L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891
Part 3
On passe d'abord une couche de couleur chair claire, délayée avec de la colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette première couche étant sèche, on en passe une seconde définitive et nuancée suivant le caractère qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs très fines délayées dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on étend un encollage à la colle de pâte destinée à empêcher les taches, puis un vernis à l'alcool.
Enfin, lorsque toutes ces opérations sont terminées, on perce les yeux, les narines, la bouche, avec des emporte-pièces.
On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prêt à être vendu.
Ce rognage après coup demande quelques explications, car il est en quelque sorte la caractéristique du masque de fabrication française.
En France, en effet, la feuille de carton employée est toujours plus grande que le moule, elle le déborde de un à deux centimètres et ce bord, rabattu en avant; forme autour du masque un écran circulaire protecteur qui empêche la peinture et le vernis d'en salir l'intérieur, lequel doit être en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le découpera, la tranche de carton sera blanche et immaculée. Il en est de même pour le perçage des ouvertures après coup.
En général les étrangers, les Allemands surtout, négligent ces précautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule, découpent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils du pinceau débordent à l'intérieur du masque par la bordure et les trous et en maculent l'intérieur et la tranche.
Toutes les fois donc que vous verrez de larges traînées de rouge chair ou de noir sur les bords, à l'intérieur, ou autour des yeux et de la bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera colorée, dites-vous: voilà de la fabrication étrangère, et n'achetez pas, à moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez à voir votre figure transformée en arc-en-ciel après quelques instants de port.
Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et un peu usée qui, durcie au moyen de la colle de pâte, se manipule comme le carton, puis est plongée dans de la cire bouillante. Cette manipulation délicate se comprend facilement.
En résumé donc, carton et toile imprégnée de cire, voilà les principaux éléments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois, ce dernier est exclusivement réservé aux macarons qui sont des motifs de décoration et n'ont rien à voir avec les masques.
Nous avons laissé à dessein pour la fin les masques en étoffes, tels que les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret français jusqu'à ce jour soigneusement gardé, qui nous donne une réelle supériorité, et n'a pu encore être ni imité ni surpris par l'étranger.
Il y a entre le loup et le domino une différence que peu de gens connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici.
Le loup est rond ou plutôt ovale; quant au domino, c'est un loup de forme carrée. Le loup désigne la femme et le domino l'homme lorsque tous deux sont déguisés, et lorsque la femme est déguisée en homme elle doit porter le loup de son sexe pour indiquer ce déguisement, à moins que, pour compléter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino.
De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le:
Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient pas de rivaux; mais, peu à peu, la France s'est emparée de cette industrie, où l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ paraît rivaliser avec elle, non sans résultats.
Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4 à Paris, 2 en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grèce, 9 en tout, pour le monde entier.
Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grèce se partagent le reste, et, chose curieuse, c'est à Paris même que se vendent le plus de masques allemands.
Veut-on savoir maintenant en quels pays s'écoulent tous ces masques?
Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amérique du Sud.
L Angleterre en consomme très peu, la Russie quelques-uns à peine, la Turquie par contre énormément. L'Italie, que l'on croirait devoir être au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modérément; il en est de même pour l'Espagne, le Portugal, la Suède, la Norvège, la Suisse, la Roumanie.
La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mêmes. Quant à la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas.
L'Asie, enfin, n'est représentée que par la Perse dont le souverain a fait d'assez importantes commandes de masques à l'une des principales maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine.
Les masques entrent en effet en Perse dans le matériel scolaire. Ils servent aux instituteurs à effrayer, en s'en affublant brusquement, leurs élèves paresseux ou désobéissants, qui doivent, à cette vue, cela se conçoit, pousser des cris... perçants et revenir, espérons-le, à de meilleurs sentiments.
Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et instructive à laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit être beaucoup pardonné. Et quel chemin parcouru par ce léger carton!
Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les variétés actuelles?
Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes à six, sept et huit francs la pièce, suivant, bien entendu, les qualités, les genres et la quantité. Le détaillant les revend à son gré, il n'y a pas à cet égard de limites ni de tarifs.
Quant aux variétés, elles sont innombrables et dépendent du génie inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les masques entiers, les demi-masques, et les pièces postiches isolées.
