L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891

Part 2

Chapter 23,751 wordsPublic domain

Mêlé à cette lutte, appelé à y prendre part pendant de longues années, à des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires étrangères du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son histoire vaut d'être dite; elle est peut-être le prologue d'événements graves.

Je revois encore, siégeant à la Chambre Haute où l'appelait son rang, le souverain qui vient de mourir. C'était alors un jeune homme de vingt-cinq ans, sérieux, appliqué, de vie irréprochable. Le regard, intelligent et doux, avait ce quelque chose de rêveur particulier aux races d'éclosion rapide et forcée. Sa naissance et son rang le désignaient à de hautes situations, mais rien alors ne faisait prévoir qu'il dût un jour occuper la première. Le roi Kaméhaméha IV régnait; la reine Emma lui avait donné un fils, le prince de Hawaï, et, en cas de mort de cet enfant, le trône revenait au prince Lot, frère du roi. David Kalakaua ambitionnait alors le ministère de l'Intérieur, généralement dévolu à un chef indigène, et s'y préparait en étudiant à fond le mécanisme administratif.

Cependant les événements se précipitaient. Le 27 août 1862 le prince de Hawaï mourait, emporté en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kaméhaméha IV succombait à une attaque d'asthme et son frère lui succédait sous le nom de Kaméhaméha V.

Lui-même devait mourir jeune; il s'éteignit subitement, le 11 novembre 1872, jour où il atteignait sa quarante-deuxième année. Avec lui finissait la dynastie des Kaméhaméhas. Les Chambres se réunirent pour désigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs. En première ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi, arrière-petit-fils, par les femmes, de Kaméhaméha Ier et âgé de trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi n'excluait les femmes du trône et la reine Emma pouvait être élue, mais elle se refusa à toutes les sollicitations, invitant ses partisans à donner leurs voix au prince William. Il fut nommé à une grande majorité.

Elevé par les missionnaires américains, il avait reçu d'eux des idées libérales avancées. Avec la naissance et les dons extérieurs d'un prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi, il apportait sur le trône ces contradictions. Il n'était pas marié; invité par le parlement à désigner son successeur il s'y refusa nettement, alléguant que, n'étant pas convaincu de l'excellence de la forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi; il laissait donc à ses sujets, lui mort, et même de son vivant, toute liberté d'exprimer leurs préférences et de lui retirer, s'ils le désiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il eût été plus logique de ne pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3 février 1874 il mourait après un règne de treize mois.

David Kalakaua restait seul, et le 12 février, malgré l'opposition malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait à se mettre sur les rangs pour faire échouer sa candidature, les chambres réunies l'appelaient au trône par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il y apportait des qualités sérieuses, un vif désir de maintenir l'autonomie hawaïenne, mais une volonté vacillante qui n'était pas à la hauteur du rôle que lui imposaient les circonstances. Elles étaient difficiles. La conclusion d'un traité de réciprocité avec le cabinet de Washington enrichissait les planteurs hawaïens auxquels il donnait le monopole de l'écoulement de leurs sucres sur le marché de San Francisco; mais il mettait le royaume dans une dépendance étroite des États-Unis. La dénonciation du traité pouvait le ruiner; l'annexion assurait à jamais sa prospérité: aussi était-elle plus que jamais ardemment désirée des planteurs, des capitalistes, des propriétaires du sol. En échange des faveurs octroyées, le gouvernement américain demandait la cession de l'embouchure de la rivière de la Perle, près de Honolulu, pour y établir un dépôt de charbon et une station navale. C'était la première main mise, la première aliénation partielle du territoire national, et les indigènes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les concessions demandées, le roi hésitait, cherchant à gagner du temps, mécontentant partisans et adversaires du traité.

Puis, les théories républicaines de son prédécesseur avaient affaibli le prestige de la royauté. Désireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres; l'agitation croissait, dégénérant en révolte. Les colons s'armèrent et, impuissant à conjurer la tempête, le roi dut subir les conditions qu'ils lui imposèrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de ses ministres limité aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi, contraint et forcé, signait une Constitution qui lui enlevait une partie de ses prérogatives, et le 29 novembre de la même année, sous la pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le traité de réciprocité renouvelé pour sept ans en échange de la cession de l'embouchure de la Perle.

Cette cession portait à son comble l'irritation des indigènes; ils voyaient, en outre, dans la déchéance partielle du roi une atteinte aux droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain, annonçant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des hommes résolus et ambitieux se mettaient à la tête des mécontents. Le roi était en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses partisans ni désavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection éclata, elle n'aboutit qu'à une inutile effusion de sang. David Kalakaua resta neutre, retiré dans sa maison de campagne, pendant que ses adhérents se faisaient tuer à Honolulu.

