L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891
Part 4
3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Le nouveau roman de M. Zola se rattache à la série des Rougon-Macquart: c'en est le dix-huitième, pas un de moins, et ce n'en est pas le dernier. Il s'y rattache, entendons nous; comme il est arrivé déjà pour le _Rêve_, par un fil blanc, qu'on aperçoit de loin dans la couture de l'habit. Mais M. Zola n'y va pas par quatre chemins. Saccard, le héros du livre, est le frère même du grand ministre de l'empire, de Rougon, dont il a quitté le nom pour prendre une importance personnelle de grand premier rôle. Il est donc bien de la famille, de cette famille dont M. Zola écrit avec tant de zèle et tant de suite l'histoire naturelle et sociale, de cette famille qui a vécu, qui n'a pu vivre que sous le second empire. Car on sait que les personnages de M. Zola sont d'une telle vérité que lorsqu'il les a baptisés d'un nom, il n'est pas possible de leur en donner un autre, et que si quelqu'un de vraiment en chair et en os objecte qu'on lui a pris le sien, eh bien, c'est à celui-ci d'en changer, les autres ne pourraient pas. Cela laisse à penser quelle exactitude doit régner dans les faits. C'est du document au premier chef et certes on ne pourrait supposer que M. Zola fit passer sous l'empire des événements qui n'ont pu se produire que quinze ans plus tard: c'est pourtant là ce qu'il a fait, si l'on sait lire _Union générale_ où il a mis _Banque universelle_: car c'est tout un. Évidemment la passion qui pousse le financier de 1867 est la même qui animera plus tard celui de 1882. Cela pourrait peut-être suffire à un romancier psychologue; mais, quand l'écrivain se pique de faire l'histoire naturelle et sociale d'une époque, n'est-on pas autorisé à lui demander de ne pas faire celle d'un autre?
Donc Saccard, ruiné vers la fin de l'empire, est à la recherche d'une idée qui lui permette d'édifier une nouvelle fortune. Cette idée lui est fournie par un honnête ingénieur qui a imaginé de refaire le royaume de Palestine et d'installer le pape à Jérusalem, tout simplement. Elle est peut-être un peu forte, mais, après tout, dans le monde des affaires on en a vu bien d'autres, et celle-ci a l'avantage de s'adresser à des gens particulièrement naïfs, qui ne manquent pas de s'en éprendre et qui se font un devoir pieux de verser leurs capitaux dans la caisse de l'_Universelle_. Mais le banquier qui, une première fois, a déjà ruiné Saccard, ne lâche point sa victime. Il laisse grandir et se développer l'affaire, tout en la minant sourdement, avec une certitude d'arriver à ses fins que l'événement confirme. Et la chute est d'autant plus profonde, l'effondrement d'autant plus complet. Tout le drame est là, tout le roman. Mais, malgré la force des peintures, est-ce assez pour l'intérêt du lecteur?
Il est certain que lorsqu'on a commencé ce livre, c'est comme un engrenage et que le monstre vous prend tout entier. Mais, est-il un seul de ses nombreux personnages auquel on puisse s'intéresser? Tout ce monde d'affaires est vraiment triste à voir et il est permis de supposer que c'est un de ceux auxquels M. Zola fait le moins de tort en le décrivant. Si l'auteur de la _Terre_ a calomnié le paysan, l'auteur de l'_Argent_ a évidemment moins chargé le financier. Nous ne dirons rien du rôle de la femme dans cette dernière oeuvre, sinon qu'il est, à son ordinaire chez M. Zola, assez répugnant. Quant à la valeur, nous avouons ne pas la saisir tout entière. On parlera une fois de plus de la puissance du talent de l'auteur. Cette puissance est évidente: elle fait penser au marteau-pilon du Creusot; quant à éveiller l'idée d'un maître peintre de l'âme humaine, c'est autre chose.
L. P.
LA BÉNÉDICTION DES RAMEAUX
Y a-t-il rien de plus charmant dans la liturgie catholique, rien de plus adorable que cette fête de Pâques-Fleuries, où tout renaît pour nous charmer!
A Paris, autant qu'en province, la coutume est très suivie par les chrétiens même incroyants d'acheter du buis béni. Le saint rameau se trouve dans toute les familles. Il nous a paru curieux de montrer la touchante cérémonie qui prélude aux prières de la matinée, et pour cela la ravissante église de Saint-Germain-l'Auxerrois nous a fourni le plus charmant des cadres.
