L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891

Part 4

Chapter 43,648 wordsPublic domain

La majorité était donc impatiente, nerveuse. M. Luzzati, rapporteur du projet de loi présenté par le ministre, a commencé par le défendre. M. di Rudini l'a soutenu, au nom de ses amis de la majorité, tandis que Nicotera et M. Imbriani l'ont attaqué avec violence. M. Crispi est alors monté lui-même à la tribune pour faire l'apologie de sa politique. Mais il ne s'en est pas tenu là, et dans un mouvement oratoire, dont il n'a peut-être pas calculé l'effet--malgré ce qu'on en a dit-il s'est emporté contre la politique suivie, avant son arrivée au pouvoir, non seulement par ceux qui avaient été ses adversaires, mais même par ceux qui avaient été ses amis.

M. Finali, ministre des travaux publics, s'est senti particulièrement atteint et à ce moment il a quitté, très irrité, le banc des ministres. Quant à M. Luzzati, changeant immédiatement de tactique, il déclara qu'il voterait contre le projet. C'est dans ces conditions qu'on est passé au vote et 186 voix contre 123 se sont prononcées contre le ministère.

M. Crispi a aussitôt prié le président de lever la séance et il s'est rendu au palais pour remettre sa démission au roi.

Cela veut-il dire que la politique suivie jusqu'ici par l'Italie va être modifiée? La chose n'est pas probable. Ce n'est pas M. Crispi qui a fait la triple alliance, la triple alliance lui survivra. Ce sera le même air chanté autrement; nous y gagnerons toujours quelque chose, car la voix de M. Crispi commençait à être fort désagréable aux oreilles françaises. En résumé, si la démission du président du Conseil italien fait avec raison quelque bruit, rien ne dit que ce soit un gros événement par ses conséquences. La politique que suivait M. Crispi était, en somme, celle du roi, et si M. Crispi, qui a peut-être voulu avoir ce dernier point de ressemblance avec M. de Bismarck, est condamné à la retraite, le roi n'a pas abdiqué.

Le Soudan français.--L'expédition entreprise par le commandant Archinard, et dont nous avons donné les résultats, semble avoir eu les conséquences les plus heureuses. Depuis, le commandant Ruault a dispersé dans le Goudioumé le dernier rassemblement des débris de l'armée d'Ahmadou et il a fait 800 prisonniers.

Les soumissions affluent et Ahmadou a pris la fuite dans la direction du désert.

On peut donc considérer la campagne comme à peu près terminée. Toutefois on continuera à se tenir en garde contre les retours offensifs des partisans d'Ahmadou, car, tant que l'ex-sultan de Segou ne sera pas entre nos mains, il ne désespérera pas complètement de la fortune et cherchera à nous créer des embarras.

Six heures de révolution à Oporto.--Une révolution qui éclate, triomphe et se laisse réprimer en une demi-journée, mérite d'être signalée au passage, alors même qu'elle n'a pas laissé de traces durables dans le pays où elle s'est produite.

Le 31 janvier, on apprenait par dépêche qu'un certain nombre de soldats de la garnison d'Oporto s'étaient insurgés et qu'après avoir livré plusieurs escarmouches aux troupes restées fidèles, ils s'étaient emparés de l'Hôtel-de-Ville où ils avaient constitué un gouvernement provisoire, composé de cinq membres directeurs, lesquels, entre parenthèses, ne se trouvaient même pas dans l'édifice municipal au moment où ils étaient ainsi investis du pouvoir suprême.

Mais les insurgés étaient en très petit nombre et ne possédaient que fort peu de munitions, en sorte qu'ils ne purent soutenir longtemps l'assaut que leur livra la troupe et force leur fut de se rendre.

Le nombre des insurgés arrêtés dès l'abord est de 54, sur lesquels 11 civils. D'autres se sont livrés eux-mêmes à la police. On compte 30 tués dont 3 militaires et une femme. Il y a eu 10 civils et 36 militaires blessés.

Le 1er février, une autre dépêche annonçait que tout était rentré dans l'ordre.

