L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891
Part 7
Devant ce congé si hautainement signifié, toute la colère de Jacques tomba pour faire place à un sentiment de détresse. La peur de perdre Mania à tout jamais le rendit lâche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de Mme Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation le mettait désormais à la merci de celle qu'il aimait si aveuglément, et la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige était diminué; il n'avait plus, pour imposer à Mania, cette autorité virile devant laquelle les femmes se plaisent à trembler. Comme elle le lui avait déclaré elle-même, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et n'estimait que les gens qui lui tenaient tête. A partir de ce jour, elle n'usa plus d'aucun ménagement, et, loin de modifier ses façons de vivre, elle reprit toute son indépendance. Jacques en souffrit atrocement sans avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes; mais ces muettes souffrances, jointes à des inquiétudes d'argent, altérèrent davantage sa santé et le déséquilibrèrent complètement. Dévoré de jalousie, ne tenant plus en place, il changeait à vue d'oeil, et son état alarmait gravement Francis Lechantre.
Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux fructueux, ce dernier commençait à s'ennuyer de Paris. Seule, son amitié pour Jacques le retenait à Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son ancien élève dans l'état de dépression physique et morale où il le voyait et de temps à autre il hasardait de timides allusions à un départ possible. Mais Jacques détournait la conversation ou se refusait net à quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le paysagiste arriva rue Carabacel.
--Mon petit, dit-il d'un ton bref et décidé, je fais mes paquets--As-tu des commissions pour Paris?
--Comment! vous me laissez? demanda Jacques attristé.
--Dame! je n'ai pas l'intention de m'éterniser à Nice où la chaleur devient intolérable. Comme je le répétais hier à Peppina: il n'est si bonne compagnie qui ne se sépare... Mes affaires me rappellent; j'ai patienté jusqu'à présent, j'ai même fâché le jury et raté le Salon pour rester plus longtemps avec toi; mais mon séjour ici n'a plus de raison, puisque toi-même tu pars.
--Moi, je pars? s'écria Jacques stupéfait, où avez-vous pris cela?
--Où?... Chez la princesse Koloubine, hier soir... N'es-tu pas du voyage au lac de Côme organisé par le prince Gregoriew?
--Je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire.
--Vraiment! reprit Lechantre en feignant la surprise; il paraît que ce sera tout à fait princier... Départ pour Gênes en yacht, halte à Milan, villégiature à Bellagio, puis retour par Lugano et le lac Majeur... La baronne Pepper, Jacobsen et Mlle Sonia préparent déjà leurs malles, et, comme Mme Liebling est de la partie, il n'est pas douteux que tu l'accompagneras.
Jacques était devenu très pâle.
--Je l'ai vue hier... elle ne m'a parlé de rien.
--Pas possible!--Ils partent tous demain matin à neuf heures.
--Alors, balbutia le malheureux, c'est... qu'elle me trompe!
--Ceci est un autre point de vue, répondit Francis d'un ton apitoyé, et je crois Mme Liebling fort capable d'une infidélité... Même, à te parler franchement, mon garçon, en écoutant hier ces belles dames deviser du voyage, je me suis douté de quelque manigance et j'ai voulu te prévenir pour que ta Viennoise ne se moque pas de toi.
--Oh! elle ne partira pas, grommela Jacques, je saurai bien l'en empêcher.
--Ça, c'est bon pour le discours... Si elle veut filer, je te défie bien d'y mettre obstacle!... Non, sacrebleu, tu as autre chose à faire, quelque chose de plus digne de toi: c'est de prendre la balle au bond et de rompre une liaison qui ruinera ton avenir!
--M. Lechantre, dit le peintre en lui étreignant le bras, jurez-moi que vous ne cherchez pas à m'indisposer contre elle!... Vous êtes sur quelle est du voyage?
--Parbleu, si tu doutes de mes paroles, tu as un moyen bien simple de les vérifier: va trouver ta Mania et pose-lui nettement la question.