Citons les principales, nous donnerons à côté quelques prix encore. Parmi les masques entiers d'abord:
Les masques de carton pour enfants à 4 francs la grosse et 35 centimes la douzaine, puis ceux pour hommes à 8 francs la grosse et 70 centimes la douzaine, puis les masques-caricatures à oreilles garnis ou non de crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se vendent par douzaine de 6 à 15 francs; puis les masques de carton fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys, chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7 fr. 50 à 27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et les types divers, vieux fonctionnaires à favoris et lunettes, malades avec bandeaux et belles-mères avec des animaux sur le nez (à 18 francs la douzaine de belles-mères), enfin les têtes d'animaux, girafe, rhinocéros, éléphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque, tortue, maquereau, rouget, lièvre, rat, avec crânes et mâchoires articulés, qui vont jusqu'à 42 francs.
Parmi les demi-masques nous trouvons deux variétés de nez: les nez fantastiques de 30 centimètres et les nez monstrueux de 40 centimètres de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le plus, il y a 9 francs d'écart, plus de la moitié (9 à 18 francs la douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un véritable amateur.
Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le prix de cet organe peut-il s'élever jusqu'à 30 francs. Mais aussi, quel nez pour ce prix!
Les masques en cire et en toile renferment peu de variétés, leur prix varie de 7 à 42 francs la douzaine. Ceux en toile métallique comportent aussi très peu de modèles.
Les dominos et les loups méritent de nous arrêter un instant. Les plus vulgaires sont en carton et coûtent de 7 à 51 francs la grosse, suivant qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'étoffe et suivant la barbette: en percale, l fr. 50 à 4 fr. 25 la douzaine; en satinette, 2.75 à 4.75; en satin, 2.50 à 30 francs pour les loups, de 2.75 à 42 fr. pour les dominos; le prix le plus élevé des dominos en velours est de 36 francs.
De ces deux grandes variétés, masques pleins et demi-masques, c'est la première qui se vend en grande proportion le plus.
* * *
Il nous reste, pour terminer cette énumération des types de masques, à parler des grosses têtes, dont deux spécimens, l'enfant qui pleure et l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins.
Cet article, malgré son prix relativement élevé, se vend bien.
Il n'y en a pas moins de 150 variétés différentes, dont la nomenclature est à elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et 10 francs la pièce, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros.
Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi les grosses têtes: Coq du village, Donneur d'eau bénite, Eunuque, Fluxionneux, Guenon coiffée, Hyacinthe, Invalide à la tête de bois, Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqué, Polyte, Pamphile, Paulus, Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brésil, etc. C'est dans cette catégorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes, Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Eléphant, etc., etc., et toutes les nationalités: Chinois, Japonais, Anglais, Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais, souvenirs de notre dernière Exposition Universelle.
Inutile de dire que les nègres y sont brillamment représentés par cinq modèles:
Le Nègre, tout court, le Nègre à turbans, le Nègre planteur, la Négresse à perles et la Négresse à madras.
Le monde entier est représenté dans cette collection, depuis le Kroumir jusqu'au Zoulou, sauf le Français cependant dont le type national est de ne pas en avoir, mais dont quelques spécimens locaux sont néanmoins reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand.
Si nous ajoutons à cette nomenclature la mention des têtes à doubles faces, dites janus, nous aurons complètement passé en revue les masques dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour finir à la double face, réserviste d'un côté et rosière de l'autre, au prix de 10 fr. la pièce.
Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnaîtra facilement, reproduits d'après les modèles originaux, les différents masques dont nous avons parlé.
Sur la première page il trouvera: en tête, l'enfant qui pleure et celui qui rit, au-dessous d'eux un masque à barbe, un glabre, un diable, un idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un cartouche deux masques d'acteurs anciens.
La deuxième nous présente en groupe trois masques anciens et trois Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq Pierrots.
Pierrot 1er montre sa langue à Pierrots 2 et 3, étonnés de la trouver si mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50 grammes d'huile de ricin à Pierrot transformé en malade. Le page se termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mère probablement à en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre du célèbre Shogun Yeyas Minamoto, légendaire au Japon et qui se trouve dans toutes les panoplies.
La troisième page est un résumé de l'histoire des bêtes et de celle des races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-là, d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable créateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas.
La quatrième page débute par deux caricatures, puis une bonne femme, un clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier, paraît-il, a toujours du succès. Cette page se termine par une scène représentant la peinture des masques.
Un mot encore, et nous aurons tout dit.
Ce n'est guère que depuis l'année dernière que le commerce du masque a paru un peu reprendre à Paris; la capitale a semblé se réveiller d'une longue torpeur. L'interdiction de la procession du boeuf gras avait porté le coup suprême à l'industrie qui nous occupe en supprimant la dernière mascarade, la dernière réjouissance officielle que la promenade des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombée en désuétude, n'avait pu remplacer.
Aussi le cri des fabricants de masques était-il: «Le rétablissement du boeuf gras ou la mort!»
Il est heureusement arrivé jusqu'aux oreilles de nos édiles! le peuple leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y consentir.
Terminons en constatant avec une satisfaction évidente d'amour-propre que l'homme est avant tout un animal judicieux et policé; il a de tout temps aimé à réglementer même ses folies: à ce titre le masque ne devait pas échapper à la vigilante attention du législateur.
De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, défendant, autorisant, réautorisant les masques et les mascarades; celles encore en vigueur de nos jours sont la loi du 24 août 1790 et l'ordonnance de police du 25 février 1825 qui arment les corps municipaux contre la licence et les pétulances de la gent masquée.
En voici les articles principaux:
Défense avec le masque de porter bâton ou épée;
Défense de paraître masqué avant ou après certaines heures;
Défense de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public ou de blesser la décence:
Défense de proférer sous le masque des mots grossiers ou injurieux;
Défense de jeter des corps étrangers dans les voitures ou dans les maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorité.
La perpétration d'un crime sous le masque constitue une circonstance aggravante.
Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette année encore ne pas mentir à leur joyeuse réputation!
Hacks.
L'HIVER DE 1891.--Le déglaçage de la Seine au moyen de la mélinite. (Voir l'article page 120.)
LE PRINCE BAUDOUIN
C'est une tradition de la famille des d'Orléans que le mois de janvier est pour elle une époque néfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient, par alliance, hérité de cette légende familiale, car janvier a marqué pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27 janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'héritier présomptif du trône de Belgique, le successeur de droit de son père le roi Léopold II. L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brûlait de fond en comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clémentine n'y laissât la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, à 1 heure trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emporté par une pneumonie aïgue accompagnée d'endocardite et d'hémorrhagie rénale, le prince Baudouin, fils aîné du comte et de la comtesse de Flandre, neveu du roi, par conséquent, et son successeur désigné, le frère de S. M. Léopold II ayant manifesté le voeu de ne lui point éventuellement succéder.
Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg était né le 3 juin 1869. Il avait donc vingt-un ans et sept mois. Il était entré le Ier mai 1881 à l'École militaire où le roi l'avait présenté en personne.
Le jeune prince sortit de l'École après avoir suivi les deux années de cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes simples, c'est-à-dire de la préparation à la cavalerie et à l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au régiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au régiment de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrêté royal était préparé, qui le nommait major à un régiment de ligne en garnison à Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une reconnaissance en service de campagne, opérée par le prince il y a trois semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a régné, qu'il a contracté le germe de l'affection mortelle qui l'a emporté d'une façon presque foudroyante: ce n'est qu'à 5 heures du soir, le 23 de ce mois, que ses médecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et Mélisont estimaient que l'état de l'auguste malade était grave--et la même nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a été cruellement éprouvée ces temps derniers: tous les enfants du comte et de la comtesse de Flandre ont été assez sérieusement malades et, encore aujourd'hui, la soeur aînée du prince Baudouin, la princesse Henriette, est à peine convalescente: aussi lui a-t-on laissé ignorer le plus longtemps possible la mort de son frère qu'elle adorait et qui l'avait soignée avec un dévouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la comtesse de Flandre--admirable de dévouement et de courageuses résignation--allât pendant quatre jours de la couche funèbre de son fils au lit de sa fille, obligée de quitter ses habits de deuil et de se composer un visage!
Le prince Baudouin était déjà très aimé, très populaire: c'était une nature essentiellement sympathique. Il était préparé au rôle auguste qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois «belges de coeur et d'âme»--suivant une expression heureuse de Léopold II--était assurée de durer.
Le portrait que nous donnons de lui est le plus récent qui ait été fait. Nous donnons également une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont les traits ne sont nullement altérés, est couché, en grande tenue de carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de fleurs.
Georges du Bosch.
L'ÉDUCATION DES PEAUX-ROUGES
Peut-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie américaine?
Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrète m'a valu les drôles de réponses suivantes:
--Faire la toilette de ces bêtes puantes! s'est récriée en minaudant une suave miss de Boston. Voilà bien de vos idées françaises!
--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago.
--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres!
Et le riche débitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un malheureux Chochône titubant ainsi qu'un ilote, au mépris de la loi qui défend de vendre de «l'eau-de-feu» aux _Pupilles de la République_.
--Regardez! me dit mister Smith, notable épicier de Denver. Les voilà qui commencent à mordre à la réclame!
Son doigt pointait vers l'étiquette: Cirage de Smith, collée au dos d'un guerrier sioux, dégénéré, sans le savoir, en homme-sandwich, la risée des gamins.
--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un sénateur de Washington. Cela ne paie pas.
De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la nation américaine, ont trouvé commode cette dernière opinion, formulée par les aventuriers, spéculateurs en terres et rôdeurs de frontières:
--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est assez. Les cartouches sont chères...
Aussi, des poétiques héros de la légende de Cooper et de Chateaubriand, il ne va bientôt plus rester aux États-Unis que ces statuettes en bois polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes parisiennes, à l'entrée des débits de tabac...
Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'armée américaine, le capitaine Pratt, est en train de démontrer qu'il y avait quelque chose de mieux à faire des Indiens que de les détruire.
Pris d'admiration pour l'héroïsme des Cheyennes qu'il avait la consigne d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes prisonniers, échappés au carnage, seraient admis à l'institution de Hampton, en Virginie, où l'on donne une éducation sommaire aux fils des affranchis noirs.
J'ai visité Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je tiens ces notes.
En quel état ils arrivèrent, les prisonniers cheyennes! Mains liées, ignorants du sort qui les attendait, désespérés, prêts à la révolte ou au suicide...
En trois mois ils furent méconnaissables; soumis, disciplinés, calmes, confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer à leur tribu; presque tous demandèrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de ses protégés. Puis il demanda une enquête d'où sortit une petite subvention du département de la guerre.
L'oeuvre était fondée. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent avec étonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques s'abattit sur l'institution. C'étaient des Cheyennes de l'agence Saint-Augustin. On les reçut avec du thé, du café, des rafraîchissements. On les habilla, on les dégrossit, on les distribua dans les ateliers. Ce nouvel essai réussit assez bien pour qu'on fit venir un troisième convoi de 49 garçons Sioux Criss, Maudans et Gros Ventre, avec 9 fillettes de 9 à 18 ans.
Très curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns, déguenillés, farouches, silencieux, défiants. Les autres à demi civilisés déjà; propres, bien vêtus, qui commencèrent les compliments et félicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les défiances tombèrent. Un ancien dit à un nouveau: «Viens, mon frère, je te montrerai le chemin.» Et ce fut fini.
Les débuts se firent à tâtons. De livre point; rien que de la musique, de la marche en cadence, des soins de propreté, les premiers exercices de la règle scolaire. On passa aux «leçons de choses», à l'enseignement par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes, peintures, reliefs en bois: en plâtre, etc. Ces intelligences sauvages s'éclairèrent de lueurs inconnues, qui, pénétrant doucement les crânes épais, réveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les ténèbres de leur pauvre esprit, stupéfait d'abord, bientôt amusé à des notions des sensations nouvelles.
Mais la découverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien des deux sexes fut la page écrite ou imprimée, «le papier qui parle.» L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'étude devint une passion chez les petits Peaux-Rouges. «Si je ne savais pas lire et écrire quand je retournerai à la tribu, disait un jeune brave, mon peuple se rirait de moi.»
On leur apprit à lire dans les histoires illustrées: Robinson Crusoé et autres. «Quelle émotion! me dit le capitaine. Quel religieux silence pendant les commentaires!» Avec une subtilité admirable, nos petits sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; même le sens abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent à causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: «Qui parle ainsi?» Chaque élève désigna son voisin. Le professeur alors expliqua la laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne pouvait se résoudre à mentir. Puis, brusquement: «Qui de vous veut être George Washington?» Deux garçons se levèrent aussitôt et dirent à la fois: «C'est moi qui ai parlé.»
Moins aisé fut, pour les petites filles, de saisir le sens figuré d'un verset d'hymne méthodiste:
«_Résistez à la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une autre victoire._»