L'Illustration, No. 2503, 14 février 1891
Part 4
L'attention et la curiosité sympathiques de Paris ont fait cortège cette semaine à M. Léon Daudet, fils de M. Alphonse Daudet, épousant Mlle Jeanne Hugo, petite-fille du grand poète. C'est que l'aristocratie du talent a ses grands mariages, comme l'autre. Et les contemporains ont raison de rendre aux fils et aux petits-fils de ceux qui honorent leur pays un peu de la gloire que leurs pères ou leur grands-pères ont fait rejaillir sur leur époque.
On sait que M. Léon Daudet, le fiancé, poursuit depuis deux ou trois ans ses études médicales: il se préparait récemment encore aux concours de l'internat. Quant à Mlle Jeanne Hugo, le rayonnement de la popularité de son aïeul a illuminé son berceau. De la même plume qui fustigeait l'insolence des grands et consolait l'humilité des petits, Victor Hugo a chanté les douces émotions de l'enfance.
Son oeuvre si vaste et si grandiose renferme de véritables bijoux poétiques où se reflète la joie des caresses enfantines, comme un écrin magnifique aux proportions colossales cache un joyau fragile aux fines ciselures. Les morceaux consacrés aux enfants sont même en si grand nombre que l'on a pu en composer tout un volume avec ce titre: _Les Enfants_. Avons-nous enfin besoin de citer _l'Art d'être grand-père_, qui est tout entier à la gloire de Jeanne et de son frère Georges. Georges est l'aîné et il est homme: à lui le grand-père voue une affection plus virile, dégagée des mignardises qui sont réservées: à Jeanne, si frêle et si douce en son berceau, dans l'auréole de ses blonds cheveux encadrant le doux visage aux grands yeux étonnés, au sourire ingénu:
O Jeanne! Georges! voix dont j'ai le coeur saisi.
Jeanne a grandi: la «petite reine» est devenue jeune fille et la grâce ne l'a pas abandonnée, s'est épanouie en elle. L'heure prévue et prédite dans _l'Art d'être, grand-père_ est enfin venue, l'heure où la jeune fille quitte la maison où elle fut adorée, pour une nouvelle famille qui devient la sienne. Il n'a manqué à la fête de l'autre jour que la présence de l'aïeul; et, l'on ne peut pas dire pourtant qu'il en fût tout à fait absent.
C'est à lui, avant tout, qu'on rendait hommage, quand le couple nuptial entrait dans la grande salle des fêtes de la mairie du XVIe arrondissement parmi les fleurs prodiguées. C'est en son souvenir que l'orchestre de Lamoureux jouait l'ouverture de _Ruy Blas_ de Mendelssohn et l'_Hymne_ que Saint-Saens a composée pour les funérailles solennelles offertes il y a six ans par la France à l'illustre poète, comme un dernier adieu.
La présence de Mme Carnot, des ministres et de leurs familles, de tout ce que Paris compte d'illustrations ou de simples notabilités, attestait la vénération affectueuse qui entoure si justement le nom que portait hier encore la nouvelle épousée et celui qu'elle porte depuis quelques heures.
LE CENTENAIRE D'HÉROLD
L'Opéra-Comique a célébré devant une salle comble le centenaire d'Hérold, l'immortel auteur du _Pré aux Clercs_. Le spectacle se composait du premier acte de _Zampa_ et du _Pré aux Clercs_, dont on donnait, ce soir-là, la 1,482e représentation. Entre le second et le troisième acte, le rideau s'est levé et le buste d'Hérold est apparu. A côté se tenait Mlle Adeline Dudlay, de la Comédie-Française, qui, personnifiant la France, a récité des stances de M. Lucien Paté, pleines d'une éloquence communicative. Autour de Mlle Dudlay, côté cour et côté jardin, comme on dit au théâtre, les interprètes qui avaient chanté _Zampa_ et ceux qui chantaient le _Pré aux Clercs_ étaient groupés dans leurs costumes respectifs...
Après avoir dit les beaux vers de M. Paté, Mlle Dudlay a posé sur le buste la palme qu'elle tenait en main et tous les artistes ont défilé devant l'image de l'illustre compositeur, à qui la France se glorifie d'avoir donné le jour, de l'artiste de génie autant que modeste, qui, un mois après avoir donné le _Pré aux Clercs_, cette partition exquise, s'écriait au moment où il fermait les yeux pour toujours; «Quel malheur de mourir! Je commençais à comprendre la musique qui convient au théâtre».
