L'Illustration, No. 2503, 14 février 1891
Part 3
La robe de jeune fille, donc, presque droite, selon la mode actuelle, est la plus modeste du monde. J'entends d'apparence, car la moindre robe de bal, pour une jeune fille élégante, coûte aujourd'hui cinq ou six cents francs. C'est-à-dire ce que leurs grand'mères payaient pour leurs plus riches toilettes!... La jupe est unie, froncée à la ceinture et faite de voiles superposés; ou bien drapée, au-dessus de l'ourlet, par des noeuds de rubans. Quelques touffes de fleurs rattrapant l'étoffe sont encore admises. Mais alors des fleurs très «jeunes», comme la primevère, l'églantier, le myosotis, la bruyère, le muguet, le lilas blanc, la marguerite ou le bouton de roses. Quant au corsage il se fait «à la Vierge», de même tissu avec grande ceinture nouée et manche bouillonnée; ou tout plat, en satin, avec gorgerette et manche assorties à la jupe. Dans les cheveux un simple ruban ou une touffe fleurie, selon que le corsage est ornementé.
Mais, pour le corsage même, point de guirlandes, ni de traînes, ni de demi-guirlandes. Des piquets aux épaules, un bouquet à la ceinture, une branche sur le côté, enchâssée dans les neiges de la gorgerette, rien de plus. La coiffure, des plus sobres, presque une coiffure de matin, afin de laisser au visage toute sa jeunesse. En aucun cas, aucun bijou, sauf, aux oreilles, des boutons de perles pas trop gros, aux poignets des bracelets sans valeur, au cou, des perles très petites: plusieurs rangs, par exemple, en collier de chien, si l'on est par trop maigre et qu'il faille, à toute force, rompre la ligne.
Combien préférable, cependant, même quand un peu de sécheresse accentue les contours, cette absence de tout bijou qui laisse pure et gracieuse l'harmonieuse tombée des épaules, au-dessous de la nuque, sur laquelle les légers frissons, un peu dorés, jettent leur ombre claire, illuminant le satin de la peau bien mieux que les plus éclatantes pierreries. Cela va si bien à la jeunesse, la simplicité de la parure! Tout ornement exagéré l'écrase, et lui est une flagrante antithèse, partant ne lui sied en aucune façon.
D'ailleurs, si la maigreur de la jeune fille est un obstacle à la grâce du corsage décolleté, cet obstacle s'atténue tout naturellement à la réduction de l'échancrure qui doit se borner aux limites les plus chastes. Autant chez une jeune femme l'étalage d'une poitrine marmoréenne ou de riches épaules semble admis par les plus rigides, autant chez une jeune fille, qui jusqu'à son mariage doit demeurer en quelque sorte enveloppée de mystère, il devient une chose choquante et réprouvée.
Seules, dans un bal blanc, de jeunes rastaquouères oseront exhiber la «grande peau»; seules aussi elles porteront des robes trop riches, des bijoux prétentieux, perdant à cette exhibition de somptuosités toute la distinction native et l'élégance instinctive de leur juvénilité.
Le soir seulement de la signature du contrat de mariage, une jeune fille du monde revêt, avec la toilette pâle qui fait presque partie de la corbeille, un corsage plus ornementé et plus décolleté, agrafant à son cou et à ses oreilles des perles d'une valeur sérieuse, choisies parmi les cadeaux du fiancé. La toilette de contrat, en effet, moins essentiellement virginale que la toilette de mariée, est en quelque sorte la transition entre la toilette de jeune fille et la toilette de femme. Elle est généralement de couleur rose, le blanc étant réservé pour le mariage à l'église, le bleu pour la mairie. D'étoffe légère le plus souvent, telle que le crêpe ou la gaze. Cependant, en hiver, quelques jeunes filles portent au contrat de la faille, du satin, du crêpe de Chine ou toutes autres étoffes relativement peu épaisses. Jamais le velours ni le brocart. Rien de plus gracieux, pour une fiancée, que de la faille rose, garnie autour des épaules et au bord de la jupe d'un épais marabout de roses effeuillées. Ou bien des plumes ou une ruche déchiquetée, qui, moins coûteuses, remplissent presque le même effet. Des perles au cou. Dans les cheveux un pouff de roses ou une aigrette nouée de rubans.
