaque pays, qui seront les intermédiaires autorisés entre leurs gouvernements et les autres arbitres.

Les trois arbitres désignés sont:

M. Martens, professeur de droit des gens à l'Université de Saint-Pétersbourg;

M. Rivier, consul général de Suisse à Bruxelles, président de l'Institut de droit international;

M. Gram, ancien membre de la cour suprême de Norvège.

La commission, composée ainsi de sept membres, statuera à la majorité des voix et sans appel.

Le gouvernement britannique, qui a agi en cette circonstance avec une grande loyauté, semble parfaitement décidé à faire respecter les décisions de la commission arbitrale. Mais, d'autre part, le gouvernement de Terre-Neuve paraît tout aussi résolu à n'en tenir aucun compte. La preuve en est que la Cour de justice de la colonie vient de condamner un capitaine de vaisseau anglais, coupable d'avoir forcé un pêcheur terre-neuvien à se conformer aux stipulations du _modus vivendi_ anglo-français de 1890. C'est donc la lutte déclarée avec la métropole.