L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891
Part 6
C'était un événement, ces vingt ans dans un asile de vieillards, cette santé rayonnante au milieu de toutes les décrépitudes humaines. Les camarades de Le Bolloche, leurs boules à la main, regardaient venir la jeune fille. Presque tous sans famille, ayant roulé partout sans s'attacher nulle part, isolés d'ailleurs par leur âge et enserrés déjà dans cette demi-mort du refuge que la charité ne peut déguiser complètement, ils respiraient comme un parfum cette apparition qui s'avançait. Tous en étaient réjouis. Elle rappelait à chacun quelque souvenir cher.
--Elle ressemble à une belle cantinière que j'aie connue, dit l'un.
--Si elle avait des cheveux sur le front, ne jurerait-on pas une actrice du café du cours Dajo? reprit un autre, un ancien marin dont la mémoire refluait très loin en arrière, à la vue de Désirée.
Un troisième murmura un nom que personne n'entendit. Sa tête, branlant par saccades, s'abaissa vers sa poitrine, deux larmes tombèrent sur les chiffons de laine dont ses pieds malades étaient enveloppés, et nul ne sut quelle image lointaine de femme ou de jeune fille saluait, à travers les temps, l'émotion de cet abandonné.
Ils virent Le Bolloche s'avancer vers Désirée, passer son bras sous le sien, et s'enfoncer dans l'allée qui coupait les champs à mi-côte. Tirés de leur extase, ils s'entreregardèrent alors les uns les autres d'un air dur. Ils étaient jaloux de l'ancien sergent. Personne ne venait ainsi pour eux. La partie de boules fut laissée là.
Le Bolloche et sa fille se promenèrent d'abord tous deux dans l'allée. Il était rayonnant. Son bonheur se doublait de la fierté de marcher près d'elle. Il jouissait des étonnements qu'elle provoquait. Il la considérait, comme pour réhabituer ses yeux à chacun des traits de son enfant. «Ah! petite, disait-il, petite, que je suis content! Je ne puis vivre sans te voir!» Il ne pouvait dire autre chose.
Puis la mère Le Bolloche vint les retrouver. On monta vers l'hospice dont il fallut faire le tour, vers le grand verger entouré de murs qui ne s'ouvrait que par faveur aux parents en visite. Et alors la conversation s'engagea. Désirée avait dû se mettre entre les deux vieux. Ils lui parlaient en même temps, chacun de ce qui l'intéressait. Les moindres choses du domaine revivaient dans leur souvenir avec une merveilleuse intensité de tendresse et de regret. C'est incroyable tout ce qu'un pré, une maison et une pauvre aïeule qu'on a laissés peuvent fournir de questions.
Désirée répondait de son mieux. La joie des siens l'épanouissait aussi. Elle n'avait pas le temps de penser à elle-même. Et cependant, chaque fois qu'elle arrivait au détour d'une certaine allée, l'ombre des ailes du moulin, franchissant les murs, accourait au-devant d'elle, l'enveloppait, semblait vouloir l'enlever au passage. Désirée en éprouvait un petit frisson. Elle s'imaginait, bien à tort peut-être, et sans avoir la liberté d'y penser, d'ailleurs, que ces grands bras d'ombre l'appelaient; et qu'il y avait là-bas, par une fente ignorée du moulin, deux yeux bruns qui la suivaient.
V
De retour chez elle, Désirée trouva l'aïeule moins inquiète qu'elle ne supposait, heureuse de lui annoncer.
--Petite, il est venu pendant ton absence une belle commande, douze chaises à rempailler finement, en blanc et noir, on dirait que le métier veut reprendre.
Désirée ne se faisait pas d'illusion à ce sujet, mais l'occasion n'en était pas moins bonne.
Dès le lendemain elle se mit au travail, toute reposée et comme renouvelée par cette après-midi de la veille. Elle dut sortir de l'apentis les gerbes de seigle trié qu'un trop long séjour à l'ombre avait rendues humides, les délier et les étendre sur un coin fauché du pré, par jonchées régulières. Et, tandis que le soleil et l'air les séchaient, elle s'occupa à enlever les garnitures usées des chaises, à consolider les barreaux, à teindre quelques poignées de tiges qui feraient, sur les sièges nouveaux, des mouchetures régulières, comme des queues d'hermine sur une pelleterie claire.
Cela lui prit deux jours.