--J'y vais!
--Un instant!... Il est trop matin et elle ne te recevra pas... Non, viens déjeuner avec moi en attendant l'heure où l'on peut décemment se présenter chez elle. Je lui dois une visite d'adieu, je t'accompagnerai et nous saurons immédiatement à quoi nous en tenir...
Il entraîna Jacques dehors. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant.
La colère et l'abattement se succédaient en lui par à-coups et il assista sans desserrer les dents au déjeuner de Lechantre. Quand l'heure fut venue de se rendre rue de la Paix, Francis fut obligé de le faire monter dans une voiture, tant sa surexcitation devenait inquiétante.
--Allons, murmurait ce dernier, sois un homme!... montre à cette grande darne qu'on ne joue pas sous jambes un artiste de ta valeur... Dis-lui son fait et signifie-lui carrément son congé... Je me présenterai seul: comme on ne se méfie pas de moi, on me recevra... Une fois la porte ouverte, je te ferai signe.
Lechantre gravit en effet seul le perron, tandis que Jacques restait dans la cour derrière un massif d'orangers. Le valet de pied porta la carte du paysagiste à Mme Liebling et, comme Francis l'avait prévu, elle donna l'ordre de le recevoir; mais, quand le laquais revint et se trouva en face d'un second visiteur, il comprit qu'il avait commis une bévue. Néanmoins, ne se croyant pas le droit de barrer le passage à un familier de la maison, il introduisit flegmatiquement les deux artistes dans le salon où Mme Liebling se trouvait seule.
En apercevant Jacques qui s'avançait farouchement, les yeux enflammés et les traits contractés, Mania devina qu'il était au courant de ses projets de départ et résolut d'attendre bravement le premier choc.
--Est-il vrai que vous partez demain avec le prince Gregoriew? demanda brusquement Moret en la regardant en face.
--D'abord, répondit-elle sans se déconcerter, je ne pars pas avec le prince... il nous prête son yacht jusqu'à Gênes et nous accompagne au lac de Côme, ce qui est bien différent... C'est une excursion projetée depuis longtemps avec Jacobsen et la baronne Pepper.
--Comment se fait-il qu'on ne m'en ait point parlé?
--Je n'en sais rien, répliqua-t-elle en haussant les épaules; la partie a été organisée par d'autres que par moi et je n'ai pas eu à intervenir dans le choix des invités... Du reste, il est temps encore de réparer un oubli et, si vous le désirez, j'en parlerai à ces messieurs.
--Vous savez parfaitement que je n'accepterai pas une semblable invitation!
--Ceci est votre affaire, cher maître, et je n'entends ni violenter votre conscience, ni modifier mes projets... Je suivrai mes amis.
--Mania, s'écria-t-il d'un ton d'abord suppliant, puis graduellement impérieux, vous ne ferez pas cela... Vous m'écouterez... Vous ne partirez pas!
--Et qui m'en empêchera? riposta-t-elle avec hauteur.
--Moi!... moi qui vous aime, qui ai tout abandonné pour vous et qui ai le droit d'exiger que vous me sacrifiiez un caprice!
--Je vous en prie, ne vous exaltez pas, interrompit-elle froidement, sinon cette conversation risquera de se changer en une scène de mauvais goût... Je n'ai d'ordre à recevoir de personne et j'entends agir à ma guise.
Elle se retourna vers Lechantre et ajouta sarcastiquement:
--Rappelez votre ami aux convenances, monsieur, sans quoi j'aurai le regret de vous quitter...
Mais Jacques ne l'écoutait plus. La colère l'aveuglait, son tempérament de paysan reprenait le dessus et lui faisait perdre toute mesure. Il marcha d'un air de menace vers Mme Liebling, et lui saisissant le bras brutalement:
--Mania! cria-t-il, tu ne me quitteras pas, entends-tu, et tu ne partiras pas!... Tu oublies que tu es ma maîtresse et que... et que...