Violette.
NOTES ET IMPRESSIONS
Il n'y a que les enfants et les imbéciles qui ne pensent qu'au présent.
Voltaire.
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L'humanité ne peut arriver à la liberté que par une haute culture de l'esprit et à cette culture que par la liberté.
Jean-Paul Richter.
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Nous devrions apprendre à mépriser ce qui passe par le peu de cas que nous faisons de ce qui est passé.
G. Tournade.
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On juge mieux les gens d'après le choix de leurs loisirs que d'après leurs occupations.
Paul Masson.
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L'incognito, fausse modestie des gens de ce petit monde, n'est qu'un moyen de se faire annoncer davantage.
E. Vivier.
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Nous ne dévorons plus les livres, nous les grignotons; et c'est surtout la faute de ceux qui nous font la cuisine.
Augustin Filon.
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Il y a, de l'esprit d'une femme à celui d'un homme, la différence du rose au rouge.
Saint-Fox.
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La «raison du plus fort» est le vrai type de ces maximes que chacun flétrit et devant lesquelles tout le monde s'incline.
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Il est dans le tempérament du Français de se moquer des femmes et dans sa destinée d'en être dupe.
G.-M. Valtour.
La semaine parlementaire.-Les dernières séances qu'a tenues la Chambre avant de se séparer pour les vacances du carnaval ont été consacrées à l'examen de la loi sur le travail des femmes et des enfants dans les manufactures. Dans cette discussion, qui touche à une question sur laquelle tout le monde est d'accord, celle de la protection à accorder aux faibles, on a pu voir combien il était peu aisé de trancher, par des articles de loi, les difficultés que soulève la réglementation du travail. Certes, il n'y avait là aucun parti pris puisque on a vu l'un des orateurs les mieux écoutés de la droite, M. de Mun, apporter le concours de son éloquence au projet présenté par le parti républicain dans un intérêt démocratique et social. Mais, si l'entente était générale quand il s'agissait de poser les principes d'humanité qui doivent présider à l'organisation d'une société civilisée, certaines objections, venues des membres de la gauche même, ont montré que, dans la pratique, l'application de la loi ira souvent à l'encontre de son but. Empêcher le surmenage, interdire dans certains cas le travail de nuit, c'est oeuvre de charité, mais n'arrivera-t-il pas souvent que telle femme, contrainte par la nécessité de nourrir sa famille, demandera elle-même, comme une faveur, ce travail que la loi juge excessif pour elle? Il en résultera que ceux-là mêmes pour qui le parlement vient de légiférer chercheront à tromper les inspecteurs chargés de la surveillance des manufactures et feront tout leur possible pour échapper à la protection qu'on leur accorde comme un bienfait.
Quoi qu'il en soit, et par un sentiment qu'en somme on ne saurait blâmer, la Chambre a voté l'ensemble de la loi par 383 voix contre 74.
--Au Sénat, on a eu une interpellation de M. Fresneau «sur les usurpations commises par le conseil municipal de Paris.» En réalité, l'orateur, au lieu de s'en tenir à la question purement municipale, a fait une longue digression historique qui remontait jusqu'à la révolution, car aujourd'hui il n'est guère de discussion parlementaire où l'on ne parle des personnages de la révolution, comme s'ils étaient revenus au monde pour diriger la politique moderne, en sorte qu'on en arrive à voter, non pour ou contre le cabinet, mais pour ou contre Robespierre. Aussi le ministre de l'intérieur a-t-il eu beau jeu pour répondre à l'interpellation, et quand il a déclaré «qu'il s'en rapportait au Sénat, pour la conclusion à donner à ce débat dont il ne comprenait pas tout à fait l'objet», il était assuré du résultat final, c'est à dire du vote de l'ordre du jour pur et simple qu'acceptait le gouvernement.