On assure que ce mouvement avait été combiné pour éclater simultanément à Lisbonne, Oporto et d'autres villes dont les garnisons eussent été secondées par les républicains. Mais les meneurs d'Oporto auraient devancé la date parce qu'ils se croyaient découverts.

Les Républiques Américaines.--_Les événements du Chili._--La situation au Chili est toujours grave. Les insurgés ont gagné du terrain, et, depuis le commencement des hostilités, ils ont reçu chaque jour de nombreuses adhésions. En même temps, on signale un mécontentement extrême parmi les troupes restées fidèles au gouvernement et on pense qu'elles se révolteront, si les pourparlers, engagés en vue d'un accord entre le président Balmuceda et le Congrès, n'aboutissent pas. Or, tout fait supposer que les négociateurs qui se sont chargés de cette oeuvre de conciliation ne réussiront pas.

Les représentants des insurgés font remarquer d'ailleurs que la responsabilité des événements retombe sur le président, qui, ainsi que nous l'avons raconté, s'est refusé à accepter les résolutions votées par les Chambres, et ils déclarent qu'il est le seul auteur de l'insurrection puisqu'il s'est mis en révolte ouverte contre la Constitution.

D'après une correspondance adressée au Times, on le tient pour personnellement responsable des fonds publics actuellement dépensés, et cela en raison de la décision qu'il a prise de décréter ces dépenses de son autorité privée, alors que les Chambres avaient refusé le vote du budget. Le directeur général du Trésor à Santiago aurait fait savoir, en effet, au président Balmuceda, que, dans les circonstances présentes, il ne reconnaissait plus la qualité légale aux mandats du gouvernement.

Le président a concentré à Santiago et à Valparaiso les troupes qui lui sont restées fidèles et on s'attend d'un moment à l'autre à une bataille décisive.

_Guatemala et San-Salvador._--Les choses se gâtent de nouveau dans l'Amérique centrale. D'après des nouvelles de Mexico, le Guatemala équiperait, en ce moment, une armée de 25,000 hommes, dans le but de déclarer la guerre au Salvador, dans la deuxième quinzaine de février.

Le Honduras serait résolu à empêcher les républiques de Costa-Rica et du Nicaragua d'intervenir. Dans le cas de non-intervention de ces États, le Honduras attaquerait également le Salvador.

Tribunaux.--_La fuite de Padlewski._--On se rappelle que, sur l'appel interjeté par M. de Labruyère, la Cour, infirmant le jugement du tribunal correctionnel, prononça l'acquittement pur et simple, par le motif qu'il n'était pas prouvé que l'individu conduit à la frontière sous le nom de Wolf fût réellement Padlewski.

A la suite de cet arrêt, l'affaire de M. Grégoire et de Mme Duc-Quercy, condamnés aussi pour avoir coopéré à l'évasion du meurtrier du général Seliverstof, est venue également devant la Cour, qui cette fois a confirmé le jugement de condamnation. Il y a là une contradiction faite pour dérouter les esprits et pour ajouter à la confusion qui règne sur toute cette affaire, dont on ne connaîtra le fin mot que lorsque Padlewski, couvert par la prescription, voudra bien faire savoir lui-même les détails de son incroyable évasion.

_Exécution d'Eyraud._--On s'était trop hâté d'annoncer que le président de la République était décidé à accorder la grâce de l'assassin de Gouffé. La commission des grâces s'est prononcée contre cette mesure de clémence et M. Carnot, se conformant à son avis, a laissé la justice suivre son cours.

Eyraud a été exécuté mardi matin.

Nécrologie._--Le peintre Meissonier.

Le peintre Charles Chaplin.

Charles Bradlaugh, membre de la Chambre des communes, célèbre par sa propagande anti-religieuse.

Le général Ibanez de Ibanez de Ibero, grand d'Espagne, grand-officier de la Légion d'honneur, président de la commission internationale du mètre.

M. Galini, bibliothécaire à la Sorbonne.

Mme Raynouard, belle-mère du général Boulanger.

