L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891

Part 5

Chapter 53,809 wordsPublic domain

Tout a été dit au sujet de ces peintures: elles sont célèbres dans le monde entier et l'on ne trouve plus assez d'or pour les payer. Faut-il rappeler que M. Chauchard a acheté le dernier de ces tableaux au prix de 850,000 francs!--Certes la haute valeur artistique de cette partie de l'oeuvre de Meissonier est indiscutable; cependant nous pensons qu'elle n'égale pas la première. On ne peut demander à un arbre de produire d'autres fruits que les siens: Meissonier, peintre d'intérieur, de scènes étudiées à loisir, où le moindre détail a une importance pittoresque d'avance réglée et qui joue sa partie dans la symphonie lumineuse, s'était fait une exécution appropriée au but qu'il poursuivait et qu'il a si bien atteint; quand il s'est agi de peindre les mouvements passionnels d'une foule, la furie du combat, le drame de la guerre, son esthétique s'est trouvée en absolue contradiction avec le but qu'il poursuivait: les cavaliers et leurs montures si beaux de formes et de mouvement indiqué semblent figés sur place comme si la vie s'était tout à coup retirée d'eux. Il semble qu'une fée les ait touchés de sa baguette, et c'est en effet la fée de Meissonier, celle qui l'a doué à sa naissance de cette vue extraordinairement perçante qui rapproche les distances et saisit au passage les moindres détails, c'est elle qui lui joue ce mauvais tour renouvelé du miracle de la Belle au bois dormant. Les personnages impressionnent au premier aspect par la netteté de la silhouette, la vérité du geste, l'aisance de la pose et leur franche allure militaire: mais cette impression s'envole rapidement: l'on se prend à les admirer un à un, émerveillé de découvrir boutons, passepoils, aiguillettes, dragonnes. Ces minuties, incontestablement rendues précieuses par l'extraordinaire adresse de l'exécution, ont le tort grave de déplacer l'attention au grand détriment de l'action principale.

On doit la vérité aux morts, et d'ailleurs la gloire de Meissonier est telle qu'elle ne saurait être effleurée par quelques critiques. Nous avons indiqué respectueusement que ses admirables qualités l'avaient parfois desservi; il suffit qu'elles l'aient, dans d'autres circonstances, conduit à produire des oeuvres parfaites pour que sa place soit marquée au rang des maîtres de tous les temps.

Comme peintre de genre, il ne craint aucune rivalité. S'il n'a pas le charme onctueux, l'enveloppe chaude, des grands Hollandais, les Terburg, les Metzu et les Van der Meer, l'élégance et la sûreté de son dessin, l'ordonnance parfaite de ses compositions, la fermeté de sa touche, lui constituent une maîtrise égale.

L'homme, nerveux à l'excès, autoritaire et sensible aux moindres égratignures de la critique, avait refroidi bien des sympathies, mais on le savait généreux et loyal, tout entier voué à son art, et, sincère dans les admirations ou les répugnances que lui inspirait la peinture de ses contemporains. Il était de ceux à qui leur mérite personnel et le sentiment de la gloire qu'ils répandent sur leur pays font tout pardonner. Son pays, d'ailleurs, il l'aimait profondément: ce fut un bon patriote; aux jours calmes, il célébra dans ses oeuvres les gloires nationales, et quand vint l'adversité, il sut faire son devoir d'homme devant l'ennemi.

Comme M. Thiers, dont il fit un portrait posthume, son ardeur l'entraîna même à s'exagérer la portée des facultés qu'il pouvait mettre au service de son pays. Ne l'a-t-on pas vu, en 1870, s'offrir à Gambetta pour aller remplir les fonctions de préfet à Metz! Il aima passionnément l'armée; il l'aima pour elle-même, pour la noblesse de son rôle dans la nation et aussi pour l'uniforme. Nos généraux l'entouraient de respects et d'attentions de toute sorte; on faisait manoeuvrer les troupes devant lui et il eut l'honneur de commander une charge de cavalerie.

Le portrait de Meissonier est bien connu; il est à peine besoin d'en rappeler les traits principaux, tout petit, la tête énergique et belle avec une barbe dont les boucles longues et soyeuses le couvraient tout entier, il marchait le front haut, conscient de sa force et fier de sa gloire.