Ad. Ad.
L'ACCIDENT DE MONTIGNY
A la suite des gelées prolongées et des mouvements de terrain survenus au moment du dégel, des déraillements se sont produits sur un grand nombre de voies ferrées, entre autres sur le réseau du Nord.
A Montigny, notamment, dans le département de la Somme, un train mixte, composé de deux machines, d'une quinzaine de voitures et de quelques fourgons, dont un contenant dix vaches, a déraillé le 2 février, à 3 h. 15 de l'après-midi. Plusieurs wagons ont été culbutés et précipités en bas du remblai élevé en cet endroit de 1 à 5 mètres. Trente-cinq voyageurs ont été blessés, sur lesquels quinze assez grièvement. Quant au personnel du train, sauf le conducteur Dubois, qui a été contusionné, il n'a eu aucun mal. La cause de ce déraillement, nous l'avons dit, est le dégel; mais le cahotement du wagon de queue dans lequel étaient renfermées les bêtes n'y est pas étranger.
Il s'est même produit, un incident curieux.
Sept des vaches se sont trouvées projetées en dehors de la voiture et prises sous les décombres, d'où elles n'ont pu être retirées que pendant la nuit: quatre étaient mortes et trois grièvement blessées. Il a donc fallu les abattre immédiatement, opération qui a dû naturellement être effectuée sur place par un boucher requis à cet effet.
LES FOUILLES DE MARTRES-TOLOSANE
Des fouilles d'une importance considérable au point de vue archéologique sont pratiquées ou plutôt reprises en ce moment sur le terrain de la commune de Martres-Tolosane, dans la Haute-Garonne. Des bustes, des statues, des bas-reliefs, sont découverts chaque jour et le musées improvisé qui les recueille, en attendant leur transport à l'Institut, renferme à cette heure des pièces d'une grande valeur artistique. Nous devons à l'obligeance de M. F. Régnault, membre de la société archéologique, de pouvoir donner aujourd'hui une reproduction de quelques-unes de ces pièces, choisies parmi les plus intéressantes, et quant aux fouilles elles-mêmes, M. Lebègue, qui en est l'heureux initiateur, a bien voulu nous fournir les intéressants renseignements qui suivent:
«La petite ville de Martres-Tolosane couronne le sommet d'une colline dominée par les contreforts des Pyrénées. Devant elle, au nord, s'étend et s'élargit la plaine de la Garonne. Au pied de sa vieille église, assez imposante, elle étage les débris en partie conservés de ses remparts circulaires. Quelques fabriques de poterie, encore florissantes depuis le moyen-âge, s'élèvent sur la pente qui descend vers le fleuve. Elles en sont séparées par des champs cultivés où l'on voyait autrefois quelques murs d'une ville gallo-romaine, inconnue à l'histoire. Le nom lui-même en a-t-il été conservé? d'après le témoignage douteux des actes de Saint-Vidian, elle se serait appelée Angonia.»
Pourtant au dix-septième siècle on y découvrit des fragments d'architecture et des statues, quelques-unes fort belles, qui furent transportées à l'évêché de Rieux. En 1826 le hasard fit trouver dans le champ d'arbres antiques, et des fouilles continuées à cette place jusqu'en 1830 par l'archéologue Dumége enrichirent le musée de Toulouse de la plus intéressante collection de sculptures qu'ait jamais livrées le sol de la France.
Les unes viennent de la Grèce: telle cette charmante tête d'Ariane, délicate et fine, aux yeux légèrement bridés.
Mais de la Grèce nous passons à Rome; voici une nombreuse collection de bustes d'empereurs. L'un d'eux serait pour Rome elle-même une fort heureuse trouvaille; c'est un Auguste dont les proportions rappellent avec une exactitude parfaite les répliques déjà possédées par Florence et par le Vatican.
Les nouvelles fouilles que j'ai entreprises avec le concours de M. Ferré sont à peine commencées et déjà le résultat dépasse nos espérances. Nous possédons plus de cent vingt débris antiques.
