L'Illustration, No. 2507, 14 Mars 1891
Part 4
LES FUNÉRAILLES D'UN ROI
A HONOLULU
La mort du roi David Kalakaua a surpris tout le monde à Honolulu, peuple et résidents étrangers. On attendait en effet son retour d'Amérique où il était allé se faire soigner. Le contre-amiral Brown, de la marine des États-Unis, avait informé le commandant du _Mohican_ alors dans les eaux d'Honolulu, que le croiseur _Charlestown_, parti de San-Francisco le 24 janvier, arriverait le 31 avec le roi des Hawaï à bord. De grands préparatifs avaient été faits pour le recevoir et sa soeur, la princesse-régente Lilinokalani, héritière du trône, avait depuis une semaine déjà envoyé les invitations à un grand bal qui devait avoir lieu au palais Solani pour fêter ce retour.
Tout à coup, le 29 janvier, de très bonne heure, les deux offices téléphoniques centraux envoyaient la nouvelle suivante:
«Le _Charlestown_ à 15 milles avec le pavillon étoilé et le drapeau hawaïen à mi-mât.» La nouvelle se répandit instantanément et tandis que le _Charlestown_, du large, la confirmait par signaux télégraphiques au _Mohican_, le peuple déjà envahissait les quais, commentant le fait qui venait de rendre douloureusement vrai le pronostic d'un médecin français, le docteur Georges Trousseau, lequel, consulté à Paris par le roi, l'avait averti qu'un voyage entrepris en hiver au cours d'une maladie grave des reins devait être considéré comme un suicide.
Le jour même. Lilinokalani fut proclamée reine après avoir prêté serment à la Constitution. Le soir on débarqua le corps du roi, que des soldats d'infanterie de marine américains et anglais escortèrent jusqu'au palais où il devait être exposé.
Les cérémonies auxquelles a donné lieu cette exposition sont curieuses, ainsi qu'on peut le voir par les dessins que nous donnons.
Dans la salle du trône transformée en véritable serre par un amoncellement de fleurs merveilleuses, le catafalque est dressé, surmonté des insignes de la royauté, sceptre et couronne, et recouvert de grands manteaux de plumes d'une richesse énorme et d'un prix fabuleux. Ils sont composés par la réunion de plumes d'un jaune très brillant dont un unique spécimen se trouve sous chaque aile d'un oiseau appelé «OO». Un musée américain possède un de ces manteaux qui est réputé valoir un million de dollars, soit environ cinq millions de francs. Celui qui recouvre le cercueil du roi appartenait autrefois à Nahienaena, une cheffesse, soeur de Kamehamea Ier, le fondateur du royaume-uni des îles Hawaï.
De chaque côté de la salle sont disposés d'anciens emblèmes hawaïens désignés sous le nom de «Kahilis». Ces Kahilis sont des sortes de grands cylindres de plumes emmanchés sur un bâton ou une hampe, les uns fixés dans des trépieds, les autres tenus à la main et agités de haut en bas ou de droite à gauche près du cercueil par des gens de la maison du roi. De plus, pendant tout le temps que le corps est exposé, des pleureuses de profession font retentir l'air de leurs lamentations et des chanteurs de ballades les accompagnent de leurs chants alternativement tendres, joyeux, puis lugubres.
Habituellement aussi ces chants sont accompagnés d'une danse particulière, le hula-hula, mais qui a été cette fois-ci supprimée, car en général les exécutants de cette danse dépassent la mesure et se livrent alors à des contorsions et des écarts qui rappellent trop le cancan européen. Mais, si le hula-hula a été supprimé, en revanche une vieille coutume de famille a été rétablie à l'occasion des obsèques de Kalakaua. C'est celle qui consiste à laisser brûler des torches pendant le jour, en souvenir d'un vieux chef, ancêtre du roi décédé, qui mit un jour le feu à ses emblèmes, à son Kahilis, et le laissa brûler pour défier le soleil.
Les résidents européens ont été admis à défiler devant le corps, et ont été reçus, ainsi que le montre notre dessin, sous le péristyle du palais, par le vice-chambellan du roi défunt.
