L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891
Part 4
Mais il y avait là un danger. En fait, en entrant dans cette voie, la Chambre reconnaissait implicitement la légalité du jeu, puisqu'elle consacrait, par une disposition votée dans les formes parlementaires, une recette provenant du jeu. Aussi s'est-il trouvé, aussi bien dans la majorité républicaine que sur les bancs de la droite, un grand nombre de députés qui ont vivement protesté: M. de Lamarzelle, M. Ernest Roche, M. Michou, notamment, ont parlé dans les termes les plus vigoureux contre le projet soumis au parlement.
M. Constans est alors monté à la tribune, non pour justifier la loi, mais pour bien préciser la portée qu'aurait le vote de la Chambre, si cette loi était rejetée. Il a dit que sur la question de principe il ne peut pas exister de doute, la loi elle-même déterminant l'opinion que le gouvernement doit avoir sur le jeu. Mais, a ajouté le ministre, toute la question se résume à ceci, que le pari mutuel existe et que, s'il est maintenu, il faut le régulariser. Si la Chambre ne le maintient pas, le gouvernement prendra toutes les mesures nécessaires pour faire cesser le jeu. En d'autres termes, il n'y aura plus ni pari mutuel ni bookmakers sur le champ de courses.
La majorité n'a pas reculé devant cette déclaration catégorique, et, par 338 voix contre 149, elle a décidé qu'elle ne passerait pas à la discussion des articles.
Mais on trouve encore une fois ici la preuve que, dans bien des cas, les moeurs sont plus fortes que les lois. Ceux-là mêmes qui, un instant auparavant, n'avaient pas voulu violer par leur vote un des principes essentiels de notre législation, l'interdiction du jeu sous toutes ses formes, ont fait auprès du ministre les instances les plus pressantes pour que le _statu quo_ fut maintenu, c'est-à-dire pour qu'il considérât leur vote comme nul et non avenu.
C'est qu'en effet le vice du jeu, et particulièrement celui qui s'exerce aux courses, est malheureusement enraciné au coeur de nos populations, en sorte que l'application rigoureuse de la loi causerait un mécontentement général dans toutes les classes de la société. Si là était toute la difficulté, on pourrait engager le gouvernement à braver des colères momentanées dans un grand intérêt de moralité publique, mais les partisans du jeu aux courses font valoir d'autres arguments d'une réelle valeur. Ils soutiennent, ce qui est vrai, que la suppression des paris équivaut à la suppression des courses, au grand détriment de notre élevage national et de toutes les industries qui s'y rattachent, lesquelles ont droit à la sollicitude des pouvoirs publics.
L'administration s'est donc mise, en cette circonstance, dans un cas embarrassant; mais on peut donner raison, avec peu de chances de se tromper, à ceux qui ont prévu dès le lendemain du vote que, en dépit de la loi et de toute réglementation, le jeu subsistera sous une forme ou sous une autre.
--Au Sénat, l'interpellation de M. Dide sur la situation de l'Algérie a donné lieu à un très important débat. Il résulte de l'ensemble des discours prononcés que les Arabes, loin d'être assimilés à notre race, sont tout au plus soumis. Tous ceux qui ont visité notre magnifique possession de l'Afrique du Nord en rapportent en effet cette impression. Il y a là encore beaucoup à faire, et la commission réclamée par la Chambre haute pour étudier toutes les questions qui se rattachent à la mise en valeur de notre belle colonie a une lourde tâche à remplir.
L'Allemagne. Le _Moniteur officiel_ de l'empire allemand a publié une note ainsi conçue:
«Le ministère d'Alsace-Lorraine a pris aujourd'hui, 28 février, la décision suivante:
«A partir de mardi 3 mars 1891 à huit heures du matin, l'ordonnance du 22 mai 1888 relative à l'obligation des passe-ports devra être appliquée dans toutes ses dispositions; en particulier, tous les adoucissements se rapportant à la circulation sur les chemins de fer avec des billets pris pour traverser le pays d'une frontière à l'autre sont supprimés.»
C'est là évidemment la réponse faite par le gouvernement allemand à la résolution prise par les peintres français de s'abstenir de toute participation à l'Exposition de Berlin. Ainsi donc, c'est sur les pays annexés que retombent les conséquences de l'incident qui vient de se produire. C'est là un coup que nous devons ressentir vivement, bien qu'il fût prévu, car c'est une douleur pour nous de voir les populations d'Alsace-Lorraine frappées uniquement parce qu'on sait qu'elles ont conservé l'âme française, et pour des faits où elles ne sont pour rien.
Et maintenant, sur qui doivent peser les responsabilités? Il est délicat de se prononcer, mais le sentiment général est qu'on a eu tort d'accentuer outre mesure la signification que devait avoir la participation des peintres français à l'Exposition de Berlin. Il était excessif, pour faire réussir cette négociation, de charger la mère de l'empereur d'une véritable ambassade. Certes, la veuve de l'empereur Frédéric a été traitée par la population parisienne avec courtoisie et respect. Elle se plaît à le reconnaître elle-même, et ce serait lui faire injure que de supposer un instant qu'elle pût apporter, dans ce débat qui divise deux peuples puissants, un autre témoignage que celui des faits. Mais ce qui est vrai, c'est que sa présence prolongée a vivement ému la population parisienne qui a pensé que, grâce à l'Exposition de Berlin, on voulait engager notre pays plus qu'il n'était nécessaire, et l'opinion a agi de tout son poids, dans une question où les artistes eux-mêmes étaient divisés.
L'opinion, sur certains points--et toujours, il ne faut pas manquer de le dire, en dehors de la présence de l'Impératrice--s'est manifestée d'une façon un peu chaude. Mais, dans un pays où la discussion est libre, on ne saurait s'en étonner et on ne peut demander à deux millions d'hommes d'agir en diplomates. Au surplus, faut-il leur donner la conduite des diplomates comme un modèle à suivre? Ils ont fait en cette circonstance assez triste figure et ils sortent de l'aventure quelque peu malmenés. Ils en sont réduits à constater des faits qu'ils auraient dû prévoir. Ils ont commis des imprudences dont le public, dans sa simplicité, a su fort heureusement se garer. Les artistes français ont exposé dans plusieurs villes d'Allemagne; ils auraient pu, peut-être, exposer à Berlin, si les choses avaient été menées avec discrétion. Or, ce sont précisément ceux chez qui la discrétion devrait être une qualité de métier qui ont voulu transformer leur participation en manifestation de cordialité, alors qu'elle devait rentrer tout, simplement dans la catégorie des relations nécessaires entre deux peuples qui ne sont pas en guerre.
La foule a été, cette fois, plus clairvoyante que ceux qui sont chargés de la conduire.
La question égyptienne.--De temps à autre quelques faits nouveaux viennent rappeler que la question égyptienne est toujours ouverte et, en même temps, qu'elle est plus éloignée que jamais de recevoir une solution. En dernier lieu, le gouvernement anglais a décidé la réoccupation de Tokar, qu'il considère comme une position stratégique nécessaire à ses opérations, et, dans un autre ordre d'idées, il a autorisé le juge Scott, conseil judiciaire du gouvernement égyptien, à proposer et à faire prévaloir dans l'administration de la justice une réforme qui constituerait l'élimination à peu près complète de la France, jusqu'ici représentée, sinon prépondérante, dans la composition des tribunaux mixtes. Il y aurait donc là, par une voie détournée, la violation d'un acte international consenti par toutes les puissances intéressées. Sur ces entrefaites, M. Labouchère a présenté à la Chambre des communes une motion tendant à mettre le gouvernement britannique en demeure de faire connaître enfin le terme qu'il compte fixer à son occupation en Égypte. Sans se faire d'illusion sur la portée et la sincérité de l'opposition que le cabinet de Londres rencontre à ce sujet dans le parlement--car, au fond, l'évacuation de l'Égypte n'est désirée par personne de l'autre côté de la Manche--il est intéressant de constater que, une fois de plus, le chef du Foreign office a fait une réponse dilatoire, de laquelle il résulte ce qu'on savait déjà, c'est-à-dire que l'Angleterre se trouve bien en Égypte et n'a nullement l'envie d'en sortir.
Il est probable que ces incidents donneront lieu à de nouvelles déclarations de la part du gouvernement français, car notre représentant au Caire, M. d'Aubigny, a été appelé par le ministre, évidemment pour lui fournir les éclaircissements nécessaires. L'affaire viendra donc encore une fois à la tribune de la Chambre.
Au Dahomey.--L'attitude du roi Behanzin, qui reste toujours plus que suspecte malgré la correction qu'il apporte dans ses relations avec les autorités françaises, commande la plus grande attention. Nous avons parlé des marchés qu'il a déjà passés avec des maisons allemandes et anglaises dans le but de munir ses soldats de fusils à tir rapide, car on dirait que le premier effet de la civilisation importée en Afrique a été de donner aux nègres eux-mêmes cette fièvre d'armements à outrance qui est, depuis longtemps, la maladie de l'Europe. Nous ferons donc bien de prendre nos précautions, afin d'être prêts dans le cas d'un retour offensif.
A ce point de vue le projet que M. Viard, un ancien explorateur du Dahomey, va mettre à exécution, doit être signalé. M. Viard va procéder à l'établissement d'un wharf qui sera construit à Kotonou, dans un intérêt commercial, mais qui en même temps pourra rendre de réels services si une nouvelle expédition dans le pays était nécessaire.
Ce wharf, en effet, assurera d'une façon constante, sur la côte du Bénin, les opérations maritimes que la difficulté de franchir les barres rend toujours dangereuses, et facilitera, par conséquent, le débarquement rapide de nos troupes, alors que, jusqu'ici, ce débarquement pouvait être indéfinitivement retardé par l'état de la mer.
Le wharf en question aura trois cents mètres de longueur sur quarante de largeur et dépassera la barre de plus de cent mètres. Il sera pourvu d'une double voie ferrée et de grues fixes de diverses puissances. M. Viard espère pouvoir mettre, dans un an environ, ce précieux outillage à la disposition du commerce et des autorités militaires.
Les Arts industriels au Salon du Champ-de-Mars.--La Société nationale des Beaux-Arts se propose d'apporter à son règlement, en ce qui concerne les oeuvres exposées, une modification qui constituerait une réforme importante.
Jusqu'ici les expositions artistiques ne comprenaient que les tableaux, les statues, l'architecture et la gravure. Les organisateurs du Salon du Champ-de-Mars pensent que ce programme n'est pas assez large et que, en dehors de ceux qui cultivent ces branches, en quelque sorte classiques, de l'art, il en est d'autres qui contribuent pour une large part à l'illustrer et dont la place est marquée auprès des peintres, des sculpteurs ou des architectes. C'était l'avis des grands maîtres du passé et, pour n'en citer qu'un, Bernard Palissy, qui prenait modestement pour titre: _ouvrier de terre et inventeur des rustiques figulines_, passait et méritait de passer pour un des grands artistes de son temps. La Société nationale veut reprendre les traditions de la grande époque et faire revivre le principe de l'unité de l'art qui la caractérisait. Elle estime que les céramistes, les verriers, les émailleurs, les orfèvres, les ferronniers, sont les égaux, dans certains cas, des peintres ou des sculpteurs et doivent, par conséquent, participer aux mêmes privilèges, partager les mêmes récompenses.
Le comité est donc d'avis que leurs oeuvres doivent être exposées au même titre que les autres. Mais, seules, les pièces originales, signées de l'artiste qui les aura faites, seront reçues, sans nom de la maison à laquelle elles appartiennent, afin d'éloigner tout soupçon de réclame. Les trois sections du jury se réuniront pour les juger.
Une commission composée de MM. Dalou, Dubois, Cazin et Roll, est chargée d'étudier le règlement spécial qui doit s'appliquer à l'art industriel et préparer sa fusion avec les Beaux-Arts. C'est là une tâche assez délicate, étant donnés les progrès accomplis par le procédé industriel, si perfectionné aujourd'hui qu'il se confond souvent avec l'art lui-même. Nous n'en sommes plus au temps, en effet, où il fallait, pour certains travaux, que la main de l'ouvrier fût une main d'artiste. Il y a là un écueil, mais les rénovateurs du Salon du Champ-de-Mars sont assez expérimentés pour faire la démarcation nécessaire et, s'ils y réussissent, ils auront consacré un principe juste.
Nécrologie.--M. Auguste Cadet, ancien conseiller municipal de Paris, ancien député de la Seine.
M. Octave Blanqui, fils du célèbre économiste, attaché à la résidence générale de Tunisie.
M. François Carquet, ancien sénateur républicain de la Savoie.
Le docteur Reveille, ancien médecin en chef des hôpitaux de Nîmes.
M. Corbon, sénateur inamovible.
Le docteur Georges Treille, médecin-inspecteur du corps de santé des colonies.
M. Elphège Boursin, littérateur.
M. Reiset, ancien directeur des Musées nationaux.
M. Fortuné du Boisgobey, romancier, membre de la Société des gens de lettres.
Le marquis San-Carlos de Pedroso, chambellan de la reine d'Espagne.
M. Béhic, ancien ministre.
LES LIVRES NOUVEAUX
_Xavière_, par Ferdinand Fabre. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (bibliothèque Charpentier).--Cela ne s'analyse pas: il faut lire cette ravissante idylle. Idylle, est-ce bien le mot? car elle finit par un drame sombre, l'histoire si fraîche de la gracieuse enfant des Cévennes. Mais quel plaisir de la suivre par les châtaigneraies, au bord des ruisseaux, dans les sentiers caillouteux, avec le doux Landry, le fils à M. le maître, l'innocente Xavière, si pure qu'on la prendrait pour une sainte, la sainte Philomène de Champlong. Car nous sommes à Champlong, dans la paroisse du bon abbé Fulchran, une vieille connaissance que nous aimons toujours à retrouver. Il a fort à faire, le pauvre abbé, pour protéger les deux enfants, car ils ont bien les plus abominables parents qui se puissent voir, Landry, son père Landrinier, et Xavière, sa mère Benoîte Ouradou, deux veufs qui voudraient se remarier ensemble, la femme par amour, l'homme par avidité; et, comme les biens de Benoîte sont à Xavière, le monstre n'hésitera pas à se débarrasser de l'enfant... Mais pourquoi déflorer cette histoire? Laissons parler «monsieur le neveu», qui nous la raconte si bien, dans son style large et pur, si puissant dans sa simplicité. L. P.
_Sous la Croix du Sud_, par Jean Dargène. 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Librairie de la Nouvelle Revue, 18, boulevard Montmartre.)--C'est un roman bien fait pour nous instruire, car il se passe «à la Nouvelle», et nous initie à l'existence de la colonie. Administration militaire et civile, surveillants, colons et forçats, nous les voyons vivre... et s'amuser, car il apparaît bien, d'après les pages vécues du livre de M. Jean Dargène, que c'est à peu de chose près le paradis sur terre que la Calédonie. Une existence de rentiers sur la Marne, déclare un notaire qui a évité la réclusion et obtenu les travaux forcés en effrayant à l'audience les bourgeois du jury. La gamelle est bonne et jamais l'argent ne manque, déclare un assassin satisfait, qui a des rendez-vous d'amour. Nous recommandons cette lecture aux législateurs, criminalistes, administrateurs pénitentiaires, colonisateurs, etc. Ils verront si cela répond bien à l'idéal de la justice et aux intérêts mêmes de la société. Mais là n'est pas tout le livre de M. Dargène, car c'est, nous l'avons dit, un roman, un roman calédonien, dont les héros sont fort mêlés, mais qui se termine bel et bien par un mariage entre un substitut et la fille d'un déporté.
L. P.
_Du Havre à Marseille par l'Amérique et le Japon_, par M. Léon de Tinseau. 1 vol. in-18, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--On pense bien qu'il n'est pas sans agrément de suivre un guide comme M. Léon de Tinseau, et je crois qu'il est bien inutile de le recommander aux lecteurs de l'_Illustration_. Ils s'embarqueront sans hésiter à sa suite sur le paquebot la _Normandie_, qui les conduira directement à New-York. De là ils visiteront, en compagnie de l'aimable touriste, Boston, Montréal, Québec, le Niagara, Chicago, Vancouver... Hang-haï, Hong-Kong, Saïgon... Aden, Suez, Alexandrie... Marseille enfin! quittant tour à tour le paquebot pour le sleeping-car, et le rail pour la mer. En tout 42,473 kilomètres. Cela en vaut la peine, d'autant plus que si on veut voir le monde, il faut se presser. C'est l'auteur qui le dit et après expérience faite: «Hâtez-vous, le rail détruit plus sûrement une époque et un aspect que ne le faisait jadis une invasion de barbares.» Les chemins de fer ne seraient-ils qu'une des formes de la barbarie? Je me le suis, pour ma part, souvent demandé, et voilà qui semblerait me donner raison.
_Inconvenances sociales_, par Zed, 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Ernest Kolb, éditeur, 8, rue Saint-Joseph).--Très amusant, ce journal d'un vieux garçon prenant l'une après l'autre toutes nos conventions sociales et s'efforçant de nous démontrer l'inconvenance... des convenances qu'il est le moins permis d'oublier. Tout y passe: le mariage, la politesse, la bienséance, la morale, la pudeur, la modestie, le point d'honneur, le chic, la toilette, le théâtre, voire les opinions politiques; et, au fond de tout, le terrible philosophe mondain nous montre l'hypocrisie grimaçante et... triomphante. Et le plus curieux de l'affaire, c'est que cette diatribe de pince-sans-rire n'est pas toujours si paradoxale quelle en a l'air et que le vieux garçon qu'est Zed nous fait entendre, sous couleur de plaisanterie, pas mal de vérités. Inutile d'ajouter que cela ne changera rien aux choses, de quoi Zed ne prendra d'ailleurs point de mélancolie, n'ayant pas pris pour mission de réformer l'univers.
_Les desserts gaulois_, par Octave Pradels (librairie Marpon et Flammarion.) C'est un recueil de contes et de monologues joyeux, et rien n'est plus amusant que ces récits, dont quelques-uns font déjà la joie des banquets artistiques et littéraires de Paris. Les illustrations de Fraipont soulignent spirituellement les joyeusetés de ce livre de dessert par excellence.
NOS GRAVURES
«MUSOTTE»
M. de Maupassant n'est pas dans le livre l'homme aux grandes complications romanesques: il lui faut, dans une étude serrée, un sujet limité. Il est, comme Mérimée, le maître de la nouvelle. Elle suffit à son champ d'observation, et il la remplit avec une incontestable supériorité sur les écrivains qui l'entourent. Nous n'avions pas à attendre de lui au théâtre une comédie à larges développements: aussi bien _Musotte_ est-elle, moins qu'un drame, une pièce, ou, pour mieux parler, une histoire racontée avec tact, avec goût et dans les proportions les plus justes.
Au premier acte nous assistons aux premières heures de bonheur de Jean Martinel et de sa femme Gilberte. La cérémonie vient de finir, et ils vont partir soit pour la Suisse, soit pour l'Italie, lorsqu'une lettre est remise à M. Martinel, l'oncle de Jean. C'est un médecin, le Dr Pellerin, qui l'a signée. Elle lui apprend une triste nouvelle dont le docteur n'ose pas faire part directement à Jean: Musotte va mourir, elle laisse un fils âgé de quelques mois. Cet enfant est de Jean Martinel, et la mère supplie Jean de venir pour qu'elle puisse lui dire un dernier adieu. S'il tarde d'une heure, il ne sera plus temps. M. Martinel fait part de cette lettre à son beau-frère qui, comme lui, n'hésite pas, du reste. Coûte que coûte, le devoir, ou plutôt la pitié, plus forte que ce devoir, est là. Il faut que Jean aille où le passé l'appelle.
Bonne fille, du reste, que cette pauvre Musotte, qui, le talent du peintre grandissant, a compris qu'elle ne pouvait pas devenir Mme Martinel. Jean s'est marié. Musotte n'a rien dit, elle a caché même à son amant qu'elle était enceinte.
Jean arrive chez Musotte. Celle-ci est étendue sur son lit de mort, ayant le berceau de l'enfant auprès d'elle, sous son regard; elle fixe les yeux sur cette porte par laquelle doit entrer Jean. Le voici enfin. La pauvre fille lui dit adieu en rappelant, par un dernier effort de la vie, les bonheurs passés, en faisant appel aux souvenirs des jours heureux, en le bénissant pour cette dernière minute donnée à celle qui va mourir et surtout en lui confiant cet enfant qui n'aura pour soutien dans le monde que la pitié de Jean et en lui faisant promettre de ne pas l'abandonner. Puis le délire s'empare de la pauvrette et la voilà qui rêve follement de l'avenir; elle retombe et le docteur Pellerin qui l'assiste n'a plus qu'à constater qu'elle est morte.
C'est cette scène si touchante que reproduit notre gravure.
Tout ce second acte est écrit avec une telle adresse qu'il évite les redites du sujet, et avec une émotion si juste, si vraie, tellement en dehors des rengaines de théâtre, que la salle en a été profondément impressionnée. Le succès de larmes a donc été des plus grands. Au troisième acte, Jean Martinel a rejoint la famille de sa femme, anxieuse de savoir le résultat de cette fugue est chez Musotte. Un conseil tenu sur la question entre le beau-père, Léon son fils, l'oncle Martinel et la vieille tante de Ronchard, qui pour, qui contre l'enfant. Jean Martinel est décidé pourtant à tenir sa promesse. Mais que décidera en tout ceci Gilberte? que fera l'épouse abandonnée, outragée par le passé? Gilberte a le coeur haut, elle pardonne: l'âme de la jeune femme va plus loin encore que le pardon; Gilberte se substitue à celle qui vient de mourir, et l'enfant trouve une mère qui, en l'adoptant, rendra plus facile et plus doux le devoir de Jean Martinel.
La pièce est jouée à merveille par M. Raphaël Duflos, qui fait Jean Martinel, par MM. Noblet, Nertann et Léon Noël. Mme Sizos est bien touchante dans le rôle de Musotte, et Mlle Darlaud bien jolie dans celui de Gilberte; Mme Pasca joue le personnage de Mme de Ronchard, et Mme Desclauzas celui de Flache.
LA TRANSFUSION DU SANG DE CHÈVRE
La transfusion du sang, aussi souvent essayée qu'abandonnée sans résultats scientifiques acquis, vient d'être encore une fois expérimentée; non plus celle de l'homme à son semblable cette fois, mais bien celle autrement audacieuse de l'animal à l'homme. Le docteur Bernheim transfuse du sang de chèvre à des phtisiques.
Décrivons, d'abord, l'opération:
Une chèvre saine et adulte est couchée sur une table d'opérations à bascule, aux anneaux de laquelle elle est fortement attachée de façon à empêcher tout mouvement. Le ligotage est ainsi fait que le cou de l'animal, dont la partie inférieure a été soigneusement rasée sur le côté libre, soit légèrement tendu.
Dans cette position on aperçoit alors très nettement des battements isochones qui soulèvent les téguments: c'est l'artère carotide primitive de l'animal qui bat.
Une incision est faite à la peau à ce niveau, et, à cause de la rétraction de cette dernière, une énorme plaie rouge apparaît là ou le bistouri a passé; en écartant les tissus avec le manche de l'instrument on découvre alors la carotide. Une ligature qui y est jetée, et un peu plus bas une pince à compression, interceptent un espace dans lequel le vaisseau est ouvert et dans l'ouverture est glissée une canule.
Un tube en caoutchouc très fin de la grosseur de l'artère en part, qui à son autre extrémité aboutit à une seconde canule.
C'est fait: la chèvre est amorcée, si on peut s'exprimer ainsi.
L'animal est, d'ailleurs, absolument calme et tranquille, il n'a pas souffert, et, l'opération terminée, il retournera tranquillement à son étable.