L'Illustration, No. 2504, 21 février 1891
Part 4
Irlande: la question Parnell.--Le sort en est jeté; l'accord que l'on croyait encore possible le semaine dernière entre les représentants de la cause irlandaise est définitivement rompu. Les longues négociations qui ont eu lieu à Boulogne entre Parnell et ses amis O'Brien et Dillon ont abouti à un échec complet. Que s'est-il passé? On ne le sait pas exactement, car le secret absolu a été gardé par les intéressés et on ne connaît les pourparlers que par les résultats, qui sont tristes pour les amis de l'Irlande.
M. Parnell, dans une lettre publique qu'il a adressée à M. O'Brien, déclare «que tous les efforts faits pour arriver à un règlement pacifique des malheureuses dissensions du parti ont avorté», et ajoute: «Je ne puis abdiquer, sans danger pour la cause, les responsabilités qui m'ont été imposées et que j'ai acceptées, du fait de notre peuple et de notre race».
D'autre part, M. Dillon a signé un manifeste dans lequel il dit: «Nous sommes forcés, à notre grand regret, de déclarer que, ayant fait de notre mieux pour la paix, nous n'avons pas atteint le but que nous poursuivions. Et cette misérable lutte en Irlande va donc se poursuivre!
Sur ce, Parnell s'est rendu en Irlande où il va mettre en oeuvre ses puissantes facultés et son activité infatigable pour reconquérir la popularité dont il jouissait, avant ces fâcheux incidents.
Quant à Dillon et O'Brien, donnant encore une preuve de leur patriotisme, prêt à toutes les abnégations, ils se sont embarqués bravement pour Folkestone, après avoir lancé leur manifeste, et là ils ont été arrêtés, en vertu de la condamnation à l'emprisonnement prononcée contre eux l'année dernière.
Allemagne: l'empereur artiste.--Depuis que Guillaume II est monté sur le trône, il a causé au monde plus d'une surprise. On s'attendait à ne trouver en lui qu'un chef d'armée, impatient de faire parade de ses connaissances militaires, une sorte de caporal couronné, prêt à se lancer sans réflexion dans toutes les aventures: on a vu au contraire que s'il ne négligeait rien pour maintenir la puissance que son empire a acquise par les armes, il n'entendait rester en rien étranger aux travaux de la civilisation et de la paix. Tour à tour diplomate, organisateur, socialiste, pédagogue même, il apporte dans toutes les choses qui concernent l'administration de l'État le concours de son action propre et l'appui de ses vues personnelles.
Nous ne le connaissions pas comme amateur passionné des arts: il vient de se révéler comme tel. Certes, on savait déjà qu'il avait une certaine habileté à manier le pinceau, et qu'il avait produit quelques tableaux d'un certain mérite, représentant des sujets maritimes ou militaires. Mais, jusqu'ici, ces manifestations artistiques étaient demeurées tout intimes; celle à laquelle il vient de se livrer en s'associant publiquement au deuil que cause à la France la perte de Meissonier obtient et mérite plus de retentissement. L'empereur d'Allemagne a tenu à faire transmettre à l'Institut, par voie diplomatique, l'expression des regrets que lui a causés la mort «d'un homme qui fut une des grandes gloires de la France et du monde entier.»
Il y a là un hommage dont la sincérité est faite pour nous flatter dans notre orgueil national, venant d'un ennemi qui pour la première fois s'adresse directement à nous, et cela pour s'incliner devant une de nos gloires. Mais n'y a-t-il pas aussi une leçon dans ce fait que l'empereur d'Allemagne proclame implicitement que l'art n'a pas de frontières en célébrant l'auteur de la bataille d'Iéna, alors qu'en France on hésite à livrer franchement l'oeuvre de Wagner au jugement du public?
N'est-ce pas dire aussi que les artistes français recevront le meilleur accueil s'ils répondent à l'invitation qui leur a été faite de prendre part à l'Exposition des Beaux-Arts qui se prépare à Berlin?
Dans ce cas, il y aurait double habileté, et l'empereur diplomate irait à l'égal de l'empereur artiste, étonnant de plus en plus l'Europe, peu préparée, par ce qu'elle croyait savoir de lui, à le suivre dans ces transformations successives.