Au dehors, le peuple manifeste sa douleur par une coutume bizarre: les hommes se rasent d'une façon singulière, se coupant par exemple la moitié de la chevelure ou un favori, les femmes se raccourcissent les cheveux, puis hommes et femmes se font sauter une dent.
David Kalakaua, dont nous avons donné le portrait dans notre numéro du 31 janvier dernier, était le septième roi des îles Hawaï.
Châtelet: _Camille Desmoulins_, drame historique en six actes, par Blanchard et Mallian.-Variétés: _Paris port de mer_, revue par MM. Monréal et Blondeau.--Renaissance: _La Petite Poucette_, de MM. Ordonneau et Hennequin, musique de M. Pugno.
Le théâtre du Châtelet a du bien être étonné du calme dans lequel s'est passée la première soirée de _Camille Desmoulins_. Pas un murmure, pas une protestation. Où donc étaient alors les spectateurs de _Thermidor_, ceux qui n'avaient pu laisser aller, tant leur conscience républicaine en avait été blessée, la pièce de M. Sardou? On ne les avait donc pas avertis que le théâtre menaçait à nouveau la mémoire de Robespierre et s'attaquait aux actes du tribunal révolutionnaire? Le public ne protestait plus; il m'a semblé même qu'il prenait plaisir à retrouver en scène, dans les invectives de Camille contre ses bourreaux, une réplique du _vieux cordelier_.
Ainsi les choses étaient en 1831, quand Blanchard et Mallian donnèrent ce drame historique qui eut le plus grand succès: Les Partis en 1794. Ainsi parlait le sous-titre de la pièce. Le drame était écrit à quarante ans de distance des faits; les esprits étaient tout agités, tout enfiévrés encore de l'agitation, des fièvres de la Révolution; les passions politiques tenaient pour 89, pour les Girondins et pour Camille. La Terreur éveillait des souvenirs affreux: vous devez penser si ce drame de _Camille Desmoulins_ fut bien reçu, s'il fit courir la foule. Fort bien fait du reste, un peu long dans sa première partie, mais habilement conduit dans ses développements, et émouvant au dernier point, dans le tableau qui conduit devant les juges Camille, Danton, Philippeaux, Lacroix, Basire, Chabot, Hérault de Séchelles et le général Wessermann.
Tout le tribunal est là, avec ses accusateurs, ses jurés, avec le peuple qui l'envahit, les tricoteuses et les gendarmes. On s'accuse, on se défend, on s'invective; Camille et Danton insultent les juges et leur crachent au visage; la bataille est livrée entre les accusés et les accusateurs, et la foule, qui hurle, prend parti pour les victimes. Cette scène a retrouvé l'autre soir encore l'intérêt des premiers jours de sa représentation. Quant au récit que la pièce nous fait de l'amour et du dévouement de Lucile pour Camille Desmoulins, il a laissé le public assez indifférent, et nous ne croyons pas à la longue durée de ce drame soi-disant historique sur l'affiche du Châtelet. La pièce est bien interprétée pourtant.
M. Brémond est excellent dans le rôle de Camille; M. Deshayes fait le personnage de l'abbé Bérardier, qui fut à la fois le maître de Camille Desmoulins et de Robespierre, et dont la bonté d'âme ne parvint pas à rapprocher ses deux anciens élèves. Danton, c'est M. Bonyu; M. Raymond, poudré à blanc, avec des ailes de pigeon, fait Robespierre, et lui donne une tête sinistre; mais le public ne m'a pas paru prendre grand souci de cette évocation du passé.
Après cent cinquante représentations, _Ma Cousine_ a cédé aux Variétés la place à la Revue. Elle est un peu en retard, la Revue, si elle vient nous entretenir de l'année qui a pris fin il y a deux mois; mais depuis ce temps il s'est passé tant de choses que l'an 90 est déjà oublié et que l'an 91 peut déjà fournir son contingent à la comédie. Celle-ci a pour titre: _Paris port de mer_, et elle est des plus gaies et des plus heureusement venues.
