L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891
Part 6
Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta aussitôt: au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à laquelle il paraissait témoigner un vrai respect:
--C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en voudrait faire goûter à ces messieurs.
Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit:
--Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.
L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston, restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers.
--Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la main à son camarade.
--M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit le juge de paix, pour ne pas l'observer.
--Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire.
--Ne peut-il pas avoir été détruit?
--Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas.
--En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait plus à ses intentions.
--Évidemment.
--Donc il a voulu le détruire.
--Ou le modifier.
--S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient: ou bien il vous confiait ce testament modifié; ou bien il le remettait au capitaine; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait d'autres; d'où je conclus qu'en sa qualité de seul héritier, M. Barincq doit être envoyé en possession de la succession de son frère.
XIII
En attendant que les formalités pour l'envoi en possession fussent accomplies, Barincq, qui restait à Ourteau, écrivit à sa femme et à sa fille de venir le rejoindre, et, quand elles arrivèrent à Puyoo, elles le trouvèrent au-devant d'elles, avec la vieille calèche pour les emmener au château.
Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère.
Il les fit monter on voiture, et prit la place à reculons:
--Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie.
--A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse.
--Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de recueillement.
--Voilà-t-il pas une affaire! interrompit Mme Barincq.
--Mais oui, maman, c'en est une pour moi.
Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction d'être en accord avec elle.
--Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont.
--Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées.
--C'est une rivière comme une autre, dit Mme Barincq, il n'y a que le nom de changé.
--C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq, gave vient de cavus, qui signifie creux.
--Et cette propriété, demanda Mme Barincq, que vaut-elle présentement?
--Je n'en sais rien.
--Que rapporte-t-elle?
--Environ 40,000 francs.
--Trouverait-on acquéreur pour un million?
--Je l'ignore.
--Tu ne t'es pas inquiété de cela?
--Comment, à quoi bon?
--Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur?
--Tu voudrais la garder?
--Tu ne voudrais pas la vendre, je pense?
--Mais...
--Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos intérêts; si elle rapporte 2% en ce moment, elle peut en rapporter 10 ou 12 un jour.
Stupéfaite, elle le regarda:
--Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre ami, mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me semble que j'ai droit à un changement d'existence.
--Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en est-il pas un en quelque sorte féerique?
--Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie?
--Pourquoi pas?
(_A suivre._)
Hector Malot.
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