Au Dahomey.--D'après les nouvelles que le _Temps_ a reçues de la côte du Dahomey, par le steamer _Gallia_, de la Compagnie Cyprien Fabre, le père Dorgère s'est rendu à Abomey pour aller rendre visite au roi Behanzin, avant de s'embarquer pour la France, ou il doit venir prendre un repos bien gagné. Cette visite était, en quelque sorte, obligatoire, car elle était destinée à remplacer celle que notre administrateur, M. Ballot, devait faire lui-même au roi.
Les Dahoméens ont, paraît-il, une attitude très correcte vis-à-vis des autorité françaises, mais ils ne se comportent pas de la même façon avec les Français établis dans le pays, auxquels ils cherchent à nuire de toutes manières. Dernièrement ils ont demandé à tous les comptoirs de la côte d'envoyer un représentant pour assister aux sacrifices humains d'Abomey. Behanzin a fait torturer et décapiter les trente chefs qui s'étaient fait battre par nos troupes et il prétendait obliger nos nationaux à sanctionner par leur présence cette exécution.
Ajoutons que les Dahoméens continuent à recevoir des armes perfectionnées. Il leur a été expédié de Logos 7,000 fusils à tir rapide, dont 800 remingtons.
Les pirates du Tonkin.--Le dernier courrier d'Extrême-Orient a rapporté du Tonkin des nouvelles qui, sans être aussi inquiétantes qu'on l'a cru d'abord, montrent cependant que les autorités militaires doivent se tenir toujours en éveil.
On a signalé la concentration de bandes nombreuses au nord-ouest de Hong-Hoa, dans la vallée du Song-Ma, sous la diction du doc Ngu, le chef rebelle qui nous a infligé déjà tant de pertes.
Dans le Yen-Té, nous avons du envoyer une colonne de 600 hommes, avec du canon, devant Hun-Thuong, où se sont réfugiées les grosses bandes de la région. L'attaque n'a pas réussi et l'on a dû se retirer avec 33 hommes mis hors de combat, parmi lesquels le lieutenant Blaise, un officier des plus distingués, sur lequel on fondait les plus grandes espérances. On prépare une colonne bien plus forte pour faire l'investissement régulier de la position.
Enfin l'expédition dirigée par le général Godin contre les bandes du Tin-Dao a été reprise dans les derniers jours de décembre. On se trouvait là en face de véritables rebelles obéissant à un mot d'ordre, et leur résistance a été telle que, depuis Ba-Dinh, on n'en avait pas rencontré de pareille.
Ces nouvelles ont causé une certaine émotion et donné lieu à un retour offensif de la part de ceux qui n'ont cessé de combattre la politique coloniale suivie par notre gouvernement dans ces derniers années.
Nécrologie.--Le docteur Clech, député et conseiller général du Finistère.
Le général Sherman, qui s'est illustre dans la guerre de sécession.
Le baron de Loeventhal, qui fut longtemps attaché militaire à l'ambassade austro-hongroise à Paris.
M. Audoy, trésorier-général de Tarn-et-Garonne.
M. le capitaine de frégate Garnault, fils du vice-amiral Garnault.
Le contre-amiral Pallu de la Barrière.
Le commandant Lebleu, ancien maire de Dunkerque.
Le baron Théodore Pichon, ancien ministre plénipotentiaire.
M. Antoine Richard, célébré agronome ancien représentant du peuple.
M. Adolphe Wenger, ingénieur.
M. Pierre Petroz, critique d'art.
M. Alfred Labbé, grand industriel de Meurthe-et-Moselle.
Le peintre Jongkind.