M. Paris, qui songe à une union conjugale avec Mme la Manche, fait visiter à cette fiancée ses nouveaux domaines. Les voilà l'un et l'autre en promenade. Comme invention cela n'est pas très original, mais trouvez-moi le moyen d'introduire autrement un compère et une commère dans ces sortes de pièces! Voilà le couple qui commence sa pérégrination au faubourg Montmartre, à l'endroit même le plus défoncé de la ville. Des guides y sont nécessaires: on en a appelé du Tyrol pour la plus grande sécurité du voyageur; il y a là un Tyrolien qui chante sa tyrolienne d'une voix charmante. Les piétons, femmes et hommes, ne se laisseront pas intimider par les fondrières qu'ils franchissent dans un saut périlleux: comme les passants, les sergents de ville font aussi le saut de carpe. Voici venir un cortège pomponné, enrubanné, et que conduit, déguisé en Amour, M. Lassouche. Ce Cupidon a pour mission de Mme sa mère d'apporter un remède au mal de dépopulation qui nous menace. Au bruit grandissant des clarinettes et des grosses-caisses, Stanley arrive en palanquin du fond de l'Afrique; il exhibe l'homme-chat et la femme-chatte.
Un vélocipédiste conduit à l'Odéon un ours, que M. Porel refuse de recevoir, mais que le Jardin des Plantes hébergera. M. Cooper chante spirituellement un rondeau sur l'air du baiser. Le petit chalet que nous avons vu pendant vingt-quatre heures sur l'esplanade de l'Opéra est sous la direction de M. Brasseur, déguisé en vieille dame: là-dessus, les plaisanteries et les calembours vont leur train; elles sont un peu salées, les plaisanteries. _Sed erat hic locus_. Sous les traits du maire Chamouillard, M. Baron marie ses administrés en musique. L'histoire toute parisienne est d'hier; vous devez penser si on en a ri.
Nous arrivons maintenant au point culminant de la revue, à ce truc qui fera courir tout Paris. Sur une vraie piste, trois chevaux montés par de vrais jockeys galopent, pendant que le paysage de Longchamps se développe sous vos yeux. La salle étonnée abattu des mains, et le sort de _Paris Port de Mer_ était assuré pour cent représentations.
Le théâtre de la Renaissance a joué sous ce titre: _la Petite Poucette_, un vaudeville-opérette en trois actes, un peu trop rapidement improvisé, mais joué à merveille par Mme Mily-Meyer, chargée du rôle bien amusant de la Petite Poucette. La musique pleine de gaieté et d'entrain, et qui confine souvent au meilleur genre bouffe, est de M. Raoul Pugno: elle a été très applaudie. Le public, qui a bissé plusieurs morceaux de la partition, a plus chaleureusement encore accueilli au troisième acte les couplets spirituels de la Zanardella que Mme Mily-Meyer chante et joue avec une finesse et une fantaisie incomparables.
M. Savigny.
LES LIVRES NOUVEAUX
_Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés avec une préface et des notes par le duc de Broglie, de l'Académie française, 2 forts vol. in-8° à 7 fr. 50 le vol. (Calmann-Lévy). Si longtemps attendus, ils sont enfin publiés. Aux trente ans exigés par l'auteur pour qu'aucun des personnages mentionnés ne fût encore vivant lors de la publication, les légataires successifs en ont ajouté vingt. C'était de quoi faire espérer bien des choses: tant de précautions ne pouvaient se justifier que par beaucoup d'indiscrétions, pas mal de confidences et un peu de scandale. C'était le moins qu'on pût attendre d'un homme qui avait tout vu, et qui, de son vivant, avait, par réserve diplomatique, de toujours se taire, d'un homme de tant d'esprit qui avait dû retenir tant de mots excellents où la bénignité n'aurait eu que faire. Et voilà que c'est tout autre chose. Pas l'ombre de satire, peu ou point d'anecdotes, à peu près nulle malignité. Cet homme tant attaqué allait-il au moins plaider sa cause et, par suite, prendre à son tour l'offensive? Ce n'est pas cela davantage: pas de plaidoyer, ni même de confession, le parti pris au contraire de ne pas occuper de lui ses lecteurs, du moins de ce qui ne touche que lui seul, parti pris qui ne va pas sans une forte nuance de dédain.