C'est à peine si l'aube pointe et déjà, devant les grilles de la vieille église, se démène tout un petit monde de vieillards, de femmes et d'enfants. Parmi les voussures ouvragées, où depuis des temps séculaires ils ont fait leur nid, les pierrots tendent leur tête curieuse. Ravis de voir l'ample moisson de feuillage, dont rapidement le sol se couvre, ils piaillent gaiement en se lissant de leur bec. Une odeur délicieuse d'herbe et de terre mouillées monte vers eux. Sous le ciel blanchissant et déjà plus léger toute la fraîcheur et toute la joie du printemps chantent là.
Le moment solennel de la bénédiction du buis est proche.
Faibles d'abord, venant du fond de la nef de pierre, puis plus vibrants, les sons d'une clochette d'enfant de choeur se sont fait entendre. Sans bruit, la porte du cloître a roulé sur ses gonds: elle livre passage au suisse de corpulente stature, dont la haute canne scande la marche.
Derrière lui, entre les fines colonnettes du seuil, le prêtre est apparu.
Il n'a pas revêtu encore tous les insignes dont il se couvrira bientôt pour la messe de six heures. En aube simplement et l'étole retombant à droite et à gauche sur la poitrine, il tient d'une main sa barrette et de l'autre un livre de prière. Entre sainte Clotilde et sainte Radegonde, reines de France, dont la naïve effigie semble sourire, il passe et descend les marches du parvis pour ne s'arrêter qu'à la grille. Devant lui, sur le sol, la foule des marchands s'est prosternée. Un couple matinal, en fraîche toilette, déjà s'approche avec respect. Tout le monde a fait silence. Ce petit marchand de rameaux qui, il n'y a qu'une seconde, caquetait de concert avec les moineaux, s'est lui-même tu.
Alors, l'officiant prend un goupillon des mains du servant qui l'accompagne et lentement, avec toute l'onction sacerdotale, son bras s'élève pour asperger d'eau lustrale les branches entassées à ses pieds. De ses lèvres s'échappent, pressées, les paroles consacrées.
Le buis des rameaux est béni.
Il fait grand jour maintenant. Une admirable matinée se prépare. Au fronton du Louvre s'allume de roses clartés; sur la place, les vieillards, les enfants et les femmes vont et viennent.
--Achetez-moi, disent-ils, un joli rameau de buis.
P. A.
DE PARIS A MOSCOU SUR DES ÉCHASSES
Une étrange fantaisie, assez inattendue dans un siècle qui se pique de marcher à toute vapeur, pousse certains de nos contemporains à employer, pour leurs déplacements, les moyens de locomotion les plus bizarres, sinon les plus rapides.
Il y a un an, un tailleur autrichien assoiffé de réclame nous arrivait enfermé dans une cage en bois, et deux amoureux espagnols, désireux de trouver à Paris un refuge contre la tyrannie paternelle, s'y faisaient transporter par le chemin de fer, cachés ensemble dans une énorme caisse, sous les étiquettes _fragile_ et _côté à ouvrir_. De Vienne deux originaux venaient visiter en brouette l'Exposition de 1889, et la Russie nous envoyait, tour à tour, un officier à cheval, un autre à pied, et un jeune touriste en vélocipède; avant-hier enfin une troïka attelée de trois chevaux amenait de Saint-Pétersbourg un voyageur pas trop pressé.
Sylvain Dornon, un ancien berger, actuellement boulanger à Arcachon, a voulu se placer à un point de vue plus élevé, et rendre à la Russie une visite de politesse.
Il est, en effet, parti jeudi 12 courant à neuf heures et demie du matin de la place de la Concorde, monté sur des échasses landaises de 1 mètre 20 de hauteur, et s'est engagé à arriver en 42 jours à Moscou pour assister à l'inauguration de l'Exposition française, parcourant ainsi quelque 60 kilomètres par jour.
Deux mille personnes environ assistaient à son départ. A l'entrée de la rue Royale où notre gravure le représente, les gardiens de la paix avaient été forcés de lui frayer un passage parmi la foule des piétons à laquelle se mêlaient des bicyclettes, des tricycles, et bon nombre de gamins qui, montés sur des petites échasses, l'accompagnaient au cri de: «A Moscou! à Moscou!» sur l'air des lampions. Surtout le parcours, le long des boulevards, devant le Figaro, rue Lafayette, les passants étaient fort intrigués en voyant émerger au-dessus d'eux, de toute une hauteur d'homme, la figure fantastique de l'échassier, qui se baissait complaisamment, distribuant des poignées de main à droite et à gauche.