LES LIVRES NOUVEAUX
_Violette_, misère et splendeur d'une comédienne, par Charles Joliet. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 (Calmann Lévy).--Ce n'est pas à proprement parler un roman, c'est une histoire, le récit d'une vie, mais cette vie est bien la plus romanesque que l'on puisse imaginer. De plus, cette histoire est vraie, c'est celle d'une comédienne qui eut son heure de grande célébrité, à l'époque où tout Paris courut au Gymnase applaudir Froufrou. C'est, pourquoi ne pas le dire? _Froufrou_ elle-même, autrement dit Aimée Desclée. Ceux qui l'ont vue alors en ont gardé le souvenir comme d'une grande artiste qui ne fit que traverser la scène, comme d'une étoile admirable qui incendia un moment l'horizon, puis soudain s'éteignit. Mais, avant d'être Froufrou, Violette avait passé par de dures épreuves, elle avait subi bien des misères, disons tout: elle s'était brûlée à bien des flammes. Son biographe, ou son romancier, nous initie à toutes ces douleurs qui nous révèlent une sorte de dona Juana dont le coeur est tout amour, mais ne rencontre celui quelle doit aimer que pour mourir de son abandon. C'était un tempérament d'artiste, une vive intelligence que le coeur dominait au point que, lui frappé, l'artiste n'avait plus qu'à mourir. Mais c'est aller un peu loin que de l'exalter comme une sainte. Une grande artiste, cela suffit. Aux anciens admirateurs de Desclée, nous recommandons _Violette_, elle leur rendra le parfum de leurs souvenirs. Aux autres, elle fera connaître un type de comédienne qui s'est incarnée, chose rare, dans une de ses créations.
L. P.
_Le curé d'Anchelles_, par Georges de Peyrebrune. 1 vol. in-18, 3 fr. 50. (Dentu, édit.).--Qui dira ce que peut contenir d'humain l'amour mystique d'un prêtre pour sa pénitente? Il est pourtant absolument pur et chaste celui du jeune curé d'Anchelles pour la belle Jane Degmont. Ce qu'il a voulu, c'est la ramener dans les voies de Dieu, elle qui se tenait droite et inflexible sous la main bénissante du prêtre. Et il y est parvenu. Pour combien sa jeunesse et sa beauté sont-elles entrées dans cette conversion? c'est ce que la fière convertie ne sait pas elle-même, ne s'avouera jamais. L'amour est aussi chaste chez elle que chez lui. Mais, comme les mauvaises langues ont parlé, l'évêque envoie le jeune prêtre en mission, et la jeune fille accepte la main du capitaine de Noves. Les années s'écoulent. Un enfant est né du mariage de Jane. Il a vingt ans quand la guerre éclate et il part. Le curé d'Anchelles, presque un vieillard maintenant, prend la place de l'aumônier du régiment de Pierre de Noves et se fait tuer, à Coulmiers, en couvrant de son corps le fils de sa sainte amie. On ne lira pas ce livre de passion intense sans une émotion intense aussi. L'âme et le coeur y sont pris, mais non les sens, l'auteur a su rester chaste tout en étant très passionné. Psyché triomphe de l'Amour.
L. P.
_Le drame d'Oberammergau_, par Mme Léonie de Bazelaine 1 in-12, 3 fr. 50 (Le Thielleux, 10, rue Cassette).--On se souvient que l'année dernière durant quatre mois d'été, de mai à septembre, les habitants d'une petite bourgade perdue dans les montagnes de Bavière, donnèrent au monde un peu surpris le spectacle d'un drame évoqué du moyen-âge, ni plus ni moins qu'un mystère, le drame de la Passion. On s'y rendit de toutes parts, et les étrangers affluèrent dans la montagne. L'un logeait chez Caïphe, et l'autre chez Pilate; tel autre chez Jésus-Christ lui-même. Car les acteurs étaient tous gens du village, ce qui ne les empêcha pas de jouer fort bien leur rôle, ayant, à défaut de science scénique, la conviction et la foi. Maintenant, comment se fait-il que l'on représente, en l'an de peu de grâce 1890, des mystères à Oberammergau? C'est, parait-il, l'accomplissement d'un voeu fait en 1633 (!) par les habitants pour conjurer la peste, et depuis cette époque, tous les dix ans, se joue dans le petit bourg des montagnes le drame de la Passion. Les obstacles ne manquent guère aux représentations; elles attirent plus ou moins de monde, ont plus ou moins de succès. Celles de 1890 ont eu la bonne fortune d'attirer l'attention de la presse. Aussi marqueront-elles dans les annales d'Oberammergau, et c'est une heureuse idée qu'a eue Mme de Bazelaine d'en fixer, dans un petit livre, le souvenir très intéressant.