Réduit à un rôle de plus en plus effacé, il ne fit plus, à partir de ce jour, que régner sans gouverner. Sa santé était atteinte, et quand ses médecins, inquiets, recommandèrent un séjour de quelques mois sous un climat moins débilitant que celui des îles, il accepta l'offre du gouvernement américain, qui mettait à sa disposition la frégate Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 décembre dernier débarquait à San-Francisco, où les honneurs royaux lui étaient rendus. Les troupes, l'escortèrent jusqu'au Palace-Hôtel, préparé pour le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus sympathique. Peu de jours après son arrivée, il s'alitait et mourait le 20 janvier.

Nous donnons ci-dessus, en même temps que le portrait du roi défunt, celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait épousé en 1860, et dont il n'avait pas eu d'enfant.

* * *

Aux termes de l'article de la Constitution réglant l'ordre de succession au trône, sa soeur, la princesse Liliuokalani, née le 2 septembre 1833, et mariée à un Américain, M. J. O. Dominis, devient reine des îles Hawaï.

Une lourde tâche lui incombe. Dans cet océan Pacifique sur lequel l'Europe déborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amérique s'étend, plus soucieuse d'une souveraineté de fait que d'une suzeraineté de nom. Dans l'archipel hawaïen la race blanche se multiplie et s'enrichit, la race indigène décroît, victime de ses aspirations à s'assimiler une civilisation meurtrière pour le sauvage. Et cependant, pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre. Docile à l'impulsion européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique. Il a adopté les idées, les coutumes, les moeurs, la religion, les lois, non de ses vainqueurs, mais de ses aînés. Par son climat, par la fertilité de son sol, par son étonnante richesse, le royaume hawaïen est la perle de la Polynésie, perle de grand prix, dont la possession donnera à la puissance qui l'occupera la clef de l'océan Pacifique du nord, l'unique étape entre l'Amérique et l'Asie. Une femme saura-t-elle, pourra-t-elle défendre l'archipel contre les convoitises étrangères, et, sur les débris d'une race en décroissance rapide, maintenir l'indépendance nationale?

C. de Varigny.

LES THÉÂTRES

Comédie-Française: _Thermidor_, drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.

Dès l'aube deux pêcheurs ont pris leurs places accoutumées sur les trains de bois de l'île Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus là pour goûter la fraîcheur du matin et pour suivre leurs lignes au courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mène de la berge au lavoir. Le plus âgé des pêcheurs, qui a nom Labussière, le reconnaît, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauvé la vie au régiment de Savoie-Carignan, où ils se sont connus soldats l'un et l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir médiocre comédien, Labussière allait porter la main sur son supérieur, lorsque Martial l'a empêché de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre diable.

Depuis, sa vie s'est traînée on ne sait trop où, comme il lui plaît de le dire. Quant à Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte à la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amène à cette place et à cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait dans les environs de Paris une religieuse novice chassée du couvent des Ursulines de Compiègne. La malheureuse, mourante de faim et de froid, grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux, pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes à lui; bientôt les jeunes gens se sont aimés et se sont juré de s'appartenir l'un à l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti; Martial, qui était de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pré, a été blessé, et est demeuré trois longs mois prisonnier à Anvers; il a été ensuite un des soldats de Fleurus, le voilà à Paris. Sa parente est morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne?

D'après quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue même à ce lavoir. Peut-être cette matinée de juillet, le 9 Thermidor, lui rendra-t-elle sa bien-aimée, et Labussière, qui donne la réplique à un ami retrouvé, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial rentre laissant la République glorieuse à la frontière. Là-bas, c'est le triomphe, ici c'est la terreur.

Cependant, les laveuses qui sont arrivées depuis quelques instants poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant «à l'eau! à l'eau!» une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial. Les mégères l'ont condamnée à la façon dont le tribunal révolutionnaire agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas répondu à leurs propos; c'est une ci-devant. Martial cherche en vain à la défendre contre ces femelles t contre ces sans-culottes accourus à la rescousse, lorsque l'apparition «d'un pourvoyeur» arrête cette émeute. Cet agent sinistre de la police de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en prison, et de là à la mort sans autre forme de procès, si Labussière ne tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorité supérieure.

Voilà le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des plus intéressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse, d'un drame qui va se dérouler dans une des plus terribles journées de la Révolution.

Labussière qui a pris à tâche de sauver son ami Martial et Fabienne avec lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Bérillon, un gros bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline, costumière au petit théâtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et prête à rendre service même à un ci-devant.

Seul avec Fabienne et Martial, Labussière s'explique. Il est employé au comité de salut public. Oui. Comment est-il arrivé là? Après son expulsion du théâtre Mareux, un jeune auteur, Pixérécourt, l'a recommandé au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a donné une place modeste auprès de lui. C'est Labussière qui met en ordre ces dossiers accusateurs qu'on réclame au moment où les victimes sont envoyées au tribunal révolutionnaire. Là, ce brave garçon a trouvé moyen d'être utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protégés; il exerce subrepticement un droit de grâce au péril de sa tête, il anéantit les accusations: ces papiers il les réduit en pâte dans un baquet pendant la nuit et, aux premières heures du matin il va, accompagné d'un petit employé, son complice, les jeter en boules dans la Seine.

Mais on commence à trouver que le désordre est trop grand au dépôt et ces dossiers disparus inquiètent le chef de la police générale, Héron.

Fabienne tressaille à ce nom: elle le connaît ce policier dont la femme était autrefois au service de la mère de Fabienne; elle a eu à implorer sa protection; Héron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui faire payer le service demandé, elle l'a repoussé en le renversant et s'est enfuie; ce qui s'est passé ensuite, Fabienne l'ignore, mais Labussière le sait. Héron a fait grand bruit de cette histoire; il a déclaré qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tenté de tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Héron poursuit Mlle Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussière, qu'à fuir Paris et à gagner, le soir même, la Belgique, et il va retenir leurs places à la diligence.

Les deux amants restent seuls. Pressée par la parole suppliante de Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouvé un asile parmi les Ursulines de Compiègne; elle est devenue leur soeur, et c'est entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononcé ses voeux. «La loi les a brisés, ces voeux, répond Martial.» La jeune fille s'indigne à cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la torture de son amour, de ses larmes, de ses désirs, l'enflamme de sa passion; il la reprend enfin à Dieu: il la ressaisit toute entière. Fabienne partira avec lui quand il aura tout préparé pour le départ. A peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les pressentiments de Labussière ne l'avaient pas trompé. La foule hurle le _Ça ira_ et des chansons obscènes pendant qu'on conduit à l'échafaud les religieuses de Compiègne. Au même instant les agents de Héron font irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a été découverte, est emmenée à la Conciergerie.

Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comité de salut public aux Tuileries. Labussière et son ami Martial apprennent là l'arrestation de Fabienne, un envoyé de Fouquier-Tinville apporte à Labussière le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer toute suite l'affaire, afin que l'accusée comparaisse, le jour même, dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour égoïste de Martial n'hésite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une femme est là et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et faire la substitution, on enverra immédiatement la malheureuse à l'échafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauvée. Ce droit de mort sur une inconnue effraye Labussière qui se révolte d'abord et qui lutte contre les prières et les larmes de son ami. Cette scène magistrale marque le point culminant de l'oeuvre. La salle en a été profondément émue.

Cependant Fabienne est enfermée à la Conciergerie. Les deux amis sont accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les municipaux exécutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas définitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre créature, et dans un billet elle a dit à Martial le dernier adieu. Les condamnés défilent entre la haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne paraît, les cheveux coupés, prête pour la mort, lorsque Martial et Labussière lui présentent un papier. Elle n'a qu'à signer.

La loi qui tue la femme l'épargne si elle déclare qu'elle va être mère. Cette noble fille se révolte à l'idée de sauver sa vie par un mensonge et par une honte et elle monte fière et vaillante à la mort. Martial s'élance vers elle; un gendarme l'arrête, et, comme Martial fait résistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet.

Le succès, comme vous devez le penser, a été des plus grands, et la Comédie-Française a tout fait pour l'assurer et par la beauté des décors et par les soins apportés à la mise en scène. Quant aux trois comédiens chargés des trois principaux rôles de la pièce, ils ont fait merveille. Labussière c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son âme et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui joue Martial, a été très chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si émue, si touchante, a été acclamée par toute la salle.

M. SAVIGNY.

NOS GRAVURES

_Thermidor_ est interdit, ou, pour être plus exact, _suspendu_. Cette interdiction, qui laisse entière l'appréciation de notre collaborateur Savigny, dont l'article était écrit avant que la nouvelle ne fut connue, ne peut qu'ajouter à l'intérêt des gravures que nous consacrons à la pièce.