Parmi toutes ces richesses, il faut mettre à part une Minerve que nous reproduisons et dont la tête malheureusement n'a pas été retrouvée; elle est digne de figurer dans un beau musée d'antiques; les draperies, très soignées, sont sculptées avec un art exquis. Puis une tête d'enfant, dont la physionomie est d'une douceur charmante.
Voici le sanglier d'Érymanthe, que les bras énormes d'Hercule enserrent dans une étreinte toute-puissante. C'est enfin une femme couchée d'un mouvement gracieux.
Tout nous porte à croire que nous marchons vers de nouvelles découvertes. Mais déjà nous pouvons affirmer une théorie qui ne sera plus contestée: il y eut en Gaule au troisième siècle une école de sculpture, imitatrice des anciens et qui eut cependant son originalité propre.
Parmi tous ces marbres, nous n'avons presque pas trouvé de débris d'architecture. Ils n'auraient donc pas appartenu à un édifice, à un temple, à un palais, à une villa. Proviennent-ils d'un atelier? Nous espérons que la fouille, en continuant, nous permettra de résoudre le problème.»
Albert Lebègue.
AU CIRQUE D'HIVER
Il n'y a plus de cirque sans eau. Le Cirque-d'Hiver, lui aussi, a voulu avoir sa pantomime nautique. Il fallait pour cela transformer la piste où tout à l'heure débattaient les chevaux, les écuyères, et les jolis chiens savants que l'on peut voir en tête de notre page de gravure, en un véritable lac. Je n'entreprendrai pas de vous décrire par le menu le système employé.
Il est, en tout cas, d'une rapidité d'exécution exemplaire. Deux toiles goudronnées enveloppent complètement la piste et remontent vers une estrade sur laquelle se passent les scènes comiques de la parodie et qui permet aux artistes de plonger dans l'eau: celle-ci, grâce à une ingénieuse combinaison de conduite, arrive en quelques secondes, et nous sommes ainsi tout d'un coup transportés en plein océan.
La pantomime commence. Notre gravure en donne les principaux incidents. Elle commence par une parodie de Cléopâtre: l'aspic célèbre est remplacé par un gigantesque serpent long de quinze pieds... Nous voyons aussi Antoine et Cléopâtre débarquer; Octave les poursuit, il les rejoint, mais, dans sa lutte avec Antoine, il est précipité dans l'eau par le farouche triumvir... La pantomime n'a pas oublié la vie «inimitable» que menaient les deux amants: ainsi des suivantes de Cléopâtre dansant devant nous une danse du ventre très expressive.
Viennent ensuite des scènes d'un autre ordre, celle d'un ivrogne, dont l'idée fixe est de prendre un bain, celle du vol en bateau, que représente une de nos gravures... Un ménage bourgeois est attaqué par des voleurs, des pirates, qu'arrêtent à la fin de non moins aquatiques policemens... Tout cela est gai et amusant.
_Port Tarascon_, par Alphonse Daudet, paraît aujourd'hui dans le format in-18 à 3 fr. 50, chez l'éditeur E. Flammarion.
Les «dernières aventures de l'illustre Tartarin», complètent cette trilogie célèbre de la collection Guillaume, illustrée: _Tartarin de Tarascon, Tartarin sur Alpes_ et _Port Tarascon._
AUX PETITES SOEURS
Par RENÉ BAZIN
Suite et fin.--Voir nos deux derniers numéros.
Lorsque l'aïeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une pèlerine sur ses épaules, sortit de la chambre avec précaution, et, traversant le pré, fut bientôt sur la route qui montait vers la ville. Elle hâtait le pas, un peu inquiète d'être seule à cette heure déjà tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient la regardaient effrontément. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la pensée ne lui venait pas de retourner en arrière. Son projet lui donnait courage et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientôt les rues devinrent plus éclairées. Des devantures de boutiques étincelèrent à droite et à gauche. Elle marcha plus tranquille. Les passants la protégeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrêta devant la porte d'un grand magasin de nouveautés, qui projetait aux deux angles d'un boulevard la lumière de ses lampes électriques.
C'était là.
