L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891
Part 3
Parfaitement. C'est elle. C'est Louison, la laveuse; une gaillarde qui vous manie un drap trempé, à tour de bras, et ne craint pas de rivale quand il s'agit d'échanger un mot leste, voire un horion. Oui, c'est Louison, et ce n'est pas Louison. Louison en falbalas! Passer du cotillon relevé sur les hanches, du tablier en toile d'emballage, des sabots, du fichu jeté négligemment sur les épaules, à une Marie Stuart de satin, couverte de perles, de broderies, et avec un diadème dans les cheveux au lieu d'un peigne cassé au cours d'une bagarre! On s'y fait. La reine sait rester bonne fille! Peu à peu le cortège se complète, le char est à la porte, tout garni de drapeaux et de feuillages, les chevaux piaffent; un mouvement dans la foule: c'est le lavoir qui envahit le véhicule. En passant, la reine, agacée que tant de monde la regarde sous le nez, a laissé tomber de sa bouche souveraine un: «Tas d'imbéciles! On dirait qu'ils n'ont jamais rien vu!» très accentué.
Le char est parti au grand trot, les cors emplissent l'air de leurs éclatantes fanfares, les gamins suivent en criant, les curieux s'amassent, le boulevard envahi représente une mer humaine. Cinq cent mille spectateurs attendent cinquante ou soixante chars! Et l'on est content, et l'on rit à qui mieux mieux! Parce que les grandes pensées, les réflexions amères ont besoin d'être coupées de temps en temps par un vent de folie. C'est humain.
Autrefois les chars se répandaient par la ville à leur gré. On a voulu cette fois les réunir en cortège officiel et stimuler le zèle des organisateurs par une distribution de primes.
Ce sera-t-il plus gai, étant plus beau? C'est à voir. Mais on ne s'ennuiera pas tout de même ce jour-là dans le monde des lavoirs. Après la promenade, banquet, toasts nombreux au roi et à la reine; après le banquet, bal; après le bal, les huîtres et la soupe à l'oignon pour se réconforter. Vingt-quatre heures de sommeil par là-dessus, et il n'y paraîtra plus.
Et comme me disait un Charles IX convaincu de qui je sollicitais des explications: «On se tient admirablement, oui, monsieur, rien n'est plus difficile que d'avoir son plumet. La preuve, c'est que quand on l'a, on l'égare--en même temps que sa coiffure!»
Ç'était un farceur!
Edmond Renoir,
QUESTIONNAIRE
N° 15.--Lettres d'Amour.
Quels sont les Grandes Amoureuses et les Amants célèbres qui ont écrit les plus belles Lettres d'amour?
(14 juin 1890.)
RÉPONSES
Si les vers adressés aux Muses terrestres peuvent être considérés comme des messages d'amour, on pourrait en citer par milliers. Il en est d'assez peu connus, qui dorment dans des Albums ou des Anthologies. Je pourrais en composer un bouquet, je n'en détacherai qu'une fleur:
L'âme pleine d'amour et de mélancolie. Et couché sous des fleurs et sous des orangers. J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie Et fait dire ton nom aux échos étrangers.
Ces vers pourraient être signés Lamartine ou Alfred de Musset. C'est une strophe de _La Belle Vieille_, de Maynard. Ces vers ont trois siècles.--Lecteur de «l'Illustration.»
C'’est une remarque au moins singulière que les muses terrestres des grands poètes étaient mariées, et aucun ne fait allusion dans ses vers à son rival légitime. Dante seul a suivi l'exemple de _Béatrix_. Vrai, imagine-t-on _Madame Dante_?
Le Tasse, prisonnier, exilé, erre de ville en ville, toujours suivi par le fantôme d'_Eléonore_.
_Laure_ avait une ribambelle d'enfants et faisait très bon ménage avec son mari; la muse des sonnets de Pétrarque était une poule couveuse, l'aigle a bien mérité les honneurs du Capitole.--Une Oie de Toulouse.
Heloïse.--On n'a que Trois Lettres d'Héloïse à Abélard. Les deux premières offrent le tableau de l'amour dans la solitude; la troisième est un Traité de la vie monastique. Elles n'ont eu qu'une seule édition, en 1616, et elles n'ont été complètement et littéralement traduites que de nos jours par le Bibliophile Jacob. Elles sont écrites dans le latin obscur et mystique du moyen-âge, mais son style est fier et doux; l'amour y parle un si clair et si beau langage, en passant par son âme, quelles en sont dorées, comme pour nimber d'une auréole le front de l'Abbesse du Paraclet.--Un Rat de BIBLIOTHÈQUE.
Les Amants du Paraclet seront immortels, tant qu'il y aura un coeur d'homme qui battra en lisant les Lettres d'Héloïse. Elles sont dans le souvenir de tous ceux qui aiment et dans la mémoire de tous ceux qui pensent. Leurs noms resteront unis sur la pierre de leur tombeau gothique, mouillée par les larmes de tous les amants malheureux. Qui oserait désunir ce que Dieu, la Nature et l'Amour avaient joint par les liens merveilleux du coeur et de l'intelligence? Comme Antoine et Cléopâtre, ils ont scellé le pacte des _Inséparables dans la mort_.-Carmen.
Héloïse est sans remords, elle ne veut pas se repentir. Elle conjure Abélard au nom du Dieu auquel il s'est consacré, de son Dieu à elle, qui ne défend pas l'amour à ses créatures et ne la punira pas du sien. Elle l'adjure de lui répondre, de venir, au nom de tout ce qu'il lui doit. Le feu qui dévore la vestale fait pleuvoir des gerbes d'étincelles sur le papier; sa main frémit en traçant les caractères; son coeur bouillonne sous la robe aux plis droits, qui la brûle comme la Tunique de Déjanire: «Que sa main gauche soit sur ma tête et que sa droite m'embrasse.»--Sic.
Les Lettres d'Abélard sont une indigeste compilation ou on ne trouverait pas une page à citer, en dehors du court récit de ses amours. C'est un rhéteur emphatique et creux, à la froide éloquence, qui se noie dans la controverse des textes et la chicane théologique des commentaires, dont il a nourri sa mémoire et meublé se tête.
Que répond Abélard à l'appel d'Héloïse? Après une absence et un silence de treize années, il lui envoie un sermon sur 38 Sentences des Livres saints. Son amour, à lui, est un incendie qu'il éteint avec de l'encre, et il jette de l'eau bénite sur le brasier d'Héloïse. Quelle douche, mon père! Elle écrit encore une fois; mais à cette troisième Lettre, le chant d'amour a cessé, la voix expire, la bouche se ferme, et l'amour brille encore comme une lampe funèbre dans l'ombre du sanctuaire. Il est inutile, je pense, de parler de la troisième épître au Paraclet du moine de Saint-Gildas; ce prêcheur sempiternel aurait mis un ange en colère.--Clergyman.
J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait: «_J'aime mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du plus grand roi du monde._»
Et je disais, moi: «Combien cet homme fut aimé!»
Diderot.--_Lettres à Mlle Volland_.
Marianna, _la Religieuse portugaise_--Ces lettres eurent un tel succès de vogue qu'elles donnèrent naissance à un genre de littérature épistolaire où la passion s'étalait toute nue, les Portugaises, je ne parlerai pas des _Réponses_ supposées; elles sont sans doute moins banales et moins ridicules que celles de Bouton de Chamilly. De beaux esprits s'ingénièrent à composer des suites, comme les _Lettres d'une Dame portugaise_, ou l'aventure se dénoue par un mariage des amants avec dispense de Rome. Ces imitateurs ressemblent assez à des maçons qui ajusteraient des bras en plâtre à la Vénus de Milo. Toutefois ces Portugaises offrent des modèles de la correspondance du temps et permettent de comparer l'appel désespéré de Marianna, qui écrit avec le sang de son coeur, et les petits cris plaintifs des poupées qui trempent leur plume de cygne ou d'oie dans l'eau bénite de rose.
Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée. Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.
Un Rat de Bibliothèque.
Ce n'est qu'au commencement du siècle qu'on a découvert le nom de Marianna, seulement connue sous le voile mystérieux de la Religieuse portugaise; mais on ne sait d'elle que ce qu'on en voit dans ses Cinq lettres. Elles sont enivrantes, et son cri d'amour sort des dernières profondeurs de l'âme humaine. Que serait-ce donc si on pouvait lire les Lettres originales, dont on n'a qu'une traduction froide et décolorée! cependant elle ne semble pas trop enjolivée, et si elle n'est pas littéralement fidèle, on y retrouve, à défaut de la couleur, le dessin de la pensée et le mouvement du style.
Marianna a tout donné, corps et âme. Dieu et l'honneur, dans sa belle folie, avec joie, sans regret, sans remords. Son amour a d'abord résisté à la séparation, l'absence, l'abandon, l'indifférence, l'oubli, le dédain, le mensonge et la trahison. Enfin, la pauvre âme finit par comprendre que son amant est un officier bellâtre, sot, imbécile, ignorant, vaniteux, vantard et infatué; et tel est le brevet de bêtise en bonne forme que Saint Simon décerne à ce vainqueur qui, dès son retour en France, au mois de Janvier 1669, a fait de ses Lettres comme un trophée de gloire. C'est une chose triste à dire; mais s'il l'avait aimée, si seulement il avait été discret, elles seraient ignorées, perdues.--S. S.
Tant que l'arme a été dans la blessure, Marianna a aimé la douleur et adoré le bourreau, mais après l'avoir arrachée de désespoir, son âme n'a plus que du mépris pour la fausse idole, et la plaie de l'amour sera cicatrisée plus vite que celle de l'orgueil féminin.
Aimer, c'est du soleil, et haïr, c'est de l'ombre.
Elle s'aperçoit qu'elle n'aime plus, et que là commence le véritable malheur. Voilà le seul reproche de Marianna adressé à son amant: «_Vous m'étiez moins cher que ma passion._»--Lady Love.
C'est l'amour de la femme avec tous ses mirages et ses illusions décevantes. Au premier coup d'archet, elle saisit le coeur: «_Considère, mon amour,_ etc.» Le dernier le déchire.
Elle dut apprendre, en 1677, le mariage de Bouton de Chamilly avec une demoiselle du Bouchet, d'une singulière laideur, de naissance commune et riche héritière, qui avait de l'esprit et le fit avancer. Marianna sans doute était guérie; cette fois, elle était vengée.--Julie.
Mlle de Lespinasse.--Les 180 Lettres de Mlle de Lespinasse au comte de Guibert, les seules qui ont échappé au néant, sont d'inimitables chefs-d'oeuvre du génie féminin. Elle a l'âme d'une aiglonne dans un corps de gaze; elle est femme, amoureuse, jalouse, vindicative, artificieuse, fourbe et traîtresse.
Femme, ce nom suffit sans un torrent d'injures.
Elle pense, parle et agit comme un homme; elle écrit, aime et hait comme une femme. Elle a du génie plein la tête et de l'amour plein le coeur; elle est l'amie de ses fidèles et l'amante de ses favoris.
C'est la Nouvelle Héloïse en action, mais sans fleurs de rhétorique et sans homélies sur la vertu. Pas d'emphase, pas de déclamation; son âme est exaltée, son coeur possédé, ses sens en vibration. La passion vient de la nature, elle coule à pleins bords comme un ruisseau capricieux et changeant dans sa course vagabonde.--Die.
D'Alembert ne régna jamais sur son coeur; elle eut toujours un favori préféré; mais, s'il ne fut pas seul, il était inamovible et de fondation. Elle s'est jouée de lui aussi cruellement qu'Agnès d'Arnolphe et Angélique de Georges Dandin. Il y a d'abord eu _Taaf_, noble irlandais, dont on sait peu de chose; puis le marquis de _Mora_, jeune gentilhomme espagnol; enfin le comte de Guibert, colonel de la légion corse, militaire écrivain. Elle trahit... D'Alembert avec Mora, puis les deux ensemble avec Guibert.--Kara.
Doit-on donner le nom de Lettres d'amour à ses lettres à Guibert, où le fantôme de Mora jette son ombre morose sur toutes les pages? c'est un long cri d'absolu désespoir, arraché par le remords de sa trahison, l'anathème d'une passion criminelle, d'un amour maudit dans les affres d'une lente agonie. «_Je déteste, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée d'écrire ce premier billet._»
Il y a là un double phénomène magnétique, à la rencontre de deux êtres chargés d'électricité contraire, dont la combinaison s'opère avec un coup de foudre... Elle a beau se débattre, elle est saisie dans l'engrenage et y passe tout entière, corps et âme. Elle est sollicitée, entraînée par un attrait fatal, une force invisible qui s'empare d'elle comme le bourreau. Son âme est empoisonnée, et le philtre mortel pénètre dans les veines jusqu'à la source vitale. Elle n'aime pas Guibert, et lui demande l'ivresse de l'oubli. Dans cette lutte tragique, elle appelle la mort comme une délivrance. Guibert, fatigué de cette longue plainte, se marie. La femme ressuscite, et elle le condamne à l'entendre jusqu'à la fin.
Après le mariage de Guibert avec Mlle de Courcelles, les Lettres de Mlle de Lespinasse sonnent faux comme le glas d'une cloche brisée. Tout ce que l'amour trahi et l'orgueil blessé peuvent inspirer de jalousie féroce et de haine froide à une amante, elle l'invente et le fait. Le reptile déroule avec lenteur ses anneaux dans sa poitrine et la mord au coeur. La vengeance, le mets des dieux et des femmes, est un art peu connu. Elle le possède comme un virtuose maître de son instrument, elle en joue sur la harpe du coeur avec une douceur infernale et des caresses félines; on ne voit que le satin des mains blanches dont les ongles griffent les cordes. Agonisante, elle lui fait boire le breuvage d'eau bénite empoisonnée. L'_Éloge de Catinat_ n'a pas le prix académique, et La Harpe a le fauteuil. Quand le rideau tombe sur la funèbre comédie, elle goûte enfin le charme de la mort, vengée de Guibert, mais non pardonnée par d'Alembert. Pauvre ami! Pendant qu'il écrit son oraison funèbre: _Aux mânes de Mlle de Lespinasse_. Guibert compose l'_Éloge d'Élisa. Tragedia-Comedia_.--Un Psychologue.
(_A suivre._) Charles Joliet.
NOTES ET IMPRESSIONS
La justice et la miséricorde de Dieu sont deux parallèles qui peuvent s'unir par une sécante appelée le repentir. Lacordaire.
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Les mathématiques régissent le monde, mais elles le régissent sans l'amuser. De Tilly.
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Un homme de valeur ne garde cette valeur qu'à la condition de persister, sans faiblir, dans son instinctif mépris de l'opinion publique.
(_Journal_, t. V.) De Goncourt.
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La certitude de la paix--je ne dis pas la paix--engendrerait avant un demi-siècle une corruption et une décadence plus destructives de l'homme que la pire des guerres.
Melchior de Vogue.
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On ne donne la paix qu'aux résolus et aux forts.
Jules Claretie.
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Ce qu'il y a de plus difficile au monde, c'est d'aimer le bien que font nos ennemis.
G. Tourade.
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Il fut un temps où les bêtes parlaient; aujourd'hui elles écrivent.
Aurélien Scholl.
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Ce qui rend un peu suspects les hommages à la vieillesse, c'est que notre vénération pour elle augmente à mesure que nous en approchons.
(_Le Gaulois._) X...
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La vérité doit s'offrir à tous, comme la lumière du jour, sans s'imposer à personne; chaque conscience s'ouvre à son heure pour la recevoir.
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Le monde est le mieux approvisionné des théâtres; la comédie, le drame, n'y font jamais relâche.
G.-M. Valtour.
L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE CHICAGO EN 1893
L'EXPOSITION DE CHICAGO EN 1893
Les merveilles de notre Exposition de 1989 sont encore présentes au souvenir de tous. On se rappelle certainement que l'une des impressions les plus généralement ressenties fut celle-ci: «Il sera de longtemps impossible de faire mieux» L'Amérique a relevé cette sorte de défi; c'est le pays de toutes les audaces--souvent heureuses, il faut le reconnaître--et le gouvernement fédéral des États-Unis vient d'arrêter officiellement les détails de l'Exposition universelle qui doit s'ouvrir à Chicago en 1893.
Il ne faut pas douter un instant que les Américains n'aient en vue l'ambition de faire grand, très grand même, et d'étonner le vieux monde par la mise en oeuvre de leur génie si puissant et si original.
Les détails qui nous sont parvenus, et que nous sommes les premiers à publier, rappellent un peu, dans leur ensemble, les dispositions adoptées pour notre Exposition. L'exécution du plan a été confiée par un acte du congrès à une société constituée au capital de 5 millions de dollar, soit 25 millions de francs, et le gouvernement fédéral contribuera pour une part d'un million et demi de dollars.
Quand il s'est agi de déterminer l'emplacement de l'Exposition, l'on s'est trouvé en présence de très sérieuses difficultés. Quoique la ville de Chicago occupe une très vaste superficie, on n'a pu y trouver un espace de terrain, d'un seul tenant, suffisant à renfermer toutes les installations projetées et l'on a dû se décider à fractionner l'Exposition sur deux emplacements principaux.
D'ailleurs, pour se faire une idée de la ville de Chicago, il faut jeter un coup d'oeil sur la vue à vol d'oiseau que nous en donnons ici et qui représente seulement la partie centrale de la ville sur une étendue de 16 kilomètres environ, alors que l'étendue totale est de près du double, soit 32 kilomètres, en bordure sur le lac Michigan.
A gauche et à droite de cette vue panoramique, on peut remarquer deux vastes emplacements; Jackson Park d'un côté, Lake Front Park de l'autre.
Jackson Park contiendra les palais des divers États de l'Union, le pavillon du gouvernement, la galerie des machines, l'industrie des transports, de l'électricité, le travail des femmes, etc., etc. Nous donnons, d'ailleurs, un plan détaillé de cette partie de l'Exposition.
A Jackson Park, on réunira comme annexe le Washington Park qui contiendra tout ce qui est relatif à l'agriculture et à l'élève du bétail.
A Park Front Park, on réunira les Beaux-Arts et les diverses distractions de l'Exposition.
Washington Park et Jackson Park existent déjà depuis longtemps et sont des promenades magnifiques fort bien entretenues par la ville. Leur superficie totale est d'environ 3,000 acres, soit environ 1,200 hectares.
Front-Lake Park est de création plus récente: il date de 1873.
On voit donc que les deux parties de l'Exposition seront distantes d'une douzaine de kilomètres, mais les Américains ne sont pas gens à s'émouvoir pour si peu. Ces deux parties seront mises en constante communication par les «cars», par les trains du chemin de fer de l'Illinois et par les _ferry-boats_ (bacs à vapeur) du lac Michigan. Il n'en coûtera que 5 cents (0 fr. 25), comme d'ailleurs d'un point quelconque de la ville.
Le palais du gouvernement fédéral recevra les expositions des divers ministères et administrations du pouvoir central de Washington, guerre, intérieur, justice, postes et télégraphes, etc., etc.
Ce bâtiment, entièrement construit en fer, briques et verre, formera un vaste hall de 105 mètres sur 126; il sera dominé par une coupole de 36 mètres de diamètre sur 45 mètres d'élévation.
Mais une des constructions les plus originales de l'Exposition sera certainement l'exposition de la marine, figurée par le fac-similé à grandeur naturelle d'un des nouveaux garde-côtes cuirassés actuellement en construction pour la marine des États-Unis.
Ce pseudo-cuirassé sera, non pas à «flot», mais baigné dans le lac; on le construira sur pilotis, et le navire paraîtra comme accosté le long de la jetée qui prolonge la 59e rue, au coin nord-est de Jackson Park (voir le plan).
Cette construction mesurera environ 105 mètres de long sur 20 de large. Le pont s'élèvera au-dessus de la flottaison de 3 m. 60, et sera dominé de 2 m. 40 par un réduit central cuirassé. Un pont de manoeuvre surmontera encore de 2 mètres ce réduit, et supportera les embarcations, passerelles, etc.
Un mât militaire de 20 mètres de hauteur supportera deux hunes munies de canons-revolvers.
La carcasse de ce navire sera formée d'une charpente de fer et supportera des pans de briques jointes au ciment hydraulique. Les flancs seront couverts de tôles épaisses figurant les plaques de blindage, et tout, d'ailleurs, sera disposé pour donner une illusion complète. L'armement reproduira des modèles en bois peint et bronzé en trompe-l'oeil de 4 canons de 13 pouces, de 4 de 6 pouces, de 20 canons à tir rapide, de 2 mitrailleuses Gattling et de 6 tubes lance-torpilles. C'est exactement l'armement adopté par la marine pour les garde-côtes cuirassés actuellement en construction.
L'intérieur du navire sera aménagé comme celui d'un vrai navire de guerre, et sera habité par un équipage assez nombreux pour exécuter certaines manoeuvres. Les hommes porteront des uniformes rappelant tous ceux qui ont été portés dans la marine nationale depuis la guerre de l'indépendance.
On y verra aussi un très intéressant musée qui contiendra des souvenirs de la guerre de sécession, des tableaux de batailles navales, des portraits de marins célèbres de l'Union, etc.
Enfin, ce navire, qui portera le nom d'_Illinois_, survivra à l'Exposition et doit servir de navire-école pour les marins des Grands-Lacs qui y seront appelés en périodes d'instruction, au lieu d'être répartis, comme on le fait actuellement, sur les divers navires de la flotte.
Tel est, dans ses grandes lignes, l'ensemble du projet de l'Exposition américaine.
Un mot maintenant sur les personnes qui auront à assumer la direction générale de cette vaste entreprise:
Le président de la Société est M. Thomas Wetherell Palmer, sénateur de l'État de Michigan, et qui a pris une part très active à tous les grands travaux de son pays.
La direction générale de l'Exposition a été remise à M. le colonel Georges R. Davis, ancien officier de l'armée fédérale, qui a pris une part très brillante aux principaux faits de la guerre de sécession.
La semaine parlementaire.--_Le jeu aux courses._--La Chambre a eu à délibérer cette semaine sur une question qui passionne--et qui passionnera longtemps encore, croyons-nous--la population parisienne principalement, et presque autant les populations des départements. Il s'agit du jeu aux courses. On sait l'origine du débat:
A la suite de la circulaire de M. Goblet, interdisant le pari à la cote, l'administration a autorisé les organisateurs de courses à laisser s'établir sur leurs hippodromes un genre de pari, dit le pari mutuel, à cette condition qu'un prélèvement de 2% serait opéré sur les recettes, au profit d'oeuvres de bienfaisance. On croyait à cette époque que ce prélèvement donnerait des ressources assez considérables, mais non au point qu'elles deviendraient un embarras pour le ministre qui aurait la responsabilité d'en effectuer la répartition. Or, il se trouve que les recettes provenant de cette source ont pris des proportions telles, qu'elles constituent un véritable budget nouveau. M. Constans n'a pas voulu rester seul chargé de l'administrer, et il a demandé à la Chambre d'examiner la question, de la régler par une loi spéciale et de confier à une commission le soin de contrôler l'application de cette loi.