L'Illustration, No. 2503, 14 février 1891
Part 1
L'ILLUSTRATION Prix du Numéro: 75 centimes.
SAMEDI 14 FÉVRIER 1891 49e Année--N° 2503.
ON nous avait promis le _Boeuf gras_ pour cette année, le classique et comique Boeuf gras de notre enfance, l'héritier du boeuf Apis promené triomphalement à travers les rues entre quatre mousquetaires de carnaval et cinq ou six bouchers costumés en Hercules--nous n'avons pas eu le Boeuf gras. Pourquoi?
Peut-être tout simplement parce qu'il avait été décidé qu'on l'appellerait _Thermidor_. Il paraît que tout ce qui rappelle les plus mauvais jours de notre histoire littéraire doit être prudemment proscrit. Pas de _Thermidor_ au théâtre, pas de boeuf _Thermidor_ dans la rue.
Je plains le ruminant, qui y perd un jour de triomphe sans y avoir gagné un jour de répit, car il est assommé maintenant, dépecé, débité, avalé et même digéré. L'autre jour, à la porte d'un grand boucher des environs de l'Opéra, je voyais, arrêté et tenu par un licol, un gros et gras animal, un boeuf de couleur café au lait que les passants admiraient, attaché ainsi sous un écriteau portant ces mots: «Concours d'animaux. Lauréat. 3e prix. Acheté par...» Et le nom du boucher.
Il était là, ce triomphateur destiné à l'abattoir, flairant de son mufle étonné la paille jaune qu'on lui donnait pour litière, en pleine rue, et le pauvre animal semblait chercher dans cette paille sèche un peu de l'herbe verte et fraîche de ses prairies. Il ne comprenait pas pourquoi on l'avait promené de son étable à l'exposition, de l'exposition à cette boucherie, et pourtant je ne sais quelle instinctive et vague inquiétude passait dans ses bons gros yeux las. Et je songeais à l'admirable page qu'écrivait naguère Pierre Loti, _Viande de Boucherie_, en parlant des boeufs que l'on abat, pour nourrir les marins, au fond du navire.
Peut-être pensent-ils, ces êtres. La brute a aussi ses mélancolies, et le Boeuf gras promené parmi les multitudes, avec ses cornes dorées et son caparaçon de velours, a peut-être, dans les fanfares et les cornets à bouquin, le sentiment de ce qui l'attend au bout de la route: le coup de maillet du sacrificateur. Oh! le plaisant divertissement! Un boeuf qu'on promène et qu'on va tuer!
La vie, après tout, est si monotone qu'on peut bien lui demander de petites distractions pittoresques, fût-ce la promenade d'un boeuf le long de nos boulevards. Ah! le malheureux carnaval! Il est passe et il n'a pas existé! Il se réveillera à moitié dans peu de jours pour la mi-carême et ce sera tout. Ce mot de Carnaval n'en a pas moins un tel attrait, une telle sonorité de grelots et de gaîté, que les Romains l'ont exploité jusque chez nous et que de gigantesques affiches avec une pittoresque image de Marchetti attiraient les yeux rue Vivienne et faisaient scintiller ces mots: _Carnaval de Rome!_
Et quelle envie de partir, de jeter et de recevoir des _mocoli_ le long du Corso et de revoir l'Italie qui n'est plus ou ne semble plus l'Italie de M. Crispi, mais qui est celle de M. di Rudini! Il faudrait ne pas avoir lu Monte-Cristo pour n'avoir pas la tentation folle d'assister au carnaval de Rome. Hélas! cette tentation, j'y ai résisté malgré moi et malgré la belle affiche-image de la rue Vivienne. Je suis resté à Paris et j'ai vu défiler les quatorze ou quinze gavroches qui constituent la mascarade annuelle de la population parisienne.
Gavroches éternels qui auraient sifflé _Lohengrin_ si on l'avait joué à l'Eden et qui, fort heureusement, ne se trouvaient pas à Rouen samedi lorsque le Théâtre des Arts a monté l'oeuvre de Wagner. Et n'est-ce pas admirable et abominable à la fois que je doive prendre le train du Havre si je veux écouter _Lohengrin_ et qu'il ne me soit pas permis, de par la volonté des fameux marmitons révoltés, qu'il me soit interdit de voir cet opéra rue Boudreau ou ailleurs? Mais pourquoi joue-t-on Meyerbeer à l'Opéra? Il est, et il était foncièrement allemand. Moralité: La bêtise est décidément très bête et il n'y a rien à faire avec elle.
