L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891
Part 3
Cependant, il convenait de ne pas s'attarder, de profiter du reste de la nuit, bien avancée déjà, pour faire, sans crainte de fâcheuses rencontres, le plus de chemin possible.
Le caporal se leva.
Toutefois, au lieu de reprendre l'ascension directe qui eût été trop fatigante, le _disparu_ contourna le flanc dénudé du mamelon, du côté de la rivière dont il atteignit bientôt les bords. Malheureusement, en cet endroit, la déclivité était si prononcée qu'il lui fallut de grands efforts pour se maintenir sur les roches glissantes, en s'aidant des moindres aspérités du sol. A franchir cet éperon granitique contre lequel le courant se brisait avec un véritable ressac, il perdit ainsi un temps précieux, se froissant aux angles des pierres, se déchirant aux ronces, risquant à chaque pas de se rompre le cou.
Et quand enfin, épuisé, à bout de souffle, il se retrouva en terrain à peu près horizontal, le ciel s'ouvrit brusquement: un éclair fulgurait, illuminant le fleuve, les montagnes, les noires vapeurs planantes, qu'il stria d'un zigzag de flammes...
Alors seulement Munier aperçut devant lui, très près, un large arroyo dont l'eau calme, une seconde, étincela.
La route était barrée.
IV
Devancer la colonne, ou même simplement la rejoindre, devenait dès lors impossible: l'obstacle qui surgissait si mal à propos modifiait complètement le plan primitif; les chances de salut diminuaient. Munier le reconnut sans s'en émouvoir. Il appartenait à cette race de gens qui ne sauraient faire le sacrifice de leur vie, pour le bon motif que celle-ci ne leur paraît jamais menacée.
Une difficulté se présentait, la première d'une longue série peut-être. Il fallait la vaincre, et, après celle-là, toutes les autres. Un bon nageur comme notre caporal devait aisément la surmonter.
Ce fut l'affaire de la nuit qui suivit.
Mais les cours d'eau ne sont pas rares en Indochine; pareil obstacle se rencontrerait plus d'une fois encore. D'ailleurs, la route de terre était incommode, périlleuse, semée d'embûches et de surprises. Munier se le disait et pensait au fleuve, dont le courant irrégulier pouvait le rendre, sans fatigue sinon sans danger, presque à destination.
Cependant, pour utiliser celui-ci, il importait de trouver une jonque, un radeau, une chose flottante quelconque. Cette recherche demanda du temps, de la patience et de l'audace, mais enfin aboutit. A partir de ce moment, le voyage se poursuivit dans des conditions de célérité et de bien-être relatifs. Dormant le jour au milieu des roseaux ou en un creux de roche, Munier reprenait le soir sa course solitaire, l'oeil scrutateur, l'arme chargée, attentif au moindre bruit émanant de l'une ou l'autre rive.
Vingt fois, entraîné par les remous, le léger sampan faillit sombrer; vingt fois des bancs de sable l'arrêtèrent. Une nuit, en essayant de se ravitailler aux dépens d'une case vide d'indigènes, le fugitif fut surpris et dut lestement battre en retraite. Le lendemain, c'était, à l'aube, un convoi qu'il croisait dans la brume et qu'il n'évitait que grâce à la complicité du brouillard. Il en était même venu à ne plus oser se livrer au sommeil, ayant été désagréablement réveillé, certain soir, par le froissement des bambous qui lui servaient d'asile et entre lesquels apparaissait, menaçant, le mufle d'un tigre pressé de se désaltérer à la rivière.
Aussi le double piton couronné d'un vieux fort branlant qui garde le bac de la route royale fut-il salué, par le pauvre diable, d'un véritable cri d'allégresse. Cette montagne, ce fort dont la silhouette grise se dessinait confusément sous la lumière blanchissante du matin, c'était trois kilomètres à peine qui le séparaient de la ville occupée par nos troupes: c'était le salut!... Un instant, se départissant en cela de sa prudence habituelle, Munier eut la tentation de terminer son voyage en plein jour; mais un souvenir le retint. Trois mois auparavant, le sergent-major de sa compagnie avait voulu, seul et sans armes, faire une excursion à cette ruine poudreuse juchée sur la hauteur. Le soir même, à l'appel, on constatait son absence, et, le lendemain, une patrouille fouillant les alentours rapportait son cadavre--décapité, dévêtu, mutilé, horrible!