Il ne put continuer. Son visage livide avait une tragique expression d'angoisse; le souffle lui manquait, les paroles ne venaient plus à ses lèvres; une syncope le prit et il s'affaissa dans les bras de Lechantre.
XVII
La maison de Mme Moret, à Rochetaillée, était l'une des dernières du village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge étroite où l'Aujon s'est frayé un passage entre deux parois de rocher. Les fenêtres de la façade postérieure s'ouvraient sur les terrasses d'un jardin aménagé dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon au-dessus de la rivière. De là, on voyait, sur le versant opposé, le vieux château, masse grise flanquée d'une tourelle en éteignoir, qui se dressait isolément à mi-côte, puis le regard suivant les sinuosités du cours de l'Aujon s'arrêtait, en amont, à un fouillis d'arbres d'où surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieuré.
On était au mois d'août; dans la clarté du matin, ce coin de vallée, enserré de tous côtés par des pâtis montueux aux cimes boisées, donnait une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivière çà et là ensoleillée; dans l'immobilité assoupie des bois qui fermaient l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, à cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que percevait l'oreille: martellements sur l'enclume d'un maréchal-ferrant, ronflements de batteuses, roucoulements de pigeons ramiers, s'harmonisaient avec l'intimité de ce frais paysage et n'en troublaient point la quiétude. Seul, à la tête du pont, dans la direction de la route d'Arc-en-Barrois, un break attelé de deux postiers ornés de grelots et sur les panneaux duquel on lisait: «Correspondance du chemin de fer,» suggérait l'idée d'une relation possible entre ce pays perdu et le monde civilisé, et jetait une note discordante dans le calme du village et de la forêt.
La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette affairée de la petite mère, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis Lechantre et le docteur Langlois. Le médecin, gros et court, coiffé d'un feutre gris et portant son pardessus sur le bras, serra la main de Mme Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite mère rentra chez elle tandis que les deux hommes se dirigeaient vers le break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement.
--Hé bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre, quand ils furent seuls.
Les lèvres de Langlois se plissèrent en une moue mécontente.
--Il est très gravement touché, répondit-il, et je vous ai prié de m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais formuler là-haut, sous peine d'alarmer cette brave femme... En rentrant à Paris, j'ai trouvé votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reçu votre télégramme et je suis accouru; mais j'ignore ce qui s'est passé à Nice et j'ai besoin d'être renseigné sur les débuts de la maladie... Au lieu de se reposer là-bas, je suppose que Jacques a mené une vie de bâton de chaise... Des veilles réitérées, des émotions trop excitantes et les petites dames brochant sur le tout, hein?...
--Vous avez deviné juste.... Il y a dans son affaire une satanée créature qui l'a brouillé avec sa femme et dont il s'est absurdement amouraché... Ah! elle l'a mené bon train!...
Rapidement, Lechantre raconta la séparation des deux époux, le départ de Thérèse, l'affolement de Jacques et ses amours avec Mme Liebling.
--Souffrait-il depuis longtemps?
--Oui, mais il n'en convenait pas et je n'en aurais rien su, si, devant moi, après une scène avec sa maîtresse, il n'avait été brusquement terrassé par une syncope. Je l'ai ramené chez lui, j'ai appelé un médecin qui l'a soigné tant bien que mal et a ordonné un changement de climat. Dès qu'il a été transportable, je l'ai conduit à Paris où je comptais vous trouver, mais vous étiez allé à je ne sais quel congrès... Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises ont reparu et, sur les conseils d'un de vos confrères, nous sommes partis pour Rochetaillée. Nous espérions que l'air natal le guérirait... Un leurre! Depuis son retour, il a eu déjà deux accès, et quand il est dans cet état, c'est navrant à voir.
--Je vous crois... Il devient très pâle, n'est-ce pas? sa figure exprime la terreur, il suffoque, puis la syncope arrive?...
