L'Illustration, No. 2507, 14 Mars 1891

Part 1

Chapter 13,896 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION Prix du Numéro: 75 cent.

SAMEDI 14 MARS 1891 49e Année--Nº 2507.

DIMANCHE dernier, en m'éveillant je me suis mis à la fenêtre. Un ciel gris en haut, une boue jaune en bas. En face, devant une boutique de fleuriste, des palmiers mouillés tremblotant au vent de pluie. Des passants crottés, des fiacres vernis par l'averse.

--Bon, me suis-je dit, en me rappelant le mot de ce maire de Paris redoutant l'averse: il pleut ce matin, il n'y aura rien aujourd'hui!

Cependant, les escadrons prenaient leur place de bataille dans les avenues du Bois, et les fantassins se déployaient en rideau pour mieux recevoir la Ligue des bookmakers, L. D. B., qu'on disait toute prête à entrer en guerre. Les _pari-mutuellistes_ s'étaient, disait-on, mobilisés aux cris de: _Des tuyaux ou la mort!_ On s'attendait à une journée. Mais moi, voyant tomber la pluie--ô giboulées de mars, vous voici arrivées!--je prophétisais sans beaucoup de peine:

--Rien. Il n'y aura rien!

Et il n'y a rien eu, en effet. Un calme plat, très plat. Des agents baignés de pluie, des municipaux recevant l'ondée avec la placidité de gens qui braveraient de même les balles.

Un _pari-mutuelliste_ faisait courir ce quatrain mouillé au retour des courses sans paris, mais non sans averses:

8 Mars, de l'eau, pas de bataille, Soyons-en fiers, mais sans orgueil! Quelle aquarelle pour Detaille Que cette bataille d'Auteuil!

La question des paris, des piquets, des bookmakers, a absorbé l'attention pendant bien des jours, et l'on a pu voir par là quelle importance ont les courses au point de vue des habitudes modernes. Je n'en suis ni amateur ni partisan. Mais je ne me reconnais pas le droit d'injurier ceux qui les aiment.

On me dit: Les courses développent la passion du jeu et ruinent les pauvres diables mêmes, qui sont la proie des bookmakers véreux et des joueurs de bonneteau. Sans doute. Mais la Bourse, mais la Banque, mais les émissions douteuses, mais tout ce qui fait appel aux appétits et aux espérances des foules, n'est-ce pas du jeu, n'est-ce pas la ruine mise à la portée de tous, sous le pseudonyme de la Fortune? Sans doute, l'humanité serait bien autrement morale si elle savait extirper ses passions comme un pédicure vous enlève un cor. Mais elle n'en est pas arrivée à ce degré de vertu, et elle ne paraît point devoir y parvenir encore cette année.

Il faut la prendre comme elle est, et l'amour de l'_aléa_ fait partie de ses misères. De là, la fureur des courses. Je ne vous donne pas cet amour des courses pour ce qu'il y a de plus noble au monde, loin de là. C'est une ivresse comme une autre, un alcoolisme d'un certain genre. Mais enfin, je le répète, cela existe.

--Il faut, disait M. de Talleyrand, faire dans la vie la part du diable, comme dans un incendie on fait la part du feu.

Lorsque l'ex-évêque d'Autun rendit le dernier soupir, avec son dernier bon mot, il y eut autour de son lit de mort une sorte de curiosité un peu bien déplacée. On voulait savoir comment finirait le prince de Bénévent. Nous venons d'avoir à peu près le même spectacle autour de la dernière maladie du prince Napoléon.

--Finira-t-il en libre penseur ou en chrétien?

Si les paris n'avaient pas été interdits, on eût parié, tant le goût du jeu et de l'imprévu est, encore un coup, dans la nature humaine.

Ce n'est pas d'un simple comparse de la vie contemporaine, cette fois, c'est d'un personnage historique qu'il s'agit et, en quelque sorte, quoique rien de mystérieux n'existe dans sa vie, d'un personnage énigmatique: je veux dire que sa figure reste inachevée, comme sa destinée garde quelque chose d'incomplet.

C'était une rare et profonde intelligence que ce prince toujours mécontent et qui, même aux jours de triomphe, n'a jamais eu l'humeur d'un satisfait. Trop dédaigneux du vulgaire, malgré ses aspirations socialistes, il n'a jamais été populaire, parce que le peuple aime le panache et que le prince Napoléon préférait l'être au paraître.