Servi par la vitesse de son énorme compas, Dornon est sorti bien vite par la porte de Pantin, et il a couché le soir même à la Ferté-Milon. Son itinéraire est Reims. Sedan. Luxembourg. Coblentz, Berlin, Wilna. On a déjà revu de ses nouvelles de Sedan. A Moscou l'attend une énorme paire d'échasses sur lesquelles il compte faire une entrée triomphale.
A.
«LE MAGE»
On sait avec quel soin la direction de l'Opéra a monté l'oeuvre de MM. Richepin et Massenet, le _Mage_. Les décorateurs, au reste, avaient de quoi donner carrière à leur imagination: cette reconstitution d'une époque ancienne, préhistorique, ne pouvait que les séduire.
Entre les nombreux et intéressants tableaux que comporte le _Mage_, nous choisissons, tout d'abord, le premier, qui est représenté par la plus petite de nos gravures. Nous sommes dans le camp de Zarastra. La tente du guerrier s'élève à droite: à gauche, un cèdre aux larges ramures se dresse: le fond nous ouvre une perspective souriante sur la ville de Bakdi et ses pittoresques monuments... C'est là que Zarastra, vainqueur des Touraniens révoltés, après avoir repoussé l'amour de Varehda, la belle prêtresse de Djaki, déesse des voluptés, déclare son amour à sa royale prisonnière, la belle Anahita, souveraine des Touraniens. Anahita se laisse aller aux bras de Zarastra: dans la nuit, on entend la chanson plaintive des prisonniers, et la reine s'écrie:
Hélas! ils s'en vont et je reste ici: Mon peuple est captif et mon coeur aussi.
Notre grande gravure nous transporte dans la salle du sanctuaire, dans le temple de la Djaki. Un large dôme est soutenu par d'immenses pilastres incrustés de pierreries éclatantes... Au fond, s'élève l'autel et la statue aux proportions colossales de la déesse de la Volupté... On célèbre les mystères de la déesse. Les prêtresses en tunique de gaze traversées de guirlandes de fleurs, les tourneuses aux torses nus avec jupes transparentes et des coiffures de perles bleu-paon, accomplissent, les danses du rite... Ces mystères précèdent le mariage de la reine Anahita avec le loi de l'Iran. Anahita a cru, en effet, le mensonge inventé contre Zarastra par la prêtresse Varedha: son coeur est chagrin, elle pense bien à l'absent, mais, résignée ou non, elle va céder à la loi qui lui est imposée et devenir la femme du roi de l'Iran... Mais voici qu'une rumeur, d'abord sourde, se fait entendre. Les cris se rapprochent, des sonneries de trompette éclatent. Ce sont les Touraniens. Ils envahissent le temple, la torche et le fer à la main... Notre gravure représente le moment précis où les Touraniens, délivrant leur reine, lui tendent une épée, qu'elle brandit en signe «le joie et de triomphe, et où ils se précipitent, pour les tuer, sur les deux imposteurs: Varedha, la prêtresse, et son père Amrou, le grand-prêtre de Djaki.
Outre ces deux gravures, nous publions une page de la belle partition de M. Massenet, que nous devons à l'obligeance de ses éditeurs, MM. Hartmann et. Cie 20, rue Daunou.. C'est la large et puissante invocation religieuse de Zarastra, que chante au troisième acte M. Vergnet.
Ad. Ad.
THÉODORE DE BANVILLE
C'était une physionomie attachante et curieuse que celle du maître et du poète Théodore de Banville. Il avait l'aspect doux, placide, inoffensif, d'un bon bourgeois de Paris, et son bon regard apaise ne trahissait plus les colères truculentes du «romantique» ardent, novateur, révolutionnaire, qui avait suivi vers la vingtième année la bannière de Victor Hugo. Il était né en 1823; il avait lu dans son adolescence les premiers chefs-d'oeuvres des nouveaux poètes, il en avait savouré le suc, et, comme la muse l'avait doué, lui aussi, ce n'est pas une simple adhésion qu'il apporta à la nouvelle pléiade; ce furent des oeuvres: les _Stalactites_ d'abord, puis les _Cariatides_, recueils de poésies charmantes où les rythmes retrouvés ou inventés étaient comme parfumés d'un arôme attique.