Donc, Wagner à Paris insulte le patriotisme et il ne l'insulte pas à Rouen. Bien plus, à Paris même il ne l'insulte pas dans une salle de concert et il l'insulterait dans un théâtre. C'est un imbroglio des plus singuliers. On s'y perd.
Du reste, Paris est très bien sans _Lohengrin_. Il danse, Paris. Il dîne, Paris. Le bal de l'Hôtel-de-Ville a été brillant, l'autre soir, et Mac-Nab, feu Mac-Nab n'aurait pas eu à railler les invités. Et puis, nous avons des amazones du Dahomey au jardin d'Acclimatation.
Ces fameuses amazones qui se ruaient sur nos tirailleurs, là-bas, et qui dansaient autour des prisonniers, à Wydah, nous allons les voir de près et leur donner de petits sous, pacifiquement. Au lieu de la danse de Mort, les amazones danseront la danse du Ventre et l'exhibition de toute cette chair noire va nous sembler comme un _post-scriptum_ de l'Exposition.
Il paraît que ces amazones font l'exercice du fusil comme de vieux grognards. Présentez _harmes! Harmes_ bras! En outre, elles sont escortées de _féticheurs_ dont les tours d'adresse ressemblent fort à ceux des Aïssaouas qui faisaient trembler les âmes sensibles et fouettaient les nerfs des Parisiennes en sortant leurs yeux de leurs orbites et en avalant des serpents.
--Avaler des couleuvres, ce n'est pas bien malin, disait A. B. il n'y a pas besoin d'être Aïssaoua; il suffit d'être un homme public pour ça!
Les féticheurs du Dahomey n'avalent peut-être pas des couleuvres, mais ils s'enfoncent des pointes d'ivoire dans les narines, et ils se tailladent les bras avec des rasoirs. Le sang coule, et ils ne souffrent pas. Tour de passe-passe, insensibilisation morbide, peu importe; le fait est là.
--Ce sont des fils du Dahomey fin de siècle, s'écriait un reporter en les voyant.
Fin de siècle! On abuse du mot, vraiment. On le retrouve partout.
Le chanteur en habit rouge, Kam-Hill, qui s'appellerait Camille s'il n'était pas fin de siècle, est le chansonnettier «fin de siècle» comme Yvette Guibert en est la chanteuse. Celle-ci se lève décidément sur Paris comme une étoile grandissante. On court l'entendre chez Bodinier, commentée par M. Hugues Le Roux, comme s'il s'agissait de M. Bellaigue lui-même, le favori du public _select_ des Conférences d'Application. Chéret popularise l'image d'Yvette, et tapisse Paris d'une affiche où, blonde, mince, blanche, avec de longs gants noirs sur ses bras de marbre, Mlle Guilbert apparaît, à la fois attirante et inquiétante, dans une apothéose polychrome.
C'est son flegme, sa grâce étrange, un peu morbide, qui fait le succès d'Yvette Guilbert chantant les chansons de Xanrof, les _Quatre étudiants_, ou encore le _Sergent de Sarah Bernhardt_, faubourg Saint-Denis, chez Bodinier ou au Nouveau-Cirque. Car elle est ubiquiste, la chanteuse fin de siècle.
Elle a son public, elle aura bientôt ses poètes. Connaissez-vous Aristide Bruant, le chansonnier du Mirliton, un de ces cabarets littéraires qui imitent le _Chat Noir?_ Ce Bruant s'est fait le chantre populaire des petits, des pauvres, des souffrants, des pelés et des galeux de la vie parisienne. Talent âpre, dur, terrible, d'une ironie à la Vallès. Il décrit les mélancolies tachées de sang des rôdeurs, les sommeils haineux des meurt-de-faim. Telle de ses chansons, intitulée _Heureux_, est poignante comme la déposition d'un vagabond devant une cour d'assises.