Non! c'eût été trop absurde d'avoir traversé quarante lieues de pays ennemi, d'avoir échappé aux hommes, aux fauves, au fleuve, pour finir ainsi bêtement, assassiné sur le grand chemin, en vue du pavillon français, à portée du canon de la citadelle!... Non, non! un peu de patience encore! La journée serait vite passée, après tout; et d'ailleurs le caporal se sentait rompu de fatigue, pris d'un irrésistible besoin de sommeil. Dix jours s'étaient écoulés depuis le début de cette aventureuse odyssée: la bête humaine, surmenée, à bout de forces, réclamait.
Abandonnant donc l'embarcation au caprice des eaux--alors houleuses et agitées sous la pression d'un furieux vent d'est soufflant en tempête--Munier escalada la berge et se réfugia au plus profond du bois sacré qui faisait à une petite pagode délabrée un funèbre linceul d'ombre. L'horizon s'éclairait rapidement de lueurs blêmes dont les bandes s'étendaient progressivement vers le zénith, comme si elles eussent marché de concert avec les nuages; pourtant, autour des murailles le feuillage était tellement épais qu'on n'y voyait pas encore. Par moments des gouttes tombaient, cinglant les feuilles à la cime, mais ne touchant pas le sol.
La journée s'annonçait mal et paraissait devoir être peu propice à une sieste en plein air. Sans hésiter, le caporal franchit l'entrée du temple et se hissa jusqu'au sanctuaire où il prit la place de la divinité absente. Le lieu était bien choisi; aussi, bercé par l'ouragan qui faisait craquer, à l'intérieur, les boiseries vermoulues, et brisait au dehors les hautes branches trop ployées, ne tarda-t-il pas à s'endormir.
Quand il rouvrit les yeux, la nuit était venue. Au ciel, un peu nettoyé, la lune, presque dans son plein, brillait à de longs intervalles entre les nuées moins pressées. Il ne pleuvait plus, néanmoins le vent soufflait toujours avec une excessive violence. Après avoir jeté sur la campagne ce regard circulaire qui précédait d'habitude ses départs, le fugitif se remit en marche, les membres endoloris, il est vrai, mais l'esprit dispos et l'âme joyeuse.
La route mandarine déroulait alors sous ses pas, au milieu des rizières inondées et des touffes de bambous épineux, son large ruban d'argile déjà sec. En avant, sur la droite, les vastes bâtiments et les murs élevés du relai royal écrasaient la plaine de leur architecture massive; à gauche, une pagode se distinguait nettement, grâce à sa blancheur, qu'avivait encore la demi-clarté tombant des nuages...
Aucun bruit, sauf celui de la tempête balayant l'étendue...
Et, tout en cheminant sur ce sol battu qui ne gardait même pas l'écho de sa course, le caporal Munier songeait au but atteint, aux dangers finis, aux camarades retrouvés, à la réception étonnée et cordiale qui l'attendait, là-bas, au seuil du grand magasin à riz transformé en caserne. Peut-être l'avait-on déjà rayé des contrôles, le croyant mort, chose vraisemblable, il le reconnaissait. Et cette pensée le faisait rire discrètement, comme en lui-même. Il allait falloir le ressusciter aujourd'hui; il serait la cause d'écritures démesurées, de rapports interminables, de conversations jamais épuisées; la paperasserie administrative marcherait: de Thuan-An à Hanoï, d'Hanoï à la portion centrale, de la portion centrale au ministère... Sa disparition le posait, le mettait en relief, le signalait à l'attention et à la bienveillance générales. On avait vu des gradés obtenir la médaille militaire pour moins que cela! Et il restait volontiers sur cette vision de ruban jaune où pendait une effigie d'argent, battant sa vareuse.
