L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891
Part 2
Fleuves et rivières gelés le 12 janvier: Seine, Yonne, Aube, Marne, Rance, Saône, Rhône, Charente, Loire, Dordogne, Garonne, Sorgues, Durance, Gardon. Mer prise à Blankenberghe et Ostende.
L'Espagne, comme tous les pays de l'Est, a partagé le sort de la France.
Camille Flammarion.
LE BARON HAUSSMANN
Le baron Haussmann est mort subitement ces jours derniers. C'était un grand vieillard plein de verdeur et d'énergie encore, bien qu'il fût plus qu'octogénaire. Il avait gardé toute sa lucidité d'esprit et s'occupait en ces temps derniers de la publication du troisième volume de ses Mémoires. Il avait entrepris, en effet, d'expliquer la genèse de l'oeuvre grandiose à laquelle son nom reste attaché: averti par les controverses qui l'avaient assailli à l'heure même où il transformait et embellissait Paris, le baron Haussmann avait compris que, pour mériter d'être défendu par son oeuvre devant la postérité, il fallait d'abord défendre cette oeuvre devant les contemporains.
C'est donc un peu par M. le baron Haussmann lui-même que nous apprenons qu'il était petit-fils d'un conventionnel, porté par erreur comme ayant voté la mort du roi, et qu'avant d'entrer dans l'administration il avait songé à une carrière artistique et fréquenté le Conservatoire. Mais la destinée du baron Haussmann lui fit délaisser en temps utile les classes musicales pour l'uniforme de sous-préfet. C'est, sous le règne de Louis-Philippe qu'il débuta; il vit s'écrouler la monarchie de Juillet et surgir la République de 1818 sans trop s'émouvoir: son coeur n'appartenait ni au gouvernement déchu ni au régime nouveau. Il les voyait se succéder d'un oeil prudent et indifférent, d'une âme un peu méprisante à l'égard de ces gouvernants qui essayaient de réaliser la liberté sous des formes diverses. Lui, le baron Haussmann, était acquis d'avance à l'homme qui voudrait restaurer l'autorité et utiliser en pleine lumière ses talents d'administrateur, qui moisissaient en d'obscures préfectures de province: le prince Louis-Napoléon lui apparut, dès son élévation à la présidence de la République, comme le dictateur attendu. Son nom était un gage certain, à divers titres, pour le baron Haussmann, dont le père et le grand-père avaient servi les Bonaparte. Il suivit donc l'étoile naissante, il la salua dans l'Yonne avant, beaucoup d'esprits perspicaces, et se trouva un beau jour préfet de la Seine, à la tête d'une administration qui était un ministère et qu'aucun contrôle indiscret ne venait troubler dans ses hautes combinaisons.
Une promenade à travers le Paris moderne en dit plus aux gens de notre génération que bien des volumes, sur l'oeuvre accomplie par le baron Haussmann. Ces larges avenues, ces voies amplement aérées, où joue librement la lumière, ou circule sans encombre le torrent d'élégance et d'activité qui constitue la vie parisienne, c'est le baron Haussmann qui les a créées. Certes, Paris a dû payer, et payer un peu cher, sa toilette nouvelle; on ne l'a pas consulté sur l'à-propos des bouleversements qu'on lui imposait; mais faut-il y regarder tant de fois et de si près quand on est, comme aujourd'hui, en présence du fait accompli, et d'un fait d'une si haute portée historique et sociale? Nous ne le pensons pas. La rue de Rivoli prolongée, le boulevard Sébastopol créé, comme aussi la rue Turbigo, les boulevards Haussmann et Malesherbes, la construction des Halles Centrales, des parcs des Buttes-Chaumont de Montsouris, de Monceau, la métamorphose des bois de Boulogne et de Vincennes, voilà assurément des titres à la reconnaissance généreuse de tous ceux qui aiment Paris. Il ne faut pas marchander cette reconnaissance à la mémoire du baron Haussmann. L'Empire avait comblé d'honneurs le haut fonctionnaire en lui conférant la dignité sénatoriale et la grande-croix de la Légion d'honneur; les Parisiens lui ont voué un souvenir de gratitude: ceci dure plus et vaut mieux que cela.
UN LABADENS
Je ne sais si vous éprouvez quelque plaisir à prendre part à ces agapes périodiques que les associations amicales d'anciens Labadens ont mises depuis plusieurs années déjà à la mode. Pour ma part, je les exècre, attendu que rien, mieux quelles, ne me fait plus durement sentir l'outrage des années qui s'accumulent, la fâcheuse décrépitude qui menace, et ne me montre la profondeur des rides que la patine du temps creuse au front de mes contemporains, sans pour cela épargner le mien.
On s'était connu jeune, ardent, rose, joufflu, ruisselant de cheveux et d'illusions: on se retrouve alourdi, glabre, chauve, bedonnant et sceptique. On s'abreuve de mauvais champagne et de vieux souvenirs; mais ceux-ci, on les regrette, et celui-là fait mal à l'estomac. On se bat les flancs pour trouver drôles un tas de vieux anas que leur parfum classique impose, et on est forcé de feindre l'enthousiasme pour les mérites transcendants d'un jeune élève, lauréat de l'association, dont le folio, exhibé par M. le proviseur ému jusqu'aux larmes, est blanc de retenues et de vers à copier! C'est odieux!
Ajoutez à cela que si, rebelle parfois aux tendres soins que l'Université, _alma parens_, prodigue à ses nourrissons, vous avez dû, pendant les dix années de vos études, traîner vos fonds de culottes un peu partout; si votre caractère, trop peu apprécié par les uns, vous a forcé à aller demander à d'autres le complément d'une instruction interrompue par la catastrophe d'une exclusion fatale, vous risquez d'être impuissant à suffire à l'afflux de banquets qui vous attend, et de condamner votre estomac à un régime qu'il n'a plus la force de subir. On ne peut pas faire de jaloux, n'est-ce pas? et alors, gare à la gastrite!!!
***
Hélas! bien que je me sois souvent fait ces réflexions si sages et que j