L'Illustration, No. 2504, 21 février 1891

Part 1

Chapter 13,761 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION Prix du Numéro: 75 centimes.

SAMEDI 21 FÉVRIER 1891 49e Année.--Nº 2504.

L'IMPÉRATRICE FRÉDÉRIC Photographie Vianelli.

SAVEZ-VOUS qu'à ne lire que les journaux, on ne se croirait pas facilement en l'an de fin de siècle 1891?--Il n'est question dans toutes les feuilles que de noms d'un autre âge et de discussions d'une autre époque: Talleyrand, Marat, Robespierre et le coup d'État de Thermidor, sans compter le décret de Moscou.

Talleyrand domine, du reste. Je n'ouvre pas une revue sans y trouver des extraits de ses _Mémoires_, pas une gazette sans y rencontrer des anecdotes ou des jugements sur sa vie. Tous les bons vieux mots qui ont couru les _anas_ reparaissent et pullulent: _La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.--Méfiez-vous du premier mouvement, c'est le bon_, etc., etc.

Quelques-unes de ces formules sont authentiques, les autres sont controuvées, mais tout fait nombre. On peut dire que le moment présent appartient à M. de Talleyrand.

Je crois bien cependant que ses _Mémoires_ n'obtiendront pas le succès de curiosité qu'on attend, ou plutôt je prévois que cette curiosité sera quelque peu déçue. On nous a trop révélé de gens et de menus faits relatifs à Talleyrand. Il est trop connu. On l'a vu de tous les côtés, dans toutes les poses, assis, debout, couché, en habit de cérémonie et en déshabillé de robe de chambre. Les _Mémoires_ viennent trop tard. Il a mis trop de coquetterie à reculer son caquetage posthume. La postérité lui dira, comme au foyer de l'Opéra:

--On te connaît, beau masque!

Je me rappelle de Talleyrand un croquis inoubliable signé Lamartine. Le poète nous montre le diplomate causant sur un canapé, à Londres, je crois, et disant avec une admirable impertinence et un dédain suprême de l'opinion:

--On m'a accusé d'avoir commis des crimes! Fi donc! j'ai à peine commis des fautes!

Mais, qu'on le connaisse peu ou prou, qu'on le reconnaisse ou qu'on le méconnaisse, il n'est pas décent depuis quelque temps de n'avoir pas d'opinion sur M. de Talleyrand. Il est à la mode. Son nom est sur le tapis de toutes les conversations. Révérence parler, c'est comme Marat.

Qui eût pu croire que Marat serait bientôt à l'ordre du jour? Tout le monde ignorait, et le gouvernement avec tout le monde, que la statue de Marat figurât en plein air sur une pelouse du parc de Montsouris. On va moins volontiers à Montsouris qu'au bois de Boulogne, et la statue de Marat, par le sculpteur Baffier, pouvait demeurer longtemps ignorée. Je ne sais quel sénateur s'est avisé de la signaler à qui de droit, et quelques jours après on a emporté, de Montsouris au dépôt des marbres, à Auteuil, la statue de celui dont le poète Paul Verlaine, grand-maître des décadents, a dit en un vers célèbre:

Jean-Paul Marat, l'ami du peuple, était très doux...

Là-dessus, réclamations, protestations. Ceux qui ont déboulonné la Colonne accusent le préfet d'avoir déboulonné Marat, et l'impriment. On verse autant d'encre et on parle autant d'interpellation pour ce Marat que pour _Thermidor_. Notre temps se passe en des polémiques rétrospectives, et les plaisants répètent les verselets d'Edmond Texier, sortant de la représentation de _Charlotte Corday_:

Marat assassiné! Quel malheur pour la France! Pour un bain qu'il a pris il n'a pas eu de chance!

Je ne sais qui proposait d'offrir ce Marat de Baffier à l'empereur d'Allemagne, puisque maintenant le jeune souverain se tient si fort au courant de notre mouvement artistique.

--Drôle de situation faite à l'art français, disait l'autre jour M. A. B., le sultan interdit nos pièces, et l'empereur d'Allemagne les recueille!