--M. Jules Ferry a été nommé président de la commission des douanes, et à cette occasion il a prononcé un discours dans lequel il s'est efforcé de se garder de toute allusion politique. Toutefois ce discours, bien que purement économique, n'est pas passé et ne pouvait passer inaperçu. L'ancien président du conseil a joué un rôle politique trop important pour que l'opinion admette facilement que, rentrant dans la vie parlementaire, il se renferme strictement dans les questions techniques.
La réunion royaliste de Nîmes.--Depuis quelque temps, les royalistes avaient annoncé qu'ils allaient organiser à Nîmes une grande réunion dans laquelle M. le comte d'Haussonville prendrait la parole et tracerait le programme du parti.
Cette réunion a eu lieu dimanche dernier, 8 février. Il faisait à Nîmes un temps exceptionnellement mauvais; la neige tombait et le froid était vif. Malgré cela les délégués des départements étaient venus en grand nombre, et l'assistance était tellement compacte qu'on avait peine à pénétrer dans la salle.
M. Roux-Larcy, qui présidait la réunion, a donné la parole à l'orateur annoncé par ces mots, dont on peut apprécier la portée: «Le titre principal de M. le comte d'Haussonville à la confiance de cette assemblée, c'est d'être le confident de celui qui représente la tradition nationale héréditaire de la France.»
Il est impossible de donner ici même une analyse du long discours prononcé par M. le comte d'Haussonville, discours destiné à contrebalancer l'effet produit par les adhésions d'une partie de l'épiscopat français au gouvernement établi, et à prêcher la résistance.
M. le comte d'Haussonville a exprimé, en terminant, l'espoir que la France, «lassée des divisions des républicains, écoeurée de leurs scandales, révolté de leurs injustices, se tournera vers la seule forme de gouvernement qui ne l'ait jamais trahie ni trompée; et pour cela, a ajouté l'orateur, il faut attendre et ne pas désarmer, car il n'y a qu'un seul jour où il soit permis de déposer les armes, c'est au lendemain de la victoire.»
Il sera curieux de voir si le cardinal Lavigerie jugera devoir répondre à une déclaration aussi nette et quelle sera sa réponse.
Italie: la crise ministérielle.--Après des négociations assez laborieuses, M. di Rudini a été chargé par le roi Humbert de constituer le nouveau ministère, qui a été ainsi composé:
M. di Rudini, président du conseil avec le portefeuille des Affaires étrangères; M. Nicotera, Intérieur; M. Colombo, Finances; M. Luzzatti, Trésor; M. Branca, Travaux publics; M. Ferraris, Grâces et Justice; Villari, Instruction publique; M. Chimirri, Agriculture et Commerce; général Pelloux, Guerre; M. Saint-Bon est désigné pour la Marine, dont l'intérim a été confié au président du conseil.
Espagne: les élections générales.--Les élections générales qui ont eu lieu en Espagne le 1er février étaient faites pour la première fois sous l'empire de la nouvelle loi instituant le suffrage universel.
La Chambre se compose de 443 députés, élus pour cinq ans. D'après la loi du 26 juin 1690, le droit de vote est accordé à tous les Espagnols, âgés de vingt-cinq ans, jouissant de leurs droits civils et ayant deux ans de résidence dans la même commune. Chaque bulletin ne peut contenir qu'un nom dans les districts qui n'ont qu'un député, deux dans ceux qui en ont trois, trois dans ceux qui en ont quatre ou cinq, cinq dans ceux qui en ont sept et sept dans ceux qui en ont huit.
Sont élus ceux qui ont obtenu le plus de voix, la loi ne fixant pas de majorité absolue. Il ne peut donc y avoir ballottage que dans le cas où deux députés auraient obtenu le même nombre de voix dans un district où l'on ne doit élire qu'un seul député. Dans ces conditions, on comprend que si les partis d'opposition sont divisés et présentent chacun un candidat, toute coalition étant impossible, le candidat du gouvernement obtient facilement la victoire.
Le parti républicain, bien qu'il ait remporté, sur l'ensemble du territoire, un assez grand nombre de suffrages, n'a réussi à faire entrer à la Chambre qu'un très petit nombre de représentants. Par la raison que nous venons de dire, les tentatives de coalition qu'ils ont essayé de faire sur certains points avec les libéraux ont complètement échoué. D'ailleurs, M. Sagasta, désireux de réserver l'avenir et de se montrer, dans ce but, aussi bon monarchiste que M. Canovas del Castillo, a refusé systématiquement de s'y prêter. Républicains et libéraux ont donc fait campagne chacun de leur côté. Les premiers y ont sans doute un peu perdu, mais les seconds y ont gagné; en effet, leur alliance avec les républicains leur aurait certainement fait perdre, dans plus d'une circonscription, le bénéfice de cette tolérance officielle à laquelle ils ont dû la plus grande part de leur succès.
Les élections ont donné, en conséquence, les résultats prévus en faveur du gouvernement. D'après la proclamation officielle, la Chambre comprendra 151 membres de l'opposition, parmi lesquels il est peu d'irréconciliables, et 289 ministériels.
Allemagne.--_Le général Waldersee._--L'empereur d'Allemagne ne perd pas une occasion d'affirmer la volonté inébranlable de gouverner seul, et, pour cela, de congédier successivement tous ceux qui peuvent prétendre à exercer une action sérieuse et personnelle dans la direction des affaires publiques. On sait avec quel éclat il s'est séparé de son chancelier; c'est aujourd'hui le tour du chef d'état-major général, le général de Waldersee.
Par une lettre rendue publique, et d'ailleurs conçue dans les termes les plus flatteurs et même les plus tendres, Guillaume II a annoncé au général qu'il était relevé de ses fonctions, et qu'il recevait, en échange, le commandement du 9e corps d'arme: «Ce commandement, dit l'empereur qui se plaît souvent à faire intervenir ses sentiments de famille dans les affaires de l'État, se trouve dans le pays natal de ma femme bien-aimée. C'est une distinction que je suis heureux de pouvoir vous conférer.»
Le successeur du général de Waldersee est le général comte Alfred de Schlieffen, qui, en 1866, était attaché militaire à l'ambassade d'Allemagne à Paris. Pendant la guerre de 1870, il était le chef d'état-major de l'armée du grand-duc de Mecklembourg, qui opérait sur la Loire. En dernier lieu, il était le plus ancien en grade des quartiers-maîtres généraux, c'est-à-dire le premier des auxiliaires du comte Waldersee. Il est permis d'en conclure que le remplacement de ce dernier est motivé par des causes toutes personnelles, car si l'empereur avait eu en vue un changement de système, il n'aurait pas choisi le collaborateur immédiat de celui qu'il éloigne de sa personne, en lui donnant un commandement qui ressemble fort à un exil.
Angleterre et Irlande.--_L'intolérance anglicane._--On accepte facilement en France, comme chose indiscutable, que l'Angleterre est par excellence le pays de la liberté et de la tolérance. Malheureusement pour nos voisins, les faits viennent démontrer de temps à autre que cette réputation est quelque peu usurpée. En voici une nouvelle preuve.
A une des dernières séances de la Chambre des communies, M. Gladstone a déposé une proposition tendant à l'abrogation d'une loi d'exception en vertu de laquelle les postes de lord-lieutenant ou de gouverneur de l'Irlande et de chancelier du Royaume-Uni sont interdits aux catholiques. Il fallait l'initiative du «Grand libéral» pour rappeler au monde que ce dernier vestige de la persécution si longtemps dirigée contre les catholiques subsistait encore et que par conséquent l'égalité religieuse commandée par les progrès de l'esprit moderne n'existait pas en Angleterre. A-t-il suffi au moins que la question fût posée pour quelle fût tranchée dans le sens libéral, comme on avait le droit de s'y attendre de la part d'une nation qui, sous ce rapport, se vante de donner des leçons à toutes les autres? Nullement; le cabinet a combattu la proposition de M. Gladstone qui a été repoussée par 256 voix contre 223. L'affaire en soi n'a pas grande importance, mais elle est typique dans un pays où l'on tient des meetings retentissants, pour protester contre la situation faite aux juifs dans l'empire russe.
