L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891
Part 5
Si jamais la dénomination «d'enfant de la balle» convint à quelqu'un, ce fut certes à Céline Montaland. Née d'un père qui appartenait au théâtre, filleule, comme Mme Céline Chaumont, de Mme Céline Caillot, qui fit les beaux jours du Vaudeville lorsqu'il était situé place de la Bourse nos pères appelaient ce temps l'époque des trois Célines. Céline Montaland monta sur les planches à l'âge de six ans, le 13 décembre 1849. Et sous quels auspices!... elle créait dans _Gabrielle_, d'Émile Augier, le rôle de la petite fille que l'excellent comédien Régnier, alors sous le coup de la perte de son enfant, serrait dans ses bras...
Céline Montaland montra, dans ce rôle, tant de gentillesse, de naturel, d'esprit, que des auteurs, confiants dans son talent si précoce, écrivirent des rôles pour elle. Labiche lui donna à jouer _Une fille, bien gardée_ et _Mam'zelle fait ses dents..._ Et, dans toutes ces créations, on l'admirait, disait Jules Janin, «non pas comme un baby précoce, mais comme on admirerait une très grande actrice jouant le rôle d'un baby.»
On promena l'enfant prodige en France, en Algérie, en Italie, dans le monde entier. Le général Bosquet la nommait «l'enfant Bonheur». Victor Emmanuel donnait des revues en son honneur, et je ne sais plus quel empereur obligeait ses troupes à faire un détour pour que Céline les vit passer de sa fenêtre. Ces triomphes précoces ne l'empêchèrent pas de travailler.
Elle s'essaya dans les genres les plus divers: à la Porte-Saint-Martin dans la féerie, au Gymnase dans la comédie, aux matinées Ballande dans le classique, aux théâtres des Nouveautés et Taitbout dans l'opérette. Cependant les années marchaient: revenue au genre sérieux, elle interpréta à l'Odéon la mère dans _Jack_, de M. Alphonse Daudet. Puis, après quelques mois passés en Russie, elle fut appelée par M. Émile Perrin à la Comédie-Française. Elle débuta le 13 décembre 1881 et réussit complètement dans _Bataille de Dames_ de MM. Scribe et Legouvé. Depuis nous l'avons applaudie dans la plupart des pièces nouvelles que représenta le Théâtre-Français, en dernier lieu dans _Margot_ de M. Meilhac.
En disant adieu à sa sociétaire disparue, M. Jules Claretie a dit d'elle: «Elle était, et elle s'en vantait en souriant, la doyenne de la maison (puisqu'elle y avait paru pour la première fois en 1849), cette charmante et vaillante femme, d'une bonté si rare, sans affectation et sans phrases, toujours prête au labeur, exacte, consciencieuse, dévouée aux intérêts de la Comédie... Elle emporte un peu de la verve, de la gaieté saine, de la grâce souriante de la maison.»
Adolphe Aderer.
LES OBSÈQUES DU DUC DE LEUCHTENBERG
Les obsèques du duc de Leuchtenberg ont été célébrées en grande pompe; les honneurs dus aux membres des familles impériales lui ont été rendus par deux compagnies du 4e régiment de ligne, deux batteries à cheval du 31e d'artillerie et trois escadrons de cavalerie; ces troupes étaient commandées par le général de division Ladvocat et le général de brigade Moulin. M. Carnot, président de la République, s'était fait représenter à ses obsèques par les officiers de sa maison militaire; tous les ministres présents à Paris, un grand nombre de députés, de sénateurs, et le corps diplomatique y assistaient.