Cependant, inconsciemment, il pressait le pas.
Devant lui s'étendait maintenant le faubourg de la vieille cité annamite. Des chiens aboyaient, flairant l'étranger; des chuchotements couraient sous les paillottes, entre les cloisons desquelles, parfois, un rais de lumière glissait, pour s'éteindre aussitôt.
Mais voici l'enceinte extérieure, avec son parapet de terres gazonnées troué d'une porte hermétiquement close. Un bon coup de jarret, et le talus est franchi. Le caporal Munier suit en ce moment la principale rue de la ville, toujours signalé au passage par les aboiements rageurs qu'entraîne l'ouragan. A l'angle du quartier chinois, un veilleur indigène, surpris par l'approche inattendue de l'Européen, abandonne son tam-tam et détale à toute vitesse: les Célestes peuvent dormir en paix, leur repos est bien gardé!
Quelques enjambées de plus, et le caporal débouche sur l'esplanade. Sous son regard ravi se développe à présent un sévère profil de noires murailles surmontées, ça et là, de miradors aux toits étagés, que domine un mât gigantesque.
--La citadelle!...
V
Le long de la courtine sud, entre les deux bastions, la sentinelle oscille de son pas régulier, coupé de haltes fréquentes...
Depuis plusieurs nuits, des bandes de pillards dévastent les environs du chef-lieu, rançonnant les habitants, brûlant les villages, terrorisant la contrée et poussant des pointes audacieuses jusqu'au périmètre des faubourgs. La petite garnison, trop affaiblie par les colonnes opérant au loin, ne suffit qu'à grand'peine à la protection immédiate de la ville: encore n'est-ce qu'au prix d'une vigilance incessante de la part des hommes de garde.
Le factionnaire, que sa promenade limitée a ramené près du mirador, vient de s'arrêter net. L'arme haute, le corps brusquement ployé sur le revêtement de pierre, anxieux, il observe.
Par-delà le pont franchissant le large fossé tout rempli d'une plantureuse végétation aquatique, au saillant du triangle formant demi-lune destiné à en couvrir les abords, une ombre suspecte s'est montrée, indistincte, indéfinissable, parfaitement visible, pourtant, dans son mouvement de progression rapide et continu vers la citadelle.
--Halte-là!... qui vive? crie le soldat.
L'ombre touche à la contrescarpe...
--Qui vive?
Elle s'engage sur le pont... Dans la nuit, la tempête hurle et siffle plus horriblement que jamais, dominant la voix, fauchant les paroles aux lèvres...
--Qui vive?
Une détonation courte éclate, cueillie aussitôt et emportée par le vent...
--Aux armes!...
Le poste entier garnit le parapet, au milieu d'un grand bruit d'aciers cliquetants et d'ordres précités.
Promptement, avec l'habitude de gens rompus aux alertes, les hommes s'échelonnent, prennent leurs emplacements de combat. Sous le mirador, par la brèche du créneau qu'une inoffensive couleuvrine occupe en partie, le sergent et la sentinelle regardent de tous leurs yeux...
Cependant, en haut, une éclaircie a déchiré le voile de lourdes vapeurs fuyant devant la tourmente; et la lune, dont la tranquille clarté s'épand au loin sur la campagne assoupie, découvre maintenant à l'entrée du pont un corps étendu, immobile...
Il y aura toujours, le lendemain, des conversations à la chambrée et un rapport au commandant d'armes; mais le caporal Munier ne manquera plus à l'appel.
L. Huguet.
QUESTIONNAIRE
N° 16.--Paris et Province.
_Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de la Vie de province?_
(14 Juin 1890.)
RÉPONSES (suite)
Ce que j'aime à voir, en Province, ce sont les vieilles maisons. Ces demeures sont simples, elles parlent à l'esprit et au coeur, elles rafraîchissent l'imagination fatiguée par les admirations saugrenues pour les embellissements. Elles donnent une idée exacte de la vie sociale de nos pères et rappellent cette réflexion d'un philosophe: «Nous ne voyons, dans l'histoire comme elle est faite, que les grands hommes, les rois, les ministres tout au plus; ce que nous ignorons et ce qu'il y a plaisir à connaître, c'est la condition médiocre, l'existence moyenne des bonnes gens de chaque temps.»--Charles D.