M. de Maigret, intendant militaire en retraite.

M. Latour Saint-Ybars, auteur dramatique.

Le colonel du génie en retraite Charles Paulin

Elie Berthet, romancier, membre du comité de la Société des gens de lettres.

M. le vice-amiral Conrad.

Le peintre Paul Audra.

Le docteur Souverbie, directeur du Muséum d'histoire naturelle de Bordeaux.

LES THÉÂTRES

Théâtre du Châtelet:_Jeanne d'Arc_, par Joseph Fabre, musique de M. Benjamin Godard.

Après la _Jeanne d'Arc_ de la Porte-Saint-Martin jouée il y a un an, après la _Jeanne d'Arc_ que l'Hippodrome nous a donnée cet été, voici une _Jeanne d'Arc_ nouvelle qui paraît au Châtelet. Est-elle bien nouvelle? Mon Dieu, non. Et je n'en puis savoir mauvais gré à l'auteur, M. Joseph Fabre. M. Joseph Fabre a écrit sur la Pucelle un excellent livre qui résume, en les complétant, les études faites jusqu'à cette heure sur l'héroïne d'Orléans. Après s'être fait historien, il a songé à devenir auteur dramatique et à transporter du volume à la scène l'épopée par laquelle devait se proclamer la délivrance définitive du pays de France. Rien de mieux, et je trouve pour ma part que ce théâtre appartient aux apothéoses historiques et aux glorifications de la patrie. Aussi je m'inquiète peu de savoir si nous sommes plus ou moins dans la vérité; je n'ai nul souci de discuter à l'auteur tel ou tel point, telle ou telle date. Je lui fais crédit de tous ces détails, même énoncés, pourvu que nous obtenions un effet d'ensemble et que la salle applaudisse à la chute du rideau. Le reste est l'affaire de la critique historique, laquelle par le temps qui court, ne s'épargne point. Nous avons pour cela des gens qui ne laissent rien passer et qui ne pardonnent aucune faute. Pour nous la chose est indifférente et l'écrivain dramatique peut tout oser. Je n'ai donc aucune objection à soulever contre la _Jeanne d'Arc_ du Châtelet et je ne tourmenterai pas M. Joseph Fabre sur son poème. Tel qu'il est je l'accepte.

Nous voici donc, avec le premier tableau, à Domrémy, la population lorraine est en fête, aux premiers jours du mois de mai, dans la prairie du Bois-Chenu, près de l'arbre des Fées. Jeanne seule est rêveuse au milieu de toute cette agitation du village. Les chants de ses compagnes la laissent indifférente, elle n'entend que les clameurs qui lui parlent de l'envahisseur étranger. Son âme souffre les maux soufferts par le pays de France, et lorsqu'elle reste seule, Mgr Saint-Michel lui parle, elle écoute, elle lui obéit et sa mission sainte a commencé. Pourquoi l'archange Michel s'est-il substitué aux saintes légendaires? Voilà ce que je ne cherche même pas à m'expliquer; c'est ainsi parce que c'est ainsi. Au deuxième acte nous sommes à la capitainerie de Vaucouleurs, on y parle longuement des malheurs qui frappent le royaume et qui menacent, plus effroyables encore, le jeune Dauphin Charles. M. Joseph Fabre a oublié l'abbaye de Fierbois où Jeanne trouva l'épée son amie qui attendait sa venue. La chose lui aura peut-être paru pas trop miraculeuse. Je le veux bien; mais, du moment où nous sommes dans la miraculeuse épopée, je crois qu'il faut l'accepter tout entière.

Au tableau suivant, c'est le château de Chinon avec Charles reconnu par Jeanne malgré son déguisement; avec Agnès Sorel, un anachronisme, dit la critique. Mais les drames historiques ne vivent que d'anachronismes, acceptons donc Agnès Sorel; mais ce que je ne puis accorder à l'auteur, c'est le personnage de la reine Isabeau. Non parce qu'elle avait alors renié son fils le Dauphin, il s'était associé aux Anglais, mais parce qu'elle tient à Charles un discours abominable en lui disant en pleine figure qu'il n'est pas le fils du roi et qu'étant bâtard il n'a aucun droit sur la couronne.