Un jour, dans je ne sais quel voyage de gala, il était, avec un ami, étendu dans un wagon et, aux stations, comme on le savait là, on poussait des _vivats_, avec ce besoin qu'ont les foules d'acclamer qui que ce soit.

Le prince Napoléon, indifférent à ces manifestations, demeurait sur ses coussins, dans cette pose horizontale que son ami Théophile Gautier affectionnait.

--Monseigneur, lui dit son compagnon de voyage, montrez-vous au moins, ne fût-ce qu'une minute, à la portière. Ils vous attendent, ces braves gens. Entendez-les! Ils vous demandent: ils voudraient vous voir.

--Eux? fit-il. Allons donc! D'abord ils m'assomment, et puis ils ne me connaissent même pas; ils n'ont soif que de voir un prince!

Et il demeura étendu dans son wagon.

Comment d'ailleurs n'eût-il pas eu le mépris de la popularité? N'avait-il pas rencontré un jour, en plein Paris, une pauvre fille à qui il faisait l'aumône, lui disant:

--A qui ressemblé-je?

--Je ne sais pas.

--Regarde!

Et il lui montrait la pièce de monnaie à l'effigie de Napoléon Ier qu'il lui avait donnée. Le regard de la malheureuse allait, presque hagard, de la pièce au prince.

--C'est vrai, vous ressemblez à ça!

--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? Oui, le portrait qui est sur cette pièce?

--Le portrait? Je ne sais pas.

--C'est Napoléon.

--Napoléon? répétait la pauvre fille, comme hébétée.

--Oui, Napoléon. Tu ne connais pas Napoléon?

--Non.

Elle ne le connaissait pas. Et ce n'était point une idiote. C'était une errante, une des anonymes de l'immense foule.

Le prince Napoléon, qui contait un soir cette histoire, ajoutait:

--Parlez donc de la gloire! Il y a des bas-fonds où nul rayon ne pénètre! Elle avait vingt-cinq ans, cette fille, et elle ne connaissait pas l'empereur!

Il m'est arrivé, à moi, passant par Versailles, de dire machinalement, rue Duplessis, à une bonne bretonne qui avait pourtant été à l'école primaire:

--C'est là, tenez, Yvonne, que demeurait Robespierre!

--Robespierre!

Elle ouvrait de grands yeux. Et ce nom ne lui disait rien, exactement rien. C'était la première fois en sa vie qu'elle l'entendait prononcer.

Le prince Napoléon, discutant, un jour, avec Napoléon III, se souvenait de la ressemblance absolue que son masque césarien lui donnait avec le «fondateur de la dynastie», comme on disait en ces heures-là.

--Regarde-toi donc, s'écriait-il en montrant une glace à l'empereur, lequel de nous deux a l'air d'un Napoléon?

Oui, il avait le profil de César et il restait tel qu'Edmond About l'avait représenté en une sorte de camée! «Le voilà bien ce César déclassé, que la nature a jeté dans le moule des empereurs romains et que la fortune a condamné à se croiser les bras sur les marches d'un trône...»

Je me rappelle l'avoir vu, vieilli et le visage toujours beau, bien que d'une chair affaissée et creusée de rides--quelque temps avant son exil. C'était dans un dîner somptueux. Au dessert, tout en fumant son cigare, le prince se mit à dire:

--Tant que quelques-uns feront des dîners comme celui-ci et que tant d'autres manqueront de pain, la machine ira mal! On peut vivre sans un menu pareil à celui de ce soir et les malheureux ne sauraient vivre sans le nécessaire!

C'était au moment où la Chambre allait voter la loi sur la proscription des prétendants.

--Si on la vote, demanda quelqu'un, que dira l'Europe?

Le prince Napoléon haussa les épaules.

--Ah! l'Europe! Elle se moque pas mal de quelques princes comme nous, l'Europe! Je les connais, les souverains, je suis peu ou prou le parent d'un certain nombre. Mais on nous collerait au mur qu'ils ne bougeraient pas! L'Europe! Il n'y a plus d'Europe, il y a M. de Bismarck!

