L'Illustration, No. 2505, 28 février 1891

Part 5

Chapter 53,999 wordsPublic domain

La Semoy est une rivière qui prend sa source dans le Luxembourg et qui se jette dans la Meuse, en territoire français. Comme tous les cours d'eau de la région, elle était gelée à une grande profondeur lorsqu'arriva le dégel, le 29 janvier dernier. La débâcle fut très violente; les glaçons allèrent s'amonceler devant le pont de Thilay dont les arches, trop étroites pour leur donner passage, formèrent barrage. Aussitôt, la rivière déborda, puis, brusquement, le barrage céda et les eaux, retrouvant leur écoulement, rentrèrent dans leur lit, mais en déposant sur les terrains quelles venaient d'envahir les glaçons qu'elles charriaient. Ceux-ci forment un immense glacier recouvrant les deux côtés de la vallée, sur les territoires des communes de Sorendal, Falloué, les Hautes Rivières, Nohan, Thilay, Navaux, Tournavaux, etc. Telle est l'épaisseur de la banquise qu'elle a résisté à la température relativement élevée depuis un mois et qu'on a lieu de craindre qu'elle résiste pendant plusieurs semaines encore, si des pluies chaudes ne la fondent pas. L'une de nos gravures reproduit l'aspect de cette mer de glace en aval des Hautes Rivières; l'autre représente la tranchée creusée par un détachement du 91e de ligne, pour déblayer la route de Thilay à Hautes-Rivières, sur une longueur de près d'un demi-kilomètre.

EN RUSSIE

Nous avons publié, la semaine dernière, afin d'inaugurer en quelque sorte une excursion en Russie, une gravure représentant une _Cuisine en plein air à Moscou_.

La vie russe a une physionomie parfaitement originale. Chacun des aspects dans lesquels elle se révèle atteste cette originalité. Ici c'est la ville, avec ses belles avenues, ses riches équipages, et aussi, dans les recoins obscurs, avec sa population misérable, cette population naïve et mystique si merveilleusement évoquée par Dostoïevsky. Là, c'est la campagne, immense, uniforme, presque sans arbre, et où le voyageur, le plus souvent, n'aperçoit guère autour de lui que le cercle infini de l'horizon. Si disparates que semblent d'abord la ville et la campagne russes, il existe entre elles, cependant, une harmonie indéfinissable. C'est probablement que l'âme slave règne partout la même, d'un bout à l'autre de cet empire immense, et que, comme elle, nous finissons par retrouver de tous côtés des témoignages de cette patrie qu'elle vénère sous son titre religieux: la Sainte Russie.

Aujourd'hui, c'est, dans la campagne russe que nous conduit M. de Haenen. Après un long hiver, durant lequel la neige s'est accumulée dans des proportions dont nous n'avons nulle idée, le soleil a reparu tout à coup. La transition est d'une soudaineté extraordinaire. Plongée pendant plusieurs mois dans une obscurité presque constante, la campagne russe se réveille un beau matin en pleine lumière, en pleine chaleur. La fonte de la neige, il est vrai, dure au moins une quinzaine de jours, et transforme le pays en un vaste lac. Mais bientôt il n'y paraît plus: la terre sort de son long ensevelissement, toute rajeunie et toute prête à rendre en pain au cultivateur les soins que celui-ci lui a donnés.

C'est à ce moment, aussitôt après le dégel, qu'ont lieu, dans la Russie entière, ces curieuses et touchantes cérémonies de la bénédiction de la terre, des maisons, des récoltes et des troupeaux.

Qu'on imagine, en effet, ces champs illimités, sans un arbre, sans une éminence qui en rompe l'uniformité, et, au milieu de ce désert labouré, ce groupe étrange formé par le pope du village le plus voisin, son bedeau et un paysan porteur d'un seau d'eau bénite. Vêtu de sa pauvre chasuble, le pope bénit la terre! Il a, dans sa main droite, quelques petites branches de bouleau qu'il trempe, de temps en temps, dans le seau que porte le paysan, et il asperge le sol autour de lui. Il a, de la sorte, des kilomètres et des kilomètres à parcourir, car il doit traverser, dans toute leur longueur, les champs cultivés qui dépendent de sa commune. Aussi, se dépêche-t-il! Ce groupe étrange, en effet, marche, dans la terre encore détrempée, avec la plus grande rapidité possible. Parfois même il semble courir.