Cet empereur, actif et piqué de je ne sais quelle tarentule, est bien étonnant. Meissonier meurt! il tient à ce qu'on sache qu'il s'associe au deuil du pays qui perd ce grand peintre. Il lit tous nos livres, parcourt tous nos journaux, se tient au courant de tout. C'est un peu étonnant et c'est assez effrayant. On conte, dans nos salons, que naguère un de nos généraux, M. de Boisdeffre, envoyé par le gouvernement français pour assister aux manoeuvres de l'armée allemande en vint à causer avec l'empereur Guillaume d'Annibal et de ses campagnes, de Zama, de Capoue, etc., questions historiques encore plus épuisées que les bons mots de M. de Talleyrand. Eh bien, après des mois passés sur cet entretien, le général de Boisdeffre vient de recevoir du jeune empereur une lettre autographe de huit pages où le souverain discute, en historien, en archéologue militaire, si je puis dire, les mouvements stratégiques d'Annibal. Cette lettre fait beaucoup parler.

--Après tout, disait un vieux bonapartiste, Napoléon III correspondait bien, à propos de César, avec les savants allemands!

Oui, mais il y avait du rêveur chez Napoléon III. Chez le jeune souverain il y a de l'agilité pratique. Il est de son temps. Mais, peut-être aussi, préoccupé de sa gloire, a-t-il médité cette parole de Louis XIV: «Tous les conquérants ont plus avancé par leur nom que par leur épée.» Je le souhaiterais, pour la paix du monde.

Nous voici bien sérieux, du reste. Mais à qui la faute? Je vous dis que l'heure présente appartient aux polémiques rétrospectives et on ne peut toujours parler des modes nouvelles ou des refrains d'Yvette Guilbert, cette _grande Diane des faubourgs_ comme vient de l'appeler M. Jules Lemaître, qui dit encore d'elle: «C'est une Demay qui aurait passé par le _Chat noir_.»

Une Demay! Il n'y a peut-être à Paris que M. Jules Lemaître et M. Ernest Renan pour se souvenir de Mlle Demay, si célèbre à son heure. Elles vont si vite, les réputations!

* * *

Mais voici, pour Paris un nouveau joujou, une nouvelle célébrité. Et c'est un cosaque.

Qui a vu le cosaque?

--Cherchez le cosaque!

Ce cosaque est le cosaque Atchinoff, celui qui se réfugia, sous le drapeau russe, à Sagallo, et que M. René Goblet fit bombarder par l'amiral Olry.

Les Russes ne furent pas très satisfaits de l'aventure. J'en causais alors avec un personnage important de l'ambassade du tzar à Paris. Il fit une légère grimace, quoique diplomate.

--Le personnage, me dit-il, n'est pas des plus intéressants, mais, en somme, c'est du sang russe qui a coulé.

Et c'est ce personnage dont on me parlait là qui est le point de mire de la curiosité parisienne.

Tout d'abord une note cursive, mise dans les journaux, a appris que le cosaque Atchinoff ou Achinoff allait arriver à Paris, et figurerait dans une soirée chez Mme Adam.

Aussitôt, la plupart des directeurs de journaux ont pressé le bouton de leur sonnerie électrique, et chacun d'eux a appelé son reporter en chef.

--Reporter en chef, mon ami, vous savez la nouvelle?

--Non, mais je la devine!

--Le cosaque Achinoff est à Paris!

--Je le traque déjà.

--Pensez-vous le découvrir bientôt?

--J'aurais découvert Jack l'Éventreur, si j'étais superintendant de la police de Londres!

--Bien, mon fidèle. Alors, en route!

--En route!

Et tous les reporters en chef de donner aussitôt la chasse au cosaque Achinoff. Où est-il? Où se cache-t-il? Comment vit-il? Comment est-il? C'est un bombardement de questions. C'est, sous une autre forme, Sagallo qui recommence.

On est resté pendant plusieurs jours sans savoir l'adresse du cosaque. Enfin, un reporter, plus déluré que les autres, a découvert, dépisté, levé son Achinoff. Et nous avons appris alors que le cosaque était grand, solide, carré des épaules, barbu et chevelu, très roux, une sorte de Christ slave, mais un Christ à la carrure herculéenne. Seulement--ô déception!--il n'entend ni ne comprend un mot de français. O écroulement de tous les espoirs des reporters! Comment interviewer un homme qui ne peut point répondre? Une interview par gestes?