Dès lors, il était enrôlé et proclamé poète romantique: l'inspiration divine lui donnait ses lettres de grande naturalisation. Attiré vers le théâtre, il chercha la langue comico-lyrique et la trouva. Ses premières comédies: le Feuilleton d'Aristophane (1852), le Beau Léandre (1856), comme plus tard _Diane au bois_ (1861), et récemment encore _Socrate et sa femme_, le _Baiser_, révélaient une virtuosité surprenante, et les ressources les plus rares du verbe et de la forme. Un volume de poésies, les Odes funambulesques (1857) avait, du reste, consacré et popularisé sa réputation de maître-ouvrier de la langue poétique: depuis, trente années de production incessantes, un nombre prodigieux de rimes--répandues dans les journaux, dans les recueils périodiques, ou enchâssées et serrées sous la brochure d'un volume--ont montré quelle réserve et quelle veine intarissable nourrissaient la production incessante de cet écrivain.
La prose ne lui paraissait pas indigne de sa plume, et tel de ses contes, telle page de ses romans, peuvent passer pour de purs chefs-d'oeuvre.
N'oublions pas que Théodore de Banville, écrivain, ne dédaigna pas d'être journaliste: il a collaboré à un grand nombre de revues, écrit le feuilleton dramatique de trois ou quatre feuilles quotidiennes; dans ces dernières années, il donnait régulièrement des nouvelles à des journaux littéraires. Il était bienveillant et indulgent, sans prétention ni morgue hautaine; les «jeunes» étaient toujours bien accueillis auprès de lui pourvu qu'ils eussent foi dans les deux symboles pour lesquels il avait vécu: l'art et la poésie.
LE GÉNÉRAL CAMPENON
Le général Campenon était, dans toute l'acception du terme, un soldat. Au parlement dont il suivit les débats sur les choses militaires comme ministre de la guerre d'abord, et ensuite comme sénateur inamovible, il apportait cette rondeur familière et un peu âpre, cet air martial, cette brusquerie d'allures, que donne l'habitude du commandement.
Il était né à Tonnerre en mai 1819; il entra à Saint-Cyr; il était capitaine au moment de la révolution de février 1818. Le capitaine Campenon était imbu d'idées libérales et démocratiques: le nouveau régime était fait pour lui convenir: il ne s'en cacha point. C'est ainsi qu'il se trouva désigné pour encourir la sévérité du gouvernement, que le coup d'État établit en 1851. Arrêté avec Charras et avec d'autres officiers suspects de républicanisme, Campenon fut déporté.
Nous le retrouvons peu après, contraint par la proscription d'entrer au service du bey de Tunis, dont il organisa les troupes jusqu'à l'heure où vint l'autorisation de rentrer en France et de reprendre son rang dans l'armée nationale. C'était l'heure de la campagne d'Italie: brave au feu, comme il était loyal citoyen, le capitaine Campenon conquit les épaulettes de chef d'escadron d'état-major.
Ce n'est qu'au début de la guerre de 1870 que le lieutenant-colonel Campenon fut promu colonel.
A la bataille de Rezonville où notre cavalerie sut, dans un effort héroïque, démonter l'artillerie ennemie et chasser du terrain la cavalerie allemande, le colonel Campenon, criblé de blessures, fut laissé pour mort sur le champ de bataille.
A la paix, Campenon reçut enfin les étoiles de général: il commandait la cinquième division d'infanterie à Paris quand Gambetta lui offrit le ministère de la guerre. C'est lui--il ne faut pas l'oublier--c'est ce républicain de la veille qui eut le courage, sur l'inspiration de Gambetta, de passer outre aux polémiques des partis pour songer seulement aux véritables intérêts de l'armée en prenant le général de Miribel comme chef d'état-major.
Après la chute de Gambetta, le général Campenon a été à deux reprises encore ministre de la guerre: dans le cabinet Jules Ferry en 1883: puis dans le cabinet Brisson. Il a pu ainsi donner tous ses soins aux oeuvres de reconstitution militaire entreprises depuis l'avènement de la République.
LA VIERGE NOIRE DE MONTSERRAT
On a tout dit sur la semaine sainte en Espagne. On a décrit cent fois les processions moyen-âge de Séville, les tableaux vivants de la Passion de Tolède, les mystères en plein vent de Murcie. Cette année, c'est dans un lieu bien plus étrange, bien plus pittoresque encore que nous allons chercher de nouvelles impressions: c'est au couvent de la Vierge-Noire du Montserrat, au coeur même des montagnes abruptes de la vieille Catalogne, à mille mètres d'élévation.