Les grands intérêts politiques et nationaux dont il a tenu plusieurs fois le sort entre ses mains et dont la France et la postérité ont le droit de lui demander compte, voilà ce qu'il nous invite à considérer. La France, à diverses reprises, lui a confié sa fortune: sa préoccupation est de prouver que cette fortune n'a pas souffert de cette confiance; il s'anime à le démontrer; il a le souci de convaincre, plus presque qu'on ne devait l'attendre, et ce témoignage qui lui tient au coeur, il se le rend à lui-même avec fierté. Suffira-t-il, d'autre part, à convaincre cette postérité pour laquelle il écrivait ces pages? Les partis n'acceptent guère que l'on n'appartienne à aucun d'eux (cela donne quelquefois si bien l'air de leur appartenir à tous!); mais si «comme ministre, comme ambassadeur, en face de l'étranger (ennemi, rival ou allié), le prince de Talleyrand, comme on peut l'estimer avec M. le duc de Broglie, a vraiment défendu la cause de la grandeur et de l'indépendance nationale», les lecteurs des _Mémoires_ reconnaîtront volontiers les services de ce serviteur, peut-être un peu trop avisé, qui déclare avec tant d'esprit «n'avoir jamais abandonné aucun gouvernement avant qu'il se fût abandonné lui-même!»
L. P.
_Reine des Bois_, par André Theuriet. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Le vieux châtelain célibataire Claude de Buxiène, qui vient de mourir, a semé bien des enfants dans la contrée. L'un d'eux, Claudet, a presque rang d'enfant légitime et serait reconnu si la mort n'avait arrêté la plume du testateur avant la fin du testament. Le château passe donc aux mains d'un arrière-petit-cousin, Julien de Buxiène, qui s'ennuierait fort dans ses nouveaux domaines s'il n'y avait rencontré Reine des Bois. Devenu l'ami de Claudet, il croit découvrir que Reine et lui s'aiment, ce qui n'est qu'à demi la vérité, et il veut les marier, pour n'être plus jaloux, car il se sent pris au coeur par la jolie fermière. Mais voilà bien un obstacle imprévu. Le curé refuse de consacrer ce mariage, et l'explication qu'il donne de son refus à Julien, c'est que Reine est la soeur naturelle de Claudet... Oh! ce vieux Buxiène! Claudet s'engage et meurt à Montebello. Et Reine? Elle épouse Julien qu'elle aimait. L'idylle se mêle au drame pour former un charmant poème, qui s'harmonise à merveille avec un cadre rustique, cher à M. André Theuriet, les forêts de la montagne langroise, dont le poète connaît bien tous les sentiers.
L. P.
_La Bataille littéraire_, par Philippe Gille. Quatrième série (1887-1888) avec une préface de l'auteur. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Victor-Havard, éditeur).--Aux lecteurs des trois premières séries, la quatrième n'est plus à recommander. La bataille continue: Réalistes et naturalistes, spiritualistes et romantiques, se disputent pied à pied le terrain; mais voilà qu'entre en ligne un élément nouveau: de jeunes troupes qui portent inscrits sur leur drapeau des noms étranges: décadents, symbolistes, évolutifs, instrumentistes... Quel sera leur rôle dans la bataille? nous ne pouvons pas nous résoudre à le croire sérieux et nous pouvons bien voir que M. Philippe Gille y a aussi quelque peine. Mais il s'est fait un devoir de leur donner place, de nous initier autant que faire se peut à leurs mystères. Il cherche à les comprendre, nous aussi, et il faut bien espérer que ce n'est pas uniquement de notre faute si nous n'y parvenons pas. La crise littéraire actuelle est d'ailleurs résumée en tête du volume dans une préface de beaucoup de sens et d'esprit.