Notre gravure représente le service funèbre célébré à l'église russe de la rue Daru, trop petite pour contenir tous ceux qui avaient suivi le convoi. Au pied du cercueil, recouvert d'un drap d'or, insigne funéraire de la famille impériale, placé simplement sur le parquet de l'église, entouré d'arbustes verts et de camélias blancs, l'archiprêtre Wassilief lit les saints évangiles dans la bible que le père Arsène tient ouverte devant lui; à la tête, et de chaque côté, deux officiers de l'armée russe, en grande tenue, immobiles, à droite le lieutenant Schipof, à gauche le lieutenant prince Orlof, portent sur des coussins de velours grenat les nombreuses décorations du défunt. Au premier rang, à gauche, sont placés le général Bruyère et le colonel Litchenstein, représentant le président de la République; un peu plus loin, et sur le même rang, la duchesse d'Oldenbourg, portant en sautoir le grand cordon de Sainte-Catherine. Au premier rang, à droite, et tournant le dos, se trouve le duc Eugène de Leuchtenberg, revêtu du costume de général russe, frère du défunt. Suivant les usages de l'église orthodoxe, tous les assistants portent dans la main droite un petit cierge qu'ils tiennent pendant la plus grande partie de la cérémonie.
M. FOUCHER DE CAREIL
Le comte Foucher de Careil qui vient de mourir sénateur républicain de Seine-et-Marne était fils du général comte Foucher de Careil, dont le nom est inscrit sur l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile. Il appartenait donc, par son origine, à un monde qui considère généralement comme une sorte de forfaiture l'acceptation du régime que la France s'est donné. M. Foucher de Careil avait fait plus et mieux que de se rallier à la République: il avait collaboré à sa fondation. Déjà, dans les dernières années de l'Empire, il avait manifesté ses tendances libérales, par une candidature au conseil général du Calvados, et dans diverses conférences à Paris. Après le 4 septembre, il se solidarisa avec ceux qui essayaient d'établir un gouvernement régulier au milieu des ruines de la patrie; il servit M. Thiers et accepta une préfecture. Il était préfet de Seine-et-Marne quand le 24 mai 1873 l'obligea à quitter l'administration. Enfin, la constitution républicaine ayant été votée en 1875, M. Foucher de Careil fut envoyé au Sénat par le département de Seine-et-Marne dès les premières élections pour la Chambre-Haute, en janvier 1876.
Il a été réélu en 1882; il a été réélu récemment encore, on peut dire sans contestation. Dans l'intervalle, M. le comte Foucher de Careil avait représenté (de 1881 à 1883) la France à Vienne en qualité d'ambassadeur. Son nom, sa grande fortune, son savoir varié, sa compétence très répandue, son urbanité, avaient mis notre envoyé en très bonne posture à la cour si aristocratique et si exigeante d'Autriche-Hongrie.
M. EUGÈNE DELAPLANCHE
Dans notre numéro du 27 décembre dernier, nous donnions une des dernières et non des moins belles oeuvres du grand artiste qui vient de mourir, le monument du cardinal Donnet élevé dans la basilique de Saint-André de Bordeaux. M. Eugène Delaplanche était gravement malade déjà à ce moment, et il ne lui a pas été donné d'assister à l'inauguration de ce magnifique monument. Peu de jours après, le 10 janvier, il mourait, et sa mort sera à jamais regrettée, car la France perd en lui un des hommes qui lui faisaient le plus d'honneur, un artiste qui à certaines heures de sa vie a été réellement inspiré.
Eugène Delaplanche était né en 1836. Sa carrière a été particulièrement laborieuse et rapide. Elève de Durer et de l'École des Beaux-Arts, il remporta, en 1858, le deuxième prix de Rome avec _Achille saisissant ses armes_, et, en 1861, le premier avec _Ulysse bandant l'arc que les prétendants n'ont pu ployer_. Il donna bientôt au Salon une série d'oeuvres qui toutes furent récompensées, nous citerons entr'autres: L'_Enfant monté sur une tortue_, et _Ève après le péché_, qui figure aujourd'hui au musée du Luxembourg. Il travailla dès lors avec une infatigable ardeur. _La Musique, la Vierge au lys, le Message d'amour, Sainte-Agnès, l'Éducation maternelle_, mirent le sceau à sa réputation.
M. Eugène Delaplanche était officier de la Légion d'honneur.
LES GLACES DANS LA MER DU NORD
Un des plus pittoresques spectacles que l'on puisse imaginer est celui qu'offre en ce moment la mer du Nord et cela sur une très vaste étendue: à Ostende, notamment.
Devant la digue, à l'entrée du port, les glaçons se sont accumulés, depuis les froids de ces derniers temps, sur une surface énorme, sans se souder cependant.
Avant d'être venus échouer dans ces parages, ils ont été roulés par les cours d'eau qui aboutissent à la mer et dont la glace a été brisée. Presque tous sont couverts de neige, malgré le mouvement continuel dont ils sont agités. L'eau sous cette couche de glaçons a une couleur indéfinissable, mais qui parait sale par un effet de contraste avec la blancheur éblouissante de la neige. A deux ou trois cents mètres de la côte, le champ de glaçons s'arrête brusquement et la mer apparaît libre.
Mais ce qu'il y a de plus curieux encore et de plus saisissant, c'est la vue du vapeur anglais Asthon, qui se trouve pris dans ces glaçons tandis qu'à quelques mètres de lui, sur la mer libre, les chaloupes de pêche naviguent toutes voiles dehors.
1,500 FRANCS DE RENTE
A l'Hôtel-de-Ville. C'est un des gros guichets de souscription; ceux-là seuls qui peuvent acheter 1.500 francs de rentes, et au-dessus, passeront par ce guichet; une pancarte suspendue tout près de là ne laisse aucun doute à ce sujet.
Or, 1,500 francs de rentes représentent un capital de 16,225 francs, exigeant un versement immédiat de 7,500 francs, à raison de 15 francs pour 3 francs de rentes. En outre, à la répartition, qui devait se faire et qui a eu lieu en effet sauf liquidation ultérieure, quarante-huit heures après, nouvelle somme de 7,500 francs à verser. En tout, 15,000 francs.
Les personnages loqueteux qui figurent dans notre dessin n' ont vraiment pas l'air de capitalistes capables de débourser 15,000 francs en si peu de temps. Pourtant, ils sont là, au meilleur rang. Arrivés longtemps avant la première lueur de l'aube, ils attendent. Qu'attendent-ils? L'ouverture du bienheureux guichet? Non pas! Ils n'ont pas des 750 louis à offrir comme cela au gouvernement. Ils attendent tout simplement l'arrivée d'un vrai souscripteur, d'un souscripteur pour de bon, à qui ils vendront leur place. Car ces hommes sont des marchands de places.
Assez lucratif, ce métier: il le serait davantage s'il n'y avait pas tant de morte-saison. Une place se vend 3 francs, 5 francs, voire 10 francs: cela dépend de l'importance de la souscription, du plus ou moins de popularité de la valeur émise, de la température aussi.
Il y a deux ans, lors de l'émission des Bons de l'Exposition, les marchands de places,--des camelots, habituellement.--gagnèrent beaucoup d'argent. Un groupe de ces industriels s'était constitué en syndicat, à la porte du Crédit Foncier. Ils opéraient de la manière que voici: Au nombre d'une douzaine, ils stationnaient en tête de la queue. Deux ou trois rabatteurs amenaient le client, le _pante_, le _singe_: l'un et l'autre se disent. Ledit client payait, et le groupe l'admettait dans son sein, sans pour cela céder un pouce de terrain. Deux, trois, dix clients, quinze clients; et le groupe de marchands de places était toujours là, jouant des coudes, se moquant des réclamations, encaissant force écus de cent sous. On juge de la colère du vrai public; de cela, les marchands de places se souciaient aussi peu que possible. Il fallut, pour les faire déguerpir, l'intervention d'un brigadier de sergents de ville et de plusieurs agents. Mais ils partirent sans regrets; ils avaient «fait passer» de 100 à 150 personnes, et se partagèrent, par conséquent, de 500 à 750 fr.: une honnête journée, comme on voit.
Un conseil: Si jamais il vous arrive d'acheter une place à une queue de souscription, ne la payez que lorsque votre vendeur sera hors des rangs. Sous aucun prétexte, ne vous laissez introduire dans un groupe. Votre désir de souscrire suppose un portefeuille bien garni. Les camelots, j'en suis bien convaincu, sont tous, du premier au dernier, des gens d'une délicatesse infinie et d'une rigide probité. Mais enfin, il ne faut pas tenter le diable.
C. F.
L'EXPOSITION FRANÇAISE DE MOSCOU
L'Exposition française qui doit s'ouvrir à Moscou le 1/13 mai 1891 aura lieu dans un palais que le gouvernement russe a gracieusement concédé aux organisateurs.
Construit pour l'exposition nationale russe qui eut lieu à Moscou en 1872, il est la propriété personnelle du czar et fait partie du domaine de la couronne.
La restauration de ce palais, confiée par les constructeurs, MM. Pombla, à notre compatriote, M. Oscar Didio, ingénieur à Moscou, a été exécutée avec la plus grande rapidité.
Avec notre dessin sous les yeux, le lecteur se rendra compte aisément de l'importance des travaux exécutés, car, indépendamment du palais principal, une foule de pavillons et de constructions diverses ont été comme semés dans le beau jardin qui l'entoure. Nous mentionnerons surtout la grande halle vitrée des machines qui s'étend en bordure sur la droite de notre gravure: puis, en contournant le palais, nous trouvons successivement des restaurants, des montagnes russes, le théâtre, et tout à fait sur la gauche, le ballon captif, le réservoir d'eau, et, plus bas, le pavillon impérial affecté aux réceptions de la cour et aux fêtes qui seront organisées pendant la durée de l'Exposition.
On compte sur un grand succès à Moscou, mais tout n'est pas prêt encore, et l'échéance du 1er mai est proche. Un sérieux coup de collier est nécessaire.
E. F.
LES ALLIGATORS
La famille des crocodiliens se subdivise, on le sait, en plusieurs sous-genres: le crocodile, qui habite l'Égypte; le gavial, que l'on trouve dans l'Inde; le caïman et l'alligator, qui se rencontrent en Amérique; ce dernier plus particulièrement dans la Floride. Il s'y multiplie au point de devenir, de la part des gens de couleur de ce pays, l'objet d'un commerce curieux.
Montrons d'abord l'_Eden_ de l'alligator. Une rive basse et marécageuse borde le fleuve à perte de vue; c'est là que sous le chaud soleil, dans l'alluvion vaseux, l'animal dépose ses oeufs et qu'il dort immobile pendant des journées entières.
Mais un bruit vient tout à coup troubler sa quiétude; il relève la tête et aperçoit son ennemi naturel occupé à fouiller le sable pour chercher ses oeufs. Une douce satisfaction se reflète sur la figure de l'homme, car la récolte s'annonce bien.
Déjà le chercheur d'oeufs est parti avec son panier plein. L'alligator va pouvoir continuer à dormir en paix. Hélas non! car encore une fois le sable a crié sous des pas. Ils sont deux à présent, un vieux solide accompagné d'un plus jeune. Fuyons!...
Trop tard, le chemin du fleuve est coupé, les chasseurs d'alligators connaissent leur métier et vont manoeuvrer habilement. Cerné de deux côtés, le malheureux animal est saisi par quatre bras robustes, vivement retourné sur le dos, le ventre en l'air, et, tandis que le vieux, assis sur lui, maintient vigoureusement la tête, son compagnon attache les deux mâchoires au moyen d'une liane.
Une dernière ressource lui restera, c'est de verser toutes les larmes que lui prête la fable pour essayer d'attendrir son bourreau. Peine inutile, la captivité dans une ménagerie foraine ou la mort l'attendent.
Sa progéniture du moins aura-t-elle un meilleur sort? Pas davantage, car c'est encore dans un but de commerce que l'homme prendra soin de ses oeufs et les fera éclore.
Les petits qui en sortiront seront mis dans un seau transformé en aquarium et tous les matins portés à travers les rues jusqu'à ce que quelque petit garçon séduit par leur gentillesse achète l'un d'eux: il deviendra alors, peut-être, le singulier favori que nous vous voyons sur notre dessin.
Le petit garçon est nonchalamment assis devant le seuil de la maison, une jambe étendue, l'autre ramenée vers lui, tandis que son alligator familier est couché dans une pose d'abandon, frottant câlinement son gros et rude museau sur le genou de l'enfant. Singulier favori, en vérité, qui pourrait bien se transformer un beau jour en bête féroce. Heureusement, l'empailleur est là: pardon, le taxidermiste. La pipe à la bouche, ses lunettes de pseudo-savant sur le nez, celui-là aussi gagnera sa vie avec l'alligator. Il va leur rendre la vie, presque le mouvement, en les montant, dans les attitudes les plus diverses, sur des planchettes de bois, à la grande joie des amateurs et des enfants.
CHARME DANGEREUX
PAR
ANDRE THEURIET
Illustrations d'ÉMILE BAYARD
Suite. Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.
La physionomie du petit port n'avait pas changé. Dans l'ombre de l'unique rue en pente, les femmes tricotaient, quiètement assises sur le seuil; les barques se balançaient comme autrefois le long de la jetée rocheuse; comme le mois passé, les bois d'oliviers baignés de soleil faisaient silence entre le port endormi et les vagues qui se brisaient contre le cap Saint-Hospice.
Mania s'arrêta en face du porche de l'hôtel Victoria:
--Tenez, reprit-elle, voici notre affaire... L'auberge est déserte et nous serons là comme chez nous.
Elle le précéda dans le raide escalier qui conduisait au premier étage et Jacques la suivit avec un serrement de coeur. L'hôtesse délurée et rieuse les accueillit dans la salle solitaire. Jacques tremblait qu'elle ne le reconnût, mais elle voyait passer tant de gens que leurs figures se brouillaient dans sa mémoire indifférente et elle ne parut pas se souvenir de lui.
--Bonjour, ma bonne femme, dit Mania, nous voudrions nous reposer un moment chez vous et y goûter tranquillement... A cette heure-ci vous ne devez pas avoir beaucoup de visiteurs?
--Malheureusement non, reprit l'hôtesse, nous n'avons guère de clients qu'à l'heure du déjeuner, et encore, aujourd'hui, il n'est, venu personne... C'est vous qui m'étrennerez, monsieur et madame!
--Tâchez que nous ne soyons pas dérangés, reprit Jacques, et apportez-nous de quoi nous rafraîchir... Que pouvez-vous nous donner?
«Peu de chose, murmurait la bonne femme en s'excusant; les gens qui étaient venus la veille avaient tout dévoré.»--Elle apporta des biscuits, des mandarines et une bouteille d'Asti.
Jacques était honteux de ce maigre régal. Dans sa vanité de snob et d'amoureux, il aurait voulu offrir à cette grande dame autre chose que le vin et les fruits dont se contentaient les vulgaires clients de l'auberge, et il s'excusait plus encore que l'hôtesse. Mania, au contraire, était ravie; cela la changeait de l'ennui cérémonieux des _five o'clock_ et donnait plus de saveur à son escapade; les mandarines décorées de leurs feuilles vertes et servies sur une nappe de grosse toile, le vin mousseux versé dans d'épais verres à côtes, sous les solives enfumées d'un cabaret, amusaient son caprice.
--De quoi vous plaignez-vous? s'écria-t-elle, ce sera charmant, cette dînette à l'auberge!
Quand l'hôtelière se fut retirée et qu'ils se trouvèrent seuls, Mme Liebling enleva son chapeau, se déganta, ouvrit la fenêtre toute grande, puis trempa ses lèvres dans son verre.
--Venez un peu ici, continua-t-elle en s'asseyant contre la barre d'appui de la croisée, et avouez qu'on y est bien mieux que sous la véranda du restaurant de la Réserve!...
Jacques se gardait de la contredire. L'épaule effleurée par l'épaule de Mania, le visage tout près de celui de la jeune femme, il respirait l'odeur d'oeillet blanc qui parfumait ses vêtements, il s'en grisait et ne détachait plus ses yeux de ceux de sa voisine. Il avait chassé de son coeur les anciens souvenirs et les récents remords; il se disait que le monde entier pouvait s'évanouir, pourvu qu'il restât avec Mania à cette petite fenêtre, et que cette intimité délicieuse se prolongeât pendant des heures. Il n'osait plus bouger ni parler, de peur que le moindre mouvement, le plus faible murmure n'accélérât la fuite du temps qui lui était parcimonieusement mesuré.
--Oh! murmurait Mme Liebling, ces belles montagnes lilas, le vert profond de cette eau calme, ce port étroit avec ses rochers rouges et ses bois d'oliviers, quel endroit adorable! Si vous voulez me faire plaisir, vous me peindrez un jour ce petit coin avec la couleur qu'il a en ce moment, avec cette ombre violette qui s'avance sur la mer, et cette lumière rose qui se recule à mesure, comme pour nous rappeler le peu de durée de nos meilleures joies... oui, promettez-moi de me donner ce tableau... Je le regarderai avec un doux serrement de coeur plus tard... quand vous ne m'aimerez plus.
--Comment pouvez-vous parler de la sorte? s'exclama Jacques avec vivacité, je ne cesserai de vous aimer que lorsque je serai dans la terre.
--Oui, répliqua-t-elle en hochant la tête, ces choses-là se disent et même on les croit au moment où on les dit, mais la réalité est là avec sa prose... On n'est pas plus libre d'aimer que de désaimer.
--Vous vous trompez, protesta-t-il, je vous chérirai toute ma vie... Je vous le jure!
Elle haussa les épaules et un sourire désabusé lui courut sur les lèvres:
--Ne jurez pas, de peur d'être obligé de vous parjurer comme saint Pierre!... Nous ne nous appartenons pas plus que les heures ne nous appartiennent, et vous ne faites pas exception à la loi commune.
Il voulut se récrier, mais elle lui imposa silence en lui effleurant le bras de sa main fluette et allongée.
--Non, vous ne vous appartenez pas!... À chaque instant il y a un tiers entre vous et moi... Je m'en suis bien aperçue tout à l'heure encore, quand, au beau milieu de la promenade, vous êtes devenu tout à coup taciturne. Si vous êtes franc, avouez qu'à ce moment-là vous pensiez à une autre...
Il détourna la tête avec embarras, puis, dépité de se voir ainsi percé à jour, il murmura entre ses dents serrées:
--Vous savez pourtant bien que je suis devenu votre esclave!... Comment osez-vous suspecter un amour qui éclate dans le moindre de mes actes?... Ce serait plutôt moi qui aurais le droit de douter, moi à qui vous n'avez jamais dit franchement que vous m'aimiez!
--Pourquoi alors suis-je ici, je vous prie? demanda-t-elle avec un hautain pli des lèvres; pourquoi me suis-je fourvoyée avec vous dans ce cabaret de village?
Elle s'était éloignée de lui et, debout au milieu de la salle, elle le regardait ironiquement.
--Pourquoi? repartit-il, irrité à son tour et répondant à cette attitude dédaigneuse par un éclat de rudesse paysanne, pourquoi?... Peut-être pour vous amuser, ou satisfaire votre curiosité, en constatant avec quel aveuglement un naïf peut se laisser prendre aux caprices d'une coquette?...
Elle ressentit vivement la brutalité de ce coup de boutoir immérité, car elle était sincère à ce moment,--et des larmes lui montèrent aux yeux.
--Vous avez une singulière opinion de moi! murmura-t-elle.
Dès qu'il vit les paupières de Mania se mouiller, Jacques fut désarmé et son irritation tomba. Il alla vers elle, lui prit les mains, y appuya son front et balbutia humblement:
--Pardon! je suis un rustre et un sot!
--Non, dit-elle, tandis qu'un sourire rassérénait ses yeux humides, mais vous êtes pire, vous êtes méchant.
--Hélas! ce qui me rend mauvais, c'est justement parce que je vous aime trop... Vous me possédez à un degré que je ne saurais dire, et si vous me voyez parfois préoccupé, ce n'est point parce que j'en regrette une autre, c'est parce que je souffre de ne pas vous avoir tout à moi.
Elle le dévisagea un instant sans parler, puis elle s'approcha de la table, vida son verre de vin d'Asti, et, attendrie par cette entière soumission, elle lui tendit tes mains.
--Allons, reprit-elle, la paix est faite, vous m'appartenez, j'en prends acte, et d'abord je ne veux plus que vous doutiez de moi. Regardez mes yeux, ils n'ont jamais menti... Qu'y voyez-vous?
--Ils me grisent comme toujours, mais...
--Aveugle! n'y voyez-vous point que je vous aime? chuchota-t-elle de sa voix de sirène, en rapprochant son visage de celui de Jacques.
--Mania!..