L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891

Part 3

Chapter 33,714 wordsPublic domain

Sous l'empire, on commença de s'adresser directement au public; jusqu'alors, on l'a vu plus haut, on était placé sous l'onéreuse tutelle des syndicats de banquiers. Le nouveau système réussit à merveille. En 1854, le gouvernement emprunta 250 millions, en 5% à 92.50 ou en 3% à 59 fr. 20 nets, au choix du souscripteur. L'intérêt était ainsi de 5.40% environ; le public apporta 467 millions en 5%. En 1855, pour un emprunt de 750 millions émis aux mêmes conditions que le précédent, la souscription publique produisit 2.175 millions, dont 450 millions fournis par l'étranger. En 1859, un emprunt de 520 millions fut offert; le public apporta quatre milliards. En 1868, quinze milliards se disputèrent les 450 millions en rente 3% émis par le gouvernement. Il est vrai que ce 3%, vendu 70 francs, était en réalité du 4.30%. En 1870, au moment de la guerre, l'emprunt de 805 millions, en 3% à 60 fr. 60, fut largement souscrit. Le revenu en était de 4.95%.

Après la guerre, comme on le comprend aisément, les emprunts, dits de libération du territoire, se ressentirent de la situation du pays, et rapportèrent environ 6% aux souscripteurs. Mais les sacrifices matériels que dut faire la France furent superbement compensés par les encouragements moraux qu'elle reçut. Qui ne se souvient de l'emprunt 5% de trois milliards, émis en 1872, et qui fut l'occasion d'un mouvement de capitaux tel, qu'il ne se renouvellera probablement jamais. On mit quarante-trois milliards à la disposition de la France. L'emprunt fut couvert une fois et demie en Angleterre, plus d'une fois en Allemagne, cinq fois par la France, cinq fois par le reste du monde!

C'est à propos de cet emprunt que, pour la dernière fois, en France, on eut recours aux services des syndicats de banquiers. M. Thiers savait bien, d'avance, que l'emprunt serait souscrit largement; mais il importait de relever les courages abattus, de faire renaître la confiance de tous, de rendre, d'un seul coup, tout son lustre au crédit national. Un succès? Ce n'était pas assez: il fallait un triomphe, et M. Thiers mit tout en oeuvre pour obtenir ce résultat. Il offrit aux grands banquiers des irréductibilités, sachant bien que ces banquiers, ainsi amenés à travailler pour eux-mêmes, travailleraient en même temps dans l'intérêt du pays. Le président de la République comptait que cette combinaison contribuerait puissamment au succès; mais jamais, dans ses prévisions les plus optimistes, il n'espéra la prestigieuse apothéose dont plus haut il est parlé!

Trois derniers emprunts à noter. En 1881, le 3% amortissable apparut. Il fut, pour une somme de 1 milliard, émis à 82 fr. 25, produisant ainsi 3.60%, et l'émission fut couverte 14 fois. En 1884, une seconde émission de 350 millions d'amortissable à 76.60 fut souscrite une fois et demie, au taux de 76.60; l'intérêt est de 3.91%. Enfin, 1886, l'État demanda 5,000 millions en 3% à 70.80, c'était du 3.76%. L'emprunt fut couvert près de 21 fois.

***

On a vu, au commencement de cet article, les résultats du dernier emprunt. Ils sont supérieurs à tous les autres, même à ceux de 1886. Car, nous venons de le dire, l'intérêt alors offert aux souscripteurs était de 3.76%. Cette différence de 0.52% est énorme, puisqu'elle représente près de 14% de diminution sur l'intérêt offert il y a quatre ans seulement.

Mais cette réduction dans le taux de l'intérêt n'est pas pour arrêter le souscripteur français, qui se trouve regagner amplement, par l'augmentation du capital, ce qu'il peut perdre du côté du revenu. L'Amortissable de 1881 gagne actuellement 15 francs; c'est 18 1/2% d'augmentation pour le capital primitivement engagé. L'Amortissable de 1884 gagne 20 francs; c'est plus de 26% d'augmentation. Le 3% perpétuel de 1886 gagne 15 fr. 50 sur son cours d'émission; c'est un accroissement de plus de 19% du capital.