Les années ne semblaient avoir aucune prise sur sa robuste constitution: cependant, la maladie a eu raison de lui en quelques heures: il est mort dans la matinée du 31 janvier, des suites d'un refroidissement.

Meissonier lègue à l'État deux petites toiles dont il n'avait jamais voulu se séparer: l'_Attente_--un homme en bras de chemise, à la fenêtre--et le _Graveur à l'eau forte_: ce sont, avec la _Rixe_ et _Solférino_, les chefs-d'oeuvre du maître, s'il est permis de se prononcer entre tant d'oeuvres parfaites.

La France a largement payé sa dette à l'illustre artiste qui l'a tant honorée. Meissonier avait trois fois obtenu la médaille d'honneur aux trois Expositions universelle de 1855, 1867,1878; il fut promu grand-croix de la Légion d'honneur après celle de 1889, dont il organisa la section artistique, de concert avec M. Antonin Proust; le jury international des artistes l'avait choisi pour présider à ses travaux.

Ses obsèques, célébrées à la Madeleine et dans sa résidence de Poissy, ont été magnifiques. M. Puvis de Chavannes a pris la parole pour lui rendre un dernier hommage, au nom des artistes, et il était impossible d'imaginer un contraste plus saisissant que celui existant entre ces deux hommes, le mort et le vivant; l'un voué au culte passionné de la vérité objective, l'autre tenant pour rien l'exactitude des caractères extérieurs, et cherchant à dégager des formes ébauchées la poésie latente de la vie immatérielle.

Alfred de Lostalot

LES OBSÈQUES DE MEISSONIER

Les obsèques de M. Meissonier ont été célébrées mardi dernier. Bien avant la levée du corps une foule considérable se pressait aux abords de l'hôtel du boulevard Malesherbes devant lequel s'étaient massées les troupes venues pour rendre les derniers devoirs au défunt.

Tout ce que Paris compte d'illustrations dans le monde politique ou littéraire s'était donné» rendez-vous pour assister aux funérailles. A 10 heures et demie le cortège se met en marche et arrive à l'église de la Madeleine. Sur la place, difficilement contenus par les agents de l'autorité des milliers de curieux se pressent pour voir le corbillard qui disparait sous les couronnes de fleurs. Sous le péristyle de l'église, sous les colonnades, sur les marches qui mènent au grand portique, une foule recueillie se découvre avec respect quand le corps porté à bras par les employés des pompes funèbres fait son entrée dans la Madeleine. Immédiatement derrière suivent le fils du défunt et Mme Meissonier qui sanglote sous son long voile de veuve.

Après la cérémonie religieuse, le cercueil, placé dans un fourgon, est transporté à Poissy où a lieu l'inhumation.

Notre correspondant qui a suivi le corps est le seul qui ait pu voir et reproduire fidèlement le tableau si saisissant de ce corbillard,--derrière lequel tout à l'heure encore se pressaient une foule de dix mille personnes,--traversant sous un ciel gris les froides solitudes de la forêt Saint-Germain. Là, pas un être vivant pour saluer au passage la dépouille mortelle du maître, rien que l'abandon et le silence.

Enfin apparaît la grille de Poissy: le fourgon fait son entrée dans la ville, et devant la porte du cimetière, le clergé de la paroisse, la famille du défunt, le maire de la ville sont présents pour recevoir le corps. A ce moment, une délégation de jeunes enfants appartenant à l'école du pays vient se ranger de chaque côté du fourgon qu'entourent un grand nombre d'habitants de la localité. M. Dubois, curé de l'église de Poissy, procède à une première bénédiction du corps, qui est inhumé dans un caveau de famille.

AUX PETITES SOEURS

NOUVELLE

Par RENÉ BAZIN

Illustrations de JANKOWSKI

Voir notre dernier numéro.

