L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891
Part 5
-Les beaux jours de _Rabagas_ sont revenus. Lundi dernier, un certain nombre de spectateurs, ou plutôt de manifestants, se sont mis en tête d'empêcher les comédiens du Théâtre-Français de continuer les représentations de la pièce de M. Sardou, _Thermidor_, en essayant de couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements variés. On a même été jusqu'à jeter des sous sur la scène, et un de ses projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentré, dit-on, dans les coulisses fort surexcité. A la sortie, les manifestants qui ne veulent pas qu'on touche à Robespierre, quelque peu malmené par l'auteur, se sont organisés en tribunal révolutionnaire et ont proclamé, au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autorisé la pièce, et de M. Claretie qui l'a soumise au public.
On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a interdit les représentations de la pièce. Espérons que ce n'est qu'une suspension temporaire.
Nécrologie.--M. Alexandre, ancien président de chambre à la cour d'appel de Paris.
M. le baron Portalis, conseiller-maître honoraire à la cour des comptes.
M. Garrigat, ancien député et sénateur.
M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris, ancien directeur du collège Sainte-Barbe.
M. Durand, président du tribunal civil de Versailles.
M. Fabre de la Berrodière, ancien conseiller à la cour de Bordeaux.
M. le baron Le Guay, sénateur de Maine-et-Loire.
SUR LA COTE D'AZUR
La «saison» sur le littoral est en pleine animation. Après les courses, qui ont obtenu un succès immense, les grands concours internationaux de tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde, accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile organisateur du stand monégasque, M. Blondin, est obligé de se multiplier pour répondre à tous.
Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts classiques et internationaux, représentations théâtrales à sensation sous la direction de M. Bias, bals, réceptions mondaines, attirent et sollicitent de tous côtés la foule des hôtes de marque en déplacement sur le littoral qui jouit maintenant, après une éclipse de quelques jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa réputation.
Les étrangers circulent de tous côtés sur les promenades, ombrelles déployées, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent des bouquets de violettes.
Heureux pays qui ignore les horreurs du dégel dont nous subissons maintenant les atteintes après deux mois de température sibérienne.
Ici on est tout à la joie, comme dans la polka de Farbach. A la Jetée-Promenade, le lieu à la mode, on vient de donner une première audition du _Salve Regina_ de M. de Basilewski. Hôte fidèle de Nice, M. de Basilewski est l'un des vice-présidents du comité des fêtes. Sa personnalité sympathique avait contribué à attirer à la Jetée-Promenade l'élite de la société mondaine et cosmopolite.
Aussi est-ce devant une salle comble que le _Salve Regina_ de M. de Basilewski a été interprété avec soli, chants et orchestre. M. Georges Lamothe tenait l'orgue.
D'unanimes applaudissements ont consacré la réputation du compositeur gentilhomme.
Et, comme succès oblige, la Jetée-Promenade prépare une fête d'inauguration générale qui sera un conte des Mille et une nuits en action.
La Société des régates de Monaco, qui tient à bien faire les choses, vient de préparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et comme tout se passe en musique dans ce délicieux pays, la Société musicale que préside M. Coudert sera de la fête. Après une aubade donnée à leurs Altesses Sérénissimes, elle se fera entendre, le 6 février, dans un grand concert de charité qui aura lieu à trois heures de l'après-midi sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrêtera à Monte-Carlo.
Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si l'on tient à s'amuser, on tient à le faire en soulageant les malheureux.
LES EXPLORATEURS DU THIBET
Au moment où paraîtra notre numéro, M. Bonvalot et le prince H. d'Orléans entretiendront le public de la Société de Géographie de Paris de leur intéressant voyage à travers le Thibet.
Dans l'_Illustration_ du 22 novembre 1890 nous avons déjà donné une carte indiquant assez exactement leur itinéraire. Partis de Paris le 6 juillet 1889, ils sont rentrés à Marseille le 22 novembre 1890, avec le Père de Deken, le missionnaire belge qui a été leur compagnon de route.
Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage était incontestablement la traversée des hauts plateaux du Thibet par le chemin appelé la _Petite route_, chemin inexploré avant eux.
Il nous a donc semblé intéressant, ne pouvant suivre pas à pas les explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de les prendre à ce moment-là.
Complètement enveloppés dans leurs épaisses fourrures, ils traînent péniblement leur chevaux fatigués et essayent de dégourdir, par les longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut absolument, car le froid, en effet, à ces hauteurs, est mortel, et le «mal de montagne» fait rarement grâce à ses victimes.
Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder étaient charriés à dos de buffles et escortés par des indigènes.
Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont été faits à leur arrivée en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations étaient encore empreintes sur leurs visages.
M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, qui a fait en cette occasion ses débuts avec une énergie morale et une force de résistance assez rares à son âge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort intéressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des livres, etc.