Avec un peu d'hésitation, elle s'élança, éblouie, les yeux à demi fermés. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall immense. Un employé vint à elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils prennent volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie:
--A quel rayon mademoiselle désire-t-elle que je la conduise? soieries, dentelles, trousseaux, layettes?
Quel rayon? Jamais Désirée n'était entrée dans un grand magasin.
--Oui, répéta-t-il, que demandez-vous?
Alors son secret lui échappa, et elle dit, non pas comme une réponse, mais se parlant à elle-même d'un ton de rêve et dans la vision d'une chose lointaine, étrangement douce:
--Je voudrais une ombrelle rose!
Elle n'eut que vingt pas à faire. On lui montra des ombrelles chères, d'abord, tendues en soie, frangées, montées sur des manches sculptés. Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Désirée n'avait pas beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'étoffe commune, blanche par-dessus, doublée à l'intérieur de mauve assez vif qui pouvait passer pour du rose. Le manche en était blanc et recourbé. Désirée l'acheta. Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants de fil à jour, d'un dessin léger, ayant remarqué que le dimanche de pauvres filles comme elle commençaient à ne plus vouloir sortir les mains nues.
Et par les rues elle se remit à marcher vers la banlieue de moins en moins éclairée et peuplée de passants. Mais maintenant elle n'avait plus peur.
Elle portait sous son bras l'ombrelle, roulée dans une gaine de papier gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emporté un trésor. Il s'agissait bien en effet d'un trésor, puisque c'était pour être plus belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier, qu'elle avait dépensé, sans en prévenir sa grand-mère, une grande partie de son gain de toute la semaine. Comme elle serait élégante demain, lorsque, midi sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jughan, vers le moulin qui peut-être aurait encore ouvert sa fenêtre! Elle pensait à cela. La route du retour lui parut courte.
Elle rentra dans les ténèbres. La grand'mère ne s'était pas réveillée... Tous les grillons du pré chantaient autour de la maison, sous les épis du foin haut.
VI
Le lendemain, dans l'après-midi, Désirée se rendit à l'hospice. En si peu de temps, comme tout avait poussé! Les dalhias de la cour dépassaient d'un pied leur tuteurs, des roses grimpantes, ouvertes toutes ensemble au soleil de juin, débordaient, à flots roses et jaunes, l'arête moussue des murs. En apercevant la visiteuse, son ancienne maîtresse, le coq de Barbarie, qui jouissait, vu sa petite taille, du droit de libre parcours, sortit de l'abri d'un fusain, et suivit la jeune fille, comme si elle eût encore du menu grain dans son tablier.
Désirée, qui était de bonne humeur, se détourna vers lui, et demanda:
--Petit, sais-tu où est le père Le Bolloche?
Il répondit un tel kirikiki, d'un ton si drôle et si décidé, qu'elle ne put s'empêcher de rire.
--Sorti! reprit-elle, que chantes-tu là? Il est tout au plus dans le verger, n'est-ce pas, ma soeur?
--Ma foi, mademoiselle, dit la religieuse qui passait, je ne sais trop: de ce temps-ci, tous nos petits bonshommes sont en l'air.
Le soleil vivifiait, en effet, les pensionnaires de Jeanne Jughan. A l'exception de quelques-uns, trop fanés pour reverdir, qui les aurait reconnus? Ils ratissaient les allées, sarclaient des massifs, se promenaient d'une allure double de celle d'hiver. Plusieurs faisaient des dessins sur le sable avec leurs béquilles. Il y en avait un qui cueillait des cerises, à califourchon sur une branche.
Tous portaient une veste claire, faite en chiffons de coutil par des mains qui ne laissent rien perdre. Jour de trêve, illusion que répand sur les souffrances humaines la grande lumière douce.
Désirée interrogea celui qui cueillait des cerises.
--Tu demandes le sergent, ma jolie fille?
--Mais oui, le père Le Bolloche.
--A faucher dans le pré.
--Vous dites?
--Je dis qu'il est à faucher dans le pré. Même il commande l'escouade. C'est qu'il est rudement jeune, lui!
Et, galamment, le bonhomme se laissa glisser à terre pour conduire la fille d'Étienne Le Bolloche.
--Tu ne sais pas la route, dit-il sérieusement, et nous autres, vois-tu bien, nous ne sommes pas à l'heure ici; on a toujours le temps de faire l'ouvrage.
