L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891
Part 5
Il y a quinze ou vingt jours encore on pouvait voir aux premières représentations comme aux reprises de nos théâtres lyriques une grande et belle femme, à la taille élancée, à l'allure majestueuse et distinguée, aux grands yeux bleus éclairant un visage qu'encadraient de magnifiques cheveux de la nuance dite blond vénitien. C'était Mme la baronne Jules Legoux, qui vient de succomber malheureusement aux suites d'une congestion pulmonaire, dans sa quarante-neuvième année. Elle était, comme nous venons de le dire, de toutes les solennités artistiques: son rang social, ses qualités d'esprit, sa beauté, marquaient sa place dans toutes les grandes fêtes mondaines ou Paris déploie tous ses fastes: mais Mme la baronne Legoux avait d'autres litres pour prendre rang parmi les notabilités qui composent dans notre capitale le tribunal du bon goût. Sous le pseudonyme de Gilbert des Roches, elle avait écrit plusieurs compositions musicales dont les connaisseurs appréciaient la facture savante et l'inspiration toujours délicate. Ces oeuvres ne parvinrent pas toutes au public: on sait quelles difficultés retardent, au théâtre l'avènement d'un talent nouveau, surtout d'un talent, musical. Pour Gilbert des Roches, il y avait encore ceci quelle était femme, femme du monde, et que le public et les directeurs de théâtre--déjà un peu défiants à l'égard des artistes inédits--le sont plus encore quand ces artistes sont des amateurs. Pointant _Armide et Renaud_, exécuté aux concerts du Château-d'Eau, avait montré que la musique de Gilbert des Roches serait goûtée des auditeurs d'une grande salle de spectacle.
C'est donc, avec la baronne Legoux, une artiste d'un vrai talent qui disparaît.
LÉO DELIBES
La mort est, cet hiver, impitoyable. Elle vient d'enlever à l'art français un de ses représentants les plus brillants, les plus aimés. Léo Delibes, l'auteur de tant de partitions si aimables, si charmantes, a succombé vendredi dernier après une agonie douloureuse. Il souffrait depuis longtemps d'une albuminerie assez grave; soudain un transport au cerveau s'est déclaré. En quelques heures, la mort achevait son oeuvre.
Léo Delibes avait cinquante-cinq ans. Né d'une famille peu aisée, à Saint-Germain-du-Val, près du Mans, en 1836, il montra de bonne heure de grandes dispositions et une passion très vive pour la musique. A peine âgé de douze ans, il remportait le prix de solfège au Conservatoire. On le recherchait, dans les églises, comme enfant de choeur. Après avoir appris le piano avec Le Couppey, l'orgue avec Bazin, la composition dans la classe d'Adolphe Adam, il devint accompagnateur au Théâtre-Lyrique. Il commençait déjà à composer des fantaisies comme les _Deux vieilles gardes_, des opérettes, comme le _Serpent à plumes, l'Omette à le Follembuche_, etc., pour les Bouffes, _Maître Griffard_ et le _Jardinier et son seigneur_ pour le Théâtre-Lyrique.
En 1862, Delibes passe à l'Opéra, comme second chef des choeurs. M. Émile Perrin lui confie la musique du ballet la _Source_, qui réussit, et dès lors, Delibes, après un court retour à l'opérette l'_Écossais de Chatou_, la _Cour du roi Pétaud_ marche de succès en succès... C'est d'abord _Coppelia_, le chef-d'oeuvre des ballets, dont la faveur dure encore et durera longtemps. Puis viennent successivement: à l'Opéra Comique, _Le roi l'a dit_, ouvrage plein de bonne humeur et d'esprit; à l'Opéra, _Sylvia_: à l'Opéra-Comique, _Jean de Nivelle_, qui dépassa la centième représentation, et enfin _Lakmé,_ cette oeuvre si tendre, si poétique. Il venait de terminer une nouvelle oeuvre, _Cassia_, où il avait voulu se mettre tout entier, et qui, assure-t-on, était encore plus large, plus complète que ce qu'il avait écrit jusqu'ici... Hélas! il ne sera pas là pour l'entendre!...
Officier de la Légion d'honneur, il était membre de l'Académie des beaux-arts depuis 1881 et aussi professeur de composition au Conservatoire.
Il s'en va, sincèrement pleuré par tous ceux qui, le connaissant, avaient apprécié sa bonne grâce et la délicatesse de son âme. Les Maîtres qui ont parlé sur sa tombe, après avoir célébré son talent, ont rendu hommage à son caractère... Quelle est sa place, au juste, dans l'école française? Un des orateurs qui ont prononcé son éloge funèbre, le directeur des Beaux-Arts, l'a ainsi déterminée: «Léo Delibes, a-t-il dit, se rattachait directement à cette lignée de musiciens français, qui, au milieu du dernier siècle, créèrent, l'opéra-comique, et, malgré les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos jours cette marque d'esprit et de gaieté, de sentiment et de poésie familière, pour laquelle nous sommes ingrats dans nos heures d'injustice, mais à laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image.»
Adolphe Aderer.
AIMÉ MILLET
La semaine dernière, c'était d'Eugène Delaplanche, l'un des sculpteurs qui se sont le plus passionnément inspirés des efforts et des recherches de la nouvelle école, que nous enregistrions la mort. Cette semaine, la sculpture a fait une autre perte: celle d'Aimé Millet, l'un des derniers représentants de l'art romantique.
L'auteur du _Vercingétorix_ de la colline d'Alix-Sainte-Reine (Côte-d'Or) ne fut pas en effet un artiste qui rêva les menues délicatesses et les finesses d'exécution des Florentins. Il voyait «grand». Il avait la robuste conviction de cette génération de 1830, qui pensait que le beau avait surtout de vastes dimensions.
De là, des oeuvres souvent imparfaites, mais toujours inspirées par un magnifique enthousiasme et par l'ambition du colossal.
Aimé Millet était né en 1816. Après avoir longtemps hésité entre la peinture et la sculpture et exposé plusieurs fois des dessins très remarqués dans les salons annuels, il entra dans l'atelier de David d'Angers. Dès 1857, il obtenait un grand succès avec son _Ariane_, qui, achetée par l'État pour le musée du Luxembourg, lui valut une première médaille. Ce fut le commencement d'une carrière glorieuse. En 1859, il recevait la croix de la Légion d'honneur: en 1867, à l'Exposition Universelle, il remportait, pour la seconde fois, une première médaille: en 1870, il était promu au grade d'officier dans l'ordre de la Légion d'honneur.
Les oeuvres d'Aimé Millet sont nombreuses. Nous avons cité déjà son _Ariane_ et _Vercingétorix_. Cette dernière lui attira une grande popularité; au Salon de 1865--le même où figura le _Chanteur florentin_ de Dubois--ses dimensions prodigieuses eurent le don d'enthousiasmer la foule. D'ailleurs, la simplicité héroïque du chef gaulois, ses moustaches tombantes, son front intelligent, éveillaient chez tous des émotions patriotiques, et l'on était reconnaissant à Aimé Millet de l'avoir dépeint tel à peu près qu'on l'imaginait volontiers.
A Paris, on connaît surtout son _Apollon_ gigantesque qui domine l'Opéra, le _Commerce, la Finance et la Prudence_, qui décorent la façade du Comptoir d'Escompte, ses tombeaux de Murgor, de Baudin et d'Edgard Quinet.
LES LIVRES NOUVEAUX
_Annuaire illustré de l'armée française_, par Roger de Beauvoir.--La maison F. Plon, Nourrit et Cie vient de mettre en vente sa publication nouvelle: _L'Annuaire illustré de l'armée française_, de notre collaborateur et ami, M. Henri-Roger de Beauvoir. L'annuaire de 1891 est encore un progrès sensible sur ceux de 1890 et 1889, quoique ceux-ci, par leur remarquable exécution typographique et artistique, aussi bien que par l'utilité de leurs renseignements, aient été, dès leur apparition, classés parmi les albums nécessaires, indispensables à tous, aujourd'hui que l'armée est la nation toute entière, et, par le luxe de leur édition, aussi bien placés sur la table du salon que sur celle du cabinet de travail. Mais les renseignements utiles ont été multipliés en celui-ci, qui est un guide sûr et complet pour tous ceux qu'intéresse le rouage compliqué de notre organisation militaire. Toutes les questions de recrutement de conseils de révision, d'appels de classes, d'engagements et de réengagements, etc., etc. y sont résumées avec clarté: les compositions de corps d'armée, les emplacements de troupes, indiqués dans le plus complet détail: les écoles militaires minutieusement étudiées: tout enfin fait de ce bel ouvrage le _vade mecum_ indispensable à tout Français qui, n'ayant pas dépassé 15 ans, se trouve soumis à des obligations militaires. Que dire de la partie artistique, absolument remarquable? Plus de soixante compositions _absolument inédites_, signées de noms d'artistes d'un talent reconnu, de grands dessins de page entière d'Armand Dumaresq, de Hoenen, Perboyre, Comba, Soé, etc.: quelques très beaux portraits de Fernand de Launay et Serendat de Belzim: quantité de jolis croquis semés à travers tout l'ouvrage en font un album précieux; la typographie est irréprochable; on a peine à comprendre comment on peut livrer au public, pour un prix aussi modique, un ouvrage qui, outre son utilité technique, tient une place honorable à côté des plus belles publications illustrées.
A. L.
_Trois mois en Irlande_, par Mlle M.-A. de Bovet. 1 vol. in-18º, 3 fr. 50 Hachette.--S'il y a plaisir à lire ce récit d'un voyage de trois mois dans la verte Érin, il n'en faut pas seulement trouver la cause dans la beauté et l'originalité de la «terre d'émeraude», mais aussi et surtout dans l'esprit de la voyageuse et le talent de l'écrivain. Pays charmant, paraît-il, et malheureux à coup sûr, que l'Irlande! et Mlle de Bovet n'hésite pas à lui témoigner son intérêt et ses sympathies, autant pour ses attraits que pour ses infortunes. C'est ce témoignage, suivant elle, qui lui a manqué le plus, depuis sept siècles de conquêtes, pour lui réchauffer le coeur, et, comme il dépend de chacun de le lui donner, elle nous en sollicite et nous propose, comme une bonne action qui n'irait pas sans plaisir, d'aller en Irlande le lui porter nous-même. Il est certain que cela est tentant après avoir lu son livre. Et nous dirons volontiers avec elle: qu'on aille en Irlande--au moins dans le livre de Mlle de Bovet.
L. P.
_Les récréations photographiques,_ par A. Bergeret et F. Drouin (Mendel, éditeur. 118, rue d'Assas. Prix: 6 francs).--Intéressant volume qui, ainsi que son titre l'indique, a pour but de fournir à l'amateur l'occasion de sortir des sentiers battus et, de se délasser de ce que la photographie peut avoir par certains côtés de fatigant et de laborieux.
Les auteurs, sans négliger le côté pratique, ont passé en revue tout ce que l'art peut fournir d'amusant dans le métier.
Art de grimer les modèles, photographie astronomique, photo-miniature, photographie en ballon, en cerf-volant, photographie des feux d'artifices, des étincelles électriques, des fantômes, ombromanie, le photographe farceur, pour se photographier soi-même, photographe et badauds, les commandements du photographe amateur, sont les titres de quelques-uns des chapitres de l'ouvrage de MM. Bergeret et Drouin, ils suffisent à montrer ce qu'est l'oeuvre tout entière.
Instruire et amuser, délasser à la fois l'esprit et la main, tel est le but que les auteurs s'étaient proposé, ils y ont pleinement réussi.
_Chants et légendes de l'aveugle,_ par M. Guilbeau (Librairie Boulanger, 83, rue de Rennes).--Très curieux volume de poésies. L'auteur, qui est aveugle-né, parle en aveugle des impressions et des sensations des aveugles, et les images dont il se sort procèdent, non de la vue, mais de l'ouïe, ce sens si développé chez les êtres atteints de cécité; aussi son oeuvre est-elle à la fois psychologique, naturaliste et artistique. On la sent vécue.
LE COMITÉ DU YACHT FRANÇAIS
Un comité vient de se constituer sous la présidence d'honneur de M. le vice-amiral Jurien de la Gravière, à l'effet d'encourager la construction de yachts de course français, capables de lutter avec les champions les plus célèbres d'Angleterre et d'Amérique. On sait quelle importance la navigation de plaisance maritime a prise dans ces deux pays, où les courses de bateaux à voile passionnent autant la foule que les plus importantes réunions hippiques. La compétition pour la Coupe de l'_America_, qui dure depuis des années, pour la possession de ce trophée que les Anglais n'ont pu encore reprendre aux Américains, est regardée de part et d'autre comme ayant un immense intérêt national, car l'effort national pour créer le yacht digne de prendre part à cette espèce de tournoi suppose dans le peuple où il se produit un sens maritime très développé, et la passion en quelque sorte des choses de la mer.
La navigation de plaisance a fait en ces derniers temps, en France, de très rapides progrès; mais, si le nombre de ceux qui pratiquent ce sport si noble s'est très promptement développé, la construction des bateaux de mer, il faut le dire, est restée à peu près stationnaire. Et, pourtant, nos architectes navals, nos constructeurs, nos ouvriers, ne sont pas moins habiles que ceux de l'étranger. Il ne leur manque que l'occasion de montrer leur savoir-faire. C'est pour la leur donner que le _Comité du yacht français_ vient d'être créé.
Il se propose de distribuer des primes et des encouragements aux propriétaires de bateaux de course et aux architectes navals, jusqu'au jour où constructeurs, armateurs et équipages se seront assez perfectionnés pour pouvoir entrer en lice avec chance de succès contre leurs rivaux d'Angleterre et d'Amérique. A cet effet, il créera des courses spéciales, donnera des prix aux plus méritants, récompensera ceux qui les premiers iront affronter la lutte avec l'étranger. Dès à présent, et pour faire connaître d'une façon précise le but auquel il aspire, il a décidé d'organiser une régate à courir dans les eaux françaises entre yachts de toutes nations, pendant la saison de 1892. D'ici là, on peut légitimement espérer que le yachting français, grâce aux encouragements qu'il recevra, se sera mis en mesure de soutenir dignement l'honneur des trois couleurs.
Le mouvement qui va nécessairement se produire dans les chantiers français, sous l'action du comité, aura les plus heureux effets pour les industries maritimes, pour ne parler ici que du côté matériel et économique de cette question. On ne sait pas assez en France que la navigation de plaisance maritime fait vivre en Angleterre tout un peuple de marins d'élite qu'on ne peut évaluer à moins de 20,000 hommes, et que les 3,000 yachts que l'on compte dans le Royaume-Uni représentent un capital de 300 millions.
Dans notre pays, il existe déjà plus de 1,000 yachts à voiles ou à vapeur jaugeant ensemble 20,090 tonneaux et occupant 5,000 marins. Il ne s'agit donc que de développer un sport déjà très prospère par lui-même, et de lui donner chez nous la légitime importance à laquelle il a droit, par les mêmes moyens que l'on a employés avec succès pour faire du sport hippique ce qu'il est aujourd'hui.
Notre puissance navale, nos industries maritimes, sont directement intéressées au développement de la navigation de plaisance. C'est ce qu'ont compris les membres du comité du yacht français où l'on voit, à côté de yachtmen comme MM. Perignon, Ménier, Demay, Pilon, Loste, Sahagué. Caillebotte, comte de Damrémont, baron de Sède, comte de Guebriant, comte Mosselman, etc., des marins comme l'amiral Jurien de la Gravière, le vice-amiral Miot, le contre-amiral Logé, des savants comme M. Georges Ponchet, de grands industriels comme M. A. Couvreux, les chefs de grands établissements de crédit ou des sociétés de navigation, comme MM. P. Donon et Duprat, directeurs des Chargeurs-Réunis, etc.
Le Comité du yacht français, afin de réunir les fonds dont il a besoin pour mener à bien l'oeuvre patriotique qu'il a entreprise, fait appel au concours de tous. Il a déjà réuni d'importantes souscriptions, et son appel sera certainement, entendu en France, où la sympathie du public est acquise d'avance à tout ce qui touche à la marine.
La souscription reste ouverte au bureau du journal le _Yacht_, 55, rue de Châteaudun.
CHARME DANGEREUX
PAR
ANDRÉ THEURIET
Illustrations d'ÉMILE BAYARD
Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.
Mania, flattée d'avoir accaparé l'attention du prince, agitait lentement son éventail et ses instincts de coquetterie se réveillaient peu à peu, tandis qu'elle savourait les compliments de Gregoriew.
--Oui, répondit-elle en ébauchant sa moue moqueuse, nous sommes toutes charmantes ici... c'est convenu; mais revenons aux Asiatiques... En avez-vous trouvé de particulièrement intéressantes?
--Oui, une... à Damas; une Anglaise sur laquelle on contait des choses étranges...
--Vraiment... Quel âge?
--Soixante-dix ans... Mais elle n'en paraissait que vingt-cinq, et là-bas on prétendait qu'elle possédait le secret de l'éternelle jeunesse.
--C'est merveilleux!... Vous a-t-elle communiqué sa recette?
--Oui... Vous désirez la connaître?
--Comment donc?... Naturellement.
--Eh bien, je vous la donnerai quand vous serez septuagénaire... Jusque-là, vous n'en avez pas besoin.
--Vous vous moquez de moi, ce n'est pas gentil! s'écria-t-elle en riant;--puis tout-à-coup sa figure mobile se rembrunit et exprima l'agacement. Elle venait d'apercevoir Jacques qui rôdait autour de la table, les traits contractés et le regard furibond.
--Pardon, prince, dit-elle, je suis obligée de vous fausser compagnie... Je n'ai encore salué personne et je manque à tous mes devoirs...
Elle se leva, se mêla un moment aux groupes épars et finit par retrouver le peintre.
--Vous voilà enfin! s'exclama-t-elle, en lui tendant sa main qu'il ne sembla pas voir, d'où sortez-vous?
--Vous le sauriez, répondit-il avec une irritation à peine contenue, si, depuis votre arrivée, vous aviez eu des regards pour d'autres que M. Gregoriew.
Elle le dévisagea d'un air très calme et, connaissant ses emportements, elle s'empressa de lui prendre le bras. Elle l'emmena dans le salon contigu, dont la porte-fenêtre était ouverte sur les jardins. Quand ils furent seuls, au milieu de l'une des terrasses, elle murmura avec impatience:
--Pourquoi ce mauvais visage? qu'avez-vous contre moi?
--Vous le demandez? riposta-t-il, les dents serrées, croyez-vous qu'il me soit agréable de vous voir fleureter avec ce prince russe?
--Vous êtes jaloux du prince... un étranger que je connais à peine?
--Et auquel vous permettez de vous baiser la joue!
--Le baiser de Pâques... C'est une formalité banale, qui ne tire pas à conséquence.
--Et cette rencontre avec lui chez Mme Nicolaïdès, c'est sans conséquence aussi, n'est-ce pas?
--Pouvais-je prévoir que je l'y rencontrerais?
--Pourquoi aviez-vous eu soin alors de me cacher que vous alliez à cette soirée?
Elle fronça le sourcil, et d'un ton hautain:
--Assez!... Vous devriez mieux me connaître et savoir que je n'ai l'habitude de rien cacher... Et, puisque nous sommes sur ce chapitre, laissez-moi vous dire que si j'étais tentée de vous moins aimer, vous prenez, en ce moment, le plus sûr moyen de m'induire à la tentation... Ne jouez pas de la jalousie, c'est un vilain jeu et un jeu de vilains.
--Comment ne serais-je pas jaloux, s'écria-t-il, quand vos coquetteries avec ce monsieur défrayent déjà les conversations de vos amis?... On en parlait tout à l'heure hautement dans le salon de Mme Koloubine.
--Puis-je empêcher les gens de bavarder, et comment osez-vous prêter attention à de pareilles niaiseries?... Oui, j'ai été aimable avec le prince, quel mal y voyez-vous?... Dans notre monde, mon cher, ces galanteries de salon sont une sorte de monnaie courante, sans valeur, et c'est manquer d'usage que de s'en formaliser...
Elle vit qu'il souffrait réellement, et, lui serrant plus étroitement le bras, elle leva vers lui ses beaux yeux changeants:
--Jacques, continua-t-elle, d'une voix attendrie, je ne sais pas mentir... Le jour où je ne vous aimerai plus, je vous le dirai franchement et honnêtement... mais, rassurez-vous, ce jour-là n'est pas arrivé et, s'il ne dépend que de moi, il arrivera le plus tard possible.
Jacques, encore tourmenté par un reste d'inquiétude, la regardait, puis détournait les yeux vers le jardin où le vent du nord courbait les arbres. Par-dessus les verdures agitées, on apercevait la mer d'un bleu sombre. C'était ce même paysage qu'il avait contemplé pour la première fois avec Mania, et, comme jadis, les captivantes prunelles slaves fondirent sa colère.
--Que ce jour-là n'arrive jamais, Mania, soupira-t-il en la serrant contre lui avec une fougue passionnée, car je vous aime trop pour supporter de vous perdre!
--Quel sauvage vous faites! murmura-t-elle en riant; maintenant, rentrons; mais venez dîner ce soir à la maison... Je ne recevrai personne que vous, monsieur!
XVI
Il y a une chanson populaire que Jacques se souvenait d'avoir jadis entendue aux fêtes de village, et qui dit:
L'amour, l'amour est comme une montagne; On y monte en chantant, on pleure en descendant.
Depuis le départ de sa mère et de Thérèse, le peintre vérifiait à ses dépens l'exactitude de ce vieux refrain.
Peu de jours après cet événement, il avait reçu une courte lettre, datée du Prieuré, par laquelle sa femme lui annonçait qu'elle s'était retirée à Rochetaillée et qu'elle comptait y vivre désormais. Elle ajoutait qu'elle avait cru devoir informer Mme Moret de sa résolution, et que celle-ci l'approuvait entièrement. En effet, le même courrier apportait au peintre une lettre de la petite mère. La pauvre femme était consternée. Dans son désarroi et sa désolation, elle ne se sentait pas la force d'adresser des reproches à son fils. Elle déplorait seulement que le bon Dieu l'eût fait vivre assez longtemps pour voir ses enfants désunis, et elle souhaitait de quitter ce monde au plus vite. Il lui était impossible de rester dans ce Paris qui ne lui rappelait que des choses pénibles, et elle se préparait à retourner à Rochetaillée.
Jacques était alors trop ébloui et enivré par les premières félicités de sa liaison avec Mania pour que ces nouvelles le touchassent profondément. Il les avait prévues, d'ailleurs, et les regardait comme les conséquences fatales de sa liberté reconquise. Il répondit à Mme Moret d'une façon respectueuse et évasive, en regrettant le chagrin qu'il lui causait, mais sans s'expliquer sur ses projets pour l'avenir ni sur l'époque de son retour à Paris. Il lui envoyait une procuration permettant à Thérèse de toucher directement les revenus qui lui étaient personnels, et il la priait de veiller à ce que les intérêts de sa femme n'eussent rien à souffrir de la rupture de la vie commune. C'était pour lui une question de dignité, et il mettait son amour-propre à ne plus intervenir dans l'administration des biens dotaux.