Il est permis de croire que le mouvement d'ascension du crédit de la France n'est pas près de s'arrêter. Ce pays est riche; il a toujours eu la tradition du travail et de l'épargne: il continuera. A cet égard, le passé et le présent sont caution de l'avenir.

Ch. Friedlander.

LES PARLEMENTS ÉTRANGERS

VIII

SUÈDE

Le parlement suédois a existé de tout temps. Celui que les Suédois ont surnommé le Roi-Soleil, Gustave III, l'avait, pendant quelques années, réduit et même supprimé, mais ce monarque peu libéral fut tué, comme l'on sait, à l'Opéra de Stockholm d'un coup de pistolet en 1792.

Pendant des siècles le parlement suédois se composait de quatre chambres: la noblesse, le clergé, la bourgeoisie et les paysans. C'est la noblesse qui presque toujours dominait, et on lui permettait de dominer parce qu'elle était la gloire du pays, alors que la Suède était un État puissant et que ses rois triomphaient sur les champs de bataille de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie et de la Pologne.

Quand le fils de Gustave III, Gustave-Adolphe, fut violemment détrôné en 1809, ce qui le fit devenir même à peu près fou, la constitution suédoise fut un peu modernisée et la puissance dangereuse du roi considérablement réduite, mais on gardait toutefois les quatre Chambres où les sièges de la noblesse étaient héréditaires, comme en Angleterre.

Mais bientôt les idées nouvelles se répandaient en Suède, le pays se développait intellectuellement, et dans ce siècle de libéralisme, d'inventions et de progrès, ce système des quatre Chambres devint intolérable au point de vue politique et pratique. Après de laborieuses discussions et une opposition catégorique de la part de la noblesse, on obtint enfin en 1866 une réforme de la représentation nationale. C'est là d'ailleurs le seul grand événement qui ait traversé la vie politique de la Suède dans les temps modernes, et la seule fois que les noms de ses hommes d'État devinrent vraiment connus hors du pays. Le père de la réforme, c'est du reste ainsi qu'on l'a surnommé, fut M. le baron Louis de Geev. Il appartient à une vieille famille d'origine belge; il est né en 1818, et, après une brillante carrière judiciaire et de nombreuses excursions dans la littérature sous forme de romans historiques, il fut nommé en 1875 président du conseil et garda ce poste jusqu'en 1880. _La gauche et la droite_ n'existant pas dans la politique suédoise, on ne peut guère dénommer son cabinet: tout ce que l'on peut en dire, c'est que c'était un cabinet conservateur, mais de nuance assez pâle. Quoi qu'il en soit, c'est à M. de Geev que l'on doit en grande partie la constitution actuelle dont nous allons exposer le système.

La forme du gouvernement est une monarchie héréditaire avec une Diète composée de deux Chambres: la «première», élue par les conseils provinciaux et par les conseils municipaux des grandes villes; la «deuxième», élue, au suffrage à deux degrés, par des électeurs censitaires. Le roi a un droit de veto absolu.

Les membres de la «première», sont élus pour neuf ans; ils sont actuellement au nombre de 145 et ne touchent aucune indemnité. Cette Chambre, très aristocratique, renferme beaucoup de comtes et de grands financiers.

Les membres de la «deuxième» sont élus pour trois ans; ils sont actuellement au nombre de 222, et touchent par jour 15 francs d'indemnité. Cette Chambre renferme beaucoup de paysans, élus dans les campagnes, et beaucoup de commerçants, d'avocats et d'hommes de lettres, élus dans les villes.

La diète (_Riksdag_) se réunit tous les ans, en session ordinaire, le 15 janvier; elle peut être convoquée en session extraordinaire par le roi, ou en cas de décès, de maladie ou d'absence du roi, par le conseil d'État.

