L'Illustration, No. 2504, 21 février 1891

Part 3

Chapter 33,582 wordsPublic domain

A première vue, l'on ne distinguera guère, dans ce dessin, que de l'eau et des glaçons au premier plan, des roseaux au second et enfin quelques habitations au loin. Avec un peu d'attention, l'on verra cependant quelques petite trouées dans les roseaux situés à gauche du grand saule: ce sont les meurtrières de la hutte qui est dissimulée derrière; c'est par ces embrasures que passeront les fusils à l'aide desquels on mitraillera tout à l'heure les malheureux canards sauvages attirés par la solitude apparente du lieu et la vue de leurs congénères domestiques, traîtreusement disposés là en guise d'appeaux et retenus «à l'ancre» par un caillou attaché à une ficelle dont l'autre extrémité est liée à leur patte.

Sous une voûte de roseaux aperçue à la droite de la gravure se trouve remisé un bateau plat, dont on peut voir l'avant, et qui sert à aller ramasser les victimes. Cette voûte se prolonge d'une vingtaine de mètres en terre ferme par une sorte de couloir qui s'infléchit sur la gauche, de manière à aboutir à la porte de la hutte, comme l'indique notre deuxième gravure dans laquelle on voit l'autre face de la cabane. A droite, se trouve la cage dans laquelle on rentre le soir les canards appelants, lorsqu'ils ont terminé leur besogne d'agents provocateurs inconscients. Ces malheureuses bêtes ont d'ailleurs besoin d'être sorties de temps en temps de l'eau: car, si étrange que la chose puisse paraître, il arrive quelquefois qu'un canard maintenu sur l'eau sans avoir la complète liberté de ses mouvements finit par s'imbiber; c'est-à-dire que l'eau pénètre le matelas de plumes qui protège sa poitrine contre le contact immédiat de l'eau et l'animal est exposé à tous les inconvénients du froid. On s'aperçoit du reste du danger en voyant que le canard n'a plus la même assiette sur l'eau; il enfonce de beaucoup au-dessous de sa «flottaison» habituelle; il est alors grand temps de le remettre à terre où on le voit s'empresser de lisser avec son bec toutes les plumes de son ventre pour les débarrasser de l'eau qui s'y est introduite et dont le contact semble lui être particulièrement désagréable. Le fait est que voir un canard succomber au froid est un spectacle rare!

La hache que l'on voit sur la gauche sert à briser la glace qui se forme autour du bateau dont nous avons parlé.

Notre troisième gravure représente ce bateau dans sa «remise»; ce genre d'embarcation n'a rien de remarquable en lui-même et rappelle de tout point ceux qu'on désigne sous le nom de _toue_ dans les rébus. Il n'est pas mené à l'aviron, mais simplement poussé de fond à l'aide d'une longue perche terminée en forme de pelle à son extrémité, afin de ne pas trop enfoncer dans les fonds vaseux de l'étang.

La hutte, dont notre quatrième gravure nous représente l'intérieur, ne peut mieux se comparer, comme forme, qu'à la cabine d'un de nos chalands de Seine. Sa hauteur ne permet pas de s'y tenir debout sans fléchir la taille ni baisser la tête. Les chasseurs s'y tiennent assis sur des bancs rangés en abord. Rien ne leur défend d'ailleurs de tromper les ennuis de l'attente, souvent longue, en se livrant aux douceurs de la pipe et d'une partie de piquet, les pieds sur une chaufferette, et leur chien auprès d'eux, attendant l'ordre d'aller chercher dans les roseaux une pièce démontée qu'il serait trop difficile d'aller poursuivre avec le bachot.

De temps en temps, l'on jette un regard à travers les petits judas ménagés au fond de la hutte et prenant vue sur l'étang. Enfin, une bande paraît au loin, dans le ciel gris; les appelants, à sa vue, se mettent à pousser force _couan-couan_, et, souvent, la bande continue sans vouloir rien voir ni entendre; mais, d'autres fois, elle infléchit son vol, décrit deux ou trois cercles, et, brusquement, se laisse tomber dans l'eau à plus ou moins bonne portée. Quand les canards sont à longue distance, on attend qu'ils se rapprochent; mais, trop souvent, ils restent à narguer les chasseurs, criant et s'ébrouant sous leurs yeux pendant de longues minutes, pour s'envoler tout à coup, sans qu'il soit possible de les saluer d'un seul coup de fusil.