Ils remontèrent la pente, prirent à droite de l'hospice, et, par une barrière qui coupait le mur d'enceinte, pénétrèrent dans un pré long et tournant autour de l'enclos. Ce pré formait comme une couronne, comme un anneau vert enserrant le domaine des soeurs, et confinait, par une haie vive, au tertre du meunier.
Arrivée là, Désirée vit un spectacle nouveau. Huit vieux, armés de huit faulx, les manches de chemises retroussées, taillaient en ligne dans l'herbe haute. Au milieu, Le Bolloche, le plus grand de tous, sa jambe de bois en avant, travaillait comme un jeune homme. C'était merveille de voir l'ampleur de l'entaille circulaire qui se creusait devant lui à chaque coup de sa faulx. Il ne s'arrêtait pas, comme faisaient les autres qui, sous prétexte de redresser une brèche, tapotaient un petit quart-d'heure sur leur lame. Il était de corvée, et prenait la chose au sérieux. Chef d'escouade, songez donc! Il mettait de la vanité à paraître infatigable, à largement arrondir ses bras, à ne pas se laisser distraire surtout, non, pas même quand une vieille soeur passait derrière la ligne des faucheurs, un pichet de cidre à la main, et disait:
--Allons, mes petits bonshommes, ne travaillez pas trop, buvez un peu, il fait si chaud!
Désirée s'approcha. Il la regarda d'un air contrarié.
--Tu vois bien, dit-il, que j'ai de la besogne à abattre! Va m'attendre là-bas. La fauche, mon enfant, c'est comme l'astiquage: ça ne s'interrompt pas!
Et, disant cela, il était superbe, la tête droite, la main appuyée sur sa faulx relevée; il se sentait admiré par les camarades, ruines plus effondrées que lui.
--Là-bas! répéta-t-il.
Désirée gagna la place qu'indiquait le geste du bonhomme, un peu loin dans le pré, à côté de la haie.
Là elle s'assit dans l'herbe, non sans avoir observé, en elle-même, que le moulin était proche, et qu'il ne virait pas. La pensée du meunier ne l'avait guère quittée. Elle l'avait occupée le long du chemin, à présent elle faisait battre son coeur, plus vite que de coutume, sous sa taille de coutil à fleurs. Et la pensée qui nous tient, vous le savez, nous pose et nous modèle à sa guise. La jeune fille ne regardait pas la haie, sans doute, mais elle la surveillait du coin de ses yeux clairs errant sur la prairie. Elle attendait quelque chose qui devait venir de là. Elle se sentait toute voisine d'une heure grave et mystérieuse encore de sa vie. Pour un souffle d'air dans les ronces, elle tressaillait. La coulée d'un mulot sur les feuilles mortes du fossé lui paraissait un pas qui s'approche.
Parfois elle fermait les yeux pour se ressaisir elle-même, pour ne pas céder à je ne sais quel vertige qui la prenait. Elle avait envie de dire aux marguerites,--voyez ces idées folles qu'elle n'avait jamais eues!--«Ne me fixez pas ainsi, toutes ensemble, avec vos yeux d'or. Je suis une pauvre fille que vous ne regardiez pas d'ordinaire.» Il lui semblait que ces milliers de témoins observaient son air troublé. Elle serrait alors, de sa main gantée, l'ombrelle, qui baignait ses joues, son front, toute sa blonde personne, d'un reflet rose. L'idée que son ombrelle la rendait plus jolie, qu'elle lui donnait l'air d'une demoiselle, lui traversait l'esprit. Et, souriante, heureuse et inquiète à la fois, parmi les herbes qui l'enveloppaient de leurs fleurs ou semaient sur sa robe le duvet de leurs graines, elle était plus charmante encore. La grande rayée de deux heures chauffait le pré. Le parfum du foin s'en élevait comme l'encens de l'été. Et les faucheurs s'avançaient en balançant leurs bras.
Combien de temps elle demeura ainsi? Elle n'en savait rien. L'amour ne compte pas la durée de ses rêves.
Tout à coup, sans qu'elle eut perçu le moindre bruit de pas ou de feuilles remuées, elle entendit une voix qui disait, de l'autre côté de la haie:
--Désirée!
