L'Illustration, No. 2505, 28 février 1891
Part 3
Au Chili, l'insurrection est loin d'être réprimée comme voulaient le faire croire les dépêches officielles. Il est vrai que si elle dispose de la plus grande partie des forces maritimes, elle n'a pas réussi à entraîner les troupes de terre, en sorte que, triomphante sur une grande étendue du littoral, elle ne peut livrer à l'intérieur une action décisive. En dernier lieu, elle s'est emparée de l'un des ports les plus importants, Valdivia, après avoir bombardé les chantiers où s'étaient réfugiés les soldats fidèles au gouvernement. Plus de 200 blessés et 35 tués du côté des insurgés et un nombre supérieur d'hommes mis hors de combat parmi les troupes du président Balmaceda, tel fut le résultat du combat qui dura de sept heures du matin à cinq heures du soir.
Ajoutons que, d'après les dépêches reçues par les maisons de commerce anglaises qui sont en relations avec le Chili, on n'a que très peu d'espoir dans une solution prochaine de la crise.
L'agitation est toujours très grande dans la République Argentine, et on craint qu'elle ne prenne un caractère inquiétant, car la situation financière qui pèse sur le pays peut amener d'un jour à l'autre des troubles dont on ne peut prévoir la portée.
Le gouvernement, disent les dernières dépêches, redoute une insurrection. Les troupes ont été consignées dans les casernes et on a proclamé l'état de siège à Buenos-Ayres.
Enfin, pour compléter ce tableau assez sombre, mais qui peut prendre un aspect plus riant d'un moment à l'autre--car les changements en bien comme en mal se produisent vite dans les républiques américaines--on prétend que les choses marchent médiocrement au Brésil, où, là aussi, on s'attendrait à des troubles plus ou moins prochains.
La Société des artistes français.--Le comité des quatre-vingt-dix s'est réuni, sous la présidence de M. Bailly, à l'effet d'arrêter les termes du règlement pour le Salon de 1891.
Le règlement de la section de peinture a été voté par 42 voix contre 24 et 4 abstentions, sur 70 membres présents. En somme, la constitution du jury reste telle qu'elle a été indiquée précédemment, avec cette adjonction que le président du comité de peinture sera président du jury.
La décision la plus importante est celle qui concerne le nombre des tableaux qui seront admis au Salon. Ce nombre, aux Expositions précédentes, était de 2,500; il va être réduit à 1,800. Les membres du comité ont fait valoir à ce sujet que, si l'on tient, compte des 6 à 700 tableaux que la Société dissidente entraînera au Champ-de-Mars, cette réduction ne saurait provoquer chez les artistes des mécontentements justifiés.
Les modifications sur les droits d'entrée ont été votées à l'unanimité. Elles reportent à dix heures du matin, au lieu de midi, le droit d'entrée au prix d'un franc. Les jours ordinaires on paiera deux francs de huit heures à dix heures, et un franc à partir de dix heures.
Il n'a été nullement question de supprimer, comme le bruit en a couru, les entrées gratuites, le dimanche. Comme par le passé, les visiteurs seront admis gratuitement, ce jour-là, à partir de midi.
On sait déjà que des dispositions seront prises pour rendre plus attrayants les aménagements des Salons du Palais de l'Industrie.
Nécrologie.--M. Albert Lenoir, architecte du musée de Cluny, membre de l'Institut.
M. Gustave Merlet, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, membre élu du conseil supérieur de l'instruction publique.
M. François Uchard, architecte.
Le général en retraite comte d'Autemarre d'Ervillé.
M. Magliani, ancien ministre des finances en Italie.
M. C. Reinwald, doyen des libraires-éditeurs de Paris.
M. Albert Pesson, député républicain d'Indre-et-Loire
M. Chavassieu, ancien député.
M. Edouard Meny, ancien maire de Belfort, qui s'est illustré par son dévouement et son énergie pendant le siège de cette ville, en 1870.