III

C'étaient bien des ruines, en effet, ces pensionnaires de Jeanne Jughan, ruines de toutes sortes et de toutes provenances. Les uns avaient toute leur vie miséré, les autres étaient déchus d'une petite aisance ou même d'une fortune. Les causes qui les avaient amenés là, dans cet abri où la charité se faisait aveugle pour les recevoir, variaient peu, c'était le malheur pour quelques-uns, l'inconduite pour beaucoup. Certains avaient usé vingt professions, couru l'Europe et l'Amérique, photographié des noces de boutiquiers à Paris, ramassé des escargots pour les restaurants, cueilli de la mousse pour les fleuristes dans les bois de Viroflay et lacé des boeufs sauvages dans les prairies de la Plata; ils avaient essayé de tout, n'avaient pris pied nulle part, et, traqués par la faim, ne s'étaient remisés chez les Petites Soeurs qu'avec l'espoir secret d'en sortir encore.

Tous ils vivaient de la vie commune, mais non pas de la même manière. Des rencontres de goûts et d'origine, des similitudes de métiers ou de souffrances même, les groupaient en petites compagnies, pour la promenade ou le travail. Car on travaillait, à l'hospice, oh! pour rire, à des travaux d'enfants qui, laissés au caprice de chacun, ne duraient guère, et ne rapportaient rien. D'aucuns, tisserands, dans une salle basse, poussaient la châsse une heure ou deux; une demi-douzaine de tailleurs passaient des fils dans des déchirures d'habits déjà reprisés; des campagnards soignaient les vaches et le cheval, coupaient de l'herbe ou tressaient des paniers; au beau temps, la fenaison réunissait les plus valides, pendant huit jours, dans un petit pré; d'un bout de l'année à l'autre, ceux qui pouvaient tenir une bêche remuaient un demi-mètre de terre ou coupaient une mauvaise herbe dans un jardinet qui leur est concédé en propre, et dont ils aménageaient la culture au gré de leur esprit, celui-ci en potager, celui-là en verger minuscule, l'autre en parterre fleuri. Il y avait aussi des paresseux incorrigibles ou des impotents qui ne faisaient rien. Autour d'eux, pour eux, la charité veillait, peinait et souriait. Afin qu'ils pussent se reposer pleinement, elle ne prenait pas de repos. On l'eût dite riche, tant elle trouvait de moyens d'être aimable et secourable. Sa patience n'avait presque point de limite. Elle pratiquait l'art ingrat d'être maternelle avec les vieux.

Le Bolloche eut rapidement son groupe. C'étaient tous les anciens soldats, épars jusque-là et flottants dans la population de l'hospice. L'éloquence du vieux sous-officier, sa prestance, l'éclat magique des galons dont ils voyaient le rayon d'or sur sa manche d'invalide, les avaient attirés. Ils l'écoutaient volontiers. Au milieu d'eux, Le Bolloche retrouvait l'illusion de la caserne et du commandement. Bataillon très mêlé sans doute, où toutes les armes se confondaient et dont plusieurs dignitaires arrivaient des compagnies de discipline. Mais qu'importait? Ils étaient du métier. On mettait les campagnes en commun. Chacun disait la sienne, souvent la même, et jamais de la même façon. Ils avaient une manière à eux de parler de la guerre. Chacun n'avait vu qu'un petit coin du champ de bataille. Beaucoup étaient restés l'arme au pied une demi-journée sous la pluie des obus éclatant. Leurs récits donnaient une idée mesquine et tronquée des choses militaires. Ils s'y complaisaient pourtant, et y revenaient sans cesse, à propos d'un détail qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir dit. Les jours de sortie, ceux qui rentraient de la ville avec un journal lisaient aux autres des nouvelles merveilleuses. On s'échauffait à propos des armements prodigieux de la Russie ou de l'Allemagne, des fusils capables de percer des troncs de chêne de cinquante centimètres, d'une poudre sans fumée, d'un bateau sous-marin, d'une expérience de torpilles. Les plus chauvins donnaient le ton, les vieux redevenaient jeunes, un ferment des anciennes fièvres glorieuses leur courait dans le sang. Alors, c'étaient des défis à tous les peuples ennemis, des jurons d'amour pour la patrie française, des prédictions de victoires. Tous ils voyaient l'armée victorieuse passant la frontière, et se ruant sur les villages du Rhin; ils croyaient en être, ils pillaient, ils tuaient, ils s'enivraient, et s'endormaient dans les petits draps blancs des vaincus. Dans ces moments-là, Le Bolloche était superbe. Il les empoignait tous, avec sa voix encore frappée au timbre des alcools de cantine. Le pas s'accélérait, les cannes se levaient, les bras rhumatisants s'étendaient en avant. Pauvres bonshommes! leurs coeurs de troupiers français n'avaient pas vieilli!

