L'Illustration, No. 2507, 14 Mars 1891

Part 5

Chapter 53,837 wordsPublic domain

En arrivant sur l'hippodrome, on constatait, sans s'émouvoir d'ailleurs, que la piste ne présentait pas son animation habituelle, qu'une partie des baraques du mutuel avait disparu, et que les piquets des bookmakers étaient remplacés, sans avantage, par des agents, dont on s'accordait généralement à plaindre la corvée. Pauvre gens, qui barbotaient dans la boue depuis le matin, et semblaient grelotter sous leurs imperméables complètement détrempés! La silhouette de plusieurs voitures cellulaires, à peine dissimulées, croquemitaines qui n'effrayaient personne, faisait doucement sourire, et de tous côtés on entendait tenir, sans aucune aigreur, les mêmes propos narquois, qu'on peut résumer ainsi: «Faut-il vraiment qu'on nous croie bêtes!» Et on se promettait de ne pas justifier cette opinion peu flatteuse. On était, du reste, aguerri par la campagne de 1887, et on s'avançait avec le calme de veilles troupes, habituées au feu.

Les courses se passèrent donc sans encombre, sans que personne songeât a récriminer, d'autant moins que, dès la seconde épreuve, les paris au livre, sans échange apparent d'argent, furent sinon autorisés, au moins tolérés sans intervention de la police dont il convient de reconnaître le calme et l'urbanité. On eut dit qu'elle aussi n'était pas convaincue.

Mais alors, que faisaient, pendant ce temps, les pauvres troupiers, réduits fort heureusement à un rôle passif?

Mon Dieu, ils s'intéressaient aux courses, tout simplement. A leur impassibilité ordinaire, avait peu à peu succédé un mouvement de curiosité; ils suivaient, avec une attention un peu inquiète d'abord, le passage des chevaux aux divers obstacles: puis bientôt s'enhardissaient et on voyait émerger au-dessus de la barrière en planches qui masquait les baraques du mutuel des casques, des moustaches et des bras s'agitant avec une animation qui rappelait les marionnettes des théâtres forains: d'autres, grimpés sur les balustrades des baraques, suivaient ardemment les détails de la course. Il en était de même plus loin, dans la partie que le public appelle le Tonkin, sans doute parce qu'elle est la plus humide de l'hippodrome, ainsi que dans l'allée des lacs; on voyait des groupes se former et discuter, avec animation, en connaisseurs, les divers incidents de course que l'état glissant du terrain rendait assez nombreux. Enfin, le long des barrières blanches, les agents, empoignés eux aussi, se passionnaient pour telles ou telles casaques et ils auraient, s'ils l'avaient osé, applaudi avec enthousiasme lorsqu'elles avaient franchi, sans encombre, la fameuse rivière des tribunes dont ils avaient si souvent entendu parler.

Il n'y avait à ce montent ni gardes, ni agents, ni public, tout le monde était confondu dans un même sentiment, obéissait à une même passion: l'accord était complet. Les courses seules pouvaient faire ce miracle!

Puis, s'enhardissant encore, mis en goût tout à fait, gardes et agents s'approchaient doucement des donneurs, que leurs carnets et leurs crayons permettaient de facilement reconnaître, et... ils se risquaient à demander la cote des chevaux; de là à essayer un petit pari il n'y a qu'un bien petit pas à faire, et l'attrait est tel qu'il n'était pas possible d'y résister. Et bientôt, plus ou moins vigoureusement, mais à peu près sur tous les points, l'armée française était engagée, elle pariait avec ensemble, les officiers eux-mêmes se laissaient entraîner: de nombreuses poules étaient organisées, et le turf comptait de nouveaux adeptes! Résultat peu prévu, sans doute, mais vraiment original et significatif.

Le spectacle était touchant, bien fait pour attendrir les apôtres fanatiques de la fameuse devise qui prêche la fraternité, bien propre en même temps à émouvoir ce bon M. Prudhomme, dont, en cette mémorable journée, le sabre qui devait combattre les paris ne les a pas protégés sans doute, mais en a subi le charme.