Le roi a aussi le droit de dissolution, soit des deux Chambres simultanément, soit séparément de l'une d'elles, pendant les sessions ordinaires; il dissout les sessions extraordinaires lorsqu'il le juge convenable.

L'ouverture de la Diète a lieu, après un service religieux, par un discours du roi ou d'un ministre, en séance solennelle des Chambres réunies, et la clôture des sessions est aussi prononcée par le roi, après un service religieux, en séance solennelle. Le président (_talman_) et le vice-président (_vice talman_) sont nommés par le roi, et choisis, pour chaque Chambre, parmi les membres qui la composent.

La Diète partage le droit d'initiative et le pouvoir législatif avec le roi: le consentement du Synode est nécessaire pour les lois ecclésiastiques, mais les deux Chambres ont seules le droit d'établir le budget. Lorsqu'un dissentiment se produit à l'occasion du budget, on additionne les voix de tous les membres des deux Chambres, et un bulletin mis à part, lors du vote dans la «deuxième» Chambre, détermine la majorité en cas de partage. On évite ainsi les situations tendues et les crises; mais naturellement la deuxième Chambre, qui a l'avantage du nombre sur la première, reste souvent victorieuse et impose les décisions dictées par son esprit économique, ce qui fait qu'elle détourne d'elle la bourgeoisie et l'aristocratie, qui ne savent pas toujours combien le paysan suédois a de peine à gagner son pain.

Nous avons dit plus haut que les membres de la première Chambre étaient élus par les conseils provinciaux et les conseillers municipaux des villes ayant au moins 25,000 âmes. Chaque fois qu'il y a une vacance, ou que le roi ordonne de nouvelles élections, les conseils provinciaux ou communaux se réunissent en session extraordinaire, et chaque conseil provincial ou communal élit un député à raison de 30,000 habitants compris dans son territoire.

Pour être éligible à la première Chambre, il faut avoir trente-cinq ans, justifier d'avoir payé à l'État depuis trois ans un cens d'au moins 1,100 francs, et appartenir à la religion luthérienne.

Quant à la seconde Chambre, est électeur tout Suédois âgé de vingt-cinq ans, domicilié dans la commune et ayant droit de vote dans les affaires générales. Il doit, en outre, remplir l'une des trois conditions suivantes: 1° avoir la propriété ou l'usufruit d'un immeuble, évalué pour l'assiette de l'impôt au moins à 1,000 couronnes (1,380 fr.); 2° avoir à ferme pour la vie, ou pour vingt ans au moins, un immeuble agricole évalué à 6,000 couronnes (8,280 fr.); 3° payer à l'État un impôt calculé sur le revenu annuel d'au moins 800 couronnes (1,104 fr.).

Est éligible tout Suédois luthérien jouissant, depuis un an, de ses droits d'électeur dans l'une des communes de sa circonscription électorale.

Ainsi constitué, le Riksdag est un parlement calme. Il s'y passe rarement de ces scènes tumultueuses, de ces discussions qui ont un grand retentissement hors du pays. Les comptes-rendus des séances ont rarement un grand intérêt.

La deuxième Chambre actuelle a été élue en 1888, et diffère notablement de celle à laquelle elle succède. La grande question de la protection des blés suédois a fait tomber beaucoup de libre-échangistes dans les provinces. Cette protection de l'agriculture nationale a une majorité dans la première Chambre, mais elle ne l'aurait certainement pas dans la deuxième Chambre et dans les votes communs, si un incident très singulier n'avait pas fait remplacer les 21 libre-échangistes nommés à Stockholm par 21 protectionnistes. Voici comment les choses se sont passées, car le fait est curieux à connaître, au point de vue des règles électorales de la Suède. Un des 21 libre-échangistes élus par la capitale avait oublié de payer son impôt, une vingtaine de francs environ, et, par cet oubli, non seulement son élection devenait illégale, mais encore celle de ses vingt autres collègues; d'un autre côté, on ne pouvait pas faire de nouvelles élections, de sorte que ce furent ceux qui avaient obtenu le plus de voix après les membres invalidés qui devinrent à leur tour députés. Le parlement fut ainsi privé de plusieurs hommes très distingués, notamment M. Nordenskioeld, le grand voyageur, le rédacteur Hedin, qui est incontestablement le premier orateur politique, etc. En revanche, on a reçu M. de Laval, dont les inventions agricoles sont fort estimées.

La deuxième Chambre compte parmi ses membres un grand nombre de paysans dont le doyen et le chef était M. Ifvarson qui vient de mourir; depuis quelques années il occupait le poste de vice-président.

Parmi les membres de la première Chambre, il convient de citer d'abord le baron Louis de Geer, qui fut président du conseil, ainsi que les comtes Posse et Themptander, M. Lundberg, archevêque de Suède, et les rédacteurs MM. Hedlund et Borg.

Le ministère actuel est protectionniste, sans l'être toutefois d'une façon agressive. On l'appelle le ministère des barons, parce que, sur les dix ministres dont il se compose, six sont barons ou comtes.

Le président du conseil actuel est M. le baron Johan Gustaf Nils Samuel Aakerhjelm, grand'croix de tous les ordres suédois, grand'croix de Saint-Olaf, etc., né en 1833. Il est très protectionniste. Il a eu d'abord l'intention de cumuler les fonctions de président du conseil et de ministre des affaires étrangères; mais devant les nombreuses protestations qui se sont élevées il a dû y renoncer, et c'est M. le comte Lewenhaupt, ancien envoyé des Royaumes-Unis à Paris, qui a hérité de son portefeuille.

M. Lewenhaupt, ministre des affaires étrangères, est né en 1835. Comme tous ses prédécesseurs, il a été, au cours de sa carrière diplomatique, un excellent chef de bureau, un expéditionnaire habile. Mais ce qui suffisait autrefois n'est plus suffisant aujourd'hui, quoique un de ses chefs ait dit de lui: «Un diplomate qui se tait, et lève seulement les épaules, c'est du pur Metternich!» Est-ce à cela qu'il a dû d'être attaché d'ambassade à Paris, puis envoyé à Washington de 1876 à 1884? Pendant l'Exposition de 1889, il était à Paris, et les Suédois ont trouvé qu'il représentait mesquinement la Suède. Le ministre est, en effet, d'une économie excessive, et il avait pris un appartement très simple meublé d'une façon rudimentaire.

On lui a reproché de ne pas avoir assisté à l'inauguration de l'Exposition; on lui a surtout reproché de ne pas avoir assez plaidé la cause de l'Exposition auprès des autorités suédoises, car on aurait certainement voté l'argent nécessaire, et le roi eût bien été obligé de se départir de sa réserve vis-à-vis de la France.

M. Wennerberg, ministre des cultes, a fait les paroles et la musique d'une série de chansons d'étudiants qui sont très populaires dans toute la Scandinavie.

Quant à ce qu'on appelle en Suède _la maison du Parlement_, elle est vieille et peu décorative. On prépare un grand et magnifique palais pour recevoir les députés; c'est-à-dire que l'on y pense, car le monument n'est encore qu'à l'état de projet et l'on en est à la période de concurrence des architectes, c'est dire que les habitants de Stockholm ne sont pas encore sur le point de voir la nouvelle Chambre. Mais que peut leur importer le bâtiment plus ou moins neuf, l'essentiel est que ce qui s'y fait soit bon: et c'est le cas. On est presque tenté de croire que ce n'est que dans les vieilles bâtisses qu'on fait de bonnes lois.

P. Artout.

QUESTIONNAIRE

N° 16.--Paris et Province.

_Quels sont les Avantages et les Inconvénients de la Vie de Paris et de la Vie de province?_

(14 Juin 1890.)