Nécrologie.--M. Rozat de Mandres, inspecteur général des Ponts et Chaussées en retraite.
Rosine Bloch, cantatrice.
Mme Stevens, femme du peintre Alfred Stevens.
M. Georges Perrier, caissier général de la Caisse des Dépôts et consignations.
L'aéronaute Paul Jovis.
M. l'abbé Laine, officier de la Légion d'honneur, ancien vicaire général de la grande aumônerie, ancien chapelain des Tuileries.
M. Eugène Lisbonne, sénateur de l'Hérault.
M. Jean Benonville, artiste-peintre.
M. Lepel-Cointet, agent de change.
M. Julien Tiersot vient de publier au _Ménestrel_ la deuxième série des _Mélodies populaires de France_ qu'il a recueillies et harmonisées. Cette deuxième série, qui contient la _Mort du roi Renaud, C'est le vent frivolant, Les Répliques de Marion, La Mort du mari_ etc., n'est pas inférieure la première, qui a eu tant de succès. Il y a une saveur et une poésie toutes particulières dans les chansons de nos campagnes qu'on dédaignait trop jusqu'ici. On y vient, et on est tout étonné d'y trouver tant de plaisir.--Chez les mêmes éditeur? viennent de paraître le quatrième et nouveau volume des Mélodies de Faure, qui ont toujours tant de vogue, les délicieuse _Rondes et Chansons d'avril_, de Blanc et Dauphin, sur des paroles de Georges Auriol, l'amusante partition des _Douze femmes de Japhet_, les danses les plus populaires du vieux «Strauss de Paris» réunies en un élégant volume orné du portrait de l'auteur, et enfin une nouvelle édition divisée en cinq cahiers de la belle méthode de Marmontel, l'_Enseignement progressif et rationnel du piano_. Voilà de la variété.
Le bal annuel de l'Association amicale des anciens élèves de l'École centrale des Arts et Manufactures aura lieu le samedi 28 février courant, dans les salons de l'Hôtel Continental.
Ce bal, qui réunira toutes les notabilités du commerce et de l'Industrie, s'annonce comme une des plus brillantes fêtes de la saison.
NOS GRAVURES
LE MARQUIS DI RUDINI
Après huit jours de gestation un peu laborieuse, le marquis di Rudini est parvenu à former un nouveau ministère avec le concours de M. Nicotera. Le marquis di Rudini est le chef de la droite et M. Nicotera un des principaux représentants de la gauche. En France, cette alliance peut étonner, parce que les principes professés à droite sont diamétralement opposés à ceux qui guident les hommes de la gauche. En Italie, il n'en est rien. La divergence ne portant pas sur la forme de gouvernement, mais seulement sur la façon d'appliquer certaines lois, il est arrivé bien souvent que les deux côtés de la Chambre ont voté ensemble dans un accord parfait. De plus, avec M. Depretis d'abord et M. Crispi ensuite, la distinction est devenue de moins en moins sensible, et M. di Rudini pouvait déclarer à Vérone au mois de décembre dernier que les vieux partis historiques avaient cessé d'exister. A droite aussi bien qu'à gauche, on est monarchiste. L'extrême-gauche, qui est républicaine, compte pour le moment d'adorateurs zélés à peine un petit nombre, et a déjà déclaré qu'elle ne ferait aucune opposition au nouveau ministère.