Depuis, les choses ont changé: il n'y a plus de M. de Bismarck. J'ignore s'il y a une Europe. Mais il y a un tzar et il y a Guillaume II. Je n'oublierai jamais avec quelle hauteur de philosophie dédaigneuse ce neveu d'un empereur, ce fils d'un roi, ce cousin de César--enfant avant tout de la révolution française--parlait des souverains. C'était un cerveau puissant, moins né pour l'action que pour la discussion avec des savants, comme Renan ou Berthelot. Avec un tel tempérament, on peut entrer à l'Institut, mais on n'arrive pas au trône.

Napoléon III, plus nébuleux, mais plus croyant en son étoile, n'est pas entré à l'Académie, malgré la _Vie de Jules César_, mais il a régné.

Et voilà que cette silhouette d'un homme qui a fait tant de bruit dans le monde et qui eût souhaité y faire tant de besogne a absorbé presque tous les feuillets de notre causerie hebdomadaire. N'y a-t-il donc, à Paris, que cet écho d'un hôtel de Rome?

Il y a le _Mage_, qu'on donnera lundi, et tous nos reporters vont parler de Zoroastre comme ils parleraient de Daubray ou de Mily-Meyer. Zoroastre, comment donc! Mais ils ne connaissent que cela! demandez au _Dictionnaire Larousse!_ Zoroastre par un z, comme Zola! Et nous allons assister au grand déballage de science banale puisée dans les dictionnaires!

Il y a _Musotte_ et les cas de conscience qu'elle fait traiter dans les ménages. «Que devrais-je faire, dit la femme, si, tout à coup, j'apprenais que tu as un enfant caché quelque part?» L'histoire de Musotte va certainement rendre très prudentes les jeunes filles dès qu'elles seront fiancées. Elles exigeront de leur futur époux un serment préalable:

«Jurez-moi que vous n'abandonnez pas de Musotte!... Donnez-moi votre parole que vous n'avez pas d'enfant!» D'autres, des jeunes filles tout à fait fin de siècle, ayant lu le compte-rendu de la pièce de MM. Guy de Maupassant et Jacques Normand, ont eu un raisonnement plus original:

--Au fait, ce serait beaucoup plus commode si nos maris nous apportaient en dot un petit Musotte; nous n'aurions plus la peine de le mettre au monde!

Ce qui est certain, c'est que, depuis l'avènement de _Musotte_, les _modèles_ font prime. Voilà, se dit-on, des femmes qui ont du coeur! Bonnes filles, ne demandant rien, ne demandant qu'un petit souvenir à l'heure de la mort. Tout à fait commodes. Il n'est pas une mère de famille qui ne rêve présentement une Musotte pour son fils, à la condition que Musotte mourra le jour même où le garnement épousera une jolie fille et une grosse dot. Ah! sans cela, pas de Musotte! Ou brusquement Musotte devient Sapho, et c'est grave. Sapho, c'est _Musotte crampon_. Musotte, c'est _Sapho rosière._

Le malheur, c'est que Musotte est l'exception et Sapho la généralité. Il y a autant de Sapho qu'il y a d'officiers d'académie, et ce n'est pas peu dire! Un libraire a eu l'idée de publier un _Annuaire des officiers d'académie et des officiers de l'instruction publique_. Ce n'est pas bête, et, si tout bon citoyen enrubanné de violet achète ce volume, le libraire fera fortune. Un Annuaire spécial pour les officiers d'académie, n'est-ce pas admirable? C'est l'almanach des cent mille décorés!

--C'est par un ruban qu'on tient les hommes en laisse, disait encore feu M. de Talleyrand le ressuscité.

Rastignac.

LES MÉMOIRES DE TALLEYRAND

Au temps où le dialogue des morts, cette forme littéraire renouvelée des Grecs, était à la mode, il me semble qu'il y en aurait eu un bien joli à faire, à propos de la publication des Mémoires du prince de Talleyrand. On aurait pour la circonstance expédié aux enfers M. Renan ou quelqu'un de ses disciples, M. Maurice Barrès, par exemple; il n'eût pas manqué d'y rencontrer le prince qui lui eût tout aussitôt demandé des nouvelles de son livre.

Et M. Renan, après lui avoir conté le tapage qu'avait fait cette publication, eût loué le goût d'ironie supérieure et transcendante qui s'en dégage.