Pendant ce temps, elle songea bien, plusieurs fois, à la rencontre qu'elle avait faite de ce meunier, sans déplaisir, mais sans trouble non plus, ainsi que nous pensons aux choses qui n'auront pas de suite. De la côte de l'octroi, en allant acheter ses provisions, elle chercha les ailes du moulin à l'horizon, et elle les aperçut qui tournaient, toutes petites, comme un jouet d'enfant.
Le troisième jour au soir, voyant que la paille était sèche et qu'elle avait repris sa belle teinte d'or pâle, elle jugea qu'il était temps de la rassembler. Par javelles minces, soigneusement pour ne pas froisser les tuyaux droits du seigle, elle la relevait, et la portait sous l'appentis. On eût dit une moissonneuse. Elle aimait à manier cette matière souple et frémissante que chaque pas faisait trembler sur son bras; il lui plaisait de courir ainsi dans la longueur du pré, dans l'herbe encore chaude de l'ardente rayée qu'elle avait bue.
La moindre circonstance qui la tirait du logis semblait une distraction à cette fille laborieuse.
Au moment où elle ramassait les dernières brassées de paille, le soleil était depuis longtemps couché, le crépuscule envahissait le faubourg. Et voilà qu'en se redressant, Désirée vit la forme d'une tête d'homme au-dessus du mur qui se dessinait comme un ruban brun sur le couchant.
Elle n'hésita pas une seconde, c'était lui.
Une rougeur lui monta au visage. Elle se baissa vivement, saisit le reste de sa paille, et, sans se détourner vers la route, rentra dans l'appentis.
Quand elle en sortit, le jeune homme, ou cette forme qu'elle avait prise pour lui, s'était effacé. Que venait-il faire? Depuis combien de temps la regardait-il? Oh! ceci était une chose grave. Pourquoi lui, qui l'avait appelée le premier jour par la fenêtre de son moulin, avait-il peur d'elle à présent? Car il avait disparu sitôt qu'elle l'avait regardé. Disparu? Peut-être s'était-il caché? Toutes ces questions se pressaient dans l'esprit de Désirée. «Après tout, se dit-elle, ce garçon ne peut me vouloir de mal. Je veux savoir ce qu'il est devenu, et j'irai voir.»
Elle remonta le pré dans le foin haut, longea le mur, et bravement, à l'endroit où l'apparition s'était évanouie, posant le pied sur une pierre en saillie, elle se haussa jusqu'à dépasser le mur de la moitié de son corps. La route fuyait, floconneuse et grise. Personne qu'un paysan qui descendait la côte au trot de sa carriole. Pourtant elle ne s'était pas trompée. Elle considéra le sommet du mur, les barbes des mousses qui le couvraient, les rameaux étoilés d'une plante jaune qui y fleurissait, étaient couchés par place. Quelqu'un s'était appuyé là. Elle chercha encore, et, sur une ardoise nue, déchaussée de la muraille, au dernier rayon du jour, elle reconnut vaguement que des lettres avaient été tracées. Elle enleva la pierre, la tourna vers le couchant que bordait une dernière frange d'or pâle, et lut. «Désirée.»
Quel autre que lui avait pu écrire ce nom-là? La rosée d'une seule nuit eût suffi à effacer les caractères tracés à la pointe du couteau, tandis qu'au contraire, sur le bord de chaque trait, un duvet de poussière enlevé par l'entaille restait encore. C'était donc lui qui, tout à l'heure, l'avait regardée lever ses javelles de seigle, et, pour lui faire entendre ce qu'il n'osait lui dire, pour lui montrer qu'il songeait à elle, avait écrit. «Désirée».
Ce mot-là, c'était une lettre, en somme.
Une lettre d'amour. Qu'est-ce que cela signifiait, «Désirée», sinon. «Je vous aime!»
Il l'aimait donc?
La jeune fille emporta l'ardoise, et rentra.
La grand'mère attendait.
--Tu as été bien longtemps, dit-elle. L'angélus a sonné aux deux paroisses...
Désirée lisait pour la dixième fois, à la lumière d'une bougie, le mot écrit sur la pierre.
--Tu avais donc bonne envie de travailler ce soir? reprenait l'aïeule... Allons, mange un peu... Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu es lasse?...
Mais elle ne répondait que des mots distraits.