_Heureux!_ Le pauvre diable sans logis dont Aristide Bruant raconte l'odyssée est heureux parce qu'il s'endort l'hiver dans un tuyau d'égout.
Y a les tuyaux ousque l'on couche. Pour pas s'enrhumer, on les bouche En pendant un sac à chaque bout; Fait chaud là-dedans comm' dans un' cave!
On dirait que ce Parisien de 1891 a retrouvé, en le rendant plus cruellement tragique, un écho des refrains de Villon. Il s'endort, le hère, il rêve, le gueux errant, dans le tuyau qui l'abrite contre la neige, la bise, l'onglée, la pneumonie:
On ronfle, on fait son tuyau d'orgue, Et l'tuyau ronfle encor' plus fort... Alors on sent comme un' caresse, On s'allong' comme dans un bon pieu... Et l'on rêve qu'on est à la messe Où qu' dans 1' temps on priait 1' bon Dieu!
Je songeais à ces chansons terribles de Bruant--dont je vous ai déjà parlé, je crois--ces temps derniers, alors que le froid poussait, de tous ses aiguillons, les pauvres diables transis vers les asiles.
C'est aussi le _Courrier de Paris_, le courrier de la misère. Yvette Guilbert ne va pas jusqu'à ces refrains ultra-réalistes; elle les côtoie.
Mais on doit les chanter--ou en chanter d'approchant--dans ce cabaret de la rue des Anglais, qu'il a été de mode parmi nos élégantes et nos curieuses, de visiter à l'égal du _Chat Noir_, le cabaret du Père Lunette! Une des verrues et des étrangetés de Paris. L'antre des alcooliques et des névrosés, on y va pour toucher du doigt les plaies sociales. Des êtres hâves, hypnotisés par un rêve d'absinthe ou d'eau-de-vie, regardent à travers un brouillard opaque. Il y a des charbonnages grossiers sur les murs. Un poète du lieu chante des chansons à ces clients bizarres qui écoutent et n'entendent pas. Ah! ce cabaret de la rue des Anglais! Un coin de maladrerie parisienne, une antichambre de l'hospice et de la prison. On l'appelle le _Père Lunette_ je ne sais pourquoi; peut-être tout simplement parce qu'il y a sur la porte vitrée qui sert d'entrée une paire de lunettes peintes. Le père Lunette, le patron, s'est d'ailleurs retiré ou il est mort, et c'est sa fille qui tient l'établissement. L'autre soir, le sang y a coulé. Un forcené s'est jeté avec un tranchet sur la patronne, il l'a frappée, puis, ça et là, dans le tas, il a cogné, fendant les chairs, ouvrant les crânes. Une boucherie dans une fosse aux bêtes brutes. Un garçon de l'établissement a assommé le meurtrier d'un coup de carafe et--chose sinistre--une fille, une fille hébétée, regardait tout cela, cette cohue, cette tuerie, en riant d'un rire bête. Alors le forcené l'a frappée. Elle n'a pas bronché. Blessée, elle riait toujours. On l'a emportée à l'hôpital à demi-morte. En vérité, je ne sais rien de plus effrayant dans la vie sauvage. Les impassibles féticheurs du Dahomey ne sont pas plus insensibles que ces être abrutis par l'alcool. Et c'est Paris! Et c'est un coin de Paris qu'on peut voir, à vingt minutes du boulevard des Italiens, en voiture. Ah! elle est factice, en réalité, notre civilisation! Grattez le policé, vous trouverez le gibier de police.
Il y a loin du cabaret du Père Lunette aux _petits salons_ que nous offrent tous les ans les peintres, ceux-là, rue Royale, à l'_Épatant_, ceux-là, rue Volney, au Cercle Volney. C'est un peu toujours la même chose, mais c'est toujours intéressant. On entend à peu près les mêmes propos, à un an de distance, mais ils font toujours plaisir--aux peintres.
--Avez-vous vu le Carolus?... Et le Détaille?... Où sont les Bonnat?... Tiens, Gérôme s'est peint lui-même. Il s'est peint sculptant; il se sculptera peignant, et nous y gagnerons un joli tableau et une jolie statue.