--Quelle émotion avez-vous éprouvée lorsque l'on a bombardé Sagallo?

Mais allez donc expliquer la question par une pantomime! Les meilleurs acteurs du cercle funambulesque n'y réussiraient pas!

Les entrevues avec le cosaque Achinoff seront donc toutes platoniques, à moins qu'on ne se munisse d'un interprète. Mais l'ataman des cosaques libres, comme on l'appelle, ce qui lui donne un faux air d'un Antoine d'un théâtre politique libre, l'ataman vaut par sa propre personnalité. On le regarde, on ne l'interroge pas. Quoique silencieux, il pique la curiosité. Et nécessairement on le fête. On l'accueille, on le célèbre de confiance. Achinoff! Un cosaque! Le cosaque libre. C'est un ami.

Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble qu'à la fin, les Russes doivent un peu sourire--silencieusement--dans leurs barbes fauves de cette exaltation que nous affichons assez bruyamment depuis des années. M. de Vogue raconte dans son dernier livre, _Spectacles contemporains_, que lorsque le général Loris Mélikoff fut en quelque sorte nommé dictateur par le tzar Alexandre, un de nos ministres demanda assez naïvement à notre ambassadeur:

--Savez-vous si le général Loris Mélikoff est français?

On lui répondit tout naturellement:

--Le général Mélikoff est Russe.

Et il n'y a pas d'autre réponse plus simple ni plus juste.

Nul plus que moi n'aime les Russes, ne comprend le charme, la grandeur, la séduction robuste, ne devine le rôle futur, l'influence décisive, de cette race. Le Slave est fait pour aimer le Gaulois. Mais il est russe, le Russe, et il a bien raison d'être russe, comme nous avons cent fois raison d'être français. Il semble banal de dire cela, mais affirmer que deux et deux font quatre, c'est dire aussi une banalité.

Donc, si la curiosité qui s'attache au cosaque Achinoff me paraît toute naturelle et facilement explicable, les hommages qu'on lui adresse me semblent tomber dans le paradoxe. On s'emballa comme on dit, sans savoir pourquoi. On ne le connaît pas, cet ataman libre, on l'accepte, on le subit. Après tout, qu'il soit ce qu'il voudra, la sympathie dont on entoure sa rousse chevelure et ses yeux bleus est une preuve nouvelle de l'affection sincère, bien qu'un peu voyante, que nous portons à la nation russe. Il suffit qu'on soit russe aujourd'hui en France pour qu'on soit aimé, salué, acclamé!

--Quel dommage, me disait hier un vieil amputé de Sébastopol, que les Cosaques m'aient emporté un bras! Avec quel plaisir je tendrais à Achinoff mes deux mains!

Et notez que dans cette exclamation, peut-être ironique, il y a toute une philosophie de la gloire et de la bêtise de la guerre.

Mais soyons justes, en tout ceci la curiosité domine. Achinoff est l'actualité du moment. Jack l'Éventreur viendrait à Paris qu'il serait aussi, et plus que personne, la bête curieuse. Une bête fauve, par exemple. En voilà un qui met la police et les reporters sur les dents! il lui échappe, il s'en moque avec une audace fantastique. Il en est, ce Jack l'Éventreur, à son dixième cadavre.

Quand nous serons à vingt nous ferons une croix.

Et toujours la même précision dans le meurtre, toujours le même _faire_, la même sorte de signature sinistre.

--Non, monsieur le procureur, répondait un meurtrier, devant un cadavre à la morgue, ce n'est pas moi qui ai fait ça. _C'est pas de mes coups!_

Ils ont leurs coups, ces assassins, et comme leur marque originale. Les limiers de la sûreté ne s'y trompent pas. «C'est un tel», disent-ils, en regardant une blessure. Jack l'Éventreur doit être, est certainement un maniaque de meurtre systématisant l'assassinat, prenant comme un atroce brevet de spécialité, s'acharnant aux femmes avec une sorte de fureur froide, implacable, vengeresse, est effrayant cet exemplaire d'homme moderne, et le docteur Lombroso trouverait certainement dans ses traits, dans son cerveau, le caractère l'homme primitif, absolument sauvage. Ce doit être une stupeur dans Londres et la police y devient tout à fait béjaune.