Là et au seul point de vue scénique, M. Joseph Fabre s'est absolument trompé, cette reine en furie, cette mère si peu réservée dans ses aveux a singulièrement irrité la salle. Chose étrange! le drame suit sa route et nous tournons Orléans dont ne nous voyons pas le siège. La Pucelle sans Orléans! cela laisse quelque peu à désirer. Nous assistons pourtant aux batailles, à Patay. Nous arrivons à Reims: nous assistons au sacre, un des plus superbes tableaux qu'il nous ait été donné de voir depuis longtemps au théâtre. Nous ne serions pas étonné qu'il amenât le public au Châtelet. Du combat de Compiègne, de la prise de la Pucelle, il en est parlé, mais il en est dit juste ce qu'il faut pour suivre les événements.

Enfin Jeanne est aux mains des Anglais, en prison, elle subit cet interrogatoire, que la sainte fille réfute par des réponses qui sont une des merveilles de cette merveilleuse histoire. Tout cela jusqu'au dernier tableau est étudié, et même avec une scrupuleuse exactitude, et, malgré tout, le public m'a paru un peu froid à ce spectacle. J'ai fait du reste la même remarque à toutes les _Jeanne d'Arc_ que j'ai entendues, c'est qu'en vérité les événements sont peu de chose.

Ce qui domine tout, dans cette épopée qui trouble la raison, la logique humaines, c'est l'âme de cette admirable fille, inspirée, vibrante de l'amour, de la passion de la patrie, c'est elle qu'il faut chercher, dont il faut rendre avant tout la mystérieuse puissance, elle échappe au drame, elle relève du poème.

Mme Second-Weber n'a pas obtenu dans le rôle de Jeanne d'Arc le succès que nous aurions désiré pour elle. La salle du Châtelet est trop grande pour cette tragédienne dont la voix perd dans un trop grand effort sa justesse et sa sûreté. M. Brimond est excellent dans Frère Richard. M. Deshayes joue Lahire; M. Bouyer, Talbot: Mmes Cogé et de Pontry méritent des éloges dans le rôle d'Agnès et d'Isabeau. M. Gounod avait écrit la musique de la Jeanne d'Arc de M. Barbier, M. Benjamin Godard a introduit dans le drame de M. Joseph Fabre trois morceaux; une partition. Le morceau capital de cette oeuvre musicale m'a paru être l'angélus du premier acte, d'un effet ravissant avec la note persistante des cloches; une chanson du second acte, _la Guerre_, a été très applaudie et méritait de l'être. La prière du troisième acte et le chant de guerre qui la suit ont eu les honneurs de cette soirée qui marque un succès de plus pour le compositeur du _Tasse_, de _Jocelyn_ et de _Dante._

Savigny.

NOS GRAVURES

CHARLES CHAPLIN

Nous publiions, il y a moins d'un an, sous ce titre. Roses d'Amérique, la reproduction d'un délicieux portrait de jeune fille de Charles Chaplin, et nous disions alors toute l'admiration que nous éprouvions pour le talent du maître éminent. Aujourd'hui, cette précieuse carrière est terminée. L'artiste admirable n'est plus, en effet, qui avait, durant de longues années, répandu dans le monde une vision nouvelle de la grâce féminine, et qui avait su enrichir, en quelque sorte, cette grâce féminine d'un charme de rêve aux harmonieuses nuances roses et pâles.

Charles Chaplin, né en 1825 aux Andelys (Eure) de parents anglais, naturalisé français peu après la guerre, avait eu des débuts assez difficiles. Ce fut d'abord à la gravure qu'il s'adonna. Il laisse un grand nombre de lithographies et d'eaux-fortes, et, parmi ces dernières, un Embarquement pour Cythère, d'après Watteau, qui est fort remarquable. Puis, s'affranchissant peu à peu de la gravure, il commença à peindre. On connaît ses premières toiles, et on sait notamment qu'il est arrivé à l'une d'elles d'avoir été attribuée à J.-F. Millet et frauduleusement signée de ce nom illustre. Cet incident a fait du bruit il y a quelques années.

