L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891
Part 7
Toi! se récria Lechantre en haussant les épaules, toi, Jacques Moret, fils d'un cultivateur de Rochetaillée, peintre de ton métier et l'espoir de l'école française, tu prétends enchaîner ta vie à celle de cette grande dame nomade, qui était hier à Vienne, et qui sera demain à Florence on à Naples?... Ah! elle est bien bonne!... Innocent! c'est comme si tu voulais lier intimité avec l'eau d'un torrent ou avec le vent qui passe!... Parce qu'elle a bien voulu t'honorer de ses faveurs, tu t'imagines qu'elle va se considérer comme engagée dans des liens indissolubles!... Mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien de commun entre toi et elle. Tout vous sépare: la naissance, l'éducation et le milieu. En ce moment tu amuses sa curiosité et sa vanité: elle n'est pas fâchée de se payer pour amant un peintre en renom et de vérifier si les artistes font l'amour autrement que les grands seigneurs. Seulement, quand son caprice sera satisfait, elle te lâchera comme un article qui a cessé de plaire. Elle te remplacera par une nouvelle fantaisie et un beau matin elle partira pour des pays inconnus... Ah! malheureux, ces grandes coquettes-là sont les pires femmes auxquelles on puisse s'attacher... Si tu prends ta baronne au sérieux, tu n'es pas au bout de tes peines et tu t'apprêtes de la misère pour le restant de tes jours!
--Possible... J'ai déjà souffert par elle et je prévois qu'elle me fera souffrir encore, car elle est violente et fantasque... Mais, dussé-je endurer mille peines plus cruelles, je persisterais dans ma folie, parce qu'un instant de bonheur auprès de Mania rachète des journées d'angoisse... Parce que je l'aime enfin!
Sacrebleu! s'exclama Lechantre furieux, qu'a-t-elle donc de si extraordinaire? Quel philtre t'a-t-elle fait boire pour te mettre dans cet état d'insanité?... Je l'ai vue, moi, cette Mania, et elle ne m'a nullement ébaubi. Un nez trop court, des pommettes saillantes, des yeux de chat sauvage et un sourire traître... Ma parole d'honneur, voilà bien de quoi se monter le coup! J'en suis encore à me demander pourquoi tu la préfères à Thérèse, qui est charmante et qui a des lignes d'une beauté!...
Pourquoi?... Comment pouvez-vous m'adresser de pareilles questions?... Pourquoi? Mais je vous l'ai déjà dit, parce qu'elle ne ressemble en rien à Thérèse. Elle a pris dans mon coeur une place jusque-là inoccupée... Thérèse est la sagesse et la pureté en personne, mais Mania est la passion même avec tous ses enchantements. Elle a donné à mon esprit et à ma chair des émotions non encore éprouvées; elle a ouvert mes yeux sur un monde qu'ils n'avaient jamais entrevu qu'en rêve. Elle exerce sur moi une séduction pareille à celle de ce pays-ci, une séduction où les sens ont autant de part que l'âme et où cependant il n'entre rien de grossier ni de brutal, où tout est rare et exquis. En un mot comme en cent, elle me possède et je suis prêt à tout quitter pour la suivre.
A mesure que Jacques parlait, la joviale figure de Lechantre se rembrunissait et exprimait une consternation indignée.
--Ce que je vous dis vous scandalise? ajouta l'artiste d'un air de bravade.
--Non pas, ça me dégoûte seulement! répondit Francis; tes effusions me rappellent les confidences de certains camarades, qui étaient comme toi très ensorcelés par une femme, et qui en ont pâti... Je reconnais les mêmes raisonnements, et cette ressemblance m'amène à conclure que ton caractère n'est pas à la hauteur de ton talent... Mon garçon, tu dérailles... Je ne m'esquinterai pas à te faire de la morale, je sais à quel point c'est inutile... Mais, puisque tu repousses toute tentative de réconciliation, que veux-tu de moi et quels sont tes projets?
--Avant tout, je veux éviter un éclat qui serait désastreux pour tout le monde... Maman et Christine partent après-demain matin et il est inutile que leur départ soit attristé par des scènes pénibles. Il faut quelles s'en retournent à Paris avec la conviction que nous sommes toujours heureux ici... Après... après, répéta Jacques avec un invincible serrement de coeur, Thérèse et moi nous reprendrons mutuellement notre liberté. Elle a assez de fortune pour vivre indépendante, et si elle désire retourner au Prieuré, je n'y mettrai aucune opposition. Soyez assez bon pour me servir d'intermédiaire auprès d'elle. Dites-lui que la seule grâce que je lui demande, c'est de dissimuler jusqu'au départ de maman... mais ne lui laissez pas ignorer ma résolution de recouvrer ensuite ma pleine et entière liberté d'action.
--C'est ton dernier mot?
--Oui.
--Tu es un misérable inconscient, et tout autre que moi t'abandonnerait à tes sottises!... Mais il y a d'autres intérêts en jeu que les tiens et je suis le seul qui puisse m'entremettre pour amortir le coup que ton égoïsme et ta folie vont porter à ceux qui t'aiment. J'accepte donc la mission, si désagréable quelle soit... Va m'attendre sur le boulevard Dubouchage; je t'y rejoindrai dès que j'aurai vu Thérèse...
Il héla un cocher qui passait et se fit conduire rue Carabacel, tandis que Jacques gagnait à pied le boulevard.
Lechantre trouva Thérèse dans le salon sans lumière. Christine et Mme Moret s'étaient retirées dans leur chambre pour commencer les préparatifs du départ et la jeune femme, étendue dans un fauteuil, les yeux brûlants, la tête enfiévrée, regardait machinalement le jardinet s'enténébrer peu à peu. Le paysagiste lui serra silencieusement la main et l'entraîna sur le perron.
--Jacques est près d'ici, commença-t-il, je le quitte à l'instant... Il m'a chargé de venir vous parler.
--Que me veut-il encore? demanda-t-elle d'un ton âpre; s'il espère me toucher par de nouvelles scènes hypocrites, prévenez-le qu'il perd son temps... Je suis fixée maintenant sur la sincérité de ses désespoirs et la facilité de ses parjures... Ma crédulité est à bout.
--Il ne s'agit malheureusement de rien de pareil, repartit Francis; Jacques a le sentiment de ses torts et il reconnaît que vous avez le droit de vous montrer implacable... Il vous supplie seulement d'éviter un éclat et de ne rompre ouvertement avec lui qu'après le départ de sa mère et de sa soeur.
Thérèse se mordit les lèvres pour comprimer un sanglot. En dépit de sa légitime indignation, à la vue de Lechantre, elle avait espéré qu'il venait lui apporter des paroles de repentir et que Jacques essaierait une dernière fois de rentrer en grâce. L'injurieuse indifférence avec laquelle ce mari infidèle supportait l'idée d'une séparation imminente acheva de lui ulcérer le coeur.
--Ah! murmura-t-elle avec amertume, il craint un éclat!... Il a peur pour la réputation de sa maîtresse... Vous pouvez le rassurer; j'ai trop souci de ma dignité pour ébruiter son aventure. Le scandale me répugne autant que la trahison et personne ne saura que j'ai surpris mon mari avec cette femme, dans une chambre d'auberge. Je me tairai comme je me suis tue jusqu'à présent... Je pousserai même l'indulgence... ou le mépris, comme vous voudrez, jusqu'à lui faire bon visage en présence de sa mère et de Christine.
--Je reconnais la votre grand coeur et votre force d'âme, Thérèse, mais, si vous m'en croyez, vous vous montrerez encore plus magnanime... Jacques est affolé en ce moment; non seulement il compromet son caractère dans cette aventure, mais il risque d'y perdre ses meilleures qualités d'artiste et de gâcher sa vie... Or, vous qui êtes la plus forte, vous devez être aussi la plus généreuse... oh! ajouta-t-il en répondant à un véhément geste de dénégation de la jeune femme, je ne vous demande pas de pardonner sur-le-champ!... mais un jour, quand il aura pâti de sa sottise, ce qui ne tardera guère, promettez-moi de ne pas vous montrer implacable.
--Monsieur Lechantre, répliqua Thérèse en lui posant sur la main sa main glacée, ne me parlez point de pardon... Je ne suis pas une pâte à martyre et je ne sais pas me résigner... Dès les premiers soupçons qui m'ont tourmentée, j'ai prévenu votre ami... Une fois que mon coeur s'est fermé, il ne se rouvre plus. Je vous promettrais d'oublier, que je mentirais... Non, je veux rester sincère avec les autres comme avec moi-même et c'est pourquoi je vous le déclare nettement ce soir, je ne pardonnerai pas... Je dissimulerai jusqu'au départ de Mme Moret... N'exigez pas davantage.
--Et après, ma pauvre enfant, quand vous resterez face à face avec Jacques?
--Après? murmura-t-elle avec un accent navrant, il n'y aura rien «après». Des ce soir, je commencerai mes malles... J'ai un bon prétexte pour m'éloigner sans esclandre... Ayant déjà servi de chaperon à Mme Moret et à Christine, il est tout simple que je les accompagne encore. Je les reconduirai à Paris, mais je ne rentrerai plus a Nice... Oh! non, s'exclama-t-elle, je ne reviendrai plus dans cette misérable ville!... J'y ai trop souffert... Vous pouvez en informer votre ami... Cela lui procurera sans doute un agréable soulagement!...
Elle continuait de parler avec une sarcastique âpreté; mais dans ses yeux étincelants on devinait des larmes sur le point de jaillir et Lechantre se sentait lui-même gagné par l'émotion.
--Une fois à Paris, demanda-t-il, comptez-vous rester près de Mme Moret?
--Non, répondit-elle résolument, cela ne serait pas possible; je trouverai un prétexte pour m'éloigner... Je retournerai à Rochetaillée et je redeviendrai une paysanne. C'était mon lot, voyez-vous, et je n'étais pas faite pour vivre ailleurs. Ah! mon pauvre Prieuré, pourquoi n'y suis-je pas restée avec mes préjugés et mes illusions?...
En dépit de ses efforts, les larmes rebelles s'échappèrent; mais elle eut honte de montrer sa faiblesse. Reprise d'un accès de fierté, elle s'essuya les yeux avec dépit, et tendant la main au paysagiste:
--A tout à l'heure, n'est-ce pas? balbutia-t-elle, vous viendrez dîner avec nous!
Puis elle rentra précipitamment dans le salon et disparut.
Lechantre quitta le jardin et alla rejoindre Jacques qui piétinait, inquiet, sur le trottoir du boulevard. Il lui rendit compte du résultat de son entrevue et lui annonça les résolutions prises par Thérèse.
--Tu es une brute, ajouta-t-il, et ta femme est un ange...
Bien que les progrès de sa passion eussent singulièrement endurci sa sensibilité et développé son indifférence pour tout ce qui ne se rapportait point à Mania, le peintre frissonna en apprenant l'imminence de ce déchirement qu'il avait provoqué. La rapidité avec laquelle se précipitaient les événements, et la décision énergique de Thérèse l'accablaient de confusion en même temps qu'elles remuaient en lui un mélange de regrets et de remords. Lorsqu'il rentra en compagnie de son ami dans le salon de la rue Carabacel et qu'il revit, à la lumière assourdie des lampes, à côté de la petite mère et de Christine, l'épouse qu'il venait d'offenser si grièvement, une rougeur lui monta au front et il lui fut impossible de dissimuler son malaise.--Thérèse avait eu le temps d'effacer la trace de ses larmes et de se composer une physionomie impassible. Elle reçut son mari avec cette gravité calme sous laquelle, depuis quelques semaines, elle déguisait les agitations de son âme; mais l'apparente sérénité de cet accueil, loin de diminuer la gêne de Jacques, la rendit encore plus pénible. Il ne savait guère dissimuler et son embarras n'échappa ni à la sollicitude de Mme Moret ni aux malignes investigations de Christine. Il s'efforça de feindre néanmoins et cet effort acheva de le mettre à la torture. Il lui fallut, pour sauver les apparences, questionner sa mère et sa soeur sur l'emploi de leur après-midi et s'informer hypocritement de l'endroit quelles avaient choisi comme but de promenade.
Nous sommes allées à Saint-Jean, dit Christine; c'était une mauvaise inspiration... L'auberge où nous voulions nous arrêter était fort mal fréquentée, à ce qu'il paraît, et Thérèse elle-même, malgré ses préventions en faveur de Nice, a été obligée de battre en retraite...
Pendant qu'elle s'étendait avec complaisance sur cet incident de la promenade, Jacques changeait de couleur et n'osait plus lever les yeux, de peur qu'on ne s'aperçut de son trouble. Mais, s'il ne regardait personne, il n'échappait point pour cela aux regards des autres. Christine avait remarqué son attitude embarrassée, et, tout en l'observant en dessous, elle songeait: «Il se passe ici quelque chose de louche et certainement Jacques a un méfait sur la conscience. Est-ce que, par hasard, il tromperait sa femme?...» Cette supposition la réjouissait sourdement, et un sourire équivoque effleurait ses lèvres milices.
Lechantre, ayant conscience du trouble de Jacques et des tortures de Thérèse, se mettait en quatre pour rompre les chiens, et, grâce à lui, la soirée se termina sans encombre. Mais le lendemain le supplice se renouvela pour Jacques, obligé par décence à consacrer entièrement à sa famille cette dernière journée. Il errait comme une âme en peine dans l'appartement où baillaient des malles entrouvertes. Il évitait peureusement les occasions de se trouver seul à seul avec Thérèse, et cependant une despotique attirance le ramenait à chaque instant dans la pièce où la jeune femme vaquait à ses préparatifs. Ces tiroirs vidés, ce déménagement de menus objets à l'usage particulier de la jeune femme, disaient trop clairement un départ sans espoir de retour pour qu'il n'en éprouvât point une douloureuse émotion. La figure maintenant tragique de Thérèse lui semblait pleine de méprisants reproches. La comédie qu'il était tenu de jouer devant sa mère et sa soeur l'humiliait et le dégradait à ses propres yeux. Il souhaitait que cette lamentable journée tirât à sa fin et en même temps il redoutait de la voir s'achever en songeant aux adieux du lendemain. Ces angoisses, ces remords et ces appréhensions l'enfiévraient. Les battements de son coeur s'arrêtaient, des suffocations le prenaient, et, le malaise physique se joignant au malaise moral, il devenait irritable et, hargneux avec Christine. La petite mère, stupéfaite de ces brusques coups de boutoir, levait timidement des yeux navrés vers son Benjamin, qu'elle ne reconnaissait plus, et s'effrayant de la livide pâleur de son visage:
Qu'as-tu, mon fils? demandait-elle avec inquiétude en lui saisissant les mains, je ne t'ai jamais vu si irascible?... Te sens-tu malade ou est-ce le départ de Thérèse qui te contrarie? Parle-moi franchement, sinon je finirai par croire, comme Christine, que tu nous caches quelque gros chagrin.
Alors Jacques, honteux d'être si peu maître de lui, essayait de la rassurer avec des caresses, mais dans ses protestations comme dans ses démonstrations tendres il y avait je ne sais quoi de forcé et d'excessif qui sonnait faux: de sorte que la petite mère s'éloignait en hochant la tête et en gardant ses pensées chagrines.
Christine, à son tour, se vengeait des accès d'humeur de son frère en emmenant Thérèse à l'écart et en murmurant d'une voix perfidement compatissante:
--Voyons, vous pouvez bien me dire ça, à moi... Avouez qu'il y a de la brouille entre vous et Jacques!
Thérèse tressaillait et répondait sèchement:
--Vous rêvez... Vous avez trop d'imagination, Christine!
A quoi sa belle-soeur repartait piquée:
--Non, je n'ai pas d'imagination, mais j'ai de bons yeux, et je m'aperçois bien que ni l'un ni l'autre vous n'êtes d'accord comme autrefois. Mais quoi! nous avons tous en ce monde nos croix à porter et j'avais bien prédit que ce beau feu ne durerait pas!
Enfin cette longue journée se termina. Le lendemain matin, Jacques et Lechantre conduisirent les voyageuses à la gare. Les instants qui précédèrent le départ furent d'une tristesse morne. La petite mère s'éloignait avec de noirs pressentiments; Thérèse, tout en s'opiniâtrant dans sa rancune, songeait que sa vie était à jamais perdue; Jacques, au moment de recouvrer cette liberté qu'il avait si ardemment convoitée, était pris de peur. Ayant conscience de l'odieux de sa conduite envers sa femme, il se demandait avec effarement si cette mystérieuse Némésis, qui est comme latente au fond des choses, n'allait pas s'éveiller pour le punir férocement de sa déloyauté. Mais, tout en traînant leur tourment, ces trois êtres malheureux s'efforçaient de cacher leur angoisses et de se faire illusion l'un à l'autre. Leur maladroite dissimulation était navrante. Lechantre seul s'évertuait à jeter un peu de cordiale bonne humeur parmi cette tristesse.
--Ne vous faites pas de mauvais sang, disait-il à la maman Moret en lui serrant les mains, Jacques vous reviendra en bon état... Je reste à Nice et je me charge de veiller sur lui...
Immobile, un peu en arrière du groupe, Jacques contemplait machinalement le spectacle de la gare avec son tumultueux va-et-vient de voyageurs. Invinciblement, il se rappelait les sensations éprouvées en cet endroit, trois semaines auparavant, lors du premier départ de Thérèse.--C'était le même aspect des choses: le même paysage vert et ensoleillé dans l'encadrement de la nef, les mêmes cris des facteurs, la même indifférence souriante de la marchande de livres devant son échoppe aux volumes multicolores; le même fracas de portières refermées. «En voiture!» criait-on comme jadis...
Son coeur se déchira, un accès de sensibilité maladive lui mit des larmes dans les yeux. Il embrassa d'abord la petite mère et Christine, puis, quand il se trouva devant sa femme, il la tira brusquement à l'écart:
--Thérèse, balbutia-t-il, Thérèse...
Il était sur le point de lui crier: «Reste... Ne t'en va pas!» Mais, tandis qu'elle le regardait tristement, tout d'un coup l'image charmeresse de Mania passa de nouveau entre lui et l'épouse offensée et il ne se sentit pas le courage d'achever sa supplication. D'une voix étouffée il se borna à murmurer:
--Pardonne-moi!
Elle devina sans doute l'injurieux combat qui se livrait en lui, car elle le transperça d'un regard de mépris:
--Adieu! répondit-elle, vous me faites pitié!
Et fière, impassible, elle monta dans le wagon. Seulement, quand, la portière une fois fermée, le train se mit en marche, tandis que la maman Moret penchée en dehors envoyait un dernier signe de tête à son Benjamin, Thérèse appuya son front contre la paroi capitonnée et éclata en sanglots...
Le même soir, à cinq heures, fidèle à sa promesse, Jacques, tout pâle encore des transes du matin, entrait dans le salon de Mme Liebling.
Mania était seule. Elle vint au-devant de lui avec un sourire au coin des lèvres et l'interrogea silencieusement des yeux.
--Mania, dit-il, j'ai rompu avec mon passé et me voilà libre... Désormais je suis à vous tout entier!
Sans parler elle se rapprocha encore et lui tendit ses lèvres. Jacques la serra convulsivement contre sa poitrine et oublia ses derniers remords dans un baiser qui n'en finissait plus.
XV
--_Christos vaskress!_ (Christ est ressuscité.)
--_Voistina vaskress!_ (Il est vraiment ressuscité.)
On célébrait la Pâques russe chez la princesse Koloubine. Chacun des habitués de la villa Endymion répétait cette pieuse salutation sacramentelle et embrassait la maîtresse du logis, au seuil de l'un des salons, transformé pour la solennité en salle à manger. Les encoignures de la grande pièce tendue de soie jaune était décorées de plantes épanouies: azalées, rhododendrons et lilas. Au centre, sur une longue table garnie d'une nappe à broderies rouges, les couverts reliés par des semis de fleurs coupées entouraient des plats de viandes froides: galantine, foie gras, sterlets du Volga, au milieu desquels s'étalaient l'énorme gâteau pascal et le traditionnel cochon de lait dans sa gelée. Ça et là, de petites tables étaient pareillement dressées dans les coins et un massif buffet supportait, comme supplément de victuailles, toute la collection des _zakouski_ (hors d'oeuvre) chers aux palais moscovites, ainsi que des carafons de liqueurs et des bouteilles de Champagne. Chaque nouvel arrivant, après avoir donné et reçu l'accolade, s'attablait, mangeait et buvait à sa fantaisie, tandis que les maîtres d'hôtel en habit noir vaquaient silencieusement au service. L'éclatante blancheur du linge russe s'harmonisait doucement avec la pâleur des roses et le scintillement de la lourde argenterie de famille. La fragrance des lilas se mêlait à l'appétissante odeur des mets fortement aromatisés et aux senteurs anisées du kummel. Les convives d'âge mur se succédaient autour de la longue table où leur appétit sérieux trouvait amplement de quoi se satisfaire; les jeunes femmes et les jeunes gens choisissaient de préférence les petites tables plus intimes. On s'y contentait de gâteaux, de champagne ou de thé, mais on y fleuretait joyeusement. Le bruit des conversations médisantes ou tendres était accompagné en sourdine par le frémissement du samovar. Sur ce bourdonnement de ruche se détachaient des rires, des détonations de bouchons de champagne, et toujours, comme un refrain:
--_Christos vaskress!_
--_Voistina vaskress!_
Puis de nouvelles embrassades.
La fleur de la colonie russe était là.--Brune, le teint mat, les yeux noirs comme des mures, la belle Mme Nicolaïdès, vêtue de rouge, emplissait le salon des éclats de sa voix brève;--assise en face du vice-consul, la blonde comtesse Nadia de Combrières montrait hardiment dans l'échancrure carrée de son corsage bleu pâle sa gorge opulente à peine voilée de tulle;--puis, ça et là, de vieilles connaissances: la petite baronne Pepper et son fidèle Jacobsen: Flaminius Ossola se faufilant de groupe et groupe et baisant obséquieusement la main aux dames; Mme Acquasola, se remettant des émotions de la roulette en face d'une large tranche de cochon de lait et d'une coupe de Roederer.--Sonia Nakwaska rôdait à l'entrée du salon, tendant sa pâle frimousse de gavroche à chaque visiteur, et profitant vicieusement de la solennité pascale pour se faire embrasser sur la bouche. Ayant l'air de grelotter dans sa robe de damas héliotrope, la frileuse et frêle Mme Nakwaska s'était assise près de la cheminée et regardait manger Mme Acquasola, en suivant ses moindres gestes du regard jaloux d'une femme que sa gastrite condamne à la diète.
--Êtes-vous heureuse, comtesse, d'avoir bon appétit!... Moi, disait-elle de sa voix nasillarde, je n'ai d'estomac qu'au jeu... Comment trouvez-vous le cochon de lait?
--Exquis, Anna Egorowna, tout à fait savoureux! répondait l'autre, la bouche pleine.
--Remerciez-moi, ma chère, c'est à moi que vous le devez. Si je n'avais été là, nous aurions eu une Pâques sans cochon de lait... Le cuisinier avait couru tout Nice sans rien trouver; ma soeur se désolait, mais dans les questions de ménage elle n'est d'aucune ressource, elle plane trop haut dans les nuages. Donc, j'ai fait atteler, j'ai battu la campagne, et j'ai enfin déterré dans une ferme cet animal que j'ai rapporté tout vif... Même je lui ai coupé sur la queue un bouquet de poils que je garde au fond de mon porte-monnaie. C'est un fétiche, vous savez, et j'irai demain à Monte-Carlo jouer cinq louis sur le zéro...
Mme Nakwaska riait de son rire de chèvre, tout en regardant à travers la glace sans tain le coup-d'oeil des voitures qui prenaient la file sous la marquise. Au loin, dans la perspective des allées fraîchement ratissées, on voyait les coupés et les landaus gravir au pas les rampes en pente douce et contourner les pelouses semées de boutons d'or. Bien qu'on fut au 13 avril, le mistral soufflait, et les massifs d'oliviers, fouettés par le vent, détachaient le retroussis argenté de leur feuillage sur le bleu cru du ciel. Les visiteurs descendaient de voiture, frileusement boutonnés dans leur pardessus au col relevé; les dames, emmitouflées dans leur pelisse, se précipitaient frissonnantes vers le vestibule. A chaque instant, le valet de pied annonçait de nouveaux hôtes. Parmi les derniers arrivants se trouvaient Jacques Moret et Francis Lechantre.