L. P.
_Études d'histoire parlementaire: Les Beaux jours du second empire_, par M. Corentin Guyho, ancien député, avocat général à la cour d'Amiens. 1 vol, in-12. 3 fr. 50. (Calmann-Lévy).--On sait ce que furent, sous le second empire, les discussions législatives, combien l'indépendance y était rare et difficile, à quel point elles étaient étouffées et sont par suite demeurées inconnues. Leur analyse impartiale a tenté M. Corentin Guyho qui s'est proposé d'établir par ce moyen aux yeux de la postérité combien, dès l'origine, le second empire a manqué de contrôle, «vice inaperçu ou timidement signalé dans les beaux jours; plus tard, cause de ruines irréparables et de désastres inouïs, quand l'empire, atteint de la maladie de l'incertitude, fut devenu un _régime personnel où il n'y avait plus personne_». Volume très intéressant et très attachant, dont la matière se borne aux années 1853 et 1854.
L. P.
_Tribunes et Tréteaux_ par M. Étienne Salliard. M. Étienne Salliard vient de publier à la librairie Marpon et Flammarion, sous ce titre: _Tribunes et Tréteaux_, esquisses parlementaires, un volume contenant une série d'études fort humoristiques sur nos hommes politiques les plus en vue.
C'est par classifications, ou, si l'on aime mieux, par groupes--deux termes qui leur sont également chers du reste--que nos honorables défilent dans cette galerie satirique, avec leurs tics si drôles, leurs manies souvent bizarres, leurs attitudes tantôt frondeuses, tantôt empreintes de la plus réjouissante flagornerie.
Dans une préface étincelante d'esprit, M André de Latour de Lorde présente au lecteur ce livre écrit de verve et qui va faire sensation dans les sphères politiques.
_Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts: les Armes_, par Maurice Maindron. 1 vol. in-12, illustré de 300 gravures. 3 fr. 50 (May et Motteroz, 7, rue Saint-Benoit.)--C'est l'histoire des armes offensives et défensives à travers les temps; elle s'adresse aux artistes, aux amateurs, aux escrimeurs, aux officiers. Le projet est traité avec une grande rigueur scientifique qui, fort heureusement, n'exclut pas le sentiment de l'art. L'ouvrage se termine par un répertoire des marques d'armuriers les plus fameux du quinzième au dix-septième siècle.
LE PRINCE NAPOLÉON
Le prince Jérôme Napoléon souffre, en ce moment, à Rome d'une affection des bronches et du péritoine que le grand âge du malade rend très dangereuse. Bien qu'on ait signalé, à plusieurs reprises, une amélioration notable, son état, à l'heure où nous mettons sous presse, semble désespéré, et c'est l'heure de rappeler la longue carrière du cousin de Napoléon III.
Il est né à Trieste (Illyrie) en septembre 1822, second fils de l'ex-roi Jérôme, frère de Napoléon 1er, et de la princesse Frédérique de Wurtemberg. Il fit son éducation en Suisse, puis parcourut l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. La France lui était fermée: il visita Paris, cependant, en 1815, sous le nom de comte de Montfort, et grâce à une autorisation spéciale de Guizot. Deux ans après, du reste, le gouvernement de Louis-Philippe autorisait l'ex-roi Jérôme et sa famille à rentrer en France. Au lendemain de la révolution de février 1819, le prince Napoléon se rallia ouvertement au nouveau régime, et il accentua encore son adhésion à la République dans sa profession de foi aux électeurs de la Corse qui l'élurent, en tête de liste, représentant à l'Assemblée constituante.
En 1819, le prince Napoléon fut pendant quelque temps ministre plénipotentiaire à Madrid, mais fut révoqué pour avoir quitté son poste sans autorisation. Il revint siéger à l'Assemblée législative, toujours comme député de la Corse; il se tint à l'écart au moment du coup d'État. Ce n'est qu'à la fin de 1852 qu'il fut investi de toutes les dignités que comportait sa proche parenté avec l'empereur: il eut le titre de prince français, une place au Sénat et au conseil d'État, il fut grand-croix de la Légion d'honneur et général de division.