Mais Chaplin ne laissa pas longtemps aux falsificateurs de signatures l'occasion de le confondre avec Millet. Bientôt, sa personnalité s'affirma dans quelques portraits de femme qu'on a revus à l'Exposition universelle, et qu'on a très justement admirés, au milieu des plus belles oeuvres du siècle.

Artiste d'une distinction exquise, il avait plus que tout autre le sens de l'élégance et de l'aristocratie des femmes. Il les peignait avec joie, avec passion.

Et dans cette recherche de la vérité, telle qu'il la comprenait, telle qu'il la voyait, il rivalisait avec la nature de finesse et de sensibilité.

Chaplin avait eu de nombreux succès aux expositions annuelles de peinture. Il avait été médaillé en 1851, en 1852 et en 1865. Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1865, il fut promu officier en 1877.

LES FUNÉRAILLES DU PRINCE BAUDOUIN

C'est le jeudi 29 janvier dernier, à 11 heures du matin, en l'église collégiale des Saints Michel et Gudule, qu'ont été célébrées les obsèques solennelles du prince Baudouin de Belgique, dont nous avons publié le portrait dans notre précédent numéro. Une foule énorme et profondément recueillie a encadré le cortège funèbre depuis le palais du comte de Flandre jusqu'à l'église de la résidence royale de Laeken, dans la crypte de laquelle la dépouille mortelle a été descendue.

A 10 heures et demie, le cortège funèbre a franchi le seuil du palais du comte de Flandre, plusieurs escadrons de gendarmes et de gardes civiques à cheval précèdent le cercueil. Celui-ci est recouvert de l'uniforme de capitaine des carabiniers et des décorations du prince, et porté par dix sous-officiers. Les ministres et les présidents de la Chambre et du Sénat tiennent les cordons du poêle. Devant marchent le colonel Donny, aide-de-camp du prince Baudouin, le capitaine Terlinden, son officier d'ordonnance, et M. Bosmans, secrétaire des commandements. Immédiatement derrière la bière viennent, à pied, le roi Léopold II ayant à sa droite le frère de l'empereur d'Allemagne, le prince Henri de Prusse, en grand uniforme de contre-amiral, et à sa gauche le comte de Flandre aux côtés duquel marche le prince Albert, frère du prince défunt. Puis les princes étrangers, le duc Philippe de Saxe-Cobourg, gendre du roi Léopold II, le prince de Battenberg, prince de Hohenzollern, etc., et aussi les représentants des souverains étrangers et des puissances. Immédiatement après suivent les sénateurs et les députés de Belgique. Enfin les équipages de la cour, en deuil, et le char funèbre, de forme pyramidale, drapé entièrement d'étoffes noires, surmonté du catafalque et presque littéralement recouvert par des fleurs et des couronnes. Notre dessin représente le passage du cortège sur la place Royale, au moment où il vient de quitter le palais du comte de Flandre, devant la haie formée par le régiment des carabiniers, le drapeau voilé de crêpe.

Georges du Bosch.

MEISSONIER

Ce n'est pas seulement l'artiste le plus renommé de notre temps, de l'École française et de toutes les écoles, qui disparaît avec Meissonier, c'est aussi le plus noble représentant de la conscience en art, de la dignité professionnelle de l'artiste. Meissonier, grand seigneur dans sa vie, grand dépensier, ne fut jamais un homme d'argent; il jeta au feu ou effaça sans hésiter des toiles qu'on voulait couvrir d'or. Tant qu'il ne se déclarait pas satisfait de son oeuvre, l'acheteur, prince ou marchand, suppliait en vain, le maître restait inflexible. Conscience admirable, mais, il faut le dire, parfois funeste à l'oeuvre même, car l'artiste n'est pas toujours le meilleur juge de ce qu'il fait; et il lui arrive parfois de détruire, alors qu'il croit ajouter à ses créations. L'heure de la suprême beauté d'une peinture coïncide rarement avec celle du parfait fini; il y a là un moment psychologique à saisir que celui-là qui peine à la tâche est impuissant à déterminer. Meissonier laisse d'admirables tableaux, il laisse de plus admirables études; on le verra bien quand aura lieu son exposition posthume, c'est-à-dire sous peu.