L'_Art gothique_, par M. Louis Gonse, 1 vol. gr. in-4° de 488 p. orné de 284 gravures dans le texte et de 28 planches hors texte, eaux-fortes et pl. en couleurs. Prix, rel. artist. 100 fr. (Librairies-Imprimeries réunies).--Et d'abord, qu'est-ce que l'art gothique? Il est clair que les Goths, qui s'éteignent au sixième siècle de notre ère, ne sont pour rien dans l'éclosion d'un art apparu six cents ans plus tard: l'art gothique est l'art qui prit naissance dans l'île de France, autour de Paris, au commencement du douzième siècle, et qui poursuivit son développement jusqu'à la fin du quinzième; l'Art gothique, c'est l'art français. Voilà longtemps que les travaux des Viollet-Le-Duc, des Vitet, des Mérimée, des Quicherat, ont prouvé jusqu'à l'évidence cette vérité que la critique d'Outre-Manche et d'Outre-Rhin ne conteste plus; mais, depuis trop longtemps aussi, ces faits acquis à la gloire de notre pays et que tout Français devrait avoir à coeur de connaître sont demeurés enfermés dans le domaine de la science, et l'on rencontre encore nombre de personnes chez lesquelles ce mot de gothique évoque la poétique fiction des hautes forêts de la Germanie donnant naissance aux nefs élancées de nos cathédrales. Le travail de M. L. Gonse, par l'éclat de sa publication, par la clarté de son exposé et l'attrait de ses gravures, aura pour résultat de faire sortir ces vérités du cercle restreint de l'archéologie pour les répandre dans ce public nombreux d'amateurs et de gens du monde qui se laissent volontiers instruire, pourvu que la science se présente sous des dehors aimables. Si donc ce n'est pas à l'archéologie que le magnifique in-quarto de M. L. Gonse fournit une assise nouvelle, c'est à l'art national, à l'art français, en quoi le mérite n'est pas moindre, car il ne suffit pas de trouver la vérité, il faut la faire connaître, et ce sont les ouvrages de ce genre qui font fonction de la répandre, sinon de la vulgariser.
Dans la _Bibliothèque des dames_ (Librairie des Bibliophiles), les _Deux Perles_, la charmante nouvelle de Mme Paul Lacroix, qui parut pour la première fois, en 1854, dans le _Pays_, sous le nom du Bibliophile Jacob. Le Bibliophile n'entendait pas en faire tort longtemps à l'auteur véritable, et c'est avec une préface de Paul Lacroix qu'elle fut éditée par la suite. Une ravissante eau-forte de Lalauze accompagne cette édition.
L'IMPÉRATRICE FRÉDÉRIC
L'impératrice Frédéric, dont le voyage en France excite une certaine émotion, est déjà venue plusieurs fois à Paris, depuis les événements de 1870. Ses visites n'ont jamais eu de but politique. Elle ne venait que pour parcourir les ateliers de nos peintres en renom. On pourrait citer plus d'un qui a reçu une dame, vêtue de noir, parlant le français avec un fort accent anglais, et qui n'a su que plus tard que la visiteuse était l'impératrice Frédéric.
La mère de Guillaume II est, à l'heure qu'il est, âgée de 51 ans; il lui reste de son origine--elle est fille de la reine Victoria--un air très anglais qu'on n'a pas été sans lui reprocher jadis en Allemagne. C'est une femme d'une intelligence absolument supérieure, qui s'occupa beaucoup de politique avant l'avènement de son fils et avant le règne de quelques jours de son mari, mais qui emploie maintenant toute son activité aux arts, qu'elle a toujours beaucoup aimés.
Elle peint avec un talent dépassant de beaucoup celui de peintre amateur et elle a une véritable compréhension pour tout ce qui touche de loin ou de près à l'art. On la dit très ambitieuse, on ferait mieux de dire qu'elle l'a été. Mais la mort de son mari l'empereur Frédéric, qu'elle a soigné pendant une longue maladie avec un extraordinaire et touchant dévouement, lui enlève tout espoir de jouer un rôle dans l'histoire de l'Allemagne.
La princesse Marguerite qui l'accompagne est née en 1872 à Postdam. L'empereur Guillaume II a, pour la plus jeune de ses soeurs, une très grande affection. Elle est simple et sans fierté. On dit que son frère songe à lui faire épouser le czarewitch.
Et quand on verra passer dans nos musées une dame vêtue de noir suivie d'une jeune fille très simple, on ne croira pas que ces deux promeneuses, qui ont pour signe particulier d'être indifférentes et de ressembler à tout le monde, sont l'une veuve et l'autre fille d'empereur.
LE CONTRE-AMIRAL PALLU DE LA BARRIÈRE
Le contre-amiral Pallu de la Barrière, qui vient de mourir à Lorient où il s'était retiré depuis sa mise à la retraite, était un marin de grand mérite et un littérateur distingué. On sait que le cumul n'est point rare dans le corps si remarquable qui est représenté à l'Académie française par l'amiral Jurien de la Gravière.
Né à Saintes en 1828. M. Pallu de la Barrière était enseigne de vaisseau en 1850, lieutenant de vaisseau en 1868. Il était capitaine de frégate au moment de la guerre, il servit à terre avec le grade de général de brigade au titre auxiliaire et commanda la réserve de l'armée de l'Est. Ce n'était point sa première campagne, car on l'avait déjà vu en Crimée, en Chine et en Cochinchine, vaillant et intrépide au feu. Lorsque notre malheureuse armée de l'Est dut, après la marche offensive et victorieuse des ennemis, opérer sa retraite en Suisse, Pallu de la Barrière couvrit les opérations avec le petit corps qu'il commandait et, en se dirigeant vers le Sud, échappa à la nécessité de déposer les armes. Le combat de la Cluse, qui restera comme un de ses titres de gloire, fut une sanglante rencontre d'infanterie qui coûta aux deux partis la vie d'une quarantaine d'officiers et d'un millier d'hommes.
A la paix, le général de brigade Pallu de la Barrière redevint capitaine de frégate: il fut nommé capitaine de vaisseau en 1873. Sept ans après, il était élevé à la dignité de commandeur de la Légion d'honneur, et cette étape si honorable l'aida à attendre, le grade de contre-amiral qui lui lut décerne en 1887, peu avant sa retraite; entre temps, en 1883, il avait été envoyé en Nouvelle-Calédonie comme gouverneur.
Le contre-amiral Pallu de la Barrière a publié sous le pseudonyme de Constantin d'intéressantes études de la vie maritime ou des récits des expéditions auxquelles il a pris part; citons: _Six mois à Eupatoria_ (1857); _les Gens de mer_ (1860); _Relations de l'expédition de Chine_ en 1860 et de l'_Expédition de Cochinchine_ en 1861. Il a collaboré à la _Revue des Deux-Mondes_.
Dans ses dernières années, le contre-amiral souffrait d'une maladie de coeur, sa santé était délicate: en Cochinchine, il avait été assez gravement blessé de deux coups de lance à l'attaque de Ki-Kioa à la suite de laquelle Saigon fut bloqué en 1861. C'est à cette occasion qu'il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur.
LA DISPARITION DU «MIDJET»
Le jeudi 1 juillet 1889, à 4 heures du soir, mouillait devant l'Exposition universelle un petit yacht peint en blanc, portant pavillon américain. C'était le _Neversink_, qui, parti de Boston le 22 mai, était arrivé au Havre le 28 juin, ayant accompli la traversée de l'Atlantique en un mois et six jours.
Le _Neversink_ était construit sur le principe des bateaux de sauvetage du capitaine Norton dont voici le dispositif:
Dans ce système, le lest est complètement supprimé, il est remplacé par des réservoirs à eau qui existent dans la double coque, et qui s'emplissent automatiquement en quelques secondes, aussitôt la mise à la mer, avec laquelle ils communiquent par deux ouvertures de petites dimensions, situées de caque côté de la quille. Il se forme de la sorte un _water-ballast_ réparti dans toute la longueur du bateau. L'air, comprimé dans la partie supérieure par l'introduction de l'eau dans les réservoirs, fait obstacle au déplacement de cette dernière, aide à la stabilité du bateau, et l'empêche de chavirer.
Par une amélioration nouvelle, M. Morton a imaginé de faire communiquer la partie supérieure des réservoirs par un tuyautage spécial avec des pompes foulantes, pouvant y emmagasiner l'air à la pression de plusieurs atmosphères. De cette façon, par le simple réglage d'un robinet, on peut chasser ou laisser pénétrer l'eau en quantité voulue dans un seul, ou les deux réservoirs à la fois, de manière à lester ou délester plus ou moins l'un des côtés du bâtiment suivant les besoins et augmenter ou diminuer ainsi sa flottabilité.