Au fond, ces exhibitions rassurent. Les maîtres meurent, mais les générations poussent, et l'art français reste solide. Les jeunes, Gervex, Friant, Muenier (a-t-il exposé, Muenier?) Doucet, donnent des oeuvres hors de pair et promettent des chefs-d'oeuvre. Jules Lefebvre nous charme toujours par ses féminités délicates, ce Jules Lefebvre qui remplacera Meissonier à l'Institut, si on ne lui préfère pas Puvis de Chavannes.--Et tandis que les petits salons de peinture s'ouvrent, les salons où l'on cause s'illuminent. On y a beaucoup parlé de la saisie des bagages de la Patti à Berlin. On a perdu un lundi gras chez la marquise de Blocqueville, prise par l'_influenza_; mais, ce même jour, Mme Anaïs Ségalas avait l'idée de faire jouer chez elle le _Pater de Coppée_. A quand _Thermidor?_ De Nice, les dépêches les plus fleuries nous arrivent, constatant le succès des _Troyens_ de Berlioz et du carnaval méditerranéen. Ah! que j'aurais volontiers applaudi cette _Chute de Troie_ et cette fête des roses! Mais ne quitte point Paris qui veut. Et je m'en console.
Rastignac.
ROME CAPITALE
--«Ah! si vous aviez vu Rachel!» ont accoutumé de s'écrier les barbons qu'on rencontre au Théâtre-Français un soir de belle première. «Eh! non, nous ne l'avons pas vue, étant nés trop tard, fort heureusement, ripostons-nous avec impertinence. Mais aussi, nous pourrons dire à nos neveux: «Ah! si vous aviez vu Sarah Bernhardt!»
Nous avons raison, parce qu'il n'y a pas d'hommes, et encore moins de comédiens nécessaires. Faute d'un moine, le couvent ne chôme pas. Mais quand les gens qui ont vécu dans la Rome Pontificale disent aux nouveaux-venus:--«Que ne l'avez-vous connue il y a vingt ans!» c'est autre chose, et il n'y a pas de quoi rire. Rome est une ville unique, qui ne peut pas être remplacée. Ce n'est même pas une ville: c'est la ville, l'_Urbs._
«Rome n'appartient pas à l'Italie, me disait l'autre jour un grand artiste qui a la religion de la Ville Éternelle, et que je ne nommerai pas, crainte que l'odieuse politique s'empare de ce propos pour en dénaturer le sens; elle appartient au monde.» Ce caractère extra-national et super-humain, elle le conservait intact sous la grande ombre du Saint-Siège, abstraction spirituelle, universelle et sacrée. Elle l'a perdu le jour où, en entrant par la brèche de la porte Pie dans la capitale de l'Occident, berceau du monde moderne nourri avec les deux jumeaux par la louve du Palatin, les bersagliers piémontais en ont fait la vulgaire capitale d'une monarchie constitutionnelle.
C'était sans doute fatal, mais c'est triste. En s'emparant de Rome, dans leur ambition après tout légitime de se mettre cette couronne au front, qu'en ont fait les Italiens? Ou, plutôt, que sont-ils en train d'en faire, car ce n'est pas en moins d'un quart de siècle qu'on bouleverse une ville édifiée sur les ruines superposées depuis trois mille ans des rois et de la République, des césars et des barbares, du moyen-âge féodal et de la Renaissance princière, du paganisme effondré dans les magnifiques corruptions d'une décadence monstrueuse, et de la splendeur apostolique née du sang des martyrs.
La psychologie de l'impression première donnée par Rome est curieusement compliquée. On a beau s'efforcer de tout oublier pour devenir l'être purement sensationnel que doit être le voyageur sincère, comment réussirait-on à s'affranchir absolument de l'obsession des souvenirs classiques, de la tyrannie de l'idée littéraire, préconçue et impersonnelle, imposée par les lectures, de la violence exercée sur l'esprit par l'éducation artistique? Qu'est-ce qui vaudrait le mieux, être très naïf ou très raffiné? Je ne crois guère à la justesse d'impression de l'innocence intellectuelle; d'autre part, une préparation trop complète entrave la liberté du jugement. Le mieux, j'imagine, est encore l'extrême raffinement,--ce raffinement excessif que les sages appellent de la perversité d'esprit--car c'est l'état d'âme qui est le plus susceptible de naïveté intelligente.
Seulement on est très malheureux. Quand, arrivant à Rome de l'intérieur de l'Italie, au sortir de la montagne où l'on a longé le Tibre encaissé entre des pentes escarpées couronnées de vieilles villas semblables à des bastilles, on débouche brusquement dans l'immense plaine aride et déserte, coupée de marécages, déroulant indéfiniment vers la mer son tapis jaune et brun, vaguement marbré de vert-de-gris par des haies de pâles roseaux et des bouquets de grêles eucalyptus, et qu'on aperçoit vers l'horizon très clair la coupole de Saint-Pierre trouant le grand ciel bleu, on se sent positivement ému. Est-ce factice, est-ce sincère, _chi lo sa?_
A coup sûr, on est remué dans ses entrailles intellectuelles, et si bien remué que les horreurs d'une gare ne parviennent pas à faire baisser le baromètre de l'exaltation. On roule enfin dans Rome, les yeux ouverts comme des portes cochères--et jusqu'à destination on ne voit que de larges voies «à l'instar», traversées par de petites rues noires et fort laides, et partout des plâtras tout frais, des briques s'amoncelant jusqu'aux nues, des moellons sur lesquels grincent les outils du tailleur de pierres, des crépis blafards, des badigeons jaunâtres, des enduits jus de carotte ou chocolat--un vaste chantier de constructions.
Sans doute, puisque la population augmente, il faut bien lui bâtir des maisons. Mais pourquoi augmente-t-elle? Les Italiens ne pouvaient-ils laisser Rome aux Romains? Être Romain n'est pas être citoyen d'une ville, mais d'une nation. Appelée au tableau noir de l'école primaire pour y écrire son nom, une petite Transtévérine de six ans traça orgueilleusement ces mots significatifs: «Clélia, Romana». Que viennent faire ici ces envahisseurs étrangers, terrassiers du Piémont et maçons de Lombardie, marchands florentins, journalistes et politiciens napolitains et siciliens? L'enceinte de Rome, ce vieux mur du pape Honorius, en briques sanglantes égratignées de crevasses, avec ses portes couronnées d'inoffensifs créneaux en ruines, enserre un espace qui suffirait à une population de deux millions et demi d'habitants. Ils y sont 330,000, une centaine de mille de plus qu'en la dernière année du pouvoir temporel. C'est déjà trop.
Cette incomparable majesté, cette personnalité superbement impérieuse, ce charme subtil qui conquiert les coeurs les plus rebelles, Rome, en effet, les doit pour une forte part aux aspects solennellement mélancoliques des collines désertes de l'Aventin et du Célius, du sommet du Janicule, des pentes du Vatican, où, dans une paix mystique et un hautain silence, des allées solitaires fuient entre les hautes murailles hérissées de cactus des vignes et des jardins, des couvents et des hospices, que dominent un palmier isolé, planté des mains de saint Dominique, le dôme vert intense d'un grand pin parasol, ou un groupe funèbre de noirs cyprès.
De place en place se dresse un de ces beaux campaniles romains, svelte tour carrée en briques où s'enchâssent des fragments antiques ou bien des plaques de marbres de couleur, ajourée de plusieurs étages d'arcades en plein cintre s'appuyant sur de frêles colonnettes accouplées. C'est une église, dont la chétive façade nue, accostée d'un porche indigent, cache une nef fastueuse et vénérable, où les papes Anaclet et Symmaque ont tenu des consistoires. Devant l'antique autel où l'impératrice Eudoxie et sainte Hélène, mère de Constantin, ont reçu la communion, prient au pied d'une naïve madone ombrienne ou d'un christ byzantin à la face brune, quelques _popolane_ aux yeux brillants sous le mouchoir jaune ou rouge qui recouvre leur lourde chevelure d'un noir bleu, tordue en noeud sur la nuque, et des gaillards trapus, nerveux, basanés, à mine de forbans, agenouillés dans leur feutre pointu.
* * *
Si l'on en sort à l'heure infiniment douce du crépuscule, quand l'Ave Maria sonne aux 365 clochers de Rome, sans qu'aucune autre rumeur de la ville parvienne en ces retraites, hantées seulement par les rares ombres enfroquées de quelques moines bruns, blancs ou noirs, qui regagnent leurs cellules, tandis qu'à l'extrémité d'un _vircolo_ poudreux, un pan de ciel s'allume aux lueurs du soleil couchant--alors on respire bien l'atmosphère conventuelle et méditative de la cité pontificale, on est transporté aux temps évanouis de la grandeur apostolique, on est à Rome enfin. Le jour où ces adorables églises primitives, demi-dévotes, demi-païennes, seraient encastrées dans les alignements bêtes d'une ville moderne et bourgeoise, leur charme serait dissipé, leur parfum évaporé. Elles ne seraient plus que des musées de bibelots sacrés.
Le délire embellisseur a déjà fait bien du mal. Naguère, une grande place herbue et ombragée de yeuses tortues s'étendait, déserte et superbe, devant la basilique constantinienne de Saint-Jean de Latran, en descendant vers les imposants fragments des aqueducs de Claude enclavés dans des jardins, la porte Asinaria et l'église Sainte-Croix de Jérusalem, sanctuaire de précieuses reliques, derrière laquelle s'arrondit l'immense anneau de briques de l'antique amphithéâtre Castrense. Aujourd'hui la perspective en est coupée brutalement par un énorme «bloc» à l'américaine d'affreuses maisons à six étages, lavées de jaune sale, récemment construites sur les terrains de la villa Massini, à côté de l'annexe du palais pontifical de Latran où est renfermée la _Scala Santa_, vingt-huit degrés de marbre du palais de Pilate à Jérusalem, qu'en souvenir du Sauveur qui les a gravis, on ne monte que sur les genoux.
Et au pied du palais Vatican, déshonorant la cité Léonine, le saint des saints du domaine pontifical, ce beau quartier tout battant neuf, disposé bien géométriquement dans les anciens _Prati del Castello_, qui jadis verdoyaient le long du Tibre, sous la grande ombre rébarbative du château Saint-Ange. Et ces travaux de régularisation du fleuve inconstant qui, en expiation de ses débordements passés, roule maintenant ses eaux glauques dans un lit élargi de moitié, entre les plus belles murailles blanches et lisses, aux ravalements irréprochables, dont jamais entrepreneur de bâtisses ait eu à se glorifier. Encore cette substitution d'un honnête canal aux berges plates, à un fleuve tumultueux baignant les noires substructions du vieux _borgo_ riverain de Ripetta, se justifie-t-elle par des préoccupations humanitaires. Mais pourquoi balafrer le Tibre de nouveaux ponts Garibaldi et Umberto, d'un style si déplorablement vulgaire? Pourquoi une passerelle tubulaire étale-t-elle son vilain profil au pied du môle d'Adrien? Elle est provisoire, soit, mais le pont de pierre neuve destiné à la remplacer est-il bien nécessaire, car personne n'y passe? Et là-bas, près de l'Ile San Bartolommeo, les vieux hermès à double face du pont Quattre Capi, qu'on n'a pas encore démoli, font la grimace à la belle voûte blanche dont on a coiffé la noire embouchure de la Cloaca Maxima de Tarquin.
C'est une belle chose que le pittoresque, disent les Romains; mais nous avons nos affaires et nos plaisirs, et nous voulons circuler à l'aise chez nous. D'accord. Toutefois ces affaires sont peu de chose, et la parlotte du soir sur la place Colonna, au café Aragno ou au pied de la colonne Antonine, suffit à y pourvoir. Aussi n'ont-ils pas encore osé mettre à exécution le projet d'un pont jeté par-dessus le Forum pour faire communiquer le Capitole avec l'Esquilin, afin que Jupiter Capitolin sans doute puisse aller visiter la Notre-Dame-des-Neiges à Sainte-Marie-Majeure. Une municipalité qui timbre jusqu'à ses tombereaux de boueurs du chiffre superbe S. P. Q. R. devrait pourtant respecter le berceau du sénat et du peuple romains. C'est trop qu'elle ait râclé le Colisée comme une carotte, dépouillant le colossal squelette fauve de sa flore légendaire, qui habillait si gentiment l'austère travertin rougi du sang versé en ce lieu cruel.