--Ah! la police! disait M. de Talleyrand, toujours lui! la police!... Ce qu'on peut lui demander de plus simple et de plus rassurant, c'est de pas arrêter trop d'honnêtes gens!...

J'oublie de vous parler de l'actualité du moment: du carême. Mais si le carnaval est mort, le carême l'est bien davantage. Bals, dîners, concerts, soupers, théâtres de société--l'_Ami des femmes_ promis chez Mme Aubernon,--fêtes et réunions, musique et pâtés de foies gras: c'est le carême parisien. Ce n'est pas celui de Massillon.

Heureusement, dirait Yvette Guilbert.

Rastignac.

LA SOCIÉTÉ PARISIENNE

LA COLONIE ESPAGNOLE.

Puisqu'il est question, dans les cercles diplomatiques, du prochain départ de la reine Isabelle pour la Bavière, où elle irait, dit-on, assister aux couches de l'infante Paz, parlons un peu des Espagnols de Paris.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les rapports entre l'aristocratie espagnole et celle de France sont fréquents et suivis. Depuis le temps où Louis XIV, après avoir pris pour femme une infante d'Espagne, plaça son petit-fils sur le trône de Charles-Quint, les relations entre les deux sociétés devinrent incessantes, les liens nombreux; la _grandesse conférée_, à plusieurs reprises, à des membres de la noblesse française, contribua à les resserrer et, en dépit des nuages passagers amoncelés par la politique, les circonstances, la sympathie de race et de caractère, amenèrent fréquemment, presque sans interruption, à Paris, une foule de personnages marquants d'au-delà des Pyrénées.

Mais c'est surtout à partir de 1840 et de l'abdication de la reine Christine, qui vint se fixer parmi nous, que la colonie espagnole acquit une importance et un relief qui se sont maintenus à travers les événements, et qui lui ont valu la place brillante qu'elle occupe encore aujourd'hui dans le monde élégant de notre grande cité.

Nous avons eu, après la reine Christine, S. M. la reine Isabelle et le roi Dom François, à qui la révolution de 1868 avait fermé les portes de leurs États, et qui résident encore au milieu de nous. Nous avons eu le roi Alphonse XII, qui a grandi sur notre sol. Nous avons eu aussi Dom Carlos, qui longtemps a figuré au premier rang du Tout-Paris aristocratique et fashionable, et que des considérations d'ordre diplomatique ont obligé à s'éloigner. Nous avons eu, sous le second empire, la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice Eugénie, la duchesse d'Albe, sa soeur, le marquis et la marquise de Bedmar, la duchesse de Malakoff, le duc d'Ossuna, le marquis d'Alcanicès, duc de Sesto, qui a épousé la duchesse de Morny après la mort de son premier mari, et tout un groupe étincelant de grandes dames et de fringants cavaliers de la famille ou de l'intimité de la souveraine.

Enfin, à l'heure présente, nous possédons une cour _in partibus_, deux infantes, bon nombre de femmes des plus séduisantes et des plus distinguées et quantité d'individualités masculines très en vue, dont le centre de réunion se trouve à l'hôtel de Castille et que le _high life_ parisien apprécie tout particulièrement.

C'est qu'il n'y a rien de plus aimable, de plus sociable, de plus gai et de plus élégamment correct tout à la fois, qu'un véritable hidalgo. J'ai toujours entendu parler de la «morgue espagnole», et j'avoue que je n'en ai jamais trouvé trace chez aucun des Espagnols de bonne compagnie qu'il m'a été donné de rencontrer.

Je dois dire, au contraire, que je les ai toujours vus simples, accueillants, liants, bons camarades, un peu exubérants peut-être, et d'une exquise courtoisie.

Ce qu'ils ont, en général, c'est une certaine hauteur dans le port, dans la démarche, dans le maintien; une fierté native dans les allures, qui est loin de nuire à leur charme, et un je ne sais quoi de chevaleresque, d'aventureux, de romanesque dans les sentiments, qui n'est pas le moindre de leurs attraits. Demandez plutôt aux Parisiennes.