--On a prétendu fort irrévérencieusement, lui aurait dit M. Renan, que j'avais été de mon vivant le plus délicieux des fumistes, mais un fumiste. J'avoue que je l'ai bien été un peu, surtout vers la fin de ma vie. Il est doux, quand on est arrivé au comble de la gloire, de jeter sur l'humanité un regard de moquerie bienveillante et d'indulgent dédain. Mais vous m'avez été, je le reconnais, bien supérieur en ce genre, et la mystification que vous avez préparée avant de mourir passe de beaucoup toutes celles qu'on a jamais imaginées.

Avez-vous dû rire, en écrivant vos _Mémoires_, de la bonne, de l'excellente farce que vous ménagiez à la postérité! Ils étaient les plus innocents du monde: vous ne le saviez que trop, puisque c'est vous qui les composiez. Vous faisiez même exprès d'y chanter sur un mode aimable la vertu et vos vertus; et, pendant que vous vous livriez à cette occupation éminemment bucolique, vous alliez chuchotant partout d'un air mystérieux: «Oh! ces mémoires! le secret du siècle y est! J'y dis tout... tout... et le reste!... S'ils paraissaient aujourd'hui, ce serait en Europe un remue-ménage épouvantable. Toutes les vérités lâchées à la fois prendraient leur vol et le monde en serait effaré. Mais ils ne paraîtront point aujourd'hui; ils ne paraîtront pas même dans dix ans, ni dans vingt, ni dans trente; ce serait encore trop tôt. Trop de réputations encore debout seraient atteintes et bousculées. Cinquante ans après ma mort! Les mémoires dormiront tout ce temps, sous les cachets dont je les ai scellés. J'ai nommé des exécuteurs testamentaires, qui, à l'époque marquée, en pourront prendre connaissance, et, s'ils ne jugent pas qu'un bouleversement trop énorme en doive résulter, ils verront s'ils peuvent procéder à la publication.»

Et depuis lors, ô le plus astucieux des princes! le monde a vécu dans l'attente de vos Mémoires, et à chaque fois qu'un historien parlait de l'époque où vous avez vécu, et tous les jours il y en avait un nouveau, on se murmurait tout bas à l'oreille dans le public: «Oui! mais il n'a pas lu les Mémoires de Talleyrand! ah! s'il avait lu les Mémoires de Talleyrand!»

Et lorsque approcha l'heure fatale que vous aviez marquée pour l'ouverture de ce testament, il y eut dans la foule un grand frémissement de curiosité. Sera-ce pour demain? pour après-demain? enfin, nous allons tout savoir!

Ah! prince, si vous avez reçu aux enfers des nouvelles de ce qui se passait alors sur terre, vous avez dû goûter une joie fine et distinguée d'ironie supérieure, ce que mes disciples appellent une sensation exquise. Mais vous étiez plus malin encore qu'on n'avait pensé; vous aviez si bien choisi vos chargés de pouvoir, qu'eux aussi, après avoir pris connaissance de ces fameux mémoires, ils feignirent de trembler à l'idée des scandales épouvantables qui en allaient jaillir; ils refermèrent le couvercle, et déclarèrent qu'il fallait attendre dix ans encore.

Et ce fut dans toute l'Europe un cri de curiosité déçue: quoi! dix ans encore sans savoir le grand secret! L'imagination populaire surexcitée par ces mystérieuses cachotteries travailla sur ce thème; elle supposa que ces mémoires étaient, comme le cheval de Troie, tout pleins de révélations qui en allaient sortir la nuit armés, et mettre tout à feu et à sang.

Que je vous envie, prince! comme vous avez dû rire dans votre barbe! passez-moi cette expression familière, qui n'est pas de mon style habituel, mais sur les bords de l'Achéron on se met à son aise.

Il n'y a plus enfin moyen de reculer. Il a bien fallu publier vos _mémoires_; quel malheur que vous n'ayez pas été là! Si vous aviez vu la mine attrapée de tous vos lecteurs, qui s'étaient précipités sur les deux volumes! Ils y cherchaient le grand secret, les malheureux! Vous savez ce qu'ils y ont trouvé!

--Eh mais! pourrait répondre Talleyrand, ils y ont trouvé quelque chose dont ils ne se doutaient assurément pas: c'est que j'ai toujours été le plus chaste des jeunes gens, le plus vertueux des diplomates, le plus honnête des ministres. Est-ce qu'on savait cela? Eh bien, je l'ai dit, on le saura maintenant......