FÊTE MILITAIRE AU CIRQUE D'AMIENS
Un hiver extraordinairement rigoureux, de grandes misères, et, d'autre part, le désir très vif de la part de la société plus aisée de secourir la population pauvre, voilà ce que nous avons vu un peu partout, depuis quelque temps, d'un bout de la France à l'autre, car on peut dire que chez nous donner est un besoin.
Comment donner? C'est plus embarrassant. On a usé un peu de tout, souscriptions et fêtes. Dans ce concours de noble émulation, Amiens vient de se distinguer par une innovation. On avait déjà organisé des cavalcades, des représentations théâtrales, des ventes de charité, des concerts. Mais un cirque d'amateurs! C'est fait pour étonner quiconque se rend compte des difficultés inhérentes à ce genre de spectacle.
Plusieurs personnes notables se sont dévouées à la tâche; la bienveillance des autorités militaires acquise, le très distingué lieutenant Lavisse s'est mis en tête de transformer ses braves petits chasseurs à pied en artistes de premier ordre, et, finalement, un résultat superbe a été obtenu.
La partie locale du programme reposait tout entière sur les exercices des chasseurs à pied, une pantomime jouée par cent enfants des familles les plus riches aussi bien que des familles d'ouvriers; plus un quadrille par des cavaliers amateurs montant des chevaux de l'armée, et quelques intermèdes comiques.
Le côté exclusivement cirque eût manqué sans l'obligeance extrême de M. Molier, qui est venu compléter avec ses amis une affiche déjà pleine de promesses. C'est la première fois que les amateurs de la rue Bénouville se transportent. Leur présence à Amiens équivalait à un événement mondain; d'autant plus que si l'on sait où commence la troupe de M. Molier, si l'on en connaît les éléments d'une élégance si parfaite, il est infiniment plus difficile de savoir où elle finit: écuyers de haute école et de panneau, gymnastes, clowns, pantomimistes, athlètes, ont une suite interminable... autant dire Tout-Paris!
Tout Amiens s'en est léché les doigts. Je ne crois pas que les entours de la cathédrale, le roc des Trois-Cailloux et la place Parmentier aient été parcourus souvent par une pareille armée de boulevardiers. Mais revenons aux deux belles soirées données au profit des pauvres, et surtout à leur préparation si intéressante.
Sans nos bons troupiers la partie était douteuse. Mais le lieutenant Lavisse, aussi parfait gentleman que bon officier, s'était juré de faire triompher ses chasseurs et ceux-ci n'ont pas reculé d'une semelle. Etant donnés un sergent et douze hommes, animer le manège pendant trois heures, était un problème épineux. En cinq semaines, pas un jour de plus, les corps s'étaient assouplis, on avait cassé trois fois la barre du tremplin, mais le saut périlleux n'avait plus de secret pour les volontaires de la charité.
Au diable les godillots, la capote, la tunique, le képi! En bras de chemise, des espadrilles de vingt sous aux pieds, avec l'immuable pantalon d'ordonnance, dont la tôle se prête peu aux flexions des genoux, l'escouade a abordé son nouveau rôle, comme elle ferait son service en campagne. Quel entrain! On connaît le travail intitulé la Batoude. Les gymnastes sautent au tremplin à qui se dépassera; puis l'un d'eux se place comme au jeu de saut-de-mouton, tandis que les autres franchissent ce nouvel obstacle; un second s'ajoute, puis un troisième... Quand arrive le tour du dixième, ayant l'espace occupé par neuf de ses collègues à franchir, il faut beaucoup d'adresse et beaucoup d'énergie.
Le principe est simple: un tremplin, un appel du pied très ferme, un coup de rein pour amener la pirouette avant de retomber sur les pieds. On retombe forcément--le matelas protecteur est là, du reste--mais, au début, ce n'est pas toujours sur les pieds! Eh bien, en quelque chose comme trente leçons, nos chasseurs sont arrivés à des prodiges de souplesse. Il fallait suivre, à la représentation, leurs bonds vertigineux, lorsque, habillés en clowns, ils s'essayaient à la pyramide ou au saut de chat. Ils étaient d'autant plus amusants que de temps en temps la discipline reprenait le dessus, et qu'on sentait qu'au moindre: Une, deux, attention! En avant!... arche! le peloton se serait volontiers mis au port d'armes.
Ça été une joie pour ces jeunes gens de chercher des effets de costume, de se grimer. Leur loge, le couloir des écuries qu'ils avaient envahi, n'était qu'un éclat de rire. A un moment, on ne savait plus exactement si ce n'était pas des artistes de profession qui revêtissaient l'uniforme. Ici, un soldat encore équipé de pied en cap; à côté, son camarade à la moitié de sa métamorphose s'épanouit à la pensée de l'éclat de rire qui l'attend. Dans ce brouhaha circule un vent de jeunesse, de franchise, de bonne humeur, qui fait plaisir à observer.
L'_Illustration_ a déjà présenté le cirque Molier à ses lecteurs. La nouvelle incarnation de cette réunion de sportmen a été une bonne fortune pour les fêtes qui se préparaient. Il fallait des Parisiens de cette trempe pour ne s'étonner de rien, partir en bande avec armes et bagages, c'est-à-dire un monde de costumes superbes, d'habits rouges, et quatre chevaux. Les Amiennois se sont montrés reconnaissants de tant d'amabilité, et ont applaudi à tout rompre les exercices si variés que de rares privilégiés ont ordinairement le loisir d'apprécier. Grand succès personnel de M. Molier, maître écuyer et maître ès-chambrière, et grand succès pour les lutteurs fameux: MM. San-Marin, de Saint-Michel Rivet, et tutti quanti. Mme Ilona de Szeles, qui présentait en liberté un joli cheval, a été fort admirée, comme l'ont été ses compagnes, Mlles Blanche Allarti et Denize Davenel. La troupe entière a donné: anneaux, excentricités, il y en avait pour tous les goûts. Après elle venait le clou de la soirée au point de vue local: la grande pantomime militaire.
Prendre cent enfants de cinq à douze ans, les équiper, les habiller, les éduquer, et rendre une sorte d'épopée à la Caran d'Ache, c'était aller droit à l'impossible. Le comité s'est arrêté à un sujet de spectacle cher à la totalité du public. Petits Français! Cela vous a un parfum de patriotisme sans prétention, tout à fait engageant. La trame de «l'oeuvre» représentée est bien simple. Une fête villageoise sous le premier empire. Jeunes gens et fillettes dansent au son du violon, quand survient le sergent recruteur: pleurs d'un côté, enthousiasme de l'autre. Un conscrit est refusé à cause de son défaut de taille. Le garnement se faufile, fait des pieds et des mains, et parvient quand même à s'engager dans l'armée de la guerre.
La piste voit se dérouler les épisodes variés d'une campagne: marches, contre-marches, bivouacs, avec la neige qui tombe durant la nuit; assauts, combats, les clairons sonnent, la fusillade éclate, le canon tonne... Même, et j'avais juré de n'en rien dire, certaines scènes sont traduites avec tant de vérité, que Napoléon, le grand empereur en personne--six ans bientôt!--s'était sauvé à toutes jambes la première fois qu'aux répétitions la voix du canon se fit entendre! On retrouva le chef suprême de l'armée caché dans un corridor. Depuis, je dois reconnaître qu'il s'est bien comporté au feu...
Rien de gracieux comme ces files de bambins prenant leur personnage au sérieux, évoluant au moindre signe, jouant leurs scènes pittoresques avec componction. Les spectateurs ont applaudi à tour de main, et se sont retirés d'autant plus enchantés que le mot de la fin de ces deux mémorables soirées a été l'annonce d'une recette considérable qui permettra de soulager bien des infortunes.
Edmond Renoir.
CONTES RÉELS
LE VEAU INCOMPARABLE
On a constaté que la gourmandise est la compagne habituelle de l'esprit et que les imbéciles attachent généralement une importance médiocre aux finesses de la chère. Je pourrais consigner, ici, cent noms fameux qui justifient cette observation, mais je n'en veux citer qu'un seul; celui du baron de Ratillac, le héros de cette véridique histoire. Parlant de Ratillac, Monselet a dit: «Sa bouche est toujours pleine de bons mots ou de bons plats.» Le fait est que nul n'a su, mieux que cet affable rentier, se donner la joie des jouissances intellectuelles combinées avec une alimentation délicate et soignée. Non, jamais millionnaire ne tira parti meilleur de cinquante mille livres de revenus!