Jean-Louis-Ernest Meissonier naquit à Lyon, le 21 février 1811.

Comme la plupart des peintres illustres, il manifesta dès le collège un goût vif pour le dessin; ses premières leçons lui furent données par un M. Féviot, professeur à Grenoble. Le père, cependant, était épicier; il se fit un peu tirer l'oreille avant de laisser son fils s'engager dans une carrière aussi incertaine que celle d'artiste. Entré dans l'atelier de Léon Cogniet, le jeune homme connut des jours difficiles; la subvention paternelle étant insuffisante, il chercha à y suppléer par des travaux d'illustration, en attendant que la peinture le fit vivre. Après un court voyage en Suisse et à Rome, il envoya au Salon de 1831 les _Bourgeois flamands_, ce tableau, connu aussi sous le nom de _Visite chez le Bourgmestre_, fait partie de la collection laissée par sir Richard Wallace.

Meissonier avait vingt-trois ans quand il débuta dans la peinture; la mort vient de nous l'enlever ayant, à quelques jours près, accompli sa quatre-vingtième année: c'est donc une carrière artistique de cinquante-sept ans qui a été fournie par lui, avec une vaillance incomparable et qui ne s'est pas démentie jusqu'au dernier jour, car sa main était aussi ferme que jamais, comme en témoigne son oeuvre capitale dernière, le magnifique «octobre 1806» qui fut l'honneur de l'Exposition universelle de 1889. Que de chefs-d'oeuvre accumulés par un seul homme dans cet espace d'un demi-siècle!

Dès son début, Meissonier fit pressentir l'artiste qu'il devait être; dans les _Bourgeois Flamands_ le dessin n'a pas encore le mordant des oeuvres de sa maturité, mais déjà il affirme son goût de parfaire tout ce qu'il touche et sa prédilection pour les petits tableaux...

Qu'il fera tout petits, pour les faire avec soin.

Les révolutions esthétiques passent sans ébranler ses convictions; il poursuit paisiblement le rêve de sa jeunesse, qui est de produire des oeuvres impeccables, au point de vue de sa conscience d'artiste comme à celui de la vue exceptionnelle qu'il avait reçue de la nature. Il est permis de trouver que l'idéal de Meissonier n'a pas grande envergure, mais au moins lui resta-t-il fidèle et l'éleva-t-il par son prodigieux talent à des hauteurs que nul autre, dans le même genre, n'a pu atteindre.

Que l'on prenne la série des _Liseurs, des Joueurs, des Collectionneurs, des Buveurs de bière, des Gentilshommes Louis XIII, des Hommes d'armes_, on y trouvera sans peine vingt oeuvres hors de pair, d'une idéale perfection de composition et de rendu. Chose remarquable, ce peintre «d'oeil», esclave du modèle, et qui semblerait incapable d'imaginer, avait un don merveilleux de reconstitution des physionomies d'autrefois; il trouvait l'homme de ses costumes et de ses armures; ses peintures semblaient «de l'époque»; jamais on n'y rencontre ces grossiers anachronismes de caractère et d'expression typique qui déshonorent les toiles de la plupart de nos peintres d'histoire, petite ou grande. Les vues d'intérieur lui sont d'ailleurs plus favorables que celles de plein-air; il joue en maître de la lumière quand, prise entre quatre murs, elle est, pour ainsi dire, forcée de poser devant lui; mais la mobilité des rayons extérieurs déconcerte sa main avide de ce qui est déterminé, définitif.

A côté de ces délicieux tableaux d'intérieur ou de scènes familières où se jouent des épisodes de la vie ordinaire qui empruntent tout leur intérêt au talent de composition, de fine observation, et à la merveilleuse exécution du maître, se placent une série d'oeuvres de portée plus haute. Nous voulons parler de ces peintures fameuses: «1806», «1807» et «1814», où il a retracé les phases caractéristiques de l'épopée impériale.