On le saura, mon Dieu! oui, mais ce n'est peut-être pas ce qu'on s'attendait à trouver dans les mémoires de Talleyrand. Oh! il y a eu un moment de déception.

Eh quoi! ce n'était que cela! Ce Talleyrand qui avait vu tant de choses, prêté dix-sept serments, qu'il avait tous trahis, qui avait été mêlé à tant d'intrigues ténébreuses, qui avait pratiqué tant de diplomates de souverains et qui les avait trompés tous, ce n'était plus qu'un bon jeune homme, qui était devenu un brave homme de ministre, pour mourir un aimable octogénaire!...

M. Mignet avait sans doute, lui, par avance lu ces mémoires étonnants, lorsqu'il prononçait cette oraison funèbre, qui est restée comme un des modèles du genre académique:

«Quand on n'a eu qu'une opinion, s'écriait M. Mignet, quand on n'a été l'homme que d'une seule cause, le jour où cette cause succombe, on se tient à l'écart et on s'enveloppe dans son deuil; mais lorsque, ayant traversé de nombreuses révolutions, on considère les gouvernants comme des formes éphémères d'autorité, lorsqu'on a pris l'habitude de ne les redouter qu'autant qu'ils savent se conserver, on se jette au milieu des événements pour en tirer parti...»

Et M. Mignet, après avoir montré son héros appliqué à la pratique de ses maximes, ajoutait:

«Talleyrand s'associa aux divers pouvoirs, mais il ne s'attacha point à eux; il les servit, mais sans se dévouer; il se retira avec la bonne fortune, qui n'est pas autre chose pour les gouvernements que la bonne conduite...

***

Toute l'histoire de ces palinodies, arrangée par lui et à son avantage, ne peut offrir grand intérêt aux lecteurs. Des deux volumes que nous avons déjà, c'est le premier qui est le plus curieux, parce qu'il nous conte les premières années de Talleyrand. Il va de 1754, année de sa naissance, à l'entrevue d'Erfurth (1808). Le prince y conte en grands détails les premières années de son existence. Je ne sais si vous avez fait cette remarque: c'est, chez tous ceux qui ont écrit leurs mémoires, le printemps de leur vie qu'ils ont étalé avec le plus de vérité et de fraîcheur. Qu'y a-t-il, dans les Confessions de Jean-Jacques, de plus délicieux que le premier volume, où il nous dit ses joies et ses misères d'enfant, ses amours de jeune homme, ses rêves et ses déceptions? Retranchez de ce premier volume deux pages qui sont très vilaines, et qui le sont volontairement, c'est ce que l'on a écrit de plus divin, et songez que Jean-Jacques, à l'époque où il a rédigé cette autobiographie, était un vieux maniaque atrabilaire. Mais, quand il retournait ses regards vers les belles années de sa jeunesse, il avait plaisir à baigner ses yeux dans cette lumière pure.

Il va sans dire que je ne compare point Talleyrand à Rousseau. L'un est un grand écrivain; l'autre n'est qu'un homme de très bonne compagnie qui écrit avec beaucoup d'agrément. Mais c'est précisément ce qui m'a charmé dans la lecture de ces souvenirs d'enfance et de jeunesse, c'est de voir comme en ce temps-là les grands seigneurs, quand ils avaient de l'esprit naturel et un peu d'instruction (tous n'en avaient pas), écrivaient naturellement, d'un style aisé plein de grâce et d'enjouement.

Tenez! voulez-vous un exemple de cette langue à la fois libre, familière, nette et spirituelle? Prenez le joli passage où Talleyrand, qui était alors élève à Saint-Sulpice et qui s'y ennuyait si prodigieusement qu'il songeait au suicide, raconte ses premières amours.