Et l'aïeule, au son un peu altéré de la voix de sa petite-fille, se confirmant dans la pensée que l'enfant s'était surmenée, disait amicalement:
--Tu te donnes trop de tourment, ma pauvre petite, tu veilles trop tard dans l'appentis, et cela te change la voix.
Désirée déclara qu'elle était lasse, en effet, et la grand'mère fit semblant d'avoir sommeil plus tôt que de coutume ce soir-là.
Alors, libre de songer, d'étudier ce qui était arrivé et ce qu'elle éprouvait en elle-même, la jeune fille se laissa emporter par le rêve. Elle était donc aimée! Cela lui semblait très sûr et très doux. Le soupçon ne lui vint pas même qu'il eût voulu plaisanter. Le premier mot d'amour, incertain et voilé, le premier hommage rendu à son charme de jeune fille, avait atteint le fond de cette nature primitive. Elle y répondait déjà par de grands élans de coeur qui la surprenaient elle-même. Et peu à peu elle vint à songer que ces idées qui la remplissaient maintenant étaient nées du jour même où elle avait rencontré ce garçon. Un trouble profond et délicieux s'ensuivit. Demain, l'avenir, se marier, être heureuse, elle était remuée par ces lointains magiques et vagues, comme ces petites rivières aux bords pleins d'ombre, qui ressentent jusqu'à leur source la poussée de la mer invisible. Tous les détails de leur courte entrevue lui redevenaient présents. Elle se rappelait les questions qu'il lui avait faites, les moindres paroles qu'il lui avait dites, afin d'y découvrir aussi un sens nouveau. Elle n'y réussit que trop. L'une d'elles, que Désiré n'avait point remarquée d'abord, commença a l'inquiéter. Quand elle avait répondu qu'elle n'allait jamais aux assemblées. «Je vous crois, avait-il dit en riant, cela se voit bien sans que vous le disiez.» A quoi donc l'avait-il deviné? Sans doute il la trouvait trop pauvre et trop mal habillée? Les filles qui vont le dimanche en promenade, celles qui peuvent prétendre à plaire, sont autrement vêtues. Il l'en avait avertie. «On voit bien que vous n'avez pas de belles façons, et que vous ne savez pas vous mettre.» Oui, voilà ce que signifiait la phrase et le sourire qui l'accompagnait. S'il la retrouvait ainsi, quand elle retournerait voir son père et passerait près du moulin blanc, le caprice passager qu'elle avait pu lui inspirer disparaîtrait. Désirée Le Bolloche n'était pas assez bien habillée, pas assez coquette, non sûrement, pour qu'un homme fut fier de la promener à son bras. Lui surtout, car il devait être riche; il devait aimer les jolies robes, les gants, les plumes au chapeau, les petits souliers mordorés que portent les ouvrières de la ville, et même les jeunes laitières de la campagne. Tandis qu'elle! oh! la pauvreté dure! oh! le bonheur de celles qui ont un peu d'argent pour se faire plus belles!
Cette pensée triste remplaça bientôt toutes les autres. La chanson d'amour à peine commencée dégénérait en plainte. Désirée demeura éveillée une partie de la nuit. Puis, lentement, un projet lui vint. Elle hésita, le repoussa, le reprit...
Le lendemain, avant le jour, elle était au travail. Elle se hâtait si fiévreusement que jamais elle n'avait travaillé de la sorte. En moins de temps qu'on ne lui en avait accordé, les douze chaises purent être livrées et payées.
Désirée, en rapportant l'argent, dit à l'aïeule.
--Grand'mère, si tu voulais bien, j'irais demain à Jeanne Jughan.
--Demain, petite, c'est bien tôt. Il n'y a pas dix jours que tu ne les as vus!
--Grand'mère, j'ai fini l'ouvrage, laisse-moi aller.
L'aïeule répondit après un moment;
--Je vois bien que tu ne te plais plus ici, ma petite. Je suis trop vieille, et tu es trop jeune. Je le savais bien quand ton père est parti. Va donc comme il te plaira.
Et ni l'une ni l'autre ne causèrent plus de cette absence du lendemain.
Désirée tâcha d'être douce et prévenante. Elle aida la grand'mère à se déshabiller, et, assise près de la table, prétextant un ouvrage de couture à terminer, elle attendit.
_(A suivre.)_
René Bazin.
SUPPLÉMENT À _L'ILLUSTRATION_ DU 7 FÉVRIER 1891
D'après les photographies de la maison Lecadre.
L'OEUVRE DE MEISSONIER