Notre premier dessin représente le décor du premier acte. Il est d'un aspect délicieux. C'est le matin d'un beau jour d'été. Nous sommes au bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier de bois, un escalier tournant. A gauche, une île toute fraîche, qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux...

C'est là que se noue le drame. Déjà Labussière (M. Coquelin) a arraché Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet), à la fureur des lavandières qui la poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais) lorsqu'attiré par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend de la berge dans l'île. A sa vue, les lavandières reprennent courage... Mais Labussière ne perd pas la tête; on pourrait presque, s'il ne s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte... Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir interrogé.

Notre deuxième gravure représente les dernières scènes du dernier acte. Elles se déroulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas voulu accepter le subterfuge qui lui était offert pour être sauvée... Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme vers l'échafaud.

Encore un mot:

On sait avec quelle singulière ardeur M. Sardou suit les répétitions de ses oeuvres, aucun détail de mise en scène, de costume, ne lui échappe. Le croquis ci-dessous nous montre le célèbre académicien, coiffé de son béret légendaire, communiquant ses observations à son principal interprète, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rôle de Labussière.

Ad. Ad.

L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit installé dans le Palais des Arts-Libéraux, au Champ-de-Mars.

Ohé! les masques, ohé! Allons, sortez de vos moules, faux nez et postiches de tout genre, et, dans un divertissant défilé, montrez-nous que la gaieté française est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et surtout qu'on ne le dit!

Que de souvenirs joyeux, en effet, évoque pour le lecteur la vue de tous ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils pas à chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et, de toutes les cavités de ces figures de carton blafardes ou rutilantes, il se dégage un vague murmure sonore, écho de nos folies de vingt ans!

On a beau s'en défendre, il reste de ces premières impressions comme une griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hélas! s'est surpris à vouloir, pour une fois au moins, recommencer.

De tous temps l'homme s'est masqué pour se moquer de l'homme. Bacchanales grecques, saturnales romaines, fête des fous ou des vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du géant Gayant, de la tarrasque, du boeuf gras plus près de nous, le masque a tout accompagné et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre pour la première fois, d'une façon certaine, au théâtre grec, où il avait un double but: d'abord donner plus de vérité à la représentation du personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de l'acteur.

Les masques antiques se divisaient en plusieurs catégories: masques de vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'étaient pas là des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui à ce mot, ils ne comportaient aucune idée de déguisement.

Ces masques du théâtre ancien se sont d'ailleurs perpétués jusqu'à une époque peu éloignée de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore, Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets.

De la scène, le masque ne tarde pas à passer à la ville, et cette mode prend naissance en Italie, à Venise, où elle est une conséquence toute naturelle de son célèbre carnaval.

Dès lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencèrent les abus; adopté pour favoriser la galanterie et les divertissements, le masque servit bientôt à faciliter les crimes.

François 1er, Charles IX et Henri III essayèrent par de nombreuses ordonnances de mettre fin à ces méfaits, mais inutilement.

De même, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les proscrire comme portant atteinte à la dignité humaine; malgré cela ils n'en continuèrent pas moins à être de toutes les fêtes populaires et à rire bravement au nez de la loi.

Mais l'époque moderne est arrivée, le masque va se transformer entièrement.

Les premiers masques étaient en bois ou en écorce de bois, le cuir vint ensuite; puis la cire. Le bois en était souvent doublé de cuivre, d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de théâtre, dans le but d'augmenter la sonorité et la résonance de la voix; ils étaient en quelque sorte l'exagération de la figure humaine dont ils essayaient cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durèrent peu et ne tardèrent pas à être remplacés par ceux de cire qui, eux-mêmes, ne durèrent pas longtemps.

A notre époque différents éléments servent à le fabriquer. On fait des masques en étoffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile métallique. Les étoffes employées sont: la percale, les étoffes à dessins, la satinette, le satin de toutes qualités et de toutes couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le plus généralement le masque actuel est en carton.

On emploie pour cela quatre qualités de carton: le gris, le blanc, le demi-fin; ainsi nommés, cela se comprend, d'après leurs qualités. On se sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pièces exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande résistance.

Nous n'insisterons pas sur les manipulations que nécessite la fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton plus ou moins ramollie par l'humidité est appliquée contre les parois d'un moule, dont, une fois sèche, elle doit reproduire l'empreinte: cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la possession d'un matériel spécial, très nombreux, puisqu'il faut autant de moules que l'on veut faire de formes différentes de masques.

Chaque masque est ensuite placé, pour recevoir la couleur, sur un moule en relief en carton fort.