Mais il arrive heureusement aussi que les canards arrivent à bonne portée; alors, retenant leur respiration, les chasseurs les mettent en joue et, au signal donné à mi-voix, font feu tous ensemble; généralement, on exécute une salve du second coup, au moment où les canards s'envolent, offrant ainsi une cible plus large et plus vulnérable. Dans de bonnes conditions, chaque coup doit faire plusieurs victimes.

On sort alors de la hutte et l'on saute dans le bateau plat pour ramasser les morts et les blessés; ces derniers sont quelquefois fort difficiles à prendre, car ils nagent et plongent encore très bien, se dérobant ainsi à la main qui croit les tenir. Il arrive même qu'emporté par son ardeur, le chasseur fait un faux pas, et c'est lui qui prend un bain à son tour. Mais ce sont menus incidents dont il est de bon goût de rire, encore qu'il n'y ait rien là de bien risible. C'est dans cette occasion qu'un bon chien, allant franchement à l'eau, rend de grands services. Le meilleur pour cette chasse est encore un terre-neuve dressé à rapporter.

On se livre à la chasse à la hutte dans la journée, depuis l'aube jusqu'au crépuscule, et il faut véritablement une vocation bien accentuée pour rester ainsi confiné tout le jour dans un étroit espace.

Notre dernière gravure est, en quelque sorte, le pendant de la première, en donnant l'aspect général de l'installation vue de l'autre côté, c'est-à-dire du côté de terre. On en retrouvera facilement les éléments en repérant sur le grand saule du milieu.

* * *

Cette année, par les froids rigoureux que nous avons subis, les étangs de Moret ont été plus particulièrement visités par les canards sauvages et le nombre des pièces abattues s'est élevé à plusieurs centaines.

TRAVAIL D'HIVER

FANTAISIE MILITAIRE PAR SHARP, DESSINS DE JOB

Dans une ample chemise de papier bulle à deux faveurs vertes coquettement nouées, le travail d'hiver du capitaine d'habillement Bourgeron portait le double titre suivant, tracé en large ronde de la main habile d'un scribe:

1° _Des inconvénients du port de la barbe, au point de vue de l'usure prématurée des écussons de capote._

2° _Des inconvénients du mode d'attache de la jugulaire réglementaire au point de vue de la strangulation possible de l'homme s'élançant à l'assaut de la position, par un grand vent._

Et ce n'était point, messieurs, le classique _brouta_ bâclé par un sous-lieutenant pour s'affranchir de la corvée et reprendre la fête; compilation gauche des revues militaires à la mode et des cours de l'École de guerre. Non pas! C'était l'oeuvre bien personnelle de Bourgeron lui-même, lentement mûrie dans l'atmosphère favorable du magasin d'habillement embaumée de pirètre, parmi les casiers de draps, de capotes, de képis emboîtés en couronnes, de bidons, de gibernes, de cartouchières, etc.

Le style avait cette fermeté dégagée de toutes parenthèses qui caractérise les oeuvres de conviction. Jugez-en par ces passages:

«Que l'on entre donc franchement dans la voie des réformes utiles et que l'on place un écusson à 0m04 au-dessus du milieu de la martingale de capote et deux autres écussons sur les deux plastrons du vêtement, à 0m06 au-dessus de la ceinture.

«Mais pourquoi, me direz-vous, deux écussons par devant?--Parce que l'on boutonne à droite pendant la première quinzaine et à gauche pendant la seconde.»

Et il répondait ainsi d'avance à toutes les objections par des arguments irréfutables.

