L'Illustration, No. 2503, 14 février 1891

Part 2

Chapter 23,551 wordsPublic domain

Il y aussi l'hygiène, au nom de laquelle se commettent bien des crimes. Cette fameuse fièvre dont on parle toujours et qu'on n'a presque jamais, on espère la chasser en perçant de larges voies comme la Via Nazionale et le Corso Vittorio Emmanuele, où l'âpre soleil pénètre si librement que les passants y grillent tout vifs et que personne ne veut habiter ces fournaises. Ils l'auront quand même, leur spectre morbide qui plane tout à l'entour, sortant du tuf spongieux des plaines du Latium et des Maremmes, où croupit et se corrompt l'eau des pluies, du fleuve, des infiltrations empoisonnées des marais Pontins. Pensent-ils que cela lui fasse peur, qu'on ait rasé le Ghetto, ce soi-disant foyer d'infection où l'on ne se portait pas plus mal qu'ailleurs? Il est vrai qu'on est moderne et libéral, et qu'on veut effacer jusqu'aux vestiges matériels de l'injuste et tyrannique servitude qui pesait sur le peuple d'Israël, et, après tout, ce sont seulement quelques motifs de moins pour les peintres. Le pauvre portique d'Octavie toutefois, qui se présentait si bien, enclavé dans de vieilles constructions encrassées et incohérentes, semble aujourd'hui une épave ridicule, ainsi nu et isolé dans un grand espace de terre jaune toute bossuée.

* * *

Jusqu'où ira cette rage destructive? Il faudrait tout jeter bas pour faire de Rome quelque chose comme une de nos belles préfectures de première classe. Supprimera-t-on ces amusants boyaux sombres et tortueux, comme celui au nom significatif de rue des Boutiques-Obscures, aux alentours du Panthéon, où des vaches ruminent dans la fraîcheur d'étables ouvertes, devant lesquelles passent au pas les modernes omnibus? Puis, à un tournant, on se trouve en présence de superbes morceaux antiques comme les _colonacce_ du temple de Minerve, sous le fastueux entablement desquelles un boulanger cuit son pain, comme l'_arco de Pantani_, pratiqué dans le formidable mur en péperin gris du temple de Mars Ultor, débris du forum d'Auguste, comme les arcades plus noires que la suie et à demi-enfouies sous les dalles du pavé du théâtre de Marcellus, dont les voûtes surbaissées sont occupées par des savetiers, des chaudronniers et des _osterie_ basques. Ou bien on trébuche sur des souvenirs tels que la roche Tarpéienne et la prison Mamertine, ou bien encore sur des fragments du mur de Servius Tullius, dont les rudes et indestructibles assises de blocs de tuf sans ciment se retrouvent par tronçons en maints points de la ville. Démolira-t-on le palais à façade couturée et lépreuse de Lucrèce Borgia, près le palmier du couvent des Maronites, et celui, sanglant et lugubre, de la triste Béatrice de Cenci? Non, car les Romains tiennent aux débris de leur passé, et ceux qui n'y tiendraient pas n'oseraient l'avouer, crainte du mépris des étrangers. Alors quelle figure ferait tout cela au milieu des rues de Rivoli et des boulevards Malesherbes que, d'ailleurs, ils n'ont pas d'argent pour construire?

Car c'est là qu'on trouve de quoi espérer. Comme tout le trop neuf royaume d'Italie, la jeune Rome a eu plus grands yeux que grand ventre. Si sobres qu'ils soient, nos voisins ultramontains commencent à être las de s'arracher les morceaux de la bouche pour des dépenses de parade. L'aspect lamentable de certains quartiers en ruines avant d'être achevés, comme celui qui borde les murs entre les portes Pia et Salara, donne à penser que le mouvement funeste est enrayé. Que ceux qui n'ont pas encore fait le voyage profitent de cette trêve pour voir encore l'ombre de la Rome de Goethe, de Chateaubriand et de Mme de Staël.

Marie-Anne de Bovet.

EXPLORATION DES RIVIÈRES SANGHA ET N'GOKO DANS LE CONGO FRANÇAIS

Au mois de décembre 1889, M. Cholet, administrateur colonial, recevait à Brazzaville l'ordre d'aller faire un voyage d'exploration dans la rivière Sangha, affluent du Congo.

J'étais alors à Comba, sur le point de rentrer en France, quand je reçus de M. Cholet une lettre dans laquelle il me demandait de l'accompagner dans ce voyage, et de pousser une reconnaissance vers Manyanga, en me rendant à Brazzaville.

Malgré mon vif désir de revoir les miens que j'avais quittés depuis près de quatre ans, cette proposition me souriait tant, j'étais si sûr de réussir avec un chef,--je devrais dire un ami--si énergique et si vaillant, que je me hâtais d'accepter.

Je quittai Comba le 6 janvier. Le 10 j'étais à Manyanga et le 22 à Brazzaville.

Des retards imprévus, un accident survenu à l'un de nos bateaux, dans la tempête du 9 janvier, les préparatifs d'un voyage dont on ne pouvait connaître la durée, ne permirent à l'expédition de quitter Brazzaville que le 19 février.

Ce jour-là, nous serrions avec effusion la main de MM. Gaillard et Thiriet, et, accompagnés de leurs voeux de succès, nous commencions notre voyage qui devait durer quatre mois.

Pendant quatre mois, nous devions vivre à bord d'une chaloupe à vapeur de 9 mètres de long sur deux de large, et partager cet espace si restreint avec les 9 hommes qui composaient notre équipage, et auxquels nous adjoignîmes, quelques jours plus tard, trois indigènes Bafourous qui devaient nous servir de guides et d'interprètes.

Après un court séjour à Lizzanga, poste situé au confluent de l'Oubangui et du Congo, et à Bonga, ancien poste de l'ouest africain, à l'embouchure de la Sangha, actuellement occupé par une factorerie française, nous partions à l'aventure dans cette rivière Sangha--citée par Jacques de Brazza, relevée pendant quelques milles par M. le capitaine de frégate Rouvier en 1886--par conséquent inconnue, mais soupçonnée devoir être un centre commercial des plus importants.

La Sangha, qui remonte constamment au nord, est large d'au moins 1 kilomètre pendant la plus grande partie de son cours. Elle est encombrée d'îles et de bancs de sable; ses rives sont peu élevées. Les villages, dans la partie basse, ne sont point situés sur les rives, mais assez loin dans l'intérieur, sur des ruisselets ou marigots, que les indigènes remontent en pirogues, au milieu d'un fouillis presque inextricable d'arbres renversés, de lianes et d'herbes assez épaisses pour ne laisser à leurs embarcations que la place strictement nécessaire à leur passage.

Ce besoin de se mettre à l'abri et de profiter des défenses que la nature leur a généreusement fournies, a été suggéré aux indigènes par les fréquentes incursions de leurs peu loyaux voisins, les gens de Bouga, d'Irebou et de Vigombé, qui plusieurs fois sont venus brûler les villages, détruire les plantations, et faire des razzias d'hommes et de troupeaux.

Ces indigènes sont d'un naturel paisible, beaucoup plus commerçants que guerriers, et nous n'avons jamais eu à nous plaindre de nos rapports avec eux.

A peine avions-nous dépassé le point atteint par M. Bouvier, que nous nous crûmes arrivés au terme de notre exploration.

A un tournant de la rivière, nous la vîmes complètement barrée par des masses noirâtres, que nous primes de loin pour un long banc de roches.

Heureusement la crainte était plus grande que le mal, et, cette fois encore, notre pavillon devait flotter plus haut, sur cette terre d'Afrique, où tant de hardis et dévoués pionniers sont morts, victimes du devoir et jalons précieux d'une civilisation que la France tiendra à honneur de porter toujours plus loin.

Quand nous fûmes plus rapprochés de ces prétendus écueils, le bruit de l'hélice et de la machine les réveillèrent tout à coup. C'était un troupeau d'hippopotames, faisant la sieste sur les bancs de sable, au beau soleil de midi.

Un millier de ces pachydermes, surpris dans leur sommeil par des visiteurs inconnus, montrèrent plus d'étonnement que de crainte, et la prudence seule nous empêcha de leur envoyer quelques balles: car mis en fureur ils eussent bientôt fait de chavirer notre frêle embarcation.

Peu à peu ils se décidèrent à nous céder la place, et nous pûmes enfin doubler ce bancs de roches vivantes.

Quelques jours plus tard, notre bateau mouillé à la rive, je partis en pirogue pour en chasser une troupe moins nombreuse, que nous avions vue à notre passage, et je fus assez heureux pour en tuer un d'une taille des plus respectables.

Notre équipage fut ravi de cette aubaine, car le noir, friand de tout ce qui se mange, est surtout gourmand de viande, et, quand il peut s'en procurer, il préfère se rendre malade que d'en perdre un morceau.

Le soir, de grandes claies avaient été établies, du bois coupé, la bête dépecée, et nos hommes, accroupis autour des feux, surveillaient la viande qui fumait lentement, en racontant leurs éternelles histoires, où la femme, cette cause de toute querelle--chez eux--joue toujours le plus grand rôle.

Peu à peu les villages se rapprochèrent du bord de la rivière, sur les limites du pays des Bousindés et dans celui des Basanghas.

Chez ces derniers, les villages sont même presque tous construits dans des îles.

Les habitants sont toujours en pirogues, leurs plantations étant situées sur la terre ferme et, en général, peu éloignées des rives.

Partout nous reçûmes un accueil des plus empressés.

C'était à qui nous apporterait des vivres et objets de toute sorte pour recevoir en échange nos tissus, perles et boutons en porcelaine bleue ou blanche, qui avaient un succès étonnant.

Tous les chefs de village se hâtaient de venir à notre rencontre, et, désireux d'entrer en relations commerciales directes avec les Européens, afin de ne plus être exploités par leurs intermédiaires, nous demandaient de venir fonder des postes chez eux.

Nous leur expliquions alors le but de notre visite; nous leur lisions le traité qui devait nous engager réciproquement, et, confiants dans notre bonne foi, ils apposaient avec joie sur le papier un paraphe plus ou moins quelconque qui devait représenter leur signature.

Une fois cependant, au village Gaukassa, le chef Mangoundou, remarquable par sa corpulence, qui n'a d'égale que sa bêtise, refusa de signer le traité, bien qu'enchanté des bons rapports qu'il savait devoir en résulter.

Pour lui, toucher la plume était fétiche, et rien ne put le décider à signer, persuadé que s'il le faisait il ne tarderait pas à mourir; et il fallut que son frère, plus intelligent et moins peureux que lui, le remplaçât en cette affaire.

Quelques jours plus tard, nous arrivions au village Ouosso, qui devait être le terme de notre voyage dans la Sangha.

Il nous fut en effet impossible de monter plus haut, l'état des eaux ne permettant pas même à notre légère embarcation de franchir les nombreux bancs de sable qui semblaient se multiplier à mesure que nous avancions.

Force fut donc de nous arrêter.

Ouosso est un grand village, bâti dans une île complètement découverte, où nous avons rencontré les plus belles et les plus grandes constructions qu'il nous ait été donné de voir en Afrique.

La case du chef Minganga ne mesure pas moins de quarante mètres de longueur sur vingt-cinq mètres de largeur et sept à huit de hauteur.

Deux portes s'ouvrent aux deux extrémités; les bas-côtés sont disposés en forme de loges dans toute la longueur de la case.

Chacune de ces loges est habitée par un ou plusieurs membres de la famille du chef qui, lors de notre passage, possédait à lui seul soixante-trois femmes.

Au milieu de cette grande case s'en élève une autre plus petite, dont la ressemblance avec les baraques de saltimbanques m'a vivement frappé.

Tout cela est sculpté, peint, agrémenté de dessins de toutes sortes, de couleurs assez variées, et ne rappelle en rien les ignobles huttes de certaines peuplades qui ne sauraient vivre, paraît-il, sans vermine et sans fumier.

Deux jours après notre arrivée à Ouosso, nous étions les meilleurs amis du chef Minganga et de son frère Mondobéka, avec lesquels nous eûmes de longues conférences.

Minganga est un chef influent et respecté bien qu'il soit le plus grand ivrogne qu'on puisse voir. Son village est le centre d'un commerce d'ivoire considérable. Malheureusement ce commerce est accaparé par les gens de Bouga et de Bolobo, qui viennent en pirogues acheter l'ivoire dans ces parages, pour aller le revendre sur le Congo, d'où il prend, en majeure partie, la route de l'État indépendant.

Il est donc à souhaiter qu'on établisse le plus tôt possible des postes en ce pays, de façon que les commerçants puissent traiter directement avec les Barangas et profiter du gain que, jusqu'à ce jour, ont fait sur eux tous les traitants auxquels ils sont forcés de s'adresser.

Une industrie qui paraît primer toutes les autres au village Ouosso est la fabrication de bracelets en cuivre qui servent presque exclusivement de monnaie d'échange.

Minganga, ayant à sa solde plusieurs forgerons, les emploie à ce travail qui doit être pour lui la source d'un assez beau revenu.

C'est avec les barrettes de laiton que les Européens leur vendent que les indigènes fabriquent ces bracelets.

Pour cela, ils fondent dans un creuset en terre une assez grande quantité de ces barrettes, font un moule dans le sable au moyen d'une baguette qu'ils y appliquent et en retirent aussi délicatement que possible, puis coupent le métal dans cette rainure qui peut avoir environ 60 centimètres de longueur.

Évidemment, le métal ainsi fondu est plein de bavures, mais, à force de le marteler, les ouvriers arrivent à obtenir une tige parfaitement polie, pointue à ses extrémités allant en grossissant graduellement jusqu'en son milieu.

Il ne leur reste plus alors qu'à rouler cette tige en trois tours environ pour terminer leur travail.

D'autres industries occupent d'autres ouvriers du grand chef. Les uns fabriquent des pagaies pour la flotte de pirogues qui entoure le village; les autres vont chercher le vin de palme dont Minganga est si friand et dont il boit de telles quantités qu'il est dans un état d'ivresse absolue pendant les trois quarts de la journée.

Ceux que ces travaux n'emploient pas s'en vont de temps à autre à la pêche ou à la chasse, pendant que les ménagères, portant leurs enfants attachés sur le dos, vaquent aux soins intérieurs ou s'en vont travailler dans les plantations.

Pauvres ménagères! leur vie ne me fait pas l'effet d'avoir beaucoup d'attraits, et leur sort est certainement des moins enviables. A part quelque sultane favorite, toutes travaillent comme des bêtes de somme, sans penser sans doute à la veille ni au lendemain, sans manifestation extérieure de peine ou de plaisir. Mais qu'importe!

Ignorant un autre genre de vie que celui qu'elles mènent, elles vivent comme ont vécu leurs mères, comme vivront leurs filles, si la civilisation ne vient pas, en leur créant d'autres besoins, leur relever le moral et leur développer l'intelligence.

Les gamins du village, négrillons de trois à dix ans, alléchés par les petits cadeaux de perles, boutons, clous dorés, que nous leur donnions, devinrent bientôt très familiers.

Un jour, voulant sans doute nous remercier de nos attentions délicates à leur endroit, ils dansèrent devant nous la danse des enfants.

Nous voilà donc, assis sous une paillote, entourés d'une foule énorme admirant ce jeune corps de ballet.

Les danseurs, rangés sur une seule ligne, sans jupes de gaze ni falbalas, sautant d'un pied sur l'autre, bien en mesure, et avec autant de bruit que possible, chantent un refrain plus ou moins monotone, alterné de quelques couplets hurlés par le plus brillant soprano de la troupe.

A chaque couplet ils accompagnent leur chant du bruit que font leurs mains frappées sur le haut de leurs cuisses, ce qui produit, tant pour l'ouïe que pour la vue, le plus singulier effet.

Je ne dirai pas que cette danse soit le divertissement le plus moral qu'on puisse rêver pour des enfants, mais on a tant prêché inutilement chez nous contre la valse qui--paraît-il--n'est pas morale, que l'on peut bien laisser de jeunes sauvages danser à leur guise leurs pas accoutumés.

Le dimanche 4 mai, après une tentative infructueuse pour continuer notre voyage dans la Sangha, nous nous décidâmes à explorer la N'Goko, un de ses affluents dérivé droite, qui paraissait se diriger plus à l'ouest.

Cette rivière, le plus important tributaire de la Sangha, coule d'un cours assez rapide entre des rives généralement élevées et distantes d'environ deux cents mètres.

Ce n'est plus le pays uniformément plat, les rives sablonneuses et basses de la Sangha. Les rochers succèdent au sable et les montagnes aux plaines. Quelques-unes de ces collines atteignent jusqu'à trois et quatre cents mètres d'élévation et leur chaîne paraît suivre une ligne sensiblement parallèle au cours de la rivière.

De temps en temps on rencontre sur les bords de petites plaines herbeuses et marécageuses, séjour favori des hippopotames et rendez-vous des éléphants, boeufs, antilopes et autres animaux qui peuplent ces solitudes.

Car, à l'exception de trois villages, dépendant du chef Minganga et situés dans des îles du bas de la rivière, le pays, jusqu'au point extrême que nous avons pu atteindre, est complètement inhabité.

Mais quel merveilleux pays de chasse pour des amateurs moins pressés que nous de mener à bonne fin la tâche qui nous avait été confiée!

Le 13 mai, vers onze heures, après qu'un énorme caïman eût donné la chasse à notre chaloupe pendant deux ou trois minutes, nous aperçûmes un troupeau d'éléphants, surpris dans une île, qui se mettait à la nage pour regagner la terre terme.

L'un de ces animaux, plus rapproché de nous que les autres, devint notre point de mire, et, au moment où il essayait en vain de remonter à la rive, une balle le frappant derrière l'oreille lui traversa la cervelle et le renversa foudroyé dans la rivière.

Nous eûmes toutes les peines du monde à le sortir de l'eau, pour lui couper la tête et prendre les défenses, qui malheureusement ne pesaient chacune qu'environ douze kilogrammes.

Deux jours après, au même endroit, nous donnions la chasse à deux autres éléphants qui, criblés de balles, se réfugièrent dans l'île. Nous nous mîmes à leur poursuite.

Les arbres, le sentier, les herbes où nous passions étaient couverts de sang, et nos vêtements blancs, au bout de quelques instants, étaient devenus complètement rouges.

Par intervalles nous rencontrions un grand espace où l'herbe était foulée et comme écrasée et où des arbustes jonchaient la terre, violemment arrachés; là, les énormes pachydermes avaient dû, dans leur fuite, s'arrêter un instant ou tomber de lassitude et de faiblesse occasionnées par la douleur et la perte de sang; de grandes flaques en effet se voyaient piétinées et ayant éclaboussé les herbes tout autour; puis la fuite reprenait reconnaissable à de larges trouées dans la végétation, formant des zig-zags, des allées et venues au hasard.

Évidemment les éléphants avaient été sérieusement blessés et cette idée activait l'ardeur de notre poursuite.

En dehors, en effet, du plaisir et des émotions que procure cette sorte de chasse, on y trouverait certainement un grand intérêt à cause des défenses de l'animal qui, suivant son âge et la qualité de l'ivoire qui les forme, sont quelquefois d'un très grand prix.

Chemin faisant nous nous rappelions toutes les histoires de chasses d'éléphants que nous avions lues ou dont nous avions entendu parler et des visions d'animaux blessés nous traversaient la tête, qui devenus furieux par la poursuite se retournaient contre les chasseurs, les foulant aux pieds, les saisissant avec leur trompe, les lançant en l'air et les déchirant avec leurs défenses.

Mais nous en fûmes ici quittes pour la vision, nos blessés s'étaient cette fois pour tout de bon enfuis, se dérobant à nos poursuites, si bien que, lassés enfin et fatigués de notre course, nous les abandonnâmes sans chercher à les rejoindre.

Ce fut à regret, bien entendu, mais en définitive nous n'étions pas venus pour chasser, et cet agréable passe-temps nous retardait sans profit pour nos recherches et pour notre voyage. D'ailleurs, l'observation nous montra que les eaux paraissaient baisser et menaçaient de nous fermer la voie du retour; les vivres, par l'absence de villages, devenaient impossibles à se procurer,--car la viande seule ne suffit pas--aussi nous décidâmes-nous, bien à regret toutefois, à revenir sur nos pas.

Le jeudi 15 mai, nous commencions notre descente et abandonnions ce pays où j'espère bien retourner un jour poursuivre l'oeuvre commencée.

Entraînés par le courant rapide de la rivière, nous étions de retour au village Ouosso dans la soirée du 19.

Enfin, après avoir encore tenté inutilement de remonter la Sangha, nous partîmes le 25 mai pour revenir à Brazzaville, laissant dans ce pays des indigènes heureux de nous avoir vus et nous faisant promettre de revenir bientôt.

Le 11 juin, après une navigation fort difficile dans le Congo, nous arrivâmes à Brazzaville, où nous fûmes reçus avec toute l'amabilité et l'affectueuse obligeance que nous devions attendre des bons amis que nous y avions laissés.

Quatre mois après nous étions de retour en France, après plus de quatre ans d'absence.

Puisse un nouvel effort, auquel je m'associerai encore avec joie, nous ouvrir définitivement un pays dont nous n'avons fait qu'entrevoir les richesses, et qui me paraît la route la plus sûre ouverte à un vaste champ d'exploration dans le nord!

R. Pottier.

LA MODE

La toilette de la jeune fille, pour les fêtes du soir, diffère très essentiellement de celle des jeunes femmes, surtout depuis quelques années, la note simple s'affirmant de plus en plus, et la jeunesse se faisant gloire de revenir à la «sainte mousseline», et à «la robe légère, d'une entière blancheur», parure de leurs aïeules.

De la gaze de l'Inde, du crêpe, du tulle: telles sont les étoffes consacrées. Parfois de la faille ou du crêpe de Chine, le tout très sobrement garni, jamais la véritable robe lourde, d'étoffe somptueuse, apanage des jeunes femmes et dont les premières tiennent place dans la corbeille de noces.

Je ne parle, bien entendu, que des jeunes filles au-dessous de vingt ans. C'est-à-dire jusqu'à vingt-deux ou vingt-trois ans, les années de rajeunissement auxquelles a droit toute fille à marier s'effaçant, naturellement, de son acte de naissance. Passé cet âge, l'indécision devenant impossible, filles ou femmes s'habillent de même et toute distinction devient superflue.