C'est avec des faits divers, des anecdotes et des commérages, qu'il faudrait écrire l'histoire, la seule vraie, à la manière des _Mémoires_ de Saint-Simon pour nuire à... son temps, des _Lettres_ de Mme de Sévigné, cette Fleur-de-Potin du dix-septième siècle, qui se savait lue comme une Gazette, et de la _Correspondance_ de Diderot avec Mlle Rolland, qui est le Tableau du dix-huitième siècle.--Kan dit Raton.
En dehors de Paris, il n'y a pas que des villages, il y a d'autres villes, de grandes villes, de belles villes; mais j'ai beau faire, je ne vois partout que Royaumes de l'ennui, et je donnerais toutes les plus belles choses du monde pour jeter un seul coup d'oeil sur le bien-aimé Paris. Plus j'ai vu les pays étrangers, plus j'ai aimé la France, et plus j'ai habité la Province, plus j'ai aimé Paris.--Si on n'y est pas toujours heureux, on y trouve du moins des armes contre le malheur. Paris a une âme qui se met au diapason de l'âme humaine, et quand on l'aime bien, on ne peut lui être infidèle qu'un moment, par contraste, et pour lui revenir.--Viator.
Paris est la seule ville hospitalière aux parias intelligents qui lui apportent leurs cerveaux pour alimenter sa fournaise. Elle dévore, mais quelles heures! A Paris une semaine est plus pleine qu'une année de Province, et toutes les cordes du clavier humain vibrent harmonieuses. Quand on vit par l'intelligence et par le coeur, la Province est comme la cloche d'une machine pneumatique où la respiration s'arrête. C'est le vide, le néant, l'absolu malheur.--Un Lecteur.
A Paris, on a son individualité, sa physionomie, son caractère, ses idées, ses opinions, ses sentiments. En Province, il est défendu d'en avoir, ou du moins d'en montrer; tout est coulé dans le même moule, tout est de convention. Le grand art, unique, qui résume tout le secret de la vie en province, c'est l'abstraction complète de la personnalité; ces gens si curieux et si bien informés ne donnent jamais leur avis sur rien et sur personne. Cet art se résume dans la formule de Figaro, qui avait le droit de parler de tout sans en rien dire. Le Normand: «Pour une année où il y a des pommes, il n'y a pas de pommes; mais, pour une année où il n'y a pas de pommes, il y a des pommes.» Le Breton: «Peut-être bien». Le Franc-Comtois: «Voilà.»--Le Chardon.
On rencontre en Province des hommes supérieurs; mais ils ne sont pas dans un milieu favorable à la culture et au développement des grandes conceptions. Tous ceux qui croient avoir une idée nouvelle ou le secret d'une découverte sont exposés à réinventer ce qui est déjà trouvé et connu; aussi les voit-on déserter la Province et fixer toujours les yeux sur Paris, comme l'aiguille aimantée vire au pôle: Paris, c'est la patrie la Province, c'est l'exil.--Emile T.
Si l'homme est né laboureur, chasseur, artisan, marin et soldat, s'il a des besoins matériels, il a aussi les aspirations de l'âme et de l'intelligence. Mon rêve, à moi, ce serait ce séjour idéal de bonheur que Diderot appelle _Le Petit Château_, et qui n'est pas en Espagne: vivre en famille, dans une belle aisance, cinq mois à Paris et le reste du temps partagé entre la campagne, la mer, la montagne et les voyages. Toute proportion gardée, c'est là une vie royale, moins les ennuis de l'étiquette et les soucis de la couronne.--Sans-Souci.