La bibliothèque du baron--où j'avais l'autorisation de pénétrer--trahissait nettement ses goûts. C'était, sur des rayons capitonnés de molleton vert, un judicieux assemblage des auteurs français, réputés dans l'univers littéraire et de tous les livres de cuisine parus depuis que l'on a traité les «choses de la gueule». Ainsi que tous les célibataires dont la jeunesse a été trop mouvementée et qui ont dépensé vite toute leur énergie... sentimentale, Ratillac, légèrement fourbu et forcément assagi, menait une existence dont les actes se répétaient, chaque jour, à la même heure, avec une régularité chronométrique. Il se levait à 10 heures, procédait à sa toilette et mandait Sophie sa cuisinière--une Normande qu'il avait initiée, lui-même, aux secrets de son art à l'aide de patientes conférences et de lectures débordantes d'enseignements. Grâce à quoi Sophie excellait. Du reste, elle avait pour contenter son maître du temps et de l'argent, les nerfs--non seulement de la guerre, mais aussi de la ratatouille!
Le baron ne faisait qu'un repas chez lui, le soir à 7 h. 1/2, et il ne lésinait pas sur le prix des matières premières. Le matin il déjeunait invariablement dans la grande salle d'un cabaret select où l'on était au courant de ses habitudes. Le sommelier connaissait son vin préféré et le chef, prévenu, lui envoyait des mets spécialement préparés à son intention. Neuf fois sur dix, l'aimable gourmet partageait ses succulences avec une ou plusieurs sommités artistiques. Quand elles n'appartenaient point à la peinture ou à la sculpture, elles relevaient du journalisme ou de la science: et le repas finissait sur une discussion philosophique ou sur une nouvelle à la main que tout Paris répétait le soir même.
Après une promenade à pied, aux Champs-Elysées, Ratillac montait au Petit-Cercle où il pratiquait un bézigue quotidien. Il trouvait là, sans peine, des collègues qui consentaient à peupler, le soir, la solitude de son entresol de la rue de l'Arcade... Ceux qu'il priait à dîner n'opposaient que de faibles résistances à son invitation, car, si nulle part on ne devisait plus agréablement de tout et de rien, nulle part, non plus, on ne mangeait et l'on ne buvait comme chez le baron!... Ajoutez que Sophie avait le monopole de certaines préparations ordinaires dont la recette semble perdue--bien qu'elle consiste uniquement en soins minutieux... Le «veau bourgeoise» de Sophie était une pure merveille (il convient de noter qu'il cuisait douze heures sur un feu maintenu à 120 degrés centigrades, dans une casserole hermétiquement close d'un couvercle luté). Ce veau légendaire et hebdomadaire (il paraissait le jeudi seulement) attirait au baron des demandes indiscrètes. De «hauts dégustards», dont il ignorait même le nom, lui écrivaient pour qu'il leur envoyât la façon d'en accommoder de semblable. Une fois, un banquier viennois réclama, carrément, la faveur d'en goûter sur place... Sophie n'en était point plus fière, mais son patron savourait silencieusement les satisfactions que son cordon bleu procurait à son palais, et, le dirai-je? à son amour-propre... Elle était son élève!... Elle avait débarqué chez lui, de Caen, âgée de vingt-deux printemps, et, depuis six ans qu'elle fonctionnait à son service, elle n'avait raté qu'une sauce béarnaise!... Bref, Sophie était un oiseau rare--précieux surtout pour un amateur qui, frisant la cinquantaine, ne se sentait ni la force ni le temps d'éduquer un autre sujet.
* * *
Un tantôt, je rentrais chez moi, pour écrire un article pressé, lorsque mon valet de chambre me remit un télégramme. Je l'ouvris: Ratillac, en un style non moins laconique que pressant, me conjurait d'accourir chez lui pour une cause excessivement grave. Son naturel pacifique et l'universelle sympathie dont il jouissait écartèrent de mon esprit l'idée d'un duel. D'autre part, je connaissais l'immuable sagesse de ses idées sur le jeu et la Bourse: je ne m'arrêtai donc point une seconde au soupçon d'un ennui d'argent. Un deuil? il avait pour toute famille un oncle qu'il connaissait à peine, dont il ne devait pas hériter et qui vivait retiré au fond de la Bretagne, dans un castel aussi délabré que son propriétaire. Enfin, j'avais quitté mon ami la veille au soir, gai, bien portant et content de la vie à son ordinaire. Je sautai dans un fiacre; un quart d'heure plus tard, j'étais introduit dans la bibliothèque où je trouvai mon bonhomme affalé au fond d'un fauteuil, le visage pâle, les traits décomposés, et dans un tel état de prostration qu'il demeura cinq grandes minutes avant de me parler.
--Qu'as-tu? répétais-je.
Pour toute réponse, il levait les bras en l'air, réunissant ses mains dans une conjonction désespérée et secouant la tête à la façon des gens dont le cerveau est la proie d'une obsession douloureuse.
A la fin, il me désigna d'un regard mouillé une lettre qui gisait, ouverte, sur le coin de son bureau. Je m'en emparai et la parcourus à la bâte.
En voici les termes et l'orthographe:
Mosieu,
Ge sui ben fâché, mai faut que ge quitt' mosieu, gé mon cousin que gi ai gurè le mariage quan jaurai trois cens franc déconomie. Gé l'sai, squ'est promi, ait promi et pi çai raisonab. Jm'en va samedi. Gai écri à Mosieu rappor que gai pas d'courage à li dire ça.
Sophie.
Un sourire, éclos sur mes lèvres, arracha le baron à sa torpeur. Il bondit sur moi... Je pensai qu'il m'allait battre:
--Tu ris! s'écria-t-il, mais tu ne sais donc pas que c'est ma mort!
--Ta mort?
--Oui, ma mort, gémissait-il en arpentant le tapis au travers des meubles épars, pour retomber finalement sur son siège. Et la pire des morts! La mort par la gastralgie! par la nausée! par la faim! La mort, entends-tu? Et je veux vivre, moi!
--Eh bien, m'écriais-je, outré de constater pareille faiblesse chez un être intelligent et bien né, eh bien! épouse-la!
--C'est justement ce que je compte faire, murmura-t-il d'une voix sourde... Voilà pourquoi je t'ai appelé.
--Ah ça! est-ce sérieux?
--Très sérieux. Tu seras mon témoin avec Dansonnet... Nous irons loin, très loin, pour la cérémonie.
--A Gretna-Green?
--Merci! un mariage contestable qui m'exposerait à un lâchage, non! Une fois marié, tu conçois, hein? je lui donne la moitié de ma fortune afin qu'elle se taise; nous revenons ici et personne ne se doute de la chose.
--Sophie connaît tes intentions?
Elle ne sait rien.
--Il me semble pourtant qu'avant tout il faudrait la consulter.
--C'est juste.
Ratillac sonna son valet de chambre et le pria d'aller chercher la cuisinière. Lorsqu'il prononça ce mot, je le vis sursauter comme mû par une révolte intérieure, mais il se reprit quand Sophie parut sur le seuil. Je la regardai pour la première fois avec attention. C'était une fort belle fille, ma foi! Un visage d'un teint chaud, d'ovale correct et plein, des cheveux épais d'un noir admirable; des yeux bleus, d'un bleu qui semblait refléter le glauque azur de l'Océan, sur les côtes du Calvados, les jours d'été. Joignez à cela la plastique robuste et harmonieuse d'une déesse grecque. Ah! par exemple! des mains qui gâtaient tout!