Tout le sang de ses veines reflua vers son coeur. Elle resta immobile, pâle comme si elle allait s'évanouir.
A travers l'aubépine, la même voix répéta:
--Désirée!
Alors, elle se leva doucement, et se détourna.
C'était lui. Il était venu, ainsi qu'elle l'avait pressenti. Il la regardait, à moitié caché par la haie. Et dans ses yeux il y avait l'aveu de son amour, et la fierté de se sentir aimé. Un brin de genêt pendait au ruban de son chapeau. Il n'avait pas fait toilette. Il était accouru en l'apercevant, lui riche, dans ses vêtements de travail, comme un brave garçon qui ne cherche pas à en imposer.
Chose étrange, ce fut ce contraste entre elle et lui qui frappa d'abord Désirée, et son trouble s'en augmenta. Elle s'était attifée, elle qui gagnait à peine sa vie, elle dont les parents, faute de pain, avaient dû recourir à la charité des soeurs. Son ombrelle et ses gants de fil, deux luxes qu'elle n'avait jamais eus, lui firent l'effet d'un mensonge. Elle en fut gênée. Elle eut honte. Sa joie de tout à l'heure, sa gloriole d'être bien mise, lui parurent ridicules, coupables même.
Elle se prit à se détester. Sans cesser de regarder vers la haie, sans rien dire, elle enleva ses gants de fil, et les laissa tomber à terre. L'ombrelle rose échappa à ses mains, et roula sur l'herbe. Puis, quand elle fut redevenue la simple ouvrière, aux mains nues, les joues exposées au soleil, dans la robe qu'elle portait depuis longtemps, sans plus rien d'apprêté, la vraie fille enfin du pailleur de chaises, un seul mot lui monta aux lèvres, un mot d'amour humble et triste.
--C'est que je suis très pauvre! dit-elle.
Mais lui se prit à sourire, d'un bon sourire tendre. Pauvre? il savait bien qu'elle l'était. Il la voulait ainsi. Et comme elle demeurait immobile, toute rouge à présent, dans la joie grandissante de l'amour accueilli, il écarta les branches, pour la mieux voir, et dit:
--Viens, Désirée!
Elle obéit, comme, s'il eût été en droit de la commander. Elle lui appartenait déjà.
A quelques mètres de là elle trouva une brèche, il lui tendit la main, elle passa la haie. Toute une volée de papillons la passa devant elle. Une fois de l'autre côté, Désirée ne retira pas la main qu'elle avait donnée, et se tenant ainsi, tous deux, elle et son ami commencèrent autour du moulin une promenade, la meilleure qu'ils eussent faite l'un et l'autre.
Cependant Le Bolloche, arrivé à l'endroit du pré qu'il avait désigné à sa fille, s'arrêta devant l'ombrelle qui n'abritait plus, posée sur son manche et deux de ses baleines, qu'une touffe de marguerites et de boutons d'or. Il en conclut naturellement que Désirée n'était pas loin, chercha dans le pré, n'y trouva rien, regarda par-dessus la haie, et l'aperçut au bras du meunier.
Il ne s'en émut pas plus que de raison, sachant que sa fille était sage trouvant à l'autre l'air honnête. Son premier mouvement fut de les héler.. il y avait trop de monde autour de lui. Il préféra les aller trouver. Si bien que cinq minutes après, le père Le Bolloche, Désirée et le meunier causaient tous trois.
Dix minutes plus tard il en était de même. Une heure s'écoula sans que le sujet, paraît-il, fut épuisé. L'ombre du moulin s'allongeait sur le tertre. Les sept faucheurs restants se reposaient de plus en plus. Le chef d'escouade ne rentrait pas. Il fallut qu'une soeur le rappelât en disant: «Eh bien! père Le Bolloche, ce n'est pas jour de sortie, aujourd'hui!» Alors le groupe se sépara: le vieux revint vers l'hospice, Désirée reprit le chemin de la ville, et le meunier monta son échelle....
Quand la nuit fut arrivée, et que les petits vieux furent couchés, Le Bolloche, qu'un rayon de lune empêchait de dormir, éveilla son voisin de lui dire:
--Père Lizourette, je marie ma fille!
--Désirée? avec un zouave?
--Non.