RÉPONSES (suite)

Paris est le soleil autour duquel les provinces gravitent comme des satellites éclairés de son reflet. Ils semblent en correspondance par le même langage, c'est-à-dire qu'ils emploient les mêmes mots, mais ces mots, rangés dans un dictionnaire, ont un sens tout différent dans les nuances de l'expression intime des idées, des sentiments et des passions. Le regard, la voix, le geste, voilà l'âme de la langue universelle au service du coeur et de l'intelligence; le langage articulé n'en est que l'instrument imparfait, comme le style de l'écriture une froide traduction. C'est pourquoi, à l'exception du jargon judiciaire, lui-même fort obscur, mais mieux défini, Paris et les provinces peuvent entrer en communication extérieure, mais sans communion; ils peuvent même se comprendre, ils ne s'entendent pas.--Volapuc.

Presque toutes les villes se métamorphosent; les plus anciennes, les plus originales, veulent être à la mode, toutes neuves, bourgeoises, avec des squares, des boulevards, des rues rectilignes, aux maisons à cinq étages, bordées de trottoirs en asphalte et éclairées au gaz, en attendant la lumière électrique. Les costumes nationaux ont presque tous disparu dans les provinces, et ces vêtements si pittoresques ont suivi la transformation générale. Les femmes suivent les modes de «la Capitale». Ces villes sont jalouses de Paris, comme des demoiselles d'honneur brodant leur bonnet de Sainte-Catherine autour du trône de leur reine couronnée. Elles la dénigrent et l'imitent, et ce sont ces deux sentiments alternés qui produisent un effet de comique si singulier dans leurs moeurs et leurs habitudes.--Vieux Pommeau.

C'est un genre de dénigrer Paris et les Parisiens, et surtout les Parisiennes, qui s'occupent fort peu de la Province, et s'ils s'en occupent, c'est pour en rire. Celui-là, comme on dit, ne reçoit pas l'injure qui l'ignore: mais malheur à qui se fourvoie dans le guêpier. Les bonnes gens de petite ville ne pardonnent pas à ceux qui se tiennent en dehors de leurs coteries, et ils ont la haine de l'étranger, dont l'existence n'est pas circonscrite à l'ombre de leur clocher.--Poligny.

Paris n'est pas un problème si étrange, un labyrinthe si inextricable, un dédale si compliqué. On peut connaître Paris comme son village. Qu'est-ce que Paris? C'est une ville qui a trois lieues de diamètre, neuf lieues de circonférence. On peut la traverser à pied en moins de deux heures, et en faire le tour entre le déjeuner et le dîner. Elle est un peu plus grande que les autres; les rues sont plus longues, les maisons plus hautes; mais enfin, ce sont des rues et des maisons, et on y retrouve les mêmes éléments que dans les villes secondaires. Je dirai même que Paris est une _Petite ville_, c'est-à-dire une agglomération de petites villes limitrophes qui n'ont entre elles aucune affinité ni les moeurs, ni les usages, ni les croyances, ni le costume, ni même le langage. Je ne parle pas des habitants de la Rive droite, qui disent pour passer les ponts: «Je vais de l'autre côté de l'eau», et des habitants de la Rive gauche: «Je vais à Paris.» Je parle des voisins qui se touchent. Qu'y a-t-il de commun entre la Ville du Faubourg Saint-Germain et la Ville dû Quartier-Latin? Elles sont aussi différentes qu'une douairière et une grisette, aussi séparées qu'une vieille monarchie et une jeune république. Ainsi des autres. Paris est une Petite ville, la Foire aux Cancans, la Grande Potinière.--Rulwer.

J'ai toujours été indiffèrent à l'opinion des autres; je ne me soucie pas de ce qu'on pense ou de ce qu'on dit de moi, je n'ai à subir le jugement de personne et je ne dois aucun compte de mes actes et de mes sentiments personnels. Voilà une déclaration de principes qui paraîtra la chose la plus simple à un Parisien; j'ai osé la faire à un Provincial, qui est tombé des nues; il m'a considéré avec inquiétude et s'est éloigné de moi comme d'un pestiféré.--Petit clerc.

L'ennui ronge la province; on le lit sur tous les visages. On connaît la ville, maison par maison; tout le monde se sait par coeur. Les cancans, maigre chère, vieilles histoires ressassées, difficiles à rajeunir. Leur plus clair résultat est de semer la zizanie dans toutes les familles de Guelfes et de Gibelins. On traite les piqûres d'épingle comme des coups de stylet, on se brouille pour un mot, pour un sourire, pour rien, sans doute pour se désennuyer par les négociations du raccommodement. Un autre malheur de la province, c'est de se fâcher contre les choses, ce qui est inutile, dit Euripide, parce que cela ne leur fait rien du tout.--L'Ennuyé.

La Bruyère n'a eu garde d'oublier la Province dans ses _Caractères_. Tout le monde connaît le tableau de la _Petite ville_, où Picard a trouvé le cadre de sa comédie, dont je ne détacherai qu'un trait:

La première représentation était incertaine, un seul mot décida du succès. Quand la mère apprend que celui des deux Parisiens sur lequel elle avait jeté son dévolu était marié, elle crie à sa fille:» Sortez, sortez, n'écoutez plus rien!» La petite ingénue provinciale ne perd pas la tête et répond avec sérénité: «Mais, maman, l'autre n'est peut-être pas marié?»--Camille S.

_Parisienne_ et _Provinciale_, en dehors de Paris, sont des synonymes de _Courtisane_ ou _Ménagère_, de Proud'hon. C'est un peu rustique, et aussi faux que cette autre formule: «Toute femme qui n'est pas à Dieu est à Vénus.» Vesta.

On ne saurait imaginer combien est banal, étroit, arriéré, ennuyé et ennuyeux, le monde d'une Petite ville de province; mais les gens sont partout les mêmes, et ce microcosme est la réduction exacte des plus grandes, qui se croient des rivales de Paris. Trois castes les composent: aristocratie orgueilleuse et fermée, bourgeoisie vaniteuse et jalouse, peuple envieux et gouailleur; castes aussi tranchées, séparées et divisées, par ce temps qui a la prétention d'imposer des moeurs égalitaires, qu'elles le furent jadis par la classification des Trois Ordres. Autrefois, elles n'avaient pas plus d'affinité que l'huile et le vinaigre; aujourd'hui, la Politique est le sel qui opère le mélange, et le Clergé, la Noblesse, la Bourgeoisie et le Peuple se fusionnent pour assaisonner la salade nationale. De là une physionomie nouvelle du monde provincial, où la garnison circule sans s'y mêler, et où les fonctionnaires forment une colonie temporaire. On a beau les changer, ils ont tous comme un air de famille, il semble que ce sont toujours les mêmes; le nouveau ressemble à son prédécesseur, son successeur lui ressemblera, et on ne parvient à les distinguer que par quelque signe particulier, quand ils en ont un.--Tapis Vert.

Ce que je reproche à la province, ce n'est pas sa chape de plomb, qui endort la pensée et engourdit le coeur, c'est son hypocrisie peureuse, la basse jalousie, l'envie à l'oeil louche, qui y voit très clair, la haine, qui faussent les caractères et humilient l'intelligence, en soumettant tout le monde à l'esclavage de l'Opinion, qu'on méprise en secret. On se défie de l'ami et on flatte l'ennemi; on ménage la chèvre et le chou, on craint le loup et on ne veut pas se brouiller avec le batelier.--Épine de rose.

En causant avec les habitants de toutes les classes, les fonctionnaires, les notables, les marchands, les artisans, on apprend des choses vraies et beaucoup plus intéressantes que les monographies historiques. Tout le monde sait quelque chose et aime à dire ce qu'il a appris, à raconter ce qu'il a vu, à donner son avis sur les hommes et les choses qui le touchent de près et qu'il a occasion d'observer tous les jours. On a aussi quelquefois la chance de rencontrer des gens instruits et affables, qui ont du plaisir à faire les honneurs de leur pays.--Tourist.