La pauvre fille pensait qu'on la convoquait à cause de sa lettre. Elle se tenait éloignée, la tête basse, tandis que ses doigts se promenaient sur l'ourlet de son tablier, dont elle avait relevé le coin sur sa hanche opulente. Ratillac, aussi gêné qu'elle pour le moins, taillait un crayon, croyant se donner une contenance. Quant à moi, je m'étais étendu derrière lui sur un sopha où je feuilletais le dernier numéro de la _Revue Rose._
--Sophie, Sophie... So... So... So... phie, bégayait le baron sans venir à bout d'entamer l'entretien.
Elle, plus hardie, eut un geste de détermination brusque, fixa son maître de son regard brave, et de sa voix de garçon:
--C'est pas tout ça! s'écria-t-elle, et y a pas tant de façons à manigancer; j'm'en vas pace qu'il le faut et j'en ai du chagrin, vrai! ben du chagrin!
A ce moment, son mâle organe s'adoucit et se voila même, comme trempé subitement de larmes intérieures.
Elle poursuivit:
--Que mosieu ne rejimbe pas! C'est jeudi jour de veau, je le sais: on le lui servira son veau! je le cuirai avant que de partir!
Ratillac se tourna vers moi.
--Elle a du coeur, murmura-t-il.
--Elle fera une baronne exquise, lui soufflai-je ironiquement dans le dos.
Il haussa les épaules, et s'adressant à son cordon bleu:
--Vous l'aimez donc, votre fiancé?
--Moi, non; mais ce qui est convenu, pas vrai? est convenu.
--Alors, vous tenez à vous marier?
--Dame, écoutez, faut faire une fin. Je suis t'encore une sagesse, comme on dit chez nous, et bea que ça me taquine pas, je finirai peut-être par fauter avec un de vos enjoleux de Parisiens.
Ratillac s'était de nouveau penché de mon côté et me susurrait comme pour s'enhardir:
--Une sagesse, tu entends?
A quoi je répliquai:
--Pour ce que tu en feras de sa sagesse!
Nouveau geste de mauvaise humeur du baron qui, dans un effort, prononça ces paroles mémorables:
--Sophie, si vous le voulez, je vous épouse.
La cuisinière porta la main à son front, pâlit, rougit, chancela, et puis, partant d'un gros sanglot:
--C'est mal de se gauser d'une fille de la campagne... Ah mosieu! j'en gâcherai mon dîner!
--Ne faites pas cela! hurla Ratillac que le présent souciait plus encore que l'avenir. Je vous parle sérieusement, entendez-vous? Et ça ne traînera pas! J'écrirai à vos parents; vos papiers seront ici dans trois jours. Dans quatre, nous filons dans mon pays où la cérémonie aura lieu...
--Devant M. le maire?
--Oui, certes, et devant M. le curé. Allez, Sophie, allez... Ah! un mot, je vous prie: qu'est-ce que vous nous donnez à manger ce soir?
--Des grives aux truffes et une timbale à la surintendante.
--Très bien... Les truffes? bonnes?
--Oui, mosieu... bien sentantes.
--Allez, allez, Sophie, allez, ma fille.
Dès que la fiancée du baron eut disparu, je ne pus réprimer un formidable éclat de rire.
--Mais puisque personne ne le saura, répétait le baron vexé de mon hilarité. Elle n'a aucune relation: c'est une sauvage, elle parle à peine aux fournisseurs. Un matin, je l'ai suivie au marché... elle achète à la muette.
Je rentrai chez moi, me demandant en route si j'avais rêvé.
* * *
Je n'avais pas rêvé. Deux semaines plus tard, jour pour jour, nous rentrions à Paris: moi, le couple et les trois autres témoins. Ais-je dit que Ratillac avait trouvé pour Sophie deux complaisants du Club et s'était assuré de leur discrétion?
Ils n'ouvrirent pas la bouche à propos de l'incident... Sophie imita leur réserve...
Les choses avaient repris leur cours accoutumé, et, par une chance inexplicable, la divine cuisinière n'avait en rien affirmé son droit de peindre un tortil sur son panier à provisions. Discrète et réservée comme par devant, elle attendait quelle lût mandée par son maître pour l'approcher ou l'entretenir.