Le prince d'Orléans a pris de son côté une série nombreuse de vues photographiques qui serviront bientôt à l'illustration complète du récit de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les documents publiés dans ce numéro.
Abeniacar.
L'ASILE DE NUIT DU PALAIS DES ARTS-LIBÉRAUX
On sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des aliments.
C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges de nuit.
Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux. Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand, directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se présenteraient: le lendemain, l'installation était complète.
C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250 hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables, l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une note claire dans le rouge et le noir du tableau.
A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas, d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur amènera le hasard.
Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les dépôts de charbon.
Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux.
Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières, des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.
L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc., puis il va se coucher.
A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et l'asile est évacué pour le service du nettoyage et de l'aérage, l'assainissement ou la désinfection.
Dans la matinée, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des braseros.
A midi, troisième distribution.
La première journée de son ouverture, l'asile a reçu 151 pensionnaires, la seconde journée 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et 23 enfants. Pour ces deux dernières catégories, il va de soi qu'on a fait des installations les séparant des hommes.
Qu'on ne s'inquiète pas, la clientèle peut augmenter, tout le monde sera logé. On compte à Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou besogneux environ; ce chiffre s'élève actuellement à 12,000 par jour.
Les dispositions sont prises, soit à l'Exposition, soit dans les autres asiles, il y a place pour tous.
Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tête, tout compris, ce qui élève la dépense-à 10,000 francs environ par jour, soit 300,000 francs par mois.
Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va la souscription publique, on ne sera pas obligé de fermer de si tôt. Les secours sont arrivés aux malheureux pour longtemps.
Hacks.
LA NEIGE A ALGER
La neige à Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est possible en ce singulier hiver. Elle a commencé à tomber sérieusement le 19 janvier à une du matin et atteignait vingt-cinq centimètres au lever du jour; les rues, les toits, tout en était couvert, dans la ville haute notamment, et sur la place du Gouvernement, à tel point que sur cette dernière les amateurs ont pu élever un bonhomme de neige qui ne mesurait pas moins de quatre mètres, presque la hauteur du socle de la statue du duc d'Orléans.
L'impression produite sur la population musulmane a été indescriptible. Les vieux bédouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette année. Personne d'ailleurs n'y pensait plus.
La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien à envier à Nijni-Nowgorod ou à Pékin: on s'y est battu à coups de boules de neige!
LE DÉGLAÇAGE DE LA SEINE
On sait que la Seine était complètement prise depuis plusieurs semaines en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnières et Neuilly et entre Bezons et Bougival. A l'arrivée du dégel, il était à craindre que les glaçons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux d'amont, parce qu'ils étaient formés moins récemment, ne vinssent former à ces endroits des barrages qui auraient amené des inondations désastreuses.
Pour éviter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'épaisse et solide couche de glace un chenal par ou le charriage pût s'écouler, et ce sont les troupes du génie qui se sont chargées de ce travail en y appliquant les puissants engins explosifs dont elles disposent.
C'est leur manière de procéder que nous avons fait dessiner spécialement pour l'_Illustration_ et voici en quelque mots comment s'y prennent nos braves sapeurs, que nous montrons opérant sur la Seine entre Asnières et Neuilly.
Sous la direction d'un lieutenant, guidé lui-même par les avis des ingénieurs de l'État, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimètres à peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que leur travail avance, d'autres y déroulent un long cordeau détonnant de mélinite entourée d'étain. Derrière eux, le sergent dispose les pétards de mélinite, 1 par mètre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mètres, suivant l'épaisseur de la glace; jusqu'à 30 centimètres d'épaisseur, on pose simplement le pétard sur la glace; au-delà de 30 centimètres, il est plus sûr de faire un trou à la pioche et de placer la mélinite en-dessous. On réunit les pétards au cordeau, et tout est prêt pour l'explosion.
Ce cordeau détonnant brûle avec une rapidité que l'on peut estimer à 2 ou 3,000 mètres par seconde, aussi les sapeurs en déroulent-ils autant qu'il peuvent en garnir de pétards dans leur journée, c'est-à-dire environ 3 kilomètres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le tout en même temps. Pour avoir le temps de se mettre à l'abri, à l'extrémité du cordeau détonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford qui met quelques minutes à brûler.
Quant à l'effet de l'explosion, il diffère suivant que les pétards ont été placés sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de glace est comme écrasée l'un formidable coup de marteau; dans le second, les projections ordinaires des éclatements se produisent. Mais de toutes façons le résultat est le même, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre aux glaces de descendre librement au fil de l'eau.
Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe enfin sur les débris de l'explosion, et en facilite l'écoulement.
Telle est la cause des détonations que les riverains de la Seine ont pu entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les habitants de Bougival auxquels le déplacement de l'air, occasionné par les vibrations de la glace, a, paraît-il, brisé quelques milliers de carreaux.