--C'est cela, et, à chaque nouvelle crise, la douleur semble s'étendre; il se plaint maintenant de souffrances intolérables dans le cou et le long du bras gauche.
--Parfaitement... Il arrivera même que le désordre gagnera les nerfs gastriques et alors nausées, vomissements...
--Mais enfin, qu'est-ce que cette sacrée maladie? s'exclama Lechantre en croisant les bras et en se posant en face du docteur.
Celui-ci haussa les épaules, leva les yeux au ciel et répliqua lentement:
--Cher monsieur, l'état général est mauvais et il y a des complications... J'avais d'abord traité notre ami pour une hyperkinésie cardiaque...
--Hyperkinésie! interrompit Francis, parlez-moi hébreu tout de suite... Qu'entendez-vous par là?
--C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervation, la maladie des gens qui ont abusé des travaux intellectuels ou des plaisirs de l'amour, et quelquefois de tous les deux.
--Et c'est grave?
--Quelquefois; mais on en guérit à condition de mener une vie régulière et de s'abstenir de tout excès... Seulement Jacques a fait tout le contraire, à ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre affection plus dangereuse et plus mystérieuse... Les symptômes que j'ai observés me font redouter une angine de poitrine.
--Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effaré; enfin, ça peut se guérir aussi, n'est-ce pas, docteur?
--Hum! repartit Langlois, les cas de guérison sont très rares... et je ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut survenir au milieu d'un accès.
--C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remède et vous, qui êtes un maître, vous devez le trouver!
--Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un traitement de morphine et d'aconit qui réussit quelquefois... et, comme le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions à éloigner un dénouement fatal... Mais il faudrait une hygiène sévère, un repos absolu, des soins donnés avec intelligence et amour... Autant qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut guère compter sur Mlle Christine, et la maman Moret est trop âgée pour suffire à la peine... Une seule personne serait capable d'opérer le miracle que vous demandez: la jeune Mme Moret... Elle est ici, n'est-ce pas?
--Je vais l'aller voir en vous quittant.
--Croyez-vous qu'elle consente à retourner près de son mari?
--Je l'espère... Jacques a eu de grands torts, mais Thérèse est un bon coeur, elle oubliera ses griefs... Si le gamin peut être sauvé, elle le sauvera!
Ils étaient arrivés près du break, Langlois y monta.
--Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous... Avant tout, il s'agit de prévenir le retour des accès. S'il y avait urgence, un télégramme, et je reviendrai... Bon courage, monsieur Lechantre!...
Le conducteur toucha les chevaux qui prirent le trot, et avec un résonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'étroit sentier qui longeait l'Aujon et conduisait au Prieuré.
Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse où les menthes foulées exhalaient leur odeur poivrée et, tout en se hâtant, il songeait à Thérèse:--En quelles dispositions allait-il la retrouver et que lui dirait-il pour la décider? Depuis que Jacques était rentré à Rochetaillée, il n'avait pas une fois fait allusion à sa femme; quand l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de liberté d'esprit, il ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait guère autorisé à transmettre des propositions de réconciliation qui, d'ailleurs, seraient peut-être repoussées par la jeune femme, et cependant il était convaincu que la présence de Thérèse pouvait seule exercer une influence salutaire sur la sauté du malade.--Après un quart d'heure de marche, il vit les bâtiments du Prieuré se dresser au sommet du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de l'Aujon et son coeur battit violemment lorsqu'il pénétra dans la cour de la ferme.
La porte de la vaste pièce servant de cuisine et de parloir était ouverte et il y entra résolument. Au bruit de son pas, une forme vaguement entrevue s'agita dans la pénombre, puis s'avança en pleine lumière et le paysagiste reconnut Thérèse.
Elle portait des vêtements de couleur foncée et était simplement coiffée de ses bandeaux plats; cette toilette sombre faisait plus vivement ressortir la pâleur mate de sa figure ainsi que la lueur attristée de ses grands yeux cernés. Elle tressaillit à l'aspect de Lechantre et lui tendit la main.