Pendant la guerre de Crimée, le prince Jérôme-Napoléon commanda une division d'infanterie de réserve aux batailles de l'Alma et d'Inkermann. Trois ans après, en 1857, il entreprit une longue excursion dans les mers du Nord. En 1859, le prince Napoléon épousa la princesse Clotilde-Marie-Thérèse de Savoie, fille du roi Victor-Emmanuel et, par conséquent, soeur du roi actuel d'Italie. Humbert Ier.
On sait quel fut le rôle du prince Napoléon pendant toute la durée du second empire. Il avait sa cour au Palais-Royal, une cour dont les hommes les plus illustres et les plus distingués de l'époque étaient les familiers et les assidus. Ernest Renan, Sainte-Beuve, Émile Augier, Edmond About, étaient parmi ceux-là. Le prince, qui avait de hautes qualités d'intelligence, qui aimait les lettres et les arts, se plaisait dans la compagnie de ces esprits éminents, et il n'y était pas déplacé. On pensait et on parlait librement dans ce cénacle, qui avait des tendances anticléricales et démocratiques non dissimulées. Parfois même les Tuileries prirent ombrage de ce qui se disait au Palais-Royal, et ne virent pas sans crainte le mouvement d'idées auquel le patronage du prince Jérôme-Napoléon donnait une sanction impériale.
Quand éclata la malheureuse guerre de 1870, le prince Jérôme-Napoléon, qui avait toujours beaucoup aimé les lointains voyages, se trouvait en Norvège. Il rentra en toute hâte, plein d'anxiété pour l'issue des événements dont il prévoyait la tournure désastreuse.
Après la chute de Napoléon III, le prince Jérôme s'occupa très activement de politique: il fut nommé conseiller général en Corse aux élections de 1871: expulsé en 1872, il obtint la permission de rentrer en France après le 21 mai 1874. La tendance démocratique qu'il donnait à sa propagande lui eut, bientôt aliéné les amis directs du prince impérial. Le prince Jérôme-Napoléon ne faisait rien, d'ailleurs, pour prévenir une rupture fatale. Il se présenta aux élections législatives de 1876 à Ajaccio contre M. Rouher. Il fut combattu, au nom du prince impérial, par les chefs officiels du parti impérialiste. Il échoua, mais, l'élection de M. Rouher ayant été annulée, il entra à la Chambre. Il prit part aux débats de la loi sur la collation des grades. Son discours était semé de mots comme celui-ci: «Semez du jésuite, vous récolterez un révolté.»
Le prince Jérôme-Napoléon vota, avec la majorité républicaine, contre le ministère du 16 mai: il fut un des 363, mais il fut battu, aux élections d'octobre 1877, par le baron Haussmann.
Depuis, le prince Napoléon se consacra à la direction de son parti. La mort inopinée du prince impérial fit, du prince Jérôme-Napoléon, à l'égard de la stricte hérédité, le chef dynastique de la famille impériale. Mais la grande majorité des bonapartistes ne pardonnaient pas au prince son opposition à Napoléon III et ses allures de César populaire et voltairien. On lui imposa son propre fils aîné, le prince Victor-Napoléon, que désignait, d'ailleurs, le testament du prince impérial. Ce fut, dès lors, entre le père et le fils la rupture et la guerre. L'exil commun, survenu depuis, ne les a pas réconciliés; et la princesse Clotilde, au chevet de son époux mourant, n'a pas encore réussi à faire admettre le prince Victor qui est accouru à Rome.
Le prince Jérôme-Napoléon a deux autres enfants: le prince Louis qui sert dans l'armée russe, et la princesse Lætitia, veuve du duc d'Aoste.
LA BATAILLE D'AUTEUIL
Un corps d'armée, ou tout au moins une division, avait été mobilisée pour assurer dimanche l'exécution du vote récent de la Chambre, qui supprimait le jeu aux courses. Dès le matin, par une pluie battante, les troupes occupaient l'hippodrome et ses abords, et prenaient leurs positions. En même temps, des escouades d'agents envahissaient les diverses enceintes et s'échelonnaient devant les tribunes. Auteuil était en état de siège.