D'habitude, ils causaient de ces sujets passionnants autour du seigle, dont les épis commençaient à montrer le nez. Et là-haut, sur la terrasse de l'hospice, quand une soeur passait, étonnée de tant d'animation, elle s'arrêtait un moment. D'un oeil tranquille elle suivait ces guerriers et les comptait, craignant toujours que le compte n'y fût pas. «Voilà nos petits vieux qui parlent de la guerre», pensait-elle. Le genre de plaisir qu'ils y prenaient lui était complètement étranger. Mais elle n'était pas fâchée de les voir si martiaux. Cela lui faisait l'impression que font aux mères les garçons qui jouent aux soldats de plomb, tapageusement. Puis, satisfaite de son inspection, la cornette blanche s'en allait. Les petits vieux ne l'avaient pas aperçue.

Le régime n'était pas dur. Le Bolloche avouait même qu'il ne lui déplaisait point. Il avait l'illusion de l'activité et la réalité du repos. Ses compagnons donnaient pleine satisfaction à son goût de gloriole. Il mangeait bien, souffrait peu de sa jambe, respirait huit heures par jour l'air des collines que vivifiait le cours prochain d'une grande rivière, étendue et ramifiée à l'infini dans la campagne verte, comme la nervure bleue d'une feuille de chardon.

Et cependant il dépérissait. Les rides creuses de ses joues se creusaient encore. Il avait des moments de mutisme et de sauvagerie auxquels les soeurs ne se trompaient pas. Soeur Dorothée avait essayé d'une ration supplémentaire de tabac, un moyen pourtant bien efficace. Le Bolloche avait pris, remercié, fumé; il ne s'était pas ragaillardi.

«Peut-être qu'il voudrait voir sa femme plus souvent,» avait songé la soeur. Et, au lieu de deux fois par semaine, Le Bolloche s'était rencontré chaque jour, dans un corridor de l'hospice, avec sa femme, très bien habituée, elle, très douce et effacée, là comme ailleurs, ils causaient un peu. Mais ils n'avaient pas grand chose à se dire, n'ayant jamais eu la même humeur, et n'ayant plus la même vie. Le bonhomme ne revenait pas plus gai de ces visites de faveur.

A force d'y songer, soeur Dorothée eut une inspiration.

L'ayant aperçu qui, au milieu de son parterre, le pied sur sa pelle, immobile, regardait obstinément la partie basse de la ville, les horizons voilés où les maisons, les rues, les jardins, n'ont plus de forme arrêtée, et ne sont plus que des nuances dans la gamme adoucie des lointains, elle devina sa pensée.

--C'est votre fille qui vous manque? dit-elle.

Le Bolloche, qui n'avait pas vu la soeur, tressaillit à ce mot. Son vieux visage devint dur, ses yeux s'emplirent d'un feu sombre, il n'aimait pas qu'on sût ses affaires, et la découverte d'un chagrin qu'il était trop fier pour confier à personne le blessait comme une indiscrétion.

Mais bientôt, l'émotion que ce nom lui avait causée, «votre fille», fut la plus forte. Il ne fut point maître de s'y abandonner; elle l'emporta tout entier, elle le changea. Ses traits se détendirent, et humblement, doucement, d'un ton où perçait l'aveu de sa longue souffrance, il répondit.

--C'est vrai.

--Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? reprit la soeur. Depuis cinq semaines que vous êtes ici, vous ne l'avez pas vue?

--Non.

--Voulez-vous que je lui écrive de venir?

--Oh! oui!

--Vous l'aimez bien, cette Désirée?

Il n'eut pas la force de répondre. Ses mains tremblaient sur le manche de sa pelle, et ses yeux, qu'il avait détournés, voyaient sans doute en songe, debout dans l'herbe du pré, l'enfant qui venait à lui.

Le soir, quand soeur Dorothée demanda à la supérieure la permission d'écrire, elle ajouta.

--Ce petit vieux est incroyable, on dirait que c'est lui qui est la mère.

Et, ayant couvert une feuille de papier d'une écriture inégale et hâtive, elle la mit à la poste, à l'adresse de Désirée.

IV

Si la jeune fille n'avait point encore visité ses parents, ce n'avait pas été faute d'y songer. Mais l'aïeule était tombée malade assez gravement, et, malade, elle était, comme beaucoup d'infirmes, d'une exigence extrême. La solitude lui faisait horreur. Il avait fallu la soigner, la veiller, ne jamais la quitter. A peine laissait-elle Désirée sortir le temps d'aller acheter des provisions, un peu au-delà de l'octroi. Comment eût-elle permis une course à l'hospice qui, vu la longue distance, eût pris toute une matinée? Désirée avait dû attendre, et les semaines avaient coulé.

La lettre de soeur Dorothée arriva en pleine connaissance de la malade, et ces deux causes combinées, instances d'un côté, santé renaissante de l'autre, décidèrent l'aïeule.

--Va, ma petite, dit-elle. Sois le moins longtemps possible. Tu me rapporteras des nouvelles d'Étienne.

Elle ne pensait guère à sa bru, ni autrefois, ni à présent. Étienne seul l'occupait.

Désirée partit aussitôt. Elle était contente à la pensée de revoir les siens, contente aussi d'être libre et de la beauté du jour. Il faisait un temps gris-perle si léger que tous les rayons le traversaient, un de ces ciels de fin de mai qui habituent les fleurs au grand soleil d'été. Les stellaires étoilaient les talus de la banlieue. Des deux côtés de la route, quand Désirée passait, des moineaux perchés sur les toits, sur les vieux murs, s'envolaient en troupes, avec un petit cri d'appel si gai, si vif, qu'il semblait à Désirée que son coeur s'envolait aussi. Il n'allait pas d'ailleurs bien loin, pas plus qu'eux. Sa nature n'était pas rêveuse, mais plutôt agissante et vaillante. Elle songeait à des commandes qu'il fallait livrer dans la semaine, à une lessive qu'elle aurait bientôt, à un semis de volubilis qu'elle avait fait le long de la maison, et qui commençait à lever, mais surtout au moyen d'apprendre à tresser le rotin et l'osier, maintenant que son métier d'enfance périssait. Elle avait mis sa robe bleue, un col blanc attaché par une broche de cornaline et un chapeau,--pour un si long voyage!--composé d'un seul ruban bleu chiffonné sur du tulle noir. C'était ce qu'elle avait de plus beau. D'autres qu'elles eussent trouvé la toilette bien pauvre. Mais elle s'en inquiétait peu, n'ayant souci, pour le moment, que de plaire à ceux qu'elle allait voir. Elle était sûre d'y réussir. Et ainsi faite, songeant, pour le résoudre, au problème toujours compliqué de sa vie de travail, elle marchait sans se presser sur la route où des brises folles, soufflant au travers des haies, s'amusaient à faire tourner des pincées de poussière.

Avant d'entrer à l'hospice, Désirée s'arrêta devant le moulin, un peu lasse, un peu rouge, afin de reprendre haleine et de relever ses cheveux dont la masse trop lourde, détachée par la marche, lui tombait sur la nuque. La route, à quelques pas de là, finissait. Un tertre au gazon pelé par le pied des mulets portait le moulin blanc. Les quatre ailes viraient d'un mouvement puissant, avec un doux gémissement de bois qui plie, comme il en sort des mâts de navires ou du joug des boeufs en labour. Le vent montait de la rivière. Et Désirée était charmante, tête nue, la taille cambrée, les bras écartés pour nouer ses cheveux d'or.

C'est précisément à quoi réfléchissait un jeune meunier qui, sans quelle l'aperçût, s'était accoudé à la lucarne du moulin.

De tout temps les meuniers ont passé pour philosophes et méditatifs. Je parle de ceux des hauteurs, leur métier les y porte. Ils tiennent de l'ermite et du guetteur de phare. Une partie de leur vie se passe à attendre, l'autre à laisser travailler le vent. Ils voient de grands horizons, et les choses petites en-dessous d'eux. Quand leur nature n'y est point rebelle, les meuniers ont beau jeu pour songer.

Celui-là ne sortait pas de la tradition. Son large feutre enfariné coiffai une assez belle tête de garçon, un peu molle, mais intelligente, des yeux bruns, des joues sans teint et une bouche légèrement relevée, dont tout le visage prenait un air de goguenardise, signe distinctif de l'espèce.

Il s'avança encore un peu dans la lucarne, et dit.

--Vous n'avez pas l'air bien pressée, mademoiselle?

Ce sont là de ces phrases banales par lesquelles, dans le peuple, les inconnus se tâtent, et manifestent l'intention d'engager un brin de causerie.

Elle le regarda, surprise, et, ne lui trouvant pas les yeux trop hardis, répliqua:

--Ni vous non plus, à ce que je vois.

--Que voulez-vous! reprit-il, quand le moulin va, les meuniers n'ont rien de mieux à faire que de regarder les filles qui passent; c'est un joli métier; même quand ça va le mieux, on a de la liberté.

--Tous les métiers ne sont pas de même, fit Désirée en soupirant.

Elle renoua la bride fanée de son chapeau, et se détourna pour s'en aller. Mais elle lui plaisait évidemment, car il la retint en demandant:

--Que faites-vous don?

--Pailleuse de chaises, répondit-elle. Autrefois c'était bon. Nous gagnions notre vie. Et puis ça s'est perdu. Mon père a été obligé de se mettre à l'hospice. Un bon travailleur, pourtant, je vous assure, jamais en retard, point dépensier: tout le monde l'aimait.

--Il est à Jeanne Jughan?

--Oui, et ma mère aussi; je vais les voir.

--Alors, vous êtes comme orpheline chez vous, mademoiselle Rose?

--Non, pas Rose, dit-elle en riant. Désirée.

Ils se regardèrent un moment, riant tous deux de la façon drôle dont il lui avait demandé son nom.

Elle ajouta.

--Je ne suis pas si seule que vous croyez; j'ai ma grand'mère avec moi.

--Vous habitez loin?

--De l'autre côté de la ville, proche l'octroi. Grand'mère est aveugle.

--Aveugle! répéta le jeune homme, ce ne doit pas être gai pour vous?

--C'est surtout triste pour elle.

--Mais alors vous ne sortez guère

--Presque pas.

--Le dimanche, n'est-ce pas, un tour à la foire ou bien dans les assemblées?

--Jamais, fit Désirée, comme si cette supposition l'eût offensée, je n'y vais jamais!

Elle se mit à rougir, subitement devenue confuse du tour intime que prenait la causerie.

Lui, au contraire, montrait ses dents blanches. Il avait l'air tout content.

--Je vous crois, mademoiselle Désirée, et ça se voit bien sans que vous le disiez. Au revoir donc!

--Bonsoir, monsieur!

A peine eut-elle tourné le coin de la haie, qu'elle se sentit toute dépitée. S'arrêter ainsi à causer sur les chemins! Comment avait-elle fait cela? Et que de choses elle avait racontées en peu de temps, son père, sa mère, l'aïeule, la vie qu'on menait à la maison! il lui faisait dire tout ce qu'il voulait. Et lui, prudemment, savait se taire. Comme il était adroit pour enjôler les filles, ce garçon!

Avant de pénétrer dans la cour, comme elle était cachée par le mur, elle retourna la tête rapidement, et jeta un coup d'oeil du côté du moulin.

La lucarne était vide, toute noire sur le mur blanc.

«Heureusement, pensa Désirée, qu'il avait l'air honnête et que personne ne m'a vue.»

Elle monta les marches du perron, et demanda son père.

Le Bolloche était dehors, au milieu d'un espace découvert et sablé, qui s'étendait au bas du champ de seigle. On l'avait pris pour arbitre d'un coup de boule douteux, et, courbé, il mesurait avec sa canne la distance contestée. Une dizaine de joueurs, ses compagnons, penchés en cercle, étaient absorbés par l'attrait de cette vérification. Ils se relevèrent tous ensemble, et Le Bolloche aperçut Désirée qui dévalait le long du champ, sa robe bleue frôlant les pommiers nains et la bordure de fraisiers hardiment fleurie par dessous.

--Ma fille! dit-il.