L'EMBACLE DE L'ESCAUT
Partout de mauvaises nouvelles arrivent des débâcles qui font sortir les fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas quartiers des villes.
Dans cette révolte générale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut ait été, dans tout son parcours, plus particulièrement funeste aux riverains. Cette singularité s'explique par la largeur du fleuve, par son peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il arrose.
Mais c'est surtout à l'embouchure du fleuve, à Anvers, que les péripéties de la débâcle ont été effrayantes.
Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaçons avait transformé l'estuaire de l'Escaut en une véritable mer de glace. Par les fenêtres de la vieille tour normande, aujourd'hui aménagée en musée historique, qui commande l'entrée du fleuve et qui fait face à la Tête-de-Flandre, le spectacle était vraiment admirable.
A l'ordinaire, une sorte de bac à vapeur relie sur ces deux points les voies ferrées. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les animaux, sans interruption, d'une rive à l'autre. Depuis longtemps, il avait dû renoncer à son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns mesuraient jusqu'à deux hectares de superficie, barraient l'entrée du fleuve. Quand une fissure accidentellement provoquée entre les glaçons mettait un de ces blocs énormes en route vers la mer, on voyait un petit bateau, tout en fer, se détacher du quai anversois et pointer à toute vapeur vers la Tête-de-Flandre. Dans cette navigation périlleuse, le _Tenace_ et l'_Infatigable_ ont été successivement désemparés. Le premier de ces deux vapeurs, représenté par la photographie de notre correspondant, a eu son hélice brisée; le second son avant défoncé par une banquise.
La deuxième photographie est une épreuve, prise au milieu même du fleuve, sur la glace, à vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken.
LE CARNAVAL DE NICE
Au moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prêt à sortir ses bannières et ses chars dans sa ville de prédilection: nous avons nommé Nice. Celui de cette année sera particulièrement intéressant, aussi avons-nous pensé à en donner dès maintenant un avant-goût à nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les principaux épisodes. Les noms, du reste, qui composent le comité d'organisation des fêtes, placé sous le patronage de l'administration municipale, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Faut-il en citer quelques-uns? Dans le comité d'honneur: MM. l'amiral Duperré, les généraux de Vaulgrenant et des Garets, le préfet des Alpes-Maritimes, etc.; et dans le comité administratif: le maire de Nice, M. de Malausséna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habileté et le zèle n'ont pas besoin d'être stimulés.
Les fêtes du carnaval dureront cette année un peu plus que d'habitude. Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31 janvier, à huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques jours, fera son entrée solennelle, au son des fanfares, tandis que le canon tirera des salves.
Voici l'ordre du cortège qui défilera, on peut en être sûr, au milieu d'une foule compacte.
Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char à feu, brillamment illuminé, et jetant une clarté vive sur les polichinelles à cheval qui viennent ensuite. Précédée et suivie de pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne.
Immédiatement après, une immense contre-basse dont les flancs recèlent une joyeuse musique jetant à tous les échos sa fanfare éclatante. Ensuite, la musique de Vichy, très pittoresque; enfin le char de Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval, à la face enluminée, est à califourchon sur un foudre. Le char est tiré à vingt-sept chevaux. Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis, les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes, les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas destiné à Gargantua-Carnaval.
Derrière le char, les courtisans, c'est-à-dire des bouteilles au col argenté, au chef rutilant. Les chevaux sont menés par une nuée de marmitons nègres, aux costumes plus blancs que neige. Un char à feu, les fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musique _La Lyre niçoise_ et le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie à cheval.
N'oublions pas les bannières flottant au vent, et parmi les chars, celui de la Presse qui nous touche particulièrement.
Sur les côtés du cortège, des soldats en bourgeron portent des tulipes lumineuses.
Le cortège suivra l'avenue de la Gare, toute pavoisée, arrivera à la place Masséna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, après être passé devant la préfecture et la mairie, il reviendra, traversant les principales rues, à son point de départ, où il doit se disloquer.
WOISARD.
AUX PETITES SOEURS
NOUVELLE
Par RENÉ BAZIN
I
Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de l'apentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la chaise qu'il venait de rempailler, car il était, de son état, rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se sentit pauvre.
Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant--à cette époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs--les épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires à des anniversaires glorieux, une poule chapardée à des Bédouins, deux ou trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui: des misères. L'actif était superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor de chasse de tir: la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe à Solférino, et une balle dans le mollet à Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux.
Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se marier. La femme n'était pas toute jeune, mais lui commençait à vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux yeux de bien des gens, une dot, une petite maison bâtie dans un bas-fond, au-delà des octrois, et autour un pré de quelques ares ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traversées, l'hiver, par un filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme une aire à battre.
Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout métier, une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit à rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.
Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration immédiate. Il voulut--bien que très peu dévot--la porter lui-même à l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien désiré tant qu'elle.»