Enfin, l'inventeur couronnait son exposé de réformes en baptisant sa découverte d'une appellation logique agrémentée d'adverbes latins, ce qui lui conférait un caractère à la fois scientifique et littéraire: c'était le _triple ante-post-écusson du capitaine Bourgeron_, dont il offrait généreusement la conception à son pays.

Au ministre maintenant de comprendre qu'une distinction honorifique serait la faible récompense de ses services et de son désintéressement de soldat!

Sur la question de la jugulaire, Bourgeron n'était pas moins catégorique:

«La jugulaire réglementaire, disait-il, de trop faible largeur, peut stranguler l'homme lorsque, par un grand vent contraire, il s'élance à l'assaut de la position ennemie. D'autre part, elle exerce une tension excessive sur le _bourdaloue_ au grand détriment de la coiffure et par suite au grand dam des deniers de l'État.

«Il conviendrait de remplacer cette jugulaire par une large jarretière tricolore élastique qui, en dehors du besoin, s'enroulerait en macaron au sommet de la coiffure et concourrait ainsi à la rendre plus belle, plus imposante.»

Quelques semaines avant l'inspection, le colonel mit au rapport une note ainsi conçue:

«Le colonel est heureux d'adresser au capitaine d'habillement ses félicitations pour son remarquable travail d'inspection. Ce travail est déposé à la bibliothèque du régiment et messieurs les officiers sont invités à le lire attentivement.

«Dans sa double invention, la _jugulaire-jarretière-macaron_ et le _triple-ante-post-écusson_, le capitaine Bourgeron ne se contente pas d'envisager le seul point de vue de l'habillement; il étudie, en outre, la question du combat et prouve ainsi qu'il joint aux modestes et sérieuses qualités d'officier de bureau le coup d'oeil de l'officier de guerre.»

Bourgeron, acclamé à la pension, dut offrir «le champagne». Bourgeron était bien, bien heureux!...

Le général inspecteur Tardemol débarqua un matin à l'hôtel du _Soleil d'Or_ accompagné de son aide-de-camp, le capitaine Modeste Des Aiguilles, fraîchement sorti de l'École de guerre. Ce couple formait le contraste le plus curieux, réunissant les deux extrêmes du vieux jeu, de la légendaire culotte de peau, d'une part, et du triple extrait de science militaire moderne de l'autre.

Le général Tardemol, ventru, congestionné, de bonne humeur après ses repas, aimait à passer à cheval, au pas, devant de belles troupes bien cirées, luisantes au soleil. Il aimait à parcourir paternellement le casernement et les cuisines, goûtant la soupe franchement, non pas d'un bout de lèvre dédaigneux, mais à pleine cuillerée. En revanche, il ne s'attardait pas volontiers aux registres de mobilisation; et pas davantage ne poussait-il des colles astucieuses sur les conséquences tactiques de la nouvelle poudre sans fumée.

Des Aiguilles, au contraire, avait le front chauve et l'oeil myope du stratège fin de siècle. Son long corps sec était un beau modèle d'entraînement ou l'abdomen formait un creux, tandis que les cuisses se perdaient dans une large culotte Saumur qui semblait positivement vide. C'était un de ces sujets que se disputent les états-majors, auxquels on peut, à brûle-pourpoint, entre la poire et le fromage, poser des questions comme celle-ci:

--Combien de mètres de _bickford_ y a-t-il dans le coffret d'arrière du deuxième caisson à dynamite d'un parc du Génie d'Armée?

Et Des Aiguilles eût répondu tout de suite:

--Douze mètres cinquante!

L'Inspection commença tout doucement, au train-train bon enfant de la méthode Tardemol. Vers le troisième jour, après déjeuner, le général, tout en retirant ses bottes pour faire un peu de sieste, dit familièrement à son aide de camp:

--Tenez, Des Aiguilles, voyez donc ces travaux «d'hiver.» Votre affaire, ça! officier savant, travailleur?--mettez quelques notes, hein?

En une nuit, une seule, Des Aiguilles absorba le mémoire de Bourgeron d'abord; puis, le ballot imposant des élucubrations similaires de tous les officiers du 201e de ligne. Et le lendemain, toutes ces oeuvres retournaient chez le colonel raturées sans pitié à l'encre rouge, annotées, critiquées, dépiotées, réduites à rien.

«Le général a le regret de ne pouvoir soumettre au ministre la double invention du capitaine Bourgeron qui présente plusieurs graves inconvénients.

«1° La _jugulaire-jarretière-macaron_ servirait de point de mire à l'ennemi par ses couleurs éclatantes et exercerait sur la tête de l'homme une pression dangereuse, surtout pendant les grandes chaleurs.

«2° Le chef serait obligé de baisser les yeux pour apercevoir les _Triple-ante-post-écussons_ et prendrait ainsi une attitude anti-réglementaire et peu martiale.

«3° Le _Triple-ante-post-écusson du rein_ serait masqué à la vue du chef par le talon droit dans la position du tireur à genou.

«4° Enfin, aucun des _Triple-ante-post-écussons_ de l'homme ne pourrait être aperçu lorsqu'il se présenterait de flanc.»

Bourgeron souffrait!...

Pourtant, le dernier jour d'inspection arriva, avec le dîner de clôture traditionnel. Bourgeron était au nombre des invités, en sa qualité de chef de service.

Entre le général et ses hôtes une aimable cordialité s'établit dès le potage, favorisée par les crus généreux et le menu fort alléchant du _Soleil d'or_, vieille hôtellerie fameuse dans la région pour ses traditions gargantuesques. Le général parla de son jeune temps, de ses campagnes, de ses amours enlevées à la baïonnette... toute une bousculade de souvenirs où se mêlaient les cadavres des guérillas mexicaines avec les neiges de Sébastopol et les yeux de jais des Milanaises en délire, s'offrant aux culottes rouges dans une pluie de fleurs...

Chacun parla d'ailleurs à son tour, car le père Tardemol savait recevoir et diriger l'attention sur tous les convives successivement, comme il convient, proportionnellement au grade.

Seul, Bourgeron restait sombre, abîmé dans son idée fixe.

On passa prendre le café dans un salon annexe. Des groupes se formèrent. Le colonel et le général causaient un peu à l'écart, adossés à la cheminée. Tardemol hochait la tête pendant que le colonel, à voix basse, avec une vivacité corrigée de respect, exposait sans doute des mécomptes d'avancement.

Le colonel s'éloigna un instant pour déposer sa tasse à café sur un guéridon; et ce fut à ce moment précis, l'espace de quelques secondes à peine, que Bourgeron ruina son avenir et celui de son colonel.

D'un pas chancelant, il s'approche du général, et d'une voix rendue rauque par l'émotion:

--Mon général, quoi qu'il en soit, j'estime que le _triple-ante-post-écusson_ et la _jugulaire-jarretière-macaron_ sont des réformes qui s'imposent!...

Le général fit un soubresaut comme un homme brusquement arraché au sommeil et lança un tel regard de surprise au malheureux capitaine, que celui-ci, rouge de honte, se retira sans ajouter une parole.

Cependant le colonel se rapprochait souriant.

--Dites-moi, colonel, quel est cet officier là-bas?

--C'est le capitaine Bourgeron, mon général, le capitaine d'habillement.

--Ah! Et... vous êtes content de cet officier?

--Très content, mon général.

--Oui. Il n'a pas... de fâcheuses habitudes?

--Nullement, mon général; c'est un officier de moeurs parfaites et tout dévoué à son métier.

--Bien. Je vous remercie, colonel.

On se sépara sur des saluts réglementaires.

Dans les rues désertes et silencieuses, le bruit des sabres se fit entendre un moment, et les pâles réverbères allumèrent dans l'ombre les ors des uniformes.

Des Aiguilles assistait familièrement d'habitude au petit coucher de son patron, tout en causant service:

--Je m'étais trompé, mon cher Des Aiguilles, sur le compte de ce colonel. Je l'avais trop bien jugé. Il a au nombre de ses officiers un capitaine qui s'enivre, et il ne s'en doute même pas. Ce capitaine est venu tout à l'heure me dire des paroles incohérentes, où il était question d'_ante-Christ_, de _triple-poste_, que sais-je?

--Ah! parfaitement, mon général. L'idée n'était pas mauvaise assurément; mais j'ai signalé de grosses lacunes, et...

--Hein! quoi?... Vous me paraissez fatigué aussi, capitaine. Allons, bonne nuit.

Le général s'endormit en se promettant de dire le lendemain à son aide-de-camp de commander dorénavant les vins un peu moins largement.

Bourgeron et son colonel sont encore dans l'armée. Ils attendent tous deux leur retraite. Le colonel ne passera pas général, car il a dans ses notes: «Ne connaît pas ses officiers.»

Bourgeron ne sera jamais décoré, car ses notes contiennent cette appréciation: «_Se livre à la boisson et s'enivre jusques à la table de ses supérieurs!_»

Sharp.

LES FÊTES DE L'HIVER A PARIS.--Préparatifs d'une soirée de «têtes».

La semaine parlementaire.--La Chambre poursuit l'examen des diverses lois présentées, soit par le gouvernement, soit par les députés, dans l'intérêt de la classe ouvrière.

Parmi ces lois figurait celle qui concerne les caisses de retraite, de secours et de prévoyance, fondées au profit des employés et ouvriers. On sait qu'en diverses circonstances les sommes qui ont été versées dans ce but ont été englobées, à la suite de déconfitures, dans l'actif de la faillite, en sorte que les intéressés étaient fréquemment frustrés dans les espérances d'avenir qu'ils avaient pu légitimement concevoir. La loi actuelle, que la Chambre a adoptée, confère aux caisses ouvrières, en cas de déconfiture des sociétés industrielles, des maisons de commerce ou des usines, le caractère de créancier privilégié.

Est venue ensuite la discussion d'une loi très importante, celle qui concerne la compétence des juges de paix. Cette loi, déposée par M. Labussière, cherche à répondre au voeu si souvent formulé: la justice expéditive et à bon marché. L'auteur pense que ce voeu peut être en partie réalisé si l'on attribue à la justice de paix la connaissance d'un grand nombre d'affaires qui sont, dans l'état actuel de la législation, de la compétence des tribunaux d'arrondissement. Cette loi, qui forme tout un ensemble, ne vise pas seulement la compétence des juges de paix, elle règle les conditions de nomination, le traitement de ces magistrats et l'organisation des tribunaux où ils siègent.

Entre temps, M. Francis Laur a tenté de lancer une nouvelle interpellation. Celle-ci avait pour but de demander au ministre de la justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les escroqueries commises au moyen de prospectus promettant des bénéfices invraisemblables.» Il s'agissait, en l'espèce, du banquier Berneau, dit Macé, lequel s'est enfui laissant un passif qu'on évalue à une vingtaine de millions. Macé avait réuni des capitaux dont on peut calculer l'importance d'après le déficit qu'il laisse derrière lui, et cela en promettant à ses clients 120% de bénéfice. Mais le plus curieux, c'est qu'il a réussi pendant plusieurs années à faire face à ses engagements, et qu'en partant il a laissé soit dans son coffre-fort, soit dans les caisses du Crédit Lyonnais, en bon argent liquide ou en excellentes valeurs, une somme supérieure à un million et demi de francs, en la mettant à la disposition de ses créanciers.

Les élections du 15 février.--Deux élections sénatoriales ont eu lieu dimanche dernier.

Dans l'Indre, M. Benazet, député bonapartiste, a été élu par 312 voix contre 296 à M. Brunet, maire d'Issoudun, républicain.

Dans l'Isère, M. Durand-Savoyat, républicain modéré, a été élu par 666 voix contre 518 à M. Bovier-Lapierre, républicain radical.

Les élections municipales qui ont eu lieu dans trois quartiers de Paris, Montparnasse, la Goutte-d'Or et Pont-de-Flandre, n'ont pas donné de résultats, aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité absolue des voix.