Comme M. Crispi, le nouveau président du conseil est Sicilien. Il a de commun avec lui l'énergie et la ferme volonté d'arriver, mais il diffère essentiellement de son prédécesseur par les manières, qui sont celles d'un parfait gentilhomme. Autant le premier est cassant, autoritaire, autant le second est aimable, complaisant, distingué. Il est à peine âgé de cinquante-deux ans. De taille élevée, fort, robuste, avec une superbe barbe blonde qu'il promène avec complaisance, il a la démarche franche, décidée, un peu martiale, d'un colonel qui a pris sa retraite avant l'âge.
Il n'avait pas vingt-sept ans quand ses concitoyens de Palerme le choisirent pour leur maire. Dans l'exercice de ces fonctions il eut l'occasion de déployer un courage et une énergie dont les Palermitains ont conservé le souvenir. C'était en 1860, une insurrection éclata à Palerme. Les Siciliens mécontents de l'obligation du service militaire et peu disposés à être gouvernés par des Piémontais, encouragés aussi par les partisans du gouvernement déchu, se soulevèrent pour reconquérir leur liberté. Des bandes d'insurgés se formèrent aux portes de Palerme, firent irruption dans la ville au cri de: Vive la République, mirent au pillage les maisons, le feu à quelques édifices, et massacrèrent ceux qui tentaient d'opposer de la résistance. Les quelques gardes nationaux qui répondirent à l'appel du préfet et du syndic, M. di Rudini, s'enfermèrent à l'Hôtel-de-Ville attendant les insurgés pendant que la troupe était répandue dans l'île pour lutter contre le brigandage. Le marquis di Rudini, attaqua à l'Hôtel-de-Ville, opposa une résistance des plus énergiques, s'exposant là où le danger était le plus considérable. Cette attitude sauva la situation.
Les rebelles ne pouvant s'emparer du palais municipal se répandirent dans la ville continuant le pillage et pour se venger de la résistance opiniâtre du marquis di Rudini incendièrent son palais. Le jeune syndic, qui sur ces entrefaites avait reçu quelques renforts, se porta contre les insurgés, et, à la tête des siens, il réussit après trois jours de combat acharné à les déloger de partout et à les mettre en fuite. Chaque maison dut être prise d'assaut. On raconte que dans cette circonstance on vit des généraux refuser d'endosser l'uniforme militaire. Le gouvernement, reconnaissant au marquis di Rudini de sa courageuse conduite, le nomma aussitôt préfet de Palerme. De sorte que, après avoir dompté l'insurrection, ce fut lui qui fut chargé du châtiment. Il se montra inflexible.
En 1869, le général Menabrea, qui était alors président du conseil des ministres, ayant besoin d'un ministre de l'intérieur qui en imposât, lui confia ce portefeuille. Le marquis di Rudini accepta à contre-coeur parce qu'il n'était pas encore député et qu'il n'avait jamais assisté à une séance de la Chambre. Le nouveau ministre fut attaqué violemment par la gauche dès les premières séances. Il se défendit avec orgueil, avec dureté, déclarant qu'il acceptait la responsabilité de tous les actes commis pour la répression de l'insurrection, et pour le châtiment qui devait servir d'exemple. Mais il manqua de sang-froid, son discours ne fut pas heureux. Il répéta plusieurs fois le même mot, s'interrompit, et prouva que comme orateur son éducation était encore à faire. Il donna sa démission et se tint à l'écart des luttes parlementaires pour faire oublier la mauvaise impression de son premier début.
Aujourd'hui, sans être un brillant orateur, il est un de ceux qui savent se faire écouter. Tant que vécurent Minghetti, Sella et Lauza, les chefs reconnus de la droite, il resta au second plan; mais, eux disparus, il prit leur place et s'affirma bientôt comme chef du parti. Depuis, il n'a songé qu'à saisir le pouvoir et il y est parvenu. Disposant d'une fortune considérable, il s'est livré tout entier à la politique. Il n'a pas d'autre passion.
M. LÉON DAUDET ET Mlle JEANNE HUGO