La preuve nous paraît faite, concluante et péremptoire, la cause est entendue, et il serait dommage d'insister. Aussi, avec quels cris de joie les listmen ont-ils accueilli le départ des fameuses voitures cellulaires, regagnant à vide leurs dépôts respectifs, au milieu des lazzis et de plaisanteries d'un goût plus ou moins douteux! et comme on était tenté de partager l'opinion des Pandores, qui murmuraient au retour, d'une voix un peu triste, le refrain connu:

Ah! qu'il est beau d'être homme d'armes. Mais c'est un sort bien exigeant!

Alors, on n'a arrêté personne?

Pardon, un ivrogne, qu'on a relâché pour lui épargner les tristesses de la solitude.

Aujourd'hui, on est rassuré; la crise durera peut-être plus longtemps qu'on ne l'avait cru: mais la solution en est certaine et tout le monde, au moins la partie saine du public qui fréquente les champs de course y applaudira. On se consolera aisément, au besoin, de la suppression de quelques journées de courses au seul détriment de la tourbe qui déshonorait les hippodromes, si l'on peut, à ce prix, être pour l'avenir assuré de la tranquillité que l'on réclame depuis si longtemps.

Cette crise passagère profitera donc à l'institution des courses, et cette saignée salutaire, en la débarrassant du cortège d'escarpes qui la compromettaient, lui donnera une vitalité nouvelle.

S.-F. Touchstone.

LA COURSE DE CHEVAUX DE LA REVUE «PARIS PORT DE MER»

Un des _clous_ de la revue _Paris port de mer_, de MM. Montréal et Blondeau, jouée au théâtre des Variétés, est une course de chevaux. Trois chevaux vrais, montés par de vrais jockeys, sont lancés à fond de train et font le tour de l'hippodrome de Longchamps. Il y a là un effet réel doublé d'un effet d'illusion. Les chevaux sont libres de toute entrave et galopent réellement; mais le sol se dérobe sous leurs pieds en glissant en sens inverse de la direction de la course, et le paysage ainsi que les barrières s'enfuient en sens également contraire à la marche des chevaux.

Nos lecteurs ont sous les yeux le mécanisme assez simple au moyen duquel fonctionne ce remarquable truc de théâtre. Les trois chevaux courent sur trois pistes indépendante l'une de l'autre, mais disposées côte à côte. Notre dessin représente, en coupe, l'une de ces pistes constituée par un tapis sans fin en fibres de noix de coco, analogue aux paillassons qui servent d'essuie-pieds, mais de tissu plus épais et plus serré. Cette sorte de courroie, 93 centimètres de large, s'enroule sur deux tambours placés de chaque côté de la scène, dans le premier dessous; elle est tendue sur un troisième cylindre, monté dans le second dessous, et, au niveau du plancher de scène, elle est soutenue par une suite de rouleaux de bois très rapprochés les uns des autres et tournant sur pivots. Le tambour (monté à gauche du théâtre et de la gravure) peut être mis en mouvement de rotation rapide par une machine électromotrice qui reçoit le fluide d'une batterie d'accumulateurs placée rue Feydeau, à proximité du théâtre. Des appareils commutateurs permettent, par le jeu de simples manettes, de rester maître de la mise en marche comme de la vitesse des machines.

Au moment de la course, chaque cheval vient se placer sur la piste qui lui est affectée. Le courant électrique est lancé dans les dynamos, et la courroie-tapis entre en mouvement. Les chevaux, sentant le sol glisser et les entraîner en arrière, piétinent d'abord pour se maintenir, puis, d'une part, le mouvement fuyant de la piste s'accentuant, de l'autre, leurs jockeys les excitant de la voix et de l'éperon, ils prennent le galop d'autant plus marqué que plus rapide est le mouvement du tapis sous leurs pieds. Cependant, malgré la vitesse, les coureurs occupent toujours le centre du tableau circonscrit par le cadre de la scène et dont le fond est formé par le panorama de Longchamps. L'immobilité des chevaux dans l'espace résulte donc du double effet de leur projection en avant sous l'impulsion des jockeys et de leur ramenage en arrière par la fuite du sol. Si la courroie venait à s'arrêter subitement, le cheval et son jockey iraient se briser contre le mur: dans le cas contraire, ils culbuteraient en arrière. L'équilibre se maintient entre les deux impulsions par le jeu très attentif des commutateurs qui règlent la marche des moteurs, par suite celle des tambours et du tapis.

L'illusion est complétée par le déroulement d'une toile de fond, de 93 mètres de longueur, qui représente le panorama de la campagne, vue des tribunes de Longchamps. Cette toile, d'abord enroulée sur un cylindre vertical monté à droite du théâtre, se déroule pour venir s'enrouler sur un cylindre absolument semblable monté à gauche de la scène et représenté à droite de notre gravure. Les deux cylindres sont mis en mouvement par un treuil disposé dans les frises et manoeuvré à bras d'hommes. Enfin, la barrière dont on voit les piquets fuir au premier plan, dans le même sens que le panorama, est montée sur une courroie sans fin circulant sur deux tambours actionnés par un moteur à air du système Popp. Le panorama se déroule en une minute un quart et, pendant ce temps, le tapis circule à la vitesse de neuf cents à mille mètres par minute, autrement dit de douze à quinze lieues à l'heure. Ce truc vraiment curieux a pour auteurs: M. L. Bruder, pour la construction des pistes, M. Solignac, pour l'installation des moteurs électriques, et M. Justin, pour l'entraînement des chevaux.

Paul Laurencin.

L'ASSOCIATION DES DAMES FRANÇAISES

La vente annuelle de l'association des Dames Françaises, dont le siège social est 21, boulevard des Capucines, a été splendide: la foule était considérable, et les comptoirs étaient tenus par les femmes les plus distinguées de Paris. Nous avons particulièrement remarqué un beau groupe qui se trouvait au comptoir de Mlle de Tailhardat: cette oeuvre de grande valeur, due à M. Vital-Dubray, personnifie l'association et représente deux ambulancières donnant leurs soins à un soldat blessé. Ces figures sont des plus expressives, et l'ensemble du groupe est des plus réussis.

Malgré qu'on ait eu à regretter l'absence de la présidente de l'oeuvre, Mme la comtesse Foucher de Careil, empêchée par son grand deuil, le produit de la vente est très considérable, et l'Association est de plus en plus florissante.

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

C'était beaucoup pour échapper aux procès, dont il avait l'horreur, que Barincq avait accepté les propositions de Sauval, qui semblaient devoir lui offrir une sécurité absolue; cependant devant ce double refus il avait fallu se résoudre à plaider de nouveau: une fille lui était née, il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser dévorer la fortune de sa femme, déjà gravement compromise. Il avait donc demandé aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient à examiner si les procédés de Sauval étaient susceptibles d'une application industrielle; à constater que si dans le laboratoire ils donnaient des résultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte; enfin à reconnaître qu'ils ne reposaient pas sur une base sérieuse, et que ce qu'il avait vendu était le néant même.

Quelle stupéfaction, quelle indignation pour Sauval!

Il croyait bien pourtant s'être entouré de toutes les précautions en ne traitant pas avec un de ces commerçants de profession qui n'achètent une découverte que pour dépouiller son inventeur; mais voilà le terrible, c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitôt qu'on touche aux affaires on devient un homme d'affaires.

Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bénéfices qui étaient le fruit de son travail, et, sur ce point, il était prêt à toutes les concessions; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas de mettre en discussion: c'était de subir le contrôle d'experts qui dans la science ne pouvaient pas être ses pairs.

Il fallait donc qu'il se défendit et n'acceptât pas qu'en sa personne le savant fût une fois de plus exploité par le commerçant.

L'affaire s'était traînée de juridiction en juridiction, et, pendant que les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbré en expliquant longuement la technique des matières colorantes à deux francs le rôle; pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun à son point de vue l'histoire de la chimie; pendant que les juges écoutaient, somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale de Barincq sombrait, s'enfonçant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux, pour faire marcher sa maison en même temps que pour soutenir ses procès, et il ne se soutenait plus que par des miracles d'énergie appuyés par des sacrifices désespérés.

Alors qu'il pensait faire lui-même sa vie, sans secours d'aucune sorte, au moyen des seules idées qu'il avait en tête, il avait pu abandonner avec indifférence la plus grosse part de son héritage paternel; aux abois, traqué de tous les côtés, affolé, il revint à Ourteau pour expliquer sa situation à son frère, et lui demander de le sauver en consentant une garantie hypothécaire pour une somme de cent cinquante mille francs. Bien que le mot hypothèque fût un épouvantail pour Gaston, la garantie fut accordée, sinon sans inquiétude, au moins sans marchandages:

--Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en aide.

Ces cent cinquante mille francs avaient été une goutte d'eau. Six mois après leur versement, c'était du garant que le créancier exigeait par acte d'huissier le paiement de ses intérêts, le garanti étant dans l'impossibilité de se libérer.

Les rapports des deux frères, jusque-là affectueux, s'étaient aigris: un huissier au château, c'était la première fois que pareil scandale se produisait; la lettre qui l'annonçait avait été dure malgré le parti-pris de modération.

«Tu n'as donc pas pensé que le «parlant à» pourrait être rempli au nom d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu?»

Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir à Ourteau avec sa fille: Gaston n'était-il pas un oncle à héritage? Il importait de le ménager.

Au lieu d'aplanir les difficultés, elle les avait exaspérées, en insistant plus qu'il ne convenait sur la générosité que son mari avait montrée lors du partage de la succession paternelle. Comment l'aîné pouvait-il admettre la générosité, quand il était convaincu que son cadet avait simplement accompli son devoir?

Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitté le château pour rentrer à Paris, la rupture entre les deux frères était irréparable.

Les procès se prolongèrent pendant dix-huit mois encore, au bout desquels un arrêt définitif prononçait la nullité des brevets; mais il était trop tard, Barincq, épuisé, n'avait plus qu'à abandonner à ses créanciers le peu qu'il lui restait, et s'il échappait à la mise en faillite, c'était grâce à la généreuse intervention de Sauval.

Un ami le recueillait par pitié dans la petite maison de la rue de l'Abreuvoir, et le directeur de l'Office cosmopolitain des inventeurs, qui avait gagné tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux appointements de deux cents francs par mois.

IX

A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo; de là à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château; mais il n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs, cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de traverse qu'il connaissait bien; le temps était doux, le soleil venait de se lever dans un ciel serein; après une nuit passée dans l'immobilité d'un wagon, ce serait une bonne promenade; sa valise à la main, il se mit en route d'un pas allègre.

Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges, rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui, troublant par l'évocation des souvenirs! Mais ce qui, tout autant que le bruit des eaux bouillonnantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres, réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont: formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles; deux boeufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main; pour s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais.

Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de boeufs, l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui, n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un paysan!

Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit la colline.

Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de l'atmosphère; l'océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une vigoureuse végétation; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre du bétail; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères et les fougères dépassent la tête des hommes; le long des chemins les haies sont épaisses et hautes.

De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris, mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait déjà à pousser des jets vigoureux.

Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs restés vivants!

Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans les yeux tel qu'il le retrouvait.

A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses: son père, son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu: un sourire, une caresse, un mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.

Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le descendre à la scierie.

De ce point culminant qu'un abattage fait dans les bois avait dénudé, la vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron ou il allait descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.

Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait, sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui.

Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions et ses chasses; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la chaîne des Pyrénées, si pleines de souvenirs et d'émotions qu'elle fût pour lui, c'était le village natal; aussi, quittant les croupes vertes qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de suite le cours du Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de ses rives, l'amenait à la maison paternelle: isolée au milieu du parc, il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant lui en ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme à un refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées et sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec un changement qui lui serra le coeur; au lieu d'apercevoir toutes les persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les écuries, les remises, les étables; pas de bêtes au pâturage dans les prairies, le long du Gave, ou dans les champs; certainement la roue de la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle verdure des saules ne tournait plus; partout le vide, le silence, et dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil.

Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla devant ses yeux pleins de larmes.

X

En entendant huit heures sonner à l'horloge de l'église lorsqu'il arrivait aux premières maisons du village, l'idée lui vint de passer d'abord chez le notaire Rébénacq; c'était un camarade de collège avec qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur de son fils naturel, Rébénacq devait le savoir, et pouvait maintenant sans doute en faire connaître les dispositions.