L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891

Part 5

Chapter 53,885 wordsPublic domain

Pendant ce temps la malade s'est assise sur un coussin placé à terre au pied de la table, elle a tendu l'un de ses bras bandé de caoutchouc au-dessus du coude afin de faire saillir les veines; la médiane céphalique, en effet, gonflée, apparaît bien.

Un petit coup de bistouri, un jet de sang noir aussitôt arrêté par l'introduction dans l'ouverture béante de la deuxième canule qui termine le tube de caoutchouc, la femme non plus n'a presque rien senti.

La bande de caoutchouc est alors rapidement enlevée, en même temps que la pince à compression, et le sang de la chèvre passe librement et directement dans le corps du malade, la carotide de l'animal jouant le rôle de pompe foulante, la veine du patient celle de pompe d'aspiration. Un aide suit sur la montre et compte les secondes, et en une minute 150 à 200 grammes de sang ont été transfusés. La malade est alors pansée comme après une saignée ordinaire.

Pourquoi, maintenant, injectera l'homme du sang de chèvre?

Là est en réalité l'originalité de ce nouvel essai. Jusqu'ici les transfusions avaient été faites de l'homme à l'homme, et l'on n'avait pas osé aller plus loin, la tentative actuelle montre qu'on peut le faire, et la chèvre a été choisie, parce qu'elle est, avec le chien, le seul animal domestique reconnu réfractaire à la tuberculose. C'est donc ce sang qu'il faut de préférence injecter à l'homme phtisique.

L'opération est en général bien supportée. Quant à ses résultats, il faut espérer qu'on en aura avant qu'elle soit abandonnée, et, en tous cas, on peut dire d'elle comme de toutes les méthodes nouvelles: il faut se dépêcher de s'en servir pendant quelle guérit.

«PASSIONNÉMENT»

Mistress Maud Vivian, dont la beauté est triomphante, est une Anglaise qui à Paris tient le haut du pavé dans les salons. Elle est veuve et très riche; son mari, sir Vivian, lui a laissé en testament vingt-cinq mille livres sterling, elle mène grand train avec ses premières ressources augmentées par les habiletés de la dame: voilà ce que le monde sait de mistress Vivian; mais ce que nous apprendrons bien vite, c'est que l'argent de Rixens, un agent de change, soutient seul le luxe de cette aventurière. Comme la baronne d'Ange du _Demi-Monde_, Vivian a, en outre de ce banquier qui assure les besoins de sa vie, un amour qui l'occupe plus agréablement: elle est aimée d'un jeune homme du monde, Edmond Sorbier, épris d'elle à ce point qu'il a résisté à toutes les instances qu'un ami de sa famille, M. Lafaurie, a faites auprès de lui pour lui faire épouser sa nièce, Geneviève Coraize, une charmante jeune fille, très riche, orpheline à laquelle M. Lafaurie, son tuteur, s'est dévoué. Geneviève est maintenant en âge d'être mariée et Lafaurie qui touche à peine à la cinquantaine serait bien aise, son devoir accompli auprès de Geneviève, serait bien aise de se marier, lui aussi. Il est passionnément amoureux de Vivian qu'il a rencontrée de par le monde et il s'est mis en tête de l'épouser. C'est ce qu'il explique à Edmond Sorbier, qui, à la suite d'une conversation avec M. Lafaurie, flaire quelque mensonge de la part de Vivian.

Les origines de sa maîtresse, en ce qui concerne la naissance et la fortune, ne lui paraissent plus aussi nettes. Il part pour l'Angleterre; il se renseigne, l'enquête n'est pas longue. Maud Vivian n'est autre qu'une coquette, qui ne doit l'argent dont elle vit scandaleusement qu'à de très riches protecteurs. Indigné d'être dupe, il chasse Vivian qui jure de se venger.

Cette vengeance, elle l'a sous la main. Edmond Sorbier va épouser Geneviève. Cependant qu'on prépare la fête des fiançailles, et qu'on n'attend plus que l'arrivée de l'oncle Lafaurie, une lettre arrive: Lafaurie revient, il s'est marié à Naples, il emmène dans sa famille sa femme qui n'est autre que Maud Vivian, laquelle rentre dans la maison avec toute l'autorité que lui donne la situation de son mari.

C'est la guerre que Maud apporte, et, comme Sorbier sent son ancienne maîtresse capable de tout, il lui enjoint avec menaces de ne pas toucher à Geneviève, ne serait-ce que par un mot, ou par une allusion au passé.

Le mariage se fait; et cette vipère de Maud imagine de mettre sous les yeux de la jeune femme une lettre passionnée que lui a adressée autrefois Edmond; mais Geneviève, prévenue par son mari contre de pareils procédés, laisse passer une telle infamie. La Maud en est pour ses frais de méchancetés, car M. Lafaurie est revenu lui-même de son aveuglement pour cette créature. Il ne peut chasser l'aventurière de sa maison; mais il a recours au divorce et Maud se retire de ce milieu d'honnêtes gens.

La comédie de M. Albert Delpit, dont notre dessin reproduit une des scènes les plus belles, celle du 4e acte, entre Maud. Edmond Sorbier et Geneviève, est fort bien interprétée par MM. Dumény, Calmettes, Paul Reney, Mme Melcy et Mlle Dieudonné.

ARMAND BÉHIC

Ces jours derniers est mort un homme qui avait été mêlé, au cours de sa longue et laborieuse carrière, à toutes les grandis affaires où l'industrie nationale était engagée comme aux affaires politiques, et qui disparaît laissant à tous le souvenir d'une belle et loyale existence de travailleur. Ne en 1809, Béhic entra tout jeune dans l'administration des finances. A l'âge de vingt et un ans, il fit la campagne d'Afrique comme payeur de l'armée. Il passa ensuite à l'inspection des finances. Elu député d'Avesnes en 1846, représentant du peuple à l'Assemblée législative de 1849, il passa ensuite au Conseil d'État où il demeura jusqu'en 1851. Il n'était pas rentré dans la politique depuis plus de dix ans, il était simplement conseiller général des Bouches-du-Rhône, quand Napoléon III le nomma ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics. Il resta quatre ans ministre et, en 1867, quand il quitta le pouvoir, il fut nommé grand-officier de la Légion d'honneur. En 1876, il fut élu sénateur de la Gironde.

NOTRE SUPPLÉMENT EN COULEURS

Nous continuons la série de reproductions artistiques en couleurs que nous avons entreprise en tenant plus compte du désir de nos lecteurs que des difficulté sans nombre au-devant desquelles nous allions. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur les gravures que nous donnons en supplément pour mesurer le chemin parcouru depuis les premiers essais.

_Fleurs d'hiver._--Rien de plus touchant que ce tableau du très habile peintre Paul Baudouin. L'unique personnage, une jeune fille vêtue d'une robe sombre, les épaules recouvertes d'un fichu de deuil, tête nue malgré la bise, cherche à faire argent de son mimosa dépaysé dans cette atmosphère glacée: fleurs de Nice et fleur parisienne!

_Une paire d'amies._--Autre tableau des plus gracieux, de Pinchart celui-là. La chevrette favorite s'était sans doute permis de folâtrer dans un endroit éloigné du parc où elle se sentait à l'aise. Mais sa jeune maîtresse ne l'entend pas de cette oreille; elle a entrepris de faire rentrer la vagabonde au bercail. Celle-ci, une fois rattrapée, se résigne, et bercée mollement dans les bras de l'enfant, on devine à sa physionomie paterne qu'elle se laisserai volontiers dorloter longtemps.

_En carnaval._--Quatre délicieuses frimousses du peintre-né des enfants et en scènes familières, notre précieux collaborateur Adrien Marie. Sur le balcon en fer richement travaillé d'une demeure princière, les bambins, désireux de voir passer les masques, se sont installés, dernier poupon, qu'on a été obligé de jucher sur un tabouret, jusqu'à un petit marquis de dix ans, et à une soubrette rieuse qui sera demain une demoiselle.

_La leçon de dessin._--Scène d'intérieur composée par M. Adrien Marie dune façon charmante, comme toujours. La dessin est un prétexte à études de belles étoffes, de tapis, de coussins, et d'armes où miroitent les tons les plus délicats.

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Voir nos deux derniers numéros.

VI

Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua, avec l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire ajouter une gratification à son cachet: à l'entendre, on pouvait croire qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.

--Il fait très bien danser, M. Barincq.

--Avec un brio étonnant...

--Surtout pour la circonstance.

--Mme Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.

--La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.

Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses, son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus d'une fois, lui eut fait oublier son rôle si elle ne le lui avait rappelé en posant simplement sa main sur le piano; alors il frappait bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette préoccupation sur son coeur.

Et sa pensée était toujours la même: ne trouverait-il pas un moyen pour partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage en Béarn?

Vers minuit le petit prodige, qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano; il eut alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.

Malheureusement il avait toujours été d'une timidité paralysante pour demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui: parmi ces gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le nom; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les toucher?

A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office cosmopolitain_: riche maintenant, elle avait connu la misère assez durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la rendre douce aux misères des autres; d'ailleurs, qu'étaient cent francs pour elle!

Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le hall, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui étranglait ses paroles, il exposa sa demande.

Mais, précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait tourner à l'emprunt: comment! ce prétendu héritier en était réduit à risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut? Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il convenait donc d'être sur ses gardes.

Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta:--Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis en un pareil moment. Quel courage! quelle force! Elle l'avait examiné au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si cruelles.

Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la question d'argent; alors elle avait montré un vrai chagrin:--Quelle malchance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse! Heureusement cela pouvait se réparer, s'il voulait bien venir chez elle vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari, souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.

Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister; il avait remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se demandant à qui, maintenant, s'adresser.

Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague, quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main, lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.

L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque accident.

--Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cassé quelque chose?

--La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.

--Alors?

--Voilà la chose: par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti, j'irai les chercher et vous les apporterai.

Les larmes lui montèrent aux yeux; avant qu'il eut dominé son émotion, Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.

Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la joie d'hériter était scandaleuse: on pleure son frère, que diable! ou tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas publiquement de sa mort.

Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise à temps pour ne pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.

Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze ans. En quel état allait-il la trouver? Elle était bien poussiéreuse, durcie, une courroie manquait, la clef était perdue; mais enfin elle pouvait encore aller tant bien que mal.

Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge; une chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil: il n'entrerait point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses amis de jeunesse.

C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive tard et qu'on part tôt; dans celui où les occasions de s'amuser ne reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut ainsi pour les invités de Mme Barincq; quand le soleil se leva ils dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.

Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine Barnabé se préparait à partir.

--Allons nous coucher, dit Mme Barincq, nous avons bien gagné quelques heures de bon sommeil.

Barnabé s'approcha de Barincq:

--Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps d'aller et de revenir.

Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, Mme Barincq l'avait entendu.

--Pourquoi Barnabé veut-il revenir? demanda-t-elle à son mari.

Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne pouvait pas ne pas y répondre, il dit donc ce qui s'était passé, sa demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.

Mme Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.

--Emprunter à un domestique! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.

--Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.

--Ne vas-tu pas défendre ton père? s'écria Mme Barincq; tu ferais bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.

Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un effet, elle se tourna vers son mari:

--Et quand veux tu partir? demanda-t-elle.

--A 9 heures 30.

--Ce matin?

--Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de l'enterrement.

--Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.

--Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.

--Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.

Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.

--N'emportes-tu rien? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.

--J'ai fait une valise cette nuit et l'ai descendue: je vais mettre mon habit dedans et serai prêt à partir.

--Sans déjeuner?

--Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.

--Je vais te faire du café; pendant ce temps, la porteuse de pain arrivera.

Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta:

--Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es?

--Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.

En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à la taille par les doigts gros des danseurs.

--Elle a le feu à craindre, dit-il.

--Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.

--Tu ferais mieux de te coucher.

--Crois-tu que je suis fatiguée pour une nuit passée à danser? A mon âge cela serait honteux.

Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau; puis elle ouvrit la porte du jardin.

--Où vas-tu? demanda-t-il.

--J'ai mon idée.

Elle revint presque aussitôt tenant d'un air triomphant un oeuf dans chaque main.

--Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle; au moins tu ne partiras pas à jeun, deux oeufs frais, une bonne tasse de café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je t'assure que je t'ai plaint de tout mon coeur, et que plus d'une fois je me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces airs de danse qui exaspéraient ta douleur.

--Au moins t'es-tu amusée?

--Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.

--Tu as éprouvé quelque déception?

Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une certaine honte à répondre.

--J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir, dit-elle enfin avec un demi-sourire.

--Eh bien?

--Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient?

--A toi, bien sûr.

--A moi ta fille, non; à moi l'héritière de mon oncle, oui; sur une parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est, imaginé que la fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre rang.

--Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait?

--As-tu des raisons pour le croire?

--Le croire, non; l'espérer, oui; car je ne peux pas admettre que Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament, toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.

--Mais s'il n'a pas fait de testament?

--Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.

--Que cela soit, je te promets que ce ne sera pas un seul de mes prétendants de cette nuit que j'épouserai; les vilains bonshommes, hypocrites et plats!

VII

En entrant dans la gare d'Orléans, après une course d'une heure et demie faite à pied, sa valise à la main, il vit le rapide de Bordeaux partir devant lui.

Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'était ce train qu'il prenait toujours; une voiture l'attendait à la gare de Puyoô, et de là le portait rapidement à Ourteau où il arrivait assez à temps encore pour passer une bonne nuit dans son lit.

Maintenant, au lieu du rapide, l'omnibus; au lieu d'un confortable compartiment de première, les planches d'un wagon de troisième; au lieu dune voiture en descendant du train, les jambes.

Son temps heureux avait été celui de la jeunesse, le dur était celui de la vieillesse, la ruine avait fait ce changement.

Il eût pu, lui aussi, mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard sans soucis dans son château, honoré de ses voisins, cultivant ses terres, élevant ses bêtes, soignant son vin, car il aimait comme son frère les travaux des champs, et même plus que lui, en ce sens au moins qu'à cette disposition se mêlait un besoin d'améliorations qui n'avait jamais tourmenté son aîné, plus homme de tradition que de science et de progrès.

Avec une origine autre que la sienne, il en eût été probablement ainsi, et, comme ils n'étaient que deux enfants, ils se fussent trouvés assez riches, la fortune paternelle également partagée entre eux, pour mener cette existence chacun de son côté: l'aîné sur la terre patrimoniale, le jeune dans quelque château voisin. Mais, bien que sa famille fût fixée en Béarn depuis assez longtemps déjà, elle était originaire du pays basque, et comme telle fidèle aux usages de ce pays où le droit d'aînesse est toujours assez puissant pour qu'on voie communément les puînés ne pas se marier afin que la branche aînée s'enrichisse par l'extinction des autres.

Elevés dans ces principes ils s'étaient habitués à l'idée que l'aîné continuerait le père, avec la fortune du père, dans le château du père, et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait; cela était si naturel pour eux, si légitime, que ni l'un ni l'autre, le dépouillé pas plus que l'avantagé, n'avait pensé à s'en étonner. A la vérité ils savaient qu'une loi qu'on appelle le Code civil prohibe ces arrangements, mais cette loi, bonne pour les gens du nord, n'avait aucune valeur dans le pays basque; et Basques ils étaient, non Normands ou Bourguignons, pas même Béarnais ou Gascons!

D'ailleurs cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour effrayer le cadet, ou contrarier ses goûts qui dès l'enfance s'étaient affirmés tout différents de ceux de son aîné. Tandis que pour celui-là rien n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pêche, lui était capable de travail d'esprit et même de travail manuel; s'il aimait aussi la chasse et la pêche, elles ne le prenaient pourtant pas tout entier; il lisait, dessinait, faisait de la musique, au collège de Pau il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de bonshommes, et à Ourteau pendant les vacances il construisait des mécaniques ou des outils qui par leur ingéniosité émerveillaient son père, son frère, aussi bien que les gens du village qui les voyaient.

N'était-ce pas là l'indice d'une vocation? Pourquoi ne la suivrait-il pas? Pourquoi n'utiliserait-il pas les dispositions dont la nature l'avait doué?