La vie de Paris enfante les fièvres et les passions, comme le soleil de l'Inde fait éclore les piments et les fleurs empoisonnées; mais la contagion est limitée, il y a des corps et des âmes réfractaires. On calomnie Paris. Ses ennemis l'appellent la Capoue de l'Europe, ses envieux l'Auberge du Monde, les êtres prosaïques la Gare de l'Univers, mais les poètes l'ont surnommée la Ville sainte. La France est la Reine de la pensée, et Paris la Grande Horloge de l'humanité, la ville de feu. Cet Enfer a ses anges; Paris est aussi la Capitale de la Sagesse, de la Vertu et du Pot-au-feu.
Paris est un désert peuplé d'égoïstes, mais il a ses oasis:
Ainsi l'on peut trouver au sein des multitudes Le même isolement qu'au fond des solitudes.
Que les esprits moroses, les censeurs atrabilaires, gémissent sur la Babylone moderne, c'est leur droit incontestable; ils prêcheront longtemps dans le désert, et même au milieu des foules, avant que Paris devienne la Capitale de la Morale en action. Assurément, dirait Périandre, tyran de Corinthe, «il se commettrait moins de crimes, si tous les hommes étaient vertueux», et on n'assisterait pas au spectacle de l'injustice et de l'affliction perpétuelle des nobles créatures qui honorent et relèvent l'humanité. La Grèce élevait les courtisanes à la dignité de prêtresses; les vrais philosophes dédaignent les jérémiades et la question est tranchée d'un seul mot. Il en faut.
Les naturalistes, sans jeu de mots, ne songent pas à s'étonner que les reptiles empoisonneurs aient des reflets chatoyants et que les fleurs vénéneuses soient riches en couleurs et en parfums. Quant au peintre de moeurs, ce n'est pas lui qui est immoral, c'est le monde qui lui sert de modèle et qui ne le paie pas pour le flatter.--Un Athénien de Paris.
Charles Joliet.
La semaine parlementaire.--L'interdiction de la pièce de M. Sardou, _Thermidor_, a été, comme il fallait s'y attendre, l'objet d'une discussion très vive à la Chambre. M. Fouquier qui, dans tous ses écrits, et avec un talent auquel tout le monde rend hommage, défend la cause de la tolérance, a déposé une demande d'interpellation, de concert avec M. Charmes et M. Reinach, «sur les mesures que comptait prendre le gouvernement pour assurer le maintien de l'ordre et la liberté de l'art dramatique.» Il a défendu sa thèse avec l'esprit qu'on lui connaît, et, en somme, la Chambre était très hésitante, car si d'une part la majorité avait quelque peine à blâmer un ministère qui a sa confiance, de l'autre, beaucoup de députés, même ministériels, regrettaient qu'on eût interdit une pièce, acceptée par la censure, uniquement parce qu'il avait plu à quelques individus isolés d'en empêcher la représentation.
M. Constans, ministre de l'intérieur, est monté à la tribune et a expliqué que les incidents de la seconde représentation de _Thermidor_ et les renseignements parvenus depuis au ministère ne laissaient aucun doute sur les désordres qui allaient se produire aux représentations suivantes, soit dans la salle, soit dans la rue. Le devoir du gouvernement, a ajouté le ministre, était de les prévenir par une décision rapide. Il l'a fait, et il aurait été coupable s'il ne l'avait pas fait.
Pendant toute cette discussion la Chambre s'est montrée visiblement agitée, au point que les orateurs ne réussissaient pas à retenir l'attention. Tour à tour, M. Pichon, M. Emmanuel Arène, M. Reinach, prennent la parole sans parvenir à se faire écouter, en sorte que M. Constans a pu faire cette observation, «que le désordre auquel la Chambre paraissait en proie pouvait faire présager ce qui se serait passé au théâtre si les représentations avaient continué.» Bref, on ne savait ce qui pouvait résulter de cette discussion, lorsque M. Clémenceau a demandé la parole, et du premier coup a porté la question sur un terrain tout nouveau, car après son discours, chose inattendue, la Chambre a été appelée à se prononcer, non sur l'interdiction de _Thermidor_, mais sur la révolution elle-même, et sur la façon de gérer l'héritage qu'elle a laissé au parti républicain.