--Bonjour, Thérèse! dit Francis très ému, je suis content de vous revoir.
--Et moi, de vous recevoir au Prieuré, répondit-elle avec un calme voulu; y a-t-il longtemps que vous êtes dans notre pays?
--Cinq jours seulement.--Il prit profondément sa respiration et ajouta:--Thérèse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici...
Il avait à peine articulé ces mots que d'un geste énergique la jeune femme l'interrompit:
--M. Lechantre, ne continuez pas... La personne dont vous voulez parler m'est devenue étrangère; j'ai défendu que son nom soit prononcé ici, j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je désire ne plus rien savoir; afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!... et vous me désobligeriez en insistant.
--J'insisterai cependant, répliqua bravement Francis, je parlerai et vous me mettrez à la porte après si vous voulez... Je sais mieux que tout autre Thérèse, ce que vous avez supporté et combien vous avez lieu d'être irritée; mais il y a des circonstances où les coeurs les plus rancuniers doivent se montrer généreux.
--Quelles circonstances? demanda-t-elle, interdite.
--Lorsque le coupable a été si durement frappé qu'il a droit à la pitié de ceux même qu'il a le plus offensés.
Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque trahison de la femme qui avait été sa rivale et elle repartit d'un ton âpre:
--S'il souffre à son tour, ce n'est que justice!
--Vous êtes dure, Thérèse! riposta le paysagiste en s'échauffant; ah! parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais: «Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira retrempé.» Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est encore plus implacable que vous...
La jeune femme s'efforçait de rester impassible, mais ses lèvres étaient remuées par un involontaire tremblement qui n'échappa point à l'attention de Lechantre.
--Je l'ai ramené, poursuivit-il, dans un état presque désespéré... Il est faible comme un enfant, amaigri, méconnaissable... Langlois, qui sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et déclare que des soins assidus, intelligents, peuvent seuls empêcher la maladie de devenir mortelle... Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez capable d'opérer ce miracle.--Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser le peintre de la _Rentrée des avoines_ mourir comme le premier venu!
Thérèse demeurait impénétrable: néanmoins on sentait qu'elle luttait contre elle-même; ses sourcils se fronçaient, ses yeux avaient un éclat humide.
--Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment une réponse... J'ai peur que ce que vous demandez ne soit réellement au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'être seule et de réfléchir à ce que je dois faire... Excusez-moi!
Elle le quitta précipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre.
Resté seul, le paysagiste sortit de la ferme. Il était encore incertain du résultat de sa démarche, et cependant il emportait une lueur d'espoir. «Telle que je connais Thérèse, se disait-il, il est impossible qu'elle ne se laisse point attendrir... elle viendra.»
Il rentra plus rassuré chez les Moret et trouva la petite mère très affairée dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agitée par la visite du médecin, était assise, les coudes sur le dressoir, la figure penchée sur un livre qu'elle compulsait laborieusement.
--Ah! M. Lechantre, s'écria-t-elle en relevant la tête, je vous attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est sans doute montré' moins réservé avec vous?... A-t-il réellement de l'espoir?
--Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un régime sévère et en suivant de point en point ses ordonnances, nous parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques?
--Toujours le même: soucieux, ne parlant point et passant son temps à crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a demandé de lui accommoder un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle cela un _risotto_ et je suis en train de me creuser la tête pour voir si je pourrai venir a bout de cuisiner ça à son idée.
--Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me connaît, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main... D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera à point, nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un risotto onctueux, à se lécher les doigts jusqu'au coude...
Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre et sa mère discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la pâte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignit ceux qui avaient des yeux pour ne point voir.--Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en haut.--Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer Mme Moret et Lechantre furieux s'emporta:
--Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'eût pas soupé... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre mère à confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques... Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit...
Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid. Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment changé: son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncés se mouvaient sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades, qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y crayonnaient un paysage.
--Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.
Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre, mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de Villefranche vue de la route de Beaulieu.
--Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil!