L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891
Part 2
Pendant que le savant suit pas à pas la marche et les fluctuations diverses de la singulière période de froid que nous traversons et les expose à nos lecteurs, l'artiste, de son côté, ne reste pas inactif. Que de scènes curieuses, en effet, et que de coins pittoresques à croquer pour le dessinateur dans ce Paris dont la physionomie est, en ce moment, si spéciale!
Pour ne prendre que le fleuve, par exemple, incomplètement gelé au début, il a d'abord offert, ainsi que ses bords, le tableau désolant du désert froid sous le ciel monotone et gris: plus de navigation sur l'eau, plus de mouvement sur les berges, un instant on eût cru la grande ville abandonnée à la suite de quelque catastrophe cosmique imprévue.
Mais, avec la continuité du froid, la Seine ne tardait pas à se prendre tout à fait, et la vie en même temps renaissait sur ses bords. Le Parisien est si curieux, et même le plus affairé sait si bien trouver le temps d'assister du haut d'un pont au spectacle d'une rivière immobilisée entre ses rives!
Et voilà que le paysage morne naguère s'anime et s'égaye, les épisodes amusants vont se dérouler.
C'est d'abord le plaisir de passer le fleuve sur la glace, afin de pouvoir dire plus tard, avec un légitime orgueil: «Vous rappelez-vous l'année où nous avons traversé la Seine à pied sec?»
A Bercy, d'un bord à l'autre, c'est un perpétuel va-et-vient: les gamins, comme toujours, en nombre. Ils s'aventurent les premiers, craintifs d'abord--pensez donc, si la glace allait craquer!--puis plus hardis, et leur exemple entraîne les autres.
Plus loin, comme sur les sommets des glaciers alpestres, un charriage à la corde a été organisé, tandis que çà et là des gens isolés patinent ou glissent.
Puis c'est un café installé au milieu même du fleuve, et les consommateurs se pressent attirés par l'originalité et la rareté du cas; il fait froid, d'ailleurs, et le vin réchauffe. La recette du glacier--on peut bien le nommer ainsi--sera bonne.
Mais, en prévision d'accident possible, la préfecture de police a fait afficher l'ordonnance interdisant «le passage et les glissades sur la Seine, la Marne et les canaux.» Des agents sont postés de distance en distance sur les berges, et la foule peu à peu regagne les quais.
Maintenant tout est désert et silencieux: l'autorité seule, toujours paternelle et vigilante, se profile, arpentant la berge de son pas méthodique. Tout à coup une forme se dessine sur la glace: est-ce un délinquant? Non, c'est un chien. Perplexité des deux agents: l'arrêté du préfet interdisant la circulation sur le fleuve est-il ou n'est-il pas fait pour lui?
Bientôt l'accès de la berge elle-même est interdite. Mais cette défense n'est pas faite pour nous qui avons encore quelque chose à voir.
Voici, en effet, une famille de tondeurs de chiens qui de temps immémorial habite ce bachot de deux mètres de long surmonté d'une cahute de bois.
Dès le début, ces propriétaires d'un nouveau genre ont pris leurs précautions, ils ont tiré leur maison flottante sur la rive, où, solidement amarrée, elle n'aura rien à craindre ni du choc des glaçons ni du dégel.
Nous nous sommes attardés sur la Seine, qui a été le point le plus animé de Paris ces jours-ci, mais que d'autres spectacles aussi pittoresque la gelée ne nous a-t-elle pas offerts! quand ce ne serait que certaines fontaines publiques, comme celles de la place de la Concorde par exemple, dont les sujets allégoriques disparaissaient sous la glace en couches accumulées, dessinant les architectures les plus bizarres elles plus inattendues.
Hacks.
LA SOCIÉTÉ PARISIENNE
LA COLONIE ANGLAISE
La colonie anglaise de Paris a fait récemment une grande perte en la personne de M. Mackenzie-Grieves, dont la mort a provoqué des regrets unanimes dans la haute société parisienne et a laissé un vide qu'il sera difficile de combler dans le monde du sport et de l'équitation.
M. Mackenzie-Grieves était une de ces personnalités parisiennes qui, par leur originalité, leur élégance, leur cachet particulier, leur notoriété, occupent une place considérable dans l'existence quotidienne de la capitale et semblent être devenus indispensables à son relief et à son éclat; premiers rôles, étoiles brillantes du théâtre mondain qui, bon gré malgré, accaparent l'attention, donnent au _high life_ son caractère, sa physionomie et dictent les lois auxquelles il obéit.
Homme de cheval consommé et passionné, fin, hardi et superbe cavalier, passé maître dans l'art du dressage, M. Grieves, pendant plus de cinquante ans, a monté trois ou quatre chevaux par jour et a fait l'admiration de tous les promeneurs. On le voyait aux Champs-Élysées et au Bois le matin. On l'y revoyait encore l'après-midi et il n'est personne qui, en apercevant cet impeccable écuyer, élégamment sanglé dans une redingote tirée à quatre épingles, campé, avec autant de grâce, de désinvolture et de distinction que de correction, sur sa monture toujours docile et mise à la perfection, il n'est personne, dis-je, même parmi les profanes, qui ne fût captivé et qui ne le suivît involontairement des yeux.
On avait fini, à l'heure de la promenade, par le chercher instinctivement et lorsque, dans ces derniers mois, vaincu par l'âge et la maladie, il avait dû renoncer à regret à son exercice favori, il semblait aux habitués du Bois de Boulogne que quelque chose leur manquait et qu'un changement s'était opéré dans leurs habitudes.
Aussi son absence fut-elle remarquée au point d'occuper les salons et les clubs comme un véritable événement et fut-il sincèrement regretté par les plus indifférents bien avant de passer de vie à trépas.
C'était, au surplus, un homme aimable et un parfait _gentleman_ que ce centaure, d'une exquise politesse, d'une extrême affabilité et d'une serviabilité peu commune. Très répandu et très prisé dans la bonne compagnie, il excellait à former des amazones, et les meilleures, les plus étincelantes de la haute _fashion_ tenaient à honneur de suivre ses conseils, d'être accompagnées par lui, de se dire ses élèves. J'en pourrais citer ici plusieurs que tout Paris connaît et qui figurent au premier rang de l'escadron de nos grandes dames ayant acquis une incontestable réputation d'habileté dans le sport hippique.
Le Jockey-Club, dont M. Mackenzie-Grieves était membre depuis 1839 et qui lui avait confié, en qualité de commissaire-adjoint, la surveillance du terrain de courses de Longchamps, a assisté en masse à ses obsèques, qui ont pris par là les proportions d'une de ces imposantes manifestations de sympathie dont l'aristocratique assemblée est peu prodigue.
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Une des raisons pour lesquelles on a multiplié autour de son cercueil les démonstrations d'estime et d'affection, c'est que, indépendamment de ses qualités privées et des solides amitiés qu'il avait su se créer, il appartenait à ce groupe assez clairsemé d'Anglais qui ont fixé leur résidence à Paris et qui, ont pris racine au milieu de nous.
Nos voisins d'Outre-Manche, en effet, nous visitent volontiers et fréquemment, passent facilement le détroit, viennent à Paris à chaque instant, y ont de nombreuses relations, souvent même des intérêts, et se plaisent infiniment, quoi qu'on en dise, dans notre atmosphère, plus libre et moins guindée que la leur.
Mais, en général, ils ne séjournent chez nous que temporairement, ne s'y installent point d'une façon définitive et n'y ont pas d'établissement. De telle sorte que, malgré les rapports incessants, les liens de toute nature qui existent entre les deux pays, la proximité où ils se trouvent l'un de l'autre, la facilité des communications entre la France et l'Angleterre, la colonie anglaise proprement dite est, sans contredit, moins nombreuse et moins importante que beaucoup d'autres, l'Américaine par exemple.
Et, pourtant, il est hors de doute que, de tous les étrangers qui honorent Paris de leur présence, les Anglais, en dépit des différences de tempérament, des incompatibilités d'humeur et de certaines préventions plus ou moins justifiées qui datent de loin, sont ceux que le monde élégant accueille avec le plus de faveur, avec lesquels il a le plus de points de ressemblance et qui, grâce à la similitude des usages, à l'uniformité du chic à Paris et à Londres, se confondent le plus aisément avec lui.
Il paraîtrait naturel que, ayant adopté successivement toutes les modes britanniques, ayant poussé l'anglomanie jusqu'à nous approprier le genre d'étiquette et le service de table de l'opulente aristocratie du Royaume-Uni, jusqu'à renoncer à nos traditions et faire violence à nos instincts en bouleversant de fond en comble les règles du savoir-vivre de nos pères, il en fût résulté une émigration anglaise très prononcée sur les bords de la Seine avec le parti-pris d'y transporter ses pénates sans esprit de retour.
Je crois que s'il n'en est rien, c'est d'abord que la vie de château confortable et magnifique que mènent les sujets de haut bord de S. M. l'impératrice des Indes, non moins que les immenses fortunes territoriales qu'ils possèdent pour la plupart, les absorbent, les retiennent et leur créent des occupations auxquelles ils n'ont pas plus l'envie que la possibilité de se soustraire.
C'est ensuite que le prestige et la considération dont ils sont entourés chez eux, en dépit des passions égalitaires qui déjà grondent sourdement autour de la Pairie, ont un invincible attrait et ne sont guère faits pour leur donner la tentation d'aller se confondre bourgeoisement à l'étranger avec la vile multitude.
C'est enfin que le rôle prépondérant qu'ils jouent dans la politique et le gouvernement leur impose des devoirs et des responsabilités, dont, il faut le dire à leur louange, ils sont profondément pénétrés, et leur interdit les trop longues absences.
Et puis la très courte distance qui les sépare de Paris et qui leur permet d'en goûter tous les plaisirs, lorsque la fantaisie leur en prend, sans en avoir les inconvénients, est un motif de plus pour qu'ils n'éprouvent pas le besoin de s'y établir.
Ils y sont donc généralement, ainsi que je le disais, en touristes; mais en touristes, pour ainsi dire, habituels, partageant leurs loisirs entre les deux capitales, vivant dans notre monde comme dans celui de Londres, y ayant leur train d'existence, leurs obligations sociales, leurs intimités, leurs aises et ne faisant point bande à part. La preuve en est que le règlement de notre Jockey-Club renferme une disposition en vertu de laquelle les membres du Jockey-Club de Londres sont admis à fréquenter pendant un mois les salons de la rue Scribe sur la simple invitation du Président du cercle le plus fashionable et le plus fermé de Paris; ce qui n'a lieu pour aucun des autres étrangers résidant parmi nous.
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Combien nous sommes loin du temps où un Anglais était pour les Parisiens un objet de curiosité, voire un sujet de plaisanterie, et où Mme de Girardin écrivait qu'un insulaire assistant à une représentation de l'Opéra s'était mis froidement, après une cavatine très applaudie, à faire un noeud à son mouchoir «pour se rappeler, disait-il, _cette petite air-là_ qui était très jolie!...» Aujourd'hui, un assidu de _Hyde Park_ ne se distingue plus d'un habitant de la rue de Varennes ou de l'avenue de l'Alma. Le premier est aussi Parisien que le second et il n'est pas de jour dans l'année où l'on n'ait à signaler la présence à Paris de quelque célébrité d'au-delà du détroit.
Sans parler de Mgr le prince de Galles, qui vient plusieurs fois tous les ans--et souvent avec la princesse--nous rendre visite en simple particulier, se mêlant à la foule, allant dîner chez ses amis sans cérémonie, faisant sa partie de whist au club comme le commun des mortels, nous remarquons la duchesse de Manchester, une des grandes dames les plus en vue et les plus en vogue de la cour de Napoléon III, une des élégantes les plus recherchées des séries de Compiègne; lady de Grey, que nous avons primitivement connue et admirée sous le nom de lady Lonsdale et dont la majestueuse et rare beauté fait sensation partout où elle se montre; lord Salisbury, l'illustre premier ministre du cabinet de Saint-James actuel; sir Charles Dilke, qui fut, dans ses jours de splendeur et de puissance, l'allié et le commensal de Gambetta et dont il est permis de regretter la disgrâce politique, due à des circonstances qui n'avaient rien de commun avec les intérêts de l'État; le marquis de Harlington, un des hommes de gouvernement les plus éminents d'Angleterre; lord Randolph Churchill, politicien de grand avenir, dont les conceptions hardies et les tendances ultra-progressistes effarouchent, parfois, les conservateurs intransigeants de la Chambre des Lords et qui est l'ami intime d'un de nos plus jeunes et de nos plus remuants députés conservateurs: le marquis de Breteuil; lord Vernon, un autre intime de M. de Breteuil, dont, entre parenthèses, on annonce le prochain mariage avec une riche Américaine; lord Bosebersy, allié aux Rothschild, et qui a récemment perdu sa femme; lord Courtenay; lord Calthorpe, que sais-je encore?
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Quant aux Anglais de distinction qui ont élu domicile à Paris, j'aurai vite fait de les compter.
Je passe sous silence lord et lady Lytton, dont j'ai eu occasion de parler précédemment à propos du corps diplomatique, et j'arrive de suite à sir Henry Hoare, parisien de goûts et de caractère, un homme du monde accompli, universellement aimé et estimé, et si sincère ami de la France qu'il a été un jour jusqu'à le déclarer avec chaleur dans un discours officiel prononcé devant un grand nombre de ses compatriotes; ce qui n'est pas précisément ordinaire, tant s'en faut.
Sir Henry Hoare est un des piliers du Jockey-Club, où il est très connu, très populaire, et où il a conquis une situation hors de pair.
Une femme supérieure par l'esprit et par le coeur, le charme et l'amabilité incarnés, Mme Wimpfindge, a un salon anglais et cosmopolite où elle a groupé, avec un art merveilleux, de saillantes individualités dans toutes les branches et qui est un centre de causerie intelligente.
Et quand j'aurai nommé, après cela, sir Ed. Blount, l'honorable président de la Compagnie de l'Ouest, son fils, l'organisateur infatigable de toutes les fêtes de charité, M. Austin Lee, le vicomte Molineux, le colonel Talbot, M. Hume, un joueur de billard incomparable, et enfin M. Standisch, presque Français par ses alliances et dont la gracieuse femme, née des Cars, est aussi séduisante que haut placée dans la société, je n'aurai plus rien à ajouter pour le présent.
Dans un passé encore récent, je rappellerai lady Mary Hamilton, qui fut princesse héritière de Monaco, et ses deux frères qui ne passèrent point inaperçus; la duchesse de Newcastle et lady Mary Craven, deux beautés qui eurent des succès retentissants; M. Sartoris, M. O'Connor et M. Vansittart.
Dans l'avenir?... Je ne sais si je me trompe, mais j'imagine que notre commerce mondain avec les Anglais est appelé à se développer et qu'ils viendront de plus en plus chez nous. Toutefois, à moins d'un changement radical dans leurs institutions politiques et sociales, il me paraît peu probable que la colonie stable sorte des limites étroites où elle est, présentement, enfermée.
Tom.
LES NOUVEAUX SABRES DE CAVALERIE
Au cours des marches et des contre-marches exécutées dans l'Argonne par l'armée de Châlons, conséquences de l'indécision du généralissime, le 5e corps d'armée occupait le 27 août 1870 Buzancy pour soutenir l'offensive du 7e sur Vouziers. Le soir du 27 août, le général de Failly, commandant du 5e corps, recevait l'ordre d'arrêter son mouvement en avant vers le sud et de battre en retraite vers le nord-ouest, sur Châtillon. Avant de commencer ce nouveau mouvement, il prescrivit au commandant de sa division de cavalerie, le général de Brahaut, de pousser une reconnaissance, de culbuter la cavalerie ennemie et de chercher à lui faire quelques prisonniers pour obtenir des renseignements. Aussitôt l'ordre reçu, nos braves cavaliers s'élancèrent hors de Buzancy à la recherche de la cavalerie ennemie. Une demi-heure après, ils engageaient une vigoureuse action contre la division de la garde prussienne commandée par le général de Goltz. Le combat fut heureux pour nos armes. Nos cavaliers culbutèrent la garde prussienne et la rejetèrent sur l'infanterie et l'artillerie de soutien. Ne pouvant poursuivre leur succès, ils se replièrent sur Buzancy sans être inquiétés. En repassant sur le théâtre du combat, les acteurs purent constater les bons résultats de leurs coups de pointe: une quarantaine de cavaliers allemands jonchaient le sol. Nous n'avions perdu que trois cavaliers et encore par le feu. Beaucoup de dolmans endommagés, de coiffures enfoncées, de tresses coupées, de blessures légères, pas d'autres cavaliers hors de combat, tel était le bilan de cette belle chevauchée. Des combats plus importants que celui de Buzancy établissent qu'en faisant usage de la pointe nos cavaliers se sont toujours assuré la supériorité dans la lutte. Mais il n'en est peut-être pas de plus probant par la proportion des pertes éprouvées par les deux partis.
Au moment de choisir un nouveau modèle de sabre pour notre cavalerie, armée encore en grande partie avec le modèle de 1822, il était donc naturel que la direction de cavalerie s'inspirât des causes de nos succès. Il ne pouvait plus être question, après tant d'expériences si concluantes, d'adopter un autre modèle de sabre qu'un sabre droit favorable aux pointés. Ce sont, en effet, deux types de ce genre que le ministre de la guerre va mettre en essai dans quelques régiments de cavalerie.
L'un de ces sabres est présenté par la section technique de cavalerie. La lame, à trois gouttières, est droite; la poignée est une lourde coquille du modèle Préval. C'est donc un composé d'anciennes pièces d'armes.
L'autre sabre est présenté par le commandant Dérué, du 14e dragons, le sympathique sportsman sans lequel il n'y a pas, à Paris, de fête d'escrime. Son sabre est une innovation et sort de tous les types connus. La lame est un fer à T, sans gouttières, la poignée est de forme enveloppante.
Afin de présenter aux lecteurs de l'_Illustration_ ces deux types d'armes, nous nous sommes procuré les deux modèles assez de temps pour en prendre des croquis d'une exactitude rigoureuse. La représentation qui en est faite en coupe et élévation nous dispense de toute description générale. Ce qu'il importe d'ailleurs le plus aux amateurs d'armes et de sport, c'est de connaître les raisons de fabrication des nouveaux sabres.
Le sabre de cavalerie, modèle 1822, par sa courbure, ne favorise pas les pointés, et son centre de gravité est trop éloigné de la garde pour permettre une escrime tant soit peu savante. Pour obvier à ce dernier inconvénient, on charge la garde au moyen de lamelles de plomb fixées à la poignée. C'est ainsi que les officiers et sous-officiers parviennent à s'armer moins mal que la troupe. Mais cet expédient augmente le poids de l'arme qui est déjà très grand. Cependant c'est aussi à un expédient semblable qu'a eu recours la section technique pour ramener le centre de gravité de son modèle à sept centimètres de la garde, en adoptant une coquille massive. Sans s'arrêter au poids de l'arme, elle a même renforcé la lame à son extrémité et y a creusé, pour compenser en partie cette augmentation de poids, une troisième gouttière. C'est ainsi que son modèle pèse 140 grammes de plus que le modèle de 1822. La troisième gouttière est la seule disposition qui différencie la lame nouvelle de l'ancienne lame des cent-gardes. Tel qu'il est, le sabre est incomparablement supérieur à celui en service.
Le sabre Dérué ne ressemble en rien aux types en usage. Ainsi que nous l'avons dit, la lame est un fer à T affûté. Le commandant Dérué estime que le procédé des gouttières a fait son temps, et, de l'avis des armuriers les plus compétents, il serait dans le vrai. En supprimant les gouttières et en diminuant l'épaisseur du dos de la lance, on obtient une lame plus résistante, d'un entretien plus facile, d'une trempe plus uniforme, et d'un poids moindre. Le commandant Dérué préfère aussi la garde enveloppante à la garde en coquille. C'est en tous cas bien plus élégant. Enfin le commandant Dérué demande que l'officier soit autrement armé que le simple cavalier. A l'officier, dit-il, une arme seulement destinée aux pointés. Il a fait un modèle d'officier qui est une élégante et merveilleuse épée de combat avec laquelle un maître ferait de bien bonne besogne dans une mêlée.
Dans le modèle de troupe comme dans le modèle d'officier, le centre de gravité de l'arme n'est plus qu'à cinq centimètres de la garde. Le poids du sabre Dérué est inférieur à celui du comité. Il se présente donc avec un ensemble de qualités qui le recommandent à l'attention de nos officiers.
E. Desrosiers.
QUESTIONNAIRE
N° 16.--Paris et Province.
_Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de la Vie de province?_
(14 Juin 1890.)
RÉPONSES (suite)
Je considère toute relation nouvelle comme une chance de malheur ou de désagrément dans la vie. Les hommes sont méchants, les femmes aussi; moins on en voit, plus on est tranquille. A Paris, on a la liberté de choisir ses amis, d'entretenir un commerce agréable avec son entourage, de négliger ses anciennes connaissances et d'en faire de nouvelles. La vie de province impose des relations et une sorte d'intimité forcée; la nécessité, l'isolement, l'habitude, rapprochent les caractères les plus opposés et les plus antipathiques. L'indépendance est défendue, la solitude impossible. Il faut recevoir des visites ou s'en aller; si on néglige ou si on oublie d'en rendre une, on a sur la planche un ennemi mortel, irréconciliable, qui travaille comme une taupe et finit par ameuter le pays contre vous. Il faut bien s'y résigner avec philosophie: et puis, en fin de compte, les visites font toujours plaisir: quand ce n'est pas en arrivant, c'est en partant.--Canard jaune.
Je n'entends autour de moi que des litanies contre Paris. Je crois que le Diable n'est pas si noir qu'on le peint, et j'ai demandé à une de nos amies ce qu'on faisait dans cet Enfer. Elle m'a répondu:--On ne dit pas ces choses-là à une jeune fille; elle ne doit connaître la vie que sous ses couleurs bleues, roses, blanches comme sa robe virginale.--Mais, chère madame, j'aime autant regarder un drapeau tricolore.--Agnès.
L'Angleterre est une île, chaque maison est une île, chaque habitant est une île. C'est la Province, avec ses ménages de Robinsons, qui considèrent les Parisiens comme des cannibales et qui regardent avec effroi leurs pas sur le rivage. On vit comme le colimaçon dans sa coquille, la tortue dans sa carapace, le hérisson hérissonné de tous ses piquants, chez soi, entre soi, dans l'ombre. On sort rarement, on reçoit peu de visites, on ne se livre pas, on ne se fie à personne, et on tâche de savoir les affaires des autres en cachant les siennes. Et, pour achever la comparaison avec les Anglais, les provinciaux ont trouvé comme eux une excuse à l'hypocrisie: Elle a l'avantage de ne pas donner le mauvais exemple.--Bernard l'Ermite.
Au cercle, terrain neutre et banal, les rapports semblent empreints d'harmonie, presque de cordialité; mais, sous ces apparences flatteuses, on constate bientôt que l'hydre de la politique a fait des petits, et on peut sonder les abîmes de haine qui séparent les groupes provinciaux.--Whist.