Mais, après la bénédiction de la terre, le pope n'a pas fini! Il rentre au village et il lui faut maintenant bénir chaque maison, où il trouve, suivant la tradition, le pain et le sel. Et, après avoir béni chaque maison, il bénit les troupeaux, et c'est là le sujet de notre seconde gravure.

Sur la place du village, une table, recouverte d'une nappe bien propre, a été disposée. Elle sert d'autel. Deux cierges y sont allumés, à côté du pain et du sel; sur un escabeau est placé le seau d'eau bénite.

En demi-cercle, devant cet autel improvisé, les paysans rangent tous leurs bestiaux, boeufs, vaches, moutons et chevaux. Quelques-uns même sont arrives à cheval et se font bénir un peu en même temps que leur monture.

D'autres paysans ont fait venir, non seulement leur bétail, mais leurs instruments de labourage. C'est ainsi qu'on remarque, au milieu de notre gravure, deux boeufs accouplés et attelés à leur charrue. Un autre paysan fait bénir sa récolte. Il a chargé son foin et sa paille sur une charrue et les a amenés au milieu de la place du village.

Les paysans, en habits de fête, ont tous quitté leurs chaumières, qui s'élèvent çà et là, autour de la place. Les uns sont des cultivateurs aisés, comme on peut le reconnaître à leurs costumes. Les autres sont des domestiques ou des servantes de ferme.

Naturellement, le seigneur du village assiste lui aussi à la cérémonie. Il est là avec toute sa famille et tous ses amis. D'ailleurs, c'est, en même temps qu'une solennité religieuse, une fête populaire. On sent que la joie de revoir le soleil--qui, depuis plusieurs mois ne faisait plus que de brèves apparitions--remplit le coeur de chacun.

Notre gravure représente le pope au moment où il bénit. De même que pour les champs et pour les maisons, il se sert, en guise de goupillon, de quelques rameaux de bouleau, l'arbre sacré par excellence de la Russie. Toutefois, il ne se promène pas au milieu des troupeaux. Le geste de la bénédiction suffit.

Pour finir, notons cette particularité qui, de même que tous les détails de ces diverses cérémonies, est fort touchante: le pain qui se trouve sur la petite table transformée en autel, et qui a été fourni par l'un des habitants du village, reste au pope, dont il constitue le casuel.

UNE CÉRÉMONIE BOUDDHIQUE A PARIS

C'est la destinée du Japon de n'avoir depuis son origine rien de personnel: partout on retrouve, dans ce pays, l'imitation étrangère et, plus particulièrement, l'intervention chinoise. Sa religion n'a pas échappé à cette loi Son culte primitif, le _shintoïsme_, l'adoration des forces de la nature, a disparu devant le bouddhisme qui forme aujourd'hui la religion de plus de 800 millions d'hommes.

L'invasion a été rapide: les temples bouddhiques couvrent, à l'heure actuelle, le Japon d'un bout à l'autre, desservis par 83,000 bonzes et 35,000 novices, alors qu'il subsiste à peine par province un _Mya_ ou temple de l'ancien culte des _Kamis_.

Deux bonzes de l'une des innombrables sectes qui subdivisent le bouddhisme, Kô-Idzumi Riau Taï et Yoshitsura-Kogen, amenés en France comme chapelains à bord de deux cuirassés de leur nation, ont célébré, au musée Guimet, une cérémonie, le Hau-on-Kan ou action de grâces à Sin Ran, le fondateur.

La secte Sin-Siou, qui ne comprend pas moins de dix branches, est une des plus florissantes actuellement au Japon, elle y compte à elle seule 19,196 temples et 17,176 bonzes de tous rangs. Elle dirige un très grand nombre d'écoles primaires, secondaires et supérieures, et a, pour répandre ses doctrines, ses prédicateurs, ses revues, ses journaux.

La cérémonie, dont notre dessin reproduit un des épisodes principaux, a eu lieu dans la bibliothèque du musée Guimet, transformée en temple pour la circonstance.

La mise en scène avait été particulière ment soignée, sauf un tapis moderne français qui s'étalait sur le sol à la place du _tatami_ traditionnel.

Comme accessoires, une armoire laquée dont les portes sont grandes ouvertes: un brûle-parfum en bronze placé sur une table et deux gongs de formes différentes, le _Kei_ et le _Yarougan_, le premier découpé en feuille de lotus. Deux fauteuils devant lesquels, sur de petits trépieds, sont placées deux corbeilles renfermant des feuilles d'or et le livre de prières, complètent l'ensemble.

L'accessoire principal est l'armoire dans le fond de laquelle, au milieu d'étoiles jaunes et de perles bleues, se détache la statue d'Amida Butzu, le bouddha suprême, sur un Mon en forme de feuille de figuier. Devant lui brûle une bougie et se dresse tout un petit échafaudage de pâtisseries blanches coupées en losange.

A dix heures la cérémonie commence, le public se place dans la salle et les deux bonzes font leur entrée.

A première vue, il est difficile de les reconnaître pour des Japonais, ils n'en ont pas le type et ressemblent bien plutôt à des Annamites ou à des métis chinois.

Ce ne sont à coup sûr ni des Japonais du Nord ou de castes, reconnaissables à leur profil fin, à leur nez long et busqué, à leurs cheveux très noirs et très épais, à la teinte enfin jaune olive de leur peau, ni des Japonais du Sud, au type malais si accusé.

Pour la circonstance, ils ont revêtu le costume des bonzes: _Kimono_ de dessous en étoffe blanche et, par-dessus, le _Kesa_ à capuchon, jeté sur l'épaule gauche; à leur poignet pend le chapelet à grains continus. Ils ont, suivant l'usage, laissé leurs _Ghetas_, souliers de bois de pauwlonia, à la porte, et marchent avec les _tabis_ ou chaussettes en étoffe blanche à gros orteil libre.

La cérémonie va se composer de la façon suivante:

Psalmodie du Hau-on-Kan ou action de grâces à Sin-Ran; puis, lecture chantée du Sukhavati-Vyuha-Sütra, un des interminables poèmes hiératiques sanscrits; enfin lecture de deux éloges au fondateur de la secte, déclamés devant son image, et composés et écrits en japonais par les deux officiants, le tout entremêlé et interrompu par des coups frappés sur les gongs pour attirer l'attention des esprits et des dieux.

Elle débute par une sorte d'introïbo et par l'offrande de l'encens faite à tour de rôle par chacun des bonzes (c'est ce moment que représente notre dessin), pendant que l'autre psalmodie les stances à Amida et jette par terre des fleurs représentées par des papiers dorés, puis se poursuit monotone au son des hymnes alternés.

«LILIANE»

Comédie en trois actes, par MM. Champsaur et Lacour.

Le banquier Giraud a entre les mains les intérêts en France de deux Américaines: mistress Flovers et sa nièce Liliane. Il a acheté pour leur compte un hôtel à Paris, un palais. Mais qu'importent les folies d'argent? Liliane a du chef de son père une cinquantaine de millions trouvés dans des mines. Giraud a songé à trouver un mari à la jeune Américaine, et il a fait là une nouvelle affaire plus lucrative encore que la première, sur laquelle il a touché une remise. Deux preneurs se sont présent s, deux prétendants: Robert de Saulieu, un homme du monde décoré, et Henri Rozal, un ambitieux, candidat échoué aux dernières élections, et pour le quart d'heure secrétaire d'un député. Ces honnêtes gens, au cas ou Liliane voudrait bien d'eux, ont accepté les conditions suivantes: dix pour cent à donner au courtier Giraud sur la somme totale de la dot, quelques centaines de mille francs à droite et à gauche pour quelques agents subalternes qui se sont mêlés de l'affaire. Les clauses de la vente posées, pour mettre fin à la rivalité de M. Rozal et M. de Saulieu, on tire l'héritière au sort. Les deux noms de ces messieurs sont mis dans l'urne: celui qui sortira sera véritablement désigné par le sort pour faire le bonheur de Liliane, l'autre se retirera en galant homme. La chance favorise Henri Rozal qui s'aperçoit alors de l'infamie d'une telle action, car il aime passionnément Liliane, qui l'aime ardemment, et, avec le concours d'une jeune Américaine, lui demande de l'épouser.

Henri Rozal est devenu son époux et, grâce à cette fortune immense, le voilà installé dans son château au bord de la Méditerranée et tentant à nouveau le jeu de la politique. Il réussit. Mais, au moment où il marche vivant dans son rêve étoilé, le banquier Giraud se présente et réclame sa commission que M. Rozal a oublié de payer. Les billets sont là. L'homme d'affaires a l'acte de société à la main; il recouvre pour lui et pour les autres intéressés de la commandite; si dans une heure les trois ou quatre millions n'ont pas été payés, Giraud remettra le dossier entre les mains de Liliane. Cet aveu forcé, Henri le fait à sa femme à genoux. Celle-ci paye et rend à son mari repentant la reconnaissance souscrite à Giraud.

C'est cette scène du second acte, qui se passe dans un décor ravissant, que notre gravure représente.

Le coeur déchire par cette révélation, qui, en tuant en elle le respect pour son mari, tue aussi l'amour, Liliane paye Giraud à la condition qu'il remettra entre ses mains le traité odieux, et elle se sépare d'Henri Rozal, lequel devient député et renverse les ministères. Tout s'arrange entre les deux époux; Liliane revoit Rozal qui, toujours amoureux de sa femme, entre chez elle par le balcon puisque la porte lui est fermée. En face de cette audace d'un amant, entraînée par lui, prise dans ses bras, Liliane pardonne et Henri Rozal rentre en possession, une fois encore, je ne dirai pas de la fortune, mais du coeur de sa femme. La pièce a été supérieurement jouée par Mmes Brandès, Léonide Leblanc, MM. Dieudonné, Candé, Romain, Camis.

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Voir notre dernier numéro.

Certes non, Mme Barincq ne faisait pas de reproches à son mari, seulement depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la commencer par cette phrase qui, dans sa brièveté, en disait long, car enfin de combien de reproches n'eût-elle pas pu l'écraser si elle n'avait pas été une femme résignée?

--Va dîner, dit Anie.

Comme il se dirigeait vers la salle à manger qui faisait suite au hall, sa femme le retint.

--Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie? dit-elle; ton dîner est dans la cuisine.

--Au chaud, dit Anie.

--Je vais m'habiller, dit Mme Barincq qui était en robe de chambre, je n'ai que le temps avant l'arrivée de nos invités.

Il passa dans la cuisine qui était un simple appentis en planche avec un toit de carton bitumé, appliqué contre la maison, lors de la création du hall, et, comme personne ne devait jamais pénétrer dans cette pièce, l'ameublement en était tout à fait primitif: une petite table, une chaise, un fourneau économique en tôle monté sur trois pieds, dont le tuyau sortait par un trou de la toiture, c'était tout.

--Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux pas entrer.

--Pourquoi donc?

Il se retourna vers elle, car, bien qu'en arrivant il l'eût embrassée d'un tendre regard en même temps que des lèvres, il n'avait vu d'elle que les yeux et le visage, sans remarquer la façon dont elle était habillée; son examen répondit à la question qu'il venait de lui adresser.

Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire maïs serrait à la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine ou elle n'aurait pas pu se retourner, sans craindre de s'allumer au fourneau.

Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père:

--Quelle folie! s'écria-t-il, si tu t'approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au plus effroyable des dangers.

--Je ne m'en approcherai pas.

--Pense-t-on à tout?

--Quand on veut, oui; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois donc tranquille, et ne t'inquiète que d'une chose: cela me va-t-il? regarde un peu.

Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre hollandais en cuivre dont l'authenticité égalait celle du coquemar.

--Eh bien! demanda-t-elle; puisque il est convenu qu'on portera ce soir des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale, et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère? tu sais, pas ruineux le papier à fleurs.

Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il avait tirée du fourneau, il regardait par la porte restée ouverte sa fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas chassées, il ne pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à fait charmante. Il n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la plus jolie fille qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante de sa physionomie, l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la finesse de son nez, la blancheur, la fraîcheur de son teint, la souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche.

Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire:

--Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soirée que celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré? Personne ne nous manquera.

--Tu tiens donc bien à ce qu'il ne manque personne?

--Si j'y tiens! Mais est-ce que ce n'est pas précisément parmi ceux qui manqueraient que se trouverait mon futur mari?

--Peux-tu rire avec une chose aussi sérieuse que ton mariage!

Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la cuisine, de façon à être plus près de son père, mieux avec lui, plus intimement:

--Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer? dit-elle; d'ailleurs je ne ris que du bout des lèvres, et ce n'est pas sans émotion, je t'assure, que je pense à mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imaginée que je n'aurais qu'à me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si souvent que je l'ai cru comme elle; il y avait quelque part, n'importe où, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur est que ni elle ni moi n'ayons pas trouvé le chemin fleuri qui conduit à ce pays de féerie, et que nous soyons restées rue de l'Abreuvoir, où nous attendons des prétendants, qui s'il en vient, certainement ne seront pas princes, et qui peut-être ne seront même pas charmants.

--S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas; qui te presse de te marier?

--Tout; mon âge et la raison.

--A vingt-un ans il n'y pas de temps perdu.

--Cela dépend pour qui: à vingt ans une fille sans dot est une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une jeune fille; or, je suis dans la classe des sans dot, et même dans celle des sans le sou.

--Voilà pourquoi je voudrais qu'il n'y eût point de hâte dans ton choix. Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer demain, ou, pour ne rien exagérer, bientôt. J'ai tout lieu de croire qu'on va m'acheter le brevet de ma théière, et si ce n'est pas la fortune, au moins est-ce l'aisance. Les expériences instituées sur la ligne de l'Est pour mon système de suspension des wagons ont donné les meilleurs résultats, et supprimé toute trépidation: les ingénieurs sont unanimes à reconnaître que mes menottes constituent une invention des plus utiles. De ce côté nous touchons donc aussi au succès; et c'est ce qui me fait te demander d'avoir encore un peu de patience.

--Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions, mais quand se réaliseront-elles? Demain? Dans cinq ou six ans? Tu sais mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, même l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari voudrait de moi! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, même si c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille d'un riche inventeur.

--As-tu donc des raisons de penser que parmi vos invités il y en ait qui veuillent te demander?

--Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que celui-là ne soit pas empêché de venir ce soir. L'année dernière les invitations avaient été faites de telle sorte que les jeunes gens ne voulaient danser qu'avec les femmes mariées, et les hommes mariés qu'avec les jeunes filles; cette année, les femmes mariées étant rares, il faudra bien que les jeunes gens viennent à nous, et j'espère que dans le nombre il s'en rencontrera peut-être un qui ne considérera pas le mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne serai ni difficile ni exigeante; qu'il dise un mot, j'en dirai deux.

--Eh quoi! ma pauvre enfant, en es-tu là?

--Là? c'est-à-dire revenue des grandes espérances de maman? Oui. C'est peut-être drôle que ce soit la fille et non la mère qui jette un clair regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour où j'ai compris que je devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes idées et de mes rêves de petite fille, et c'est au mariage lui-même que je me suis attachée, plus qu'au mari. Te dire que j'ai accepté cela gaiement ou indifféremment ne serait pas vrai; il m'en a coûté, beaucoup même, mais je ne suis pas de celles qui ferment les yeux obstinément parce que ce qu'elles voient leur déplaît, les blesse ou les inquiète. J'ai reçu ainsi plus d'une leçon. La mort de M. Touchard a été la plus forte. On pouvait croire qu'il vivrait jusqu'à quatre-vingt-dix ans, et marierait ses filles comme il voudrait. Il est mort à cinquante-cinq, et Berthe chante aujourd'hui dans un café-concert de Toulon; Amélie, dans un de Bordeaux. Que deviendrions-nous si nous te perdions? Je n'aurais même pas la ressource de Berthe et d'Amélie, puisque je ne sais pas chanter.

--Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse.

--Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens à me marier, que tu ne croies pas que c'est par toquade, ou pour me séparer de toi. Assurée que nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais bien tranquillement qu'un mari se présente sans me plaindre de la médiocrité de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous connaissons, M. Touchard était le plus solide, ce qui n'a pas empêché que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous? Pas un sou, pas d'appui à demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas?

--Hélas!

--Alors comprends-tu que l'idée de mariage me soit entrée dans la tête?

--Tu as un outil dans les mains, au moins.

--Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de métier. Du talent, un tout petit, tout petit talent, peut-être. Et encore cela n'est pas prouvé. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles, quand, pour gagner notre vie, ce serait précisément le contraire que je devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux espérer en trouver un, ne pas laisser passer l'âge où j'ai encore de la fraîcheur et de la jeunesse. Voilà pourquoi je suis pressée; pour cela et non pour autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile, mondaine, qui réalise des rêves que j'ai pu faire autrefois, mais qui maintenant sont envolés. Ce que je lui demande à ce mari, c'est d'être simplement l'appui dont je te parlais tout à l'heure, et de m'empêcher de tomber dans la misère noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler dans les aventures de Berthe et d'Amélie Touchard dont j'ai plus grande peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et je m'en contenterai; il m'aidera, je l'aiderai: il travaillera, je travaillerai; et, comme revenue de mes hautes espérances j'aurai le droit d'abandonner le grand art pour le métier, je pourrai gagner quelque argent qui sera utile dans notre ménage. Ce mari est-il introuvable? J'imagine que non.

--As-tu quelqu'un en vue?