«Plusieurs fois, j'avais remarqué dans une chapelle de l'église une jeune et belle personne, dont l'air simple et modeste me plaisait extrêmement. A dix-huit ans, quand on n'est pas dépravé, c'est là ce qui attire. Je devins plus exact aux grands offices. Un jour qu'elle sortait de l'église, une forte pluie me donna la hardiesse de la ramener jusque chez elle, et elle accepta la moitié de mon parapluie. Je la conduisis rue Féron où elle logeait. Elle me permit de monter chez elle, et, sans embarras, comme une jeune personne très pure, elle me proposa d'y revenir. J'y fus d'abord tous les trois ou quatre jours, ensuite plus souvent. Ses parents l'avaient fait entrer malgré elle à la Comédie; j'étais malgré moi au séminaire. Cet empire, exercé par l'intérêt sur elle, et par l'ambition sur moi, établit entre nous une confiance sans réserve. Tous les chagrins de ma vie, toute mon humeur, ses embarras à elle, remplissaient nos conversations. On m'a dit depuis qu'elle avait peu d'esprit; quoique j'aie passé deux ans à la voir presque tous les jours, je ne m'en suis jamais aperçu.»

Savez-vous bien que Lesage ni Voltaire ne content pas mieux, d'un tour plus leste et plus agréable? C'est que Talleyrand est le dernier-né du dix-huitième siècle, et c'est le dix-huitième siècle qui a porté à son plus haut point de perfection cet art de conter, qui est une de nos supériorités littéraires. Oui, je sais bien, vous allez m'objecter les récits de Mme de Sévigné. Nous les savons tous par coeur; mais Mme de Sévigné, c'était une imagination toujours en mouvement. Je parle de cette narration simple, aisée, fluide, relevée par-ci par-là d'un mot spirituel, dont Voltaire et Lesage ont donné, tous les deux, les plus inimitables modèles.

Y a-t-il rien de plus joli que cette phrase jetée négligemment dans le récit: «je devins plus exact aux grands offices!» Et comme il se termine, ce récit, d'une façon à la fois juste et piquante: «On m'a dit, depuis, qu'elle avait peu d'esprit; quoique j'aie passé deux ans à la voir presque tous les jours, je ne m'en suis jamais aperçu.» Quelle façon charmante de montrer ce que peut sur l'homme la prévention de l'amour. Il est plus que probable que cette jeune fille qu'il avait aimée était fort ordinaire; il s'en est aperçu plus tard et ne l'a pas voulu dire. Voltaire, ni Lesage, ni personne au dix-huitième siècle, ne se fût tiré plus galamment de la difficulté.

On avait bien de l'esprit en ce temps-là. N'est-ce pas Talleyrand lui-même qui a dit quelque part que quiconque n'avait pas vécu de 1780 à 1789 n'avait pas connu la douceur de vivre? Il a tracé dans ses mémoires un joli portrait de cette société, qui ne songeait alors qu'à l'amour, et ne se doutait guère de la proximité du gouffre où elle allait s'engloutir tout entière.

«C'était un spectacle curieux, pendant les six années dont je parle, que celui de la grande société. Les prétentions avaient déplacé tout le monde. Delille dînait chez Mme de Polignac avec la reine; l'abbé de Balivière jouait avec le comte d'Artois; M. de Vianes serrait la main de M. de Liancourt; Chamfort prenait le bras de M. de Vaudreuil; la Vaupellière, Travanet et Chalabre allaient au voyage de Marly et soupèrent à Versailles, chez Mme de Lamballe. Le jeu et le bel esprit avaient tout nivelé. Les barrières, ce grand soutien de la hiérarchie et du bon ordre, se détruisaient. Tous les jeunes gens se croyaient propres à gouverner... Cet état de choses aurait changé en un moment, si le gouvernement eût été plus fort et plus habile; si le sérieux ne fût pas totalement sorti des moeurs; si la reine, moins belle et surtout moins jolie, ne se fût pas laissé entraîner par tous les caprices de la mode...»

C'était regrettable assurément; mais il a fait bon vivre à cette époque pour les gens qui n'avaient que de l'esprit. A coup sûr je préfère le nôtre pour toutes sortes de raisons, dont la première est que, si j'avais vécu alors, je n'écrirais pas cet article aujourd'hui. Mais tous ces gens dont parle Talleyrand ont dû joliment s'amuser, et s'amuser d'une façon aimable.

Talleyrand excelle à tracer un portrait. Ce n'est pas le trait enfoncé à la Saint-Simon, le trait grossi, flamboyant, qui s'impose à l'imagination. C'est une suite de petites touches vives, lumineuses et spirituelles. Voyez ce qu'il dit de ce brave Lafayette, qui était bien le plus honnête homme du monde et le plus médiocre en même temps.