C'est sur la ligne de chemin de fer de Barcelone à Saragosse, à distance à peu près égale de Barcelone et de Manresa, qu'il nous faut tout d'abord descendre.
A présent commence la montée: oh! cette montée en patache antique, traînée par quatre mules auxquelles le conducteur pousse son éternel: «harri!» Mais tout le monde n'a pu prendre place dans la patache. Alors ce sont, par les chemins, de longs défilés de formes humaines, sonores à mantilles noires égrenant leurs rosaires, vieux paysans catalans coiffés du bonnet phrygien en laine rouge, Aragonais coiffés de leurs foulards, tous la mante jetée sur l'épaule et un long bâton à la main.
A mesure que nous montons, voici toute la Catalogne qui se déroule devant nous, les Pyrénées, le Canigout, et, au-delà, une partie de la France, du côté de Perpignan. De cet autre côté, la Méditerranée à perte de vue, les Baléares et Saragosse, une partie de la province de Valence. De cet autre encore, l'Aragon. Le panorama est admirable, sans pareil. Et, sur le ciel d'un bleu foncé, se détache la blancheur des Pyrénées, dont les pics couverts de neige étincellent brillants au soleil.
Cependant nous voici parvenu au couvent, dont les bâtiments sont situés au pied d'un bloc énorme de granit, dans une position analogue à celle du couvent de la Grande-Chartreuse. Voici l'entrée du monastère, qui ressemble plutôt à l'entrée d'une caverne. La foule s'accroît toujours, et il y a autant de mendiants que de fidèles, ce qui n'est pas peu dire. La seule auberge est prise d'assaut. Les moines, fort obligeants, donnent des chambres aux visiteurs. Ils nous font tout voir, le réfectoire en forme de rotonde, le jardin potager fort beau, le cloître d'un grand effet artistique, l'église enfin où tous les fidèles pêle-mêle sont entassés à genoux sur les dalles. La Vierge noire, splendidement vêtue d'or et de satin, nous regarde avec ses grands yeux sans vie, tandis qu'autour d'elle les cierges brûlent par centaines.
Portée par quatre enfants de choeur, suivie de prêtres officiant dans leurs costumes des grandes solennités, elle fait le tour de la chapelle d'abord, du monastère ensuite, au milieu de la foule des pèlerins et des moines qui font la haie sur son passage.
Il faudrait des journées entières pour visiter en détail le Montserrat et ses treize ermitages qui ont abrité 392 cénobites. Mais nous rapportons de notre excursion une impression profonde. Les cérémonies à coup sûr y ont moins de mise en scène qu'à Séville, mais la foi y est plus sincère, et le décor merveilleux.
H. L.
ANIE
Roman nouveau, par HECTOR MALOT
Illustrations d'ÉMILE BAYARD
Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Barincq continua:
--Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu vraisemblable?
--Sans doute; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'entant de Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion; en certains moments plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si, le jour où il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments d'horreur? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute autre information à laquelle il aurait pu ajouter foi.
--Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette supposition, me semble-t-il?
--Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé son testament; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je l'ai trouvé très troublé: tu vois donc qu'il faut admettre cette supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître; comme il faut admettre tout; même que le capitaine va nous arriver avec un bon testament en poche.
--J'admets cela très bien.
--En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai fait, à ta requête, apposer les scellés; nous les lèverons dans trois jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître dans le château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le service à l'église jusqu'au déjeuner commandé pour recevoir convenablement ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau, particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre.
--Laisse-moi te remercier encore une fois; tu as agi dans ces tristes circonstances comme un parent.
--Simplement comme un notaire.
--Il n'y en a plus de ces notaires.
--Aux environs de Paris on dit cela, peut-être, mais je t'assure que chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre?
Il parut embarrassé.
--Parle donc.
--Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta disposition.
--Je te remercie,
--Ne te gêne pas; cela peut être facilement imputé au compte de la succession.
--Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère n'avoir pas à te mettre à contribution.
--En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait avec moi; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard.
La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât la valise de son ancien camarade.
--Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais importun; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt.
XI
Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.
Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand salon, ce n'était plus le pauvre dessinateur de l'_Office cosmopolitain_ ployé et déprimé par vingt années d'un dur travail; sa taille s'était redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli: plus de soucis immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus hautes, plus dignes.