Avec cela de la verve, de la sève, de l'entrain, de la finesse, de l'esprit très souvent et de l'originalité toujours. Il n'est pas jusqu'à leur accent qui ne leur donne du piquant et de la saveur. J'en ai connu plusieurs qui, par la tournure de leurs idées, l'ingéniosité de leurs aperçus et la façon humoristique et unique qu'ils avaient de raconter les choses les plus ordinaires, étaient littéralement désopilants.

Quant aux femmes, indépendamment de leur beauté plastique, qui est proverbiale, et, je me permettrai de dire, dans bien des cas, légèrement surfaite, elles sont, pour la plupart, la séduction personnifiée. Même imparfaitement jolies, elles ont quelque chose d'indéfinissable et de suggestif dans le regard, de familier et de naturel dans l'abord, de félin et de naïvement coquet dans les manières, d'ardent et de passionné dans la physionomie, qui attire et captive à première vue. Ce sont là des dons, pour ainsi dire innés, qui leur sont communs presque à toutes, quels que soient leur âge et leurs avantages physiques, et qui frappent chez la reine Isabelle,--aussi Espagnole de caractère que de coeur,--quand on a eu l'honneur de l'approcher.

* * *

Qui ne connaît Isabelle II? Qui ne l'a aperçue tout au moins dans les Champs-Elysées ou dans l'avenue du Bois de Boulogne, en coupé ou en calèche aux couleurs espagnoles, rendant avec infiniment de bonne grâce les saluts qu'on lui adresse?

Tout le monde sait qu'elle a le type Bourbonien très accentué, un très grand air, que ne dépare pas un embonpoint caractérisé, une expression de franchise et de bienveillance très apparente. Mais ce que l'on connaît moins, c'est son excessive amabilité, dépouillée de tout apprêt, sa profonde sympathie pour la France et sa reconnaissance pour l'hospitalité quelle y a reçue, son attachement et son dévouement pour ceux qui l'entourent et, par-dessus tout, son inépuisable bonté. En veut-on un exemple entre mille?

Un jour, elle apprend qu'un sectaire des plus dangereux qui, après avoir attenté à sa vie dans les circonstances que l'on connaît, s'est réfugié à Paris, est dans la plus profonde misère et implore la charité:

--Qu'on lui envoie de suite cinq cents francs, dit-elle sans hésiter.

--Mais Votre Majesté sait, réplique le chambellan, que cet homme est un assassin; que c'est lui qui...

--Qu'est-ce que cela fait? répond-elle en souriant, tu es ridicule avec tes rancunes et tes idées de représailles. Ce n'est pas moi, Isabelle, que ce malheureux a voulu tuer, c'est le parti que je représente. Allons! pas de mauvaise humeur et ne tarde pas à faire ce que je t'ai dit...

En ce moment, la reine Isabelle ne reçoit qu'en petit comité, sans aucun apparat, et, bien que le palais de Castille, situé, comme on sait, avenue Kléber, se prête merveilleusement aux fêtes et à la représentation, les réceptions se bornent présentement à des dîners intimes triés sur le volet, qui sont très recherchés et très enviés.

Des deux infantes, soeurs du roi dom François et belles-soeurs, par conséquent, de la reine Isabelle, l'une, l'infante Pepa, a épousé feu M. Guell y Rente, sénateur très connu et très aimé du monde parisien, légendaire par ses boutades originales et ses saillies à l'emporte-pièce; l'autre, l'Infante Isabelle, réputée pour son esprit, a épousé le comte Gurowski, mort, comme M. Guell, depuis plusieurs années.

La maison officielle de la reine se compose de la duchesse de Hijar, grande maîtresse, et du marquis de Villasegura.

Fille du comte de la Puebla, veuve du duc de Hijar, marquis d'Almenara, comte de Rivadeo, dont la grandesse de première classe remonte à une époque très reculée, la duchesse est une très grande dame, sous tous les rapports, et, ce qui ne gâte rien, elle est remplie de tact et d'amabilité.