La statue de Marat.--Après la question Robespierre, nous avons failli avoir la question Marat. Nous ne pensions pas tomber si juste, quand nous disions que les personnages de la Révolution semblaient appelés à jouer un rôle actif dans notre politique moderne.

Dans son interpellation sur la question municipale, M. Fresneau avait affirmé qu'il existait au parc de Montsouris une statue représentant Marat, en sorte que l'ancien pourvoyeur de la guillotine était honoré à l'égal des hommes qui ont rendu les plus grands services au pays. Le fait a été reconnu exact: il s'agit d'un buste exécuté par le sculpteur Baffier, buste qui n'est pas sans mérite, et qui fut acheté par la ville en 1883, sur un vote du Conseil municipal, puis utilisé en 1886 pour l'ornementation du parc de Montsouris.

Mais c'est à peine si on a eu le temps de constater la présence dans cette promenade publique d'un monument inconnu de la plupart des Parisiens et jusque de l'administration elle-même: car, à la suite de la révélation faite par M. Fresneau, le buste a été enlevé et transporté dans un des magasins de la Ville, à Auteuil.

Interrogé à ce sujet par le ministre de l'intérieur, le préfet de la Seine a répondu qu'un monument ne pouvait être conservé sur une voie publique qu'en vertu d'un décret présidentiel. Dans l'espèce, ce décret n'ayant jamais été ni sollicité ni rendu, on a dû, pour rentrer dans la légalité, enlever la statue.

Cet incident n'a pas donné lieu à un débat parlementaire, comme on l'avait cru d'abord, mais le Conseil municipal reprend ses séances lundi prochain, et il serait bien extraordinaire qu'il ne soulevât pas la question Marat, afin de donner une nouvelle consécration à la théorie du «bloc», qui a si bien réussi à M. Clémenceau.

Italie: la déclaration du nouveau ministère.--Comme nous l'avions prévu, et comme il était facile de le prévoir, la déclaration que M. di Rudini a lue au parlement indique, sinon un changement de politique à l'égard de la France, du moins une modification sensible dans la manière dont cette politique s'affirmera à l'avenir dans les relations du gouvernement italien avec le nôtre. C'est beaucoup, car les procédés de l'ancien président du conseil étaient faits souvent pour exaspérer ceux-là même, qui, dans notre pays, étaient le mieux disposés à vivre en bons termes avec nos voisins. Sur ce point spécial, celui qui nous intéresse par-dessus tout, le langage de M. di Rudini a été plus net encore qu'on ne l'espérait. La déclaration ministérielle affirme la politique de paix qui est dans les voeux de toutes les nations et ajoute: «C'est autour de cette idée de désir et de besoin de paix, que se sont réunies les puissances voulant se procurer une sécurité absolue et à l'Europe une tranquillité durable. Nous maintiendrons à nos alliances une fidélité solide et pure. Nous montrerons à tous, par notre conduite, que nous n'avons pas d'intentions agressives. Des doutes, des soupçons et des défiances ayant été soulevés à tort sur nos rapports avec la France, nous nous efforcerons d'éliminer toute fausse interprétation. Nous sommes convaincus que nous inspirerons, par une conduite mesurée, une sereine confiance que nous croyons mériter.»

Ainsi donc, le maintien de la triple alliance est nettement affirmé, mais en même temps le nouveau président du Conseil italien déclare catégoriquement qu'il s'appliquera à faire disparaître les malentendus qui ont failli compromettre à plusieurs reprises nos rapports avec l'Italie, malentendus que son prédécesseur semblait prendre à tâche d'entretenir. C'est tout ce que la France peut raisonnablement demander, et si le nouveau ministère se conforme à ce programme, nous pouvons compter sur une amélioration sensible des relations entre les deux pays.

L'Italie, d'ailleurs, n'a qu'à y gagner. De l'aveu même du ministère, elle traverse une crise économique aiguë et elle ressent, plus que toute autre puissance, ce besoin de paix dont parle M. di Rudini.