«Qu'on le veuille ou non, a dit M. Clémenceau, la révolution française forme un bloc dont il est impossible de rien distraire... Les temps ne sont pas si changés qu'on le pense. Avez-vous oublié l'insurrection royaliste de la Vendée, les émigrés servant à la frontière dans les rangs des Prussiens et des Autrichiens? Avez-vous oublié la terreur blanche? Les petits-fils des Vendéens et les petits-fils des bleus sont toujours en face les uns des autres... La révolution n'est pas finie. Ce que nos pères ont voulu, nous le voulons aussi. Voilà pourquoi la lutte durera tant qu'un des deux partis ne sera pas victorieux. Et voilà pourquoi, si le gouvernement ne faisait pas son devoir, les citoyens feraient le leur.»
M. le comte de Mun, au nom de la droite, a accepté la discussion dans les termes où la posait M. Clémenceau, en sorte que, pour faire suite au centenaire de 1889, nous avons eu ce spectacle significatif des deux partis se dressant l'un en face de l'autre comme si un siècle ne s'était pas écoulé depuis le jour où ils étaient aux prises.
Mis en demeure de se prononcer, M. de Freycinet, tout en protestant contre ceux qui évoquaient le «fantôme de la terreur», a déclaré que le gouvernement se considérait comme le dépositaire des conquêtes de la Révolution et qu'il les gardera et avec ceux qui partagent ses sentiments et ses idées.»
Sur ce, on est passé au vote et l'ordre du jour pur et simple accepté par le gouvernement a été voté par 215 voix contre 192.
Cependant la question de _Thermidor_ n'est pas épuisée. Elle reviendra forcément devant la Chambre, car M. Antonin Proust et M. Le Senne ont déposé chacun une proposition de loi qui tend au même but, la suppression de la Censure. On se demande, en effet, à quoi sert cette institution, si, après qu'elle a donné son visa à une pièce, on regarde comme justifiées les protestations de ceux qui en empêchent la représentation, sous prétexte qu'elle contient un outrage au régime que le pays s'est donné? Il sera curieux de voir comment, après son vote sur l'interpellation de M. Fouquier, la Chambre tranchera cette délicate question.
--Les séances suivantes ont été consacrées à la discussion de la loi sur le travail des femmes et des enfants dans les manufactures, loi votée par le Sénat.
Italie: la chute de M. Crispi.--Lorsqu'aux élections générales de novembre dernier, M. Crispi remporta la victoire que l'on sait, nous faisions remarquer que cependant l'opposition avait gagné partout du terrain. Certes, il était difficile de prévoir alors que le triomphateur du jour était aussi près de sa perte, mais on pouvait avoir le pressentiment des difficultés qu'il allait rencontrer.
Ces difficultés, qui sont surtout d'ordre économique et financier, ont été exposées, il y a peu de jours, par le ministre des finances, M. Grimaldi, qui, sans pousser les choses au noir, a cru cependant devoir faire connaître l'état des ressources de son pays.
Or, M. Grimaldi accuse 75 millions de déficit pour l'exercice 1888-89, autant pour 1889-90, 50 millions pour 1890-91 et même somme pour l'exercice qui commence. Ce sont là des chiffres officiels et, à ce titre, suspects d'être quelque peu optimistes, si ce mot est de mise en cette circonstance. M. Grimaldi a reconnu, en outre, que l'Italie subissait une crise sérieuse qui l'atteignait à la fois dans ses intérêts agricoles et industriels.
C'est qu'en effet les charges militaires, qui pèsent sur toutes les nations qui ont le triste privilège de jouer un rôle en Europe, sont particulièrement lourdes pour l'Italie qui voit les impôts s'accroître constamment sans résultats appréciables pour sa gloire. Aussi quand est venue la discussion sur les remaniements de taxes, ce qui, dans tous les pays du monde, veut dire augmentation d'impôts, ceux-là mêmes parmi les députés qui avaient été élus avec l'appui du gouvernement se sont-ils sentis mal à l'aise. Ils savent que le pays a déjà grand'peine à supporter les taxes anciennes et auxquelles ils s'est déjà difficilement résigné; comment lui en imposer de nouvelles?