Quant au marquis de Villasegura, ancien officier de marine, il n'appartient pas à l'aristocratie de naissance et il a reçu son titre actuel au moment où il a été choisi par la reine pour être placé à la tête de sa maison; ce qui ne l'empêche nullement d'être un homme parfaitement distingué, s'acquittant à merveille de ses délicates fonctions.

A citer encore, dans l'entourage habituel de la reine Isabelle, la marquise de San Carlos, qui, sans titre officiel, a souvent fait auprès de Sa Majesté le service de la duchesse de Hijar, pendant l'absence de cette dernière.

Mme de San Carlos est une très belle personne, douce, bienveillante, aimable et particulièrement intelligente. Moitié Havanaise et moitié Espagnole, elle a écrit un livre des plus intéressants: _Les Américains chez eux_, qui a eu du succès et dont la presse anglaise, encore plus que la française, s'est énormément occupée.

Que dire de l'ambassadeur, qui n'a pas eu le temps, jusqu'ici, de se faire connaître de la société parisienne? Issu d'une famille opulente de Saint-Sébastien, dont le nom patronymique est la Sala, il a fait de brillantes études de droit et s'est enrôlé dans les rangs du parti conservateur, auquel il est toujours resté fidèle. C'est un esprit éclairé, une nature loyale, un personnage sympathique, d'une grande sûreté de relations, universellement aimé et estimé.

Il a épousé Mlle Brunetti, dont la mère était une Camerassa, cousine du duc d'Ossuna. Or, à la mort de celui-ci, son unique descendant, ayant hérité d'une trentaine de titres, ne voulut, en présence des droits phénoménaux qu'il aurait eu à payer, en garder que quatre et il céda les autres à ses parents. C'est ainsi que Mme de la Sala devint duchesse de Mandas et, selon la coutume espagnole, transmit le titre à son mari.

C'est aussi de cette façon que la soeur de Mme de Mandas, Mme de Haber, très répandue et très goûtée, devint duchesse de Monteagudo. L'armorial espagnol est un labyrinthe dans lequel il n'est point aisé de trouver sa route et de se débrouiller.

* * *

En dehors de la cour et de l'ambassade, la grande dame la plus en évidence de la colonie espagnole de Paris est, sans contredit, la maréchale Serrano, duchesse de la Torre.

Cette femme célèbre, tant par son rang--elle a été régente du royaume avant l'arrivée du roi Amédée--que par sa grande beauté, est d'origine havanaise. Elle a des yeux superbes, un teint éclatant, une tournure charmante, des toilettes incomparables et un goût irréprochable. Prodigieuse de conservation et de jeunesse, les années ont glissé sur elle sans l'atteindre et, quoique elle ait deux filles mariées, la princesse Kotchoubey et la comtesse Santovenia, elle paraît à peine dans la maturité de l'âge.

On raconte qu'elle est sur le point d'entrer en possession d'une immense fortune provenant d'un trésor récemment découvert en Angleterre dans une terre de famille.

Vient ensuite la duchesse de Valencia, née Tascher de la Pagerie et veuve du fameux Narvaès, l'affabilité, la grâce et la distinction mêmes.

Puis, le marquis de Valcarlos, fils de M. Guell y Rente et de l'infante Pepa, attaché militaire à Paris et la marquise, née Alberti.

Puis, M. de Banuelos, diplomate de mérite, nommé tout dernièrement ambassadeur à Berlin, beau-frère du comte de Sartiges et dont les deux ravissantes filles, amies intimes de la duchesse de Luynes, ont brillé d'un vif éclat dans les salons parisiens.

Enfin Mme de Guadalmina, une beauté très à la mode; le marquis de Casa Riera, richissime et galant gentilhomme, très empressé auprès des dames, et dont la loge à l'Opéra, bien connue des abonnés, est toujours remplie des femmes les plus jolies, les plus élégantes et les plus qualifiées de Paris; le comte de Sanafé, ancien ministre plénipotentiaire, autrefois attaché à la personne de la reine et Parisien pur-sang; le duc de Fernan Nunez, ancien ambassadeur et membre assidu du Jockey-Club; M. Calderon, un des plus vaillants généraux de Dom Carlos et un homme du monde accompli, très choyé dans le _high life_; M. Muriel, M. Fernandez de Cuellar et bien d'autres... L'espace me manque pour les nommer tous.