C'est ce dernier système ainsi amélioré que M. Morton a appliqué sur un yacht à vapeur cette fois, le _Midjet_, avec lequel il se proposait de recommencer la même traversée de l'Atlantique qui lui a si bien réussi une première fois.
Annoncé comme parti de New-London (États-Unis) le 24 novembre de l'année dernière, le Midjet n'a plus été signalé nulle part et on est sans nouvelles de lui.
Tout laisse craindre qu'il ne se soit perdu corps et biens au cours des coups de vents si nombreux et si terribles qui ont marqué les derniers mois de 1890.
Voici les principales caractéristiques du _Midjet_: longueur 17 m.70 sur 3,65 de large; tirant d'eau, 1 m. 85 à pleine charge avec 8 tonneaux de charbon à bord.
La machine de 30 chevaux lui donnait une vitesse de 8 milles marins anglais à l'heure, soit: 12 kilomètres 872 avec une consommation d'une demi-tonne de charbon par 21 heures.
Le _Midjet_ était très fortement voilé. Il y avait à bord l'inventeur, sa femme et sa nièce, et sept hommes d'équipage.
C'est la quatrième fois que les Américains font la dangereuse expérience de la traversée de l'Atlantique dans de semblables coquilles de noix.
En 1867, c'était un bateau de sauvetage, le _Red-White-and-blue_, qui avait un gréement de navire en miniature, et dont la traversée par ses moyens seuls a été mise en doute.
En 1878, c'était le Nautilus, petit bateau monté par deux hommes seulement et gréé d'une voile latine.
Enfin, en 1889, c'était le _Neversink_.
LA STATUE DE MARAT
La statue de Marat avait été placée par M. l'ingénieur Barthet, en 1886, au bas de la grande pelouse du parc de Montsouris, en face même de la porte d'entrée. Elle était donc en évidence, et il faut que les Parisiens s'égarent bien rarement dans ces lointains parages pour que la révélation de son existence ait provoqué un si universel étonnement. L'oeuvre du sculpteur Baffier ne pouvait, en effet, manquer d'attirer l'attention du visiteur éclairé, ou simplement curieux de choses d'art. Mais les hôtes qui peuplent ce délicieux coin de Montsouris se recrutent parmi les ramiers et les moineaux, et on sait en quel dédain superbe les oiseaux tiennent les plus belles créations de l'homme. Marat nous restait inconnu. Après quatre ans, M. le sénateur Fresneau, conduit sans doute là bas par le hasard, l'a découvert, et aussitôt a porté sa trouvaille à la tribune du Sénat. D'une obscurité profonde. Marat passe ainsi en pleine lumière. Il ne méritait, certes, ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Le monument de Montsouris n'a rien de commun avec les marbres ou les bronzes qui décorent nos jardins et nos squares. L'oeuvre n'est point gracieuse et produit une impression de tristesse qui s'harmonisait mal avec le milieu. Ce pauvre corps à moitié nu, maigre, ratatiné, sur l'épaule duquel venait quelquefois se poser un rossignol, pour jeter aux échos ses notes argentines, au milieu de ce décor de verdure et de fleurs que tracent avec tant de goût, en vrais artistes, nos maîtres jardiniers, offrait une douloureuse antithèse. Marat est représenté occupé à écrire, étendu dans sa baignoire que l'artiste n'a dû qu'indiquer. Il tient l'écritoire sur ses genoux que recouvre un drap négligemment jeté. Le haut du corps et les pieds sont nus; la tête est entourée du fameux foulard qu'il ne quittait jamais, même pour assister aux séances de la Convention. Le visage est pensif et tourmenté. Les veilles, les privations, un cerveau en ébullition, le caractère jaloux et irritable à l'excès que l'histoire prête à «l'ami du peuple», l'ont ridé, flétri. L'artiste a voulu traduire par cette laideur physique la souffrance humaine, et il a réussi. Disons en toute sincérité que c'est une oeuvre de haute conscience artistique, qui légitime et l'achat qui en fut fait par la ville, et la récompense--une médaille de troisième classe--qu'elle valut à son auteur, à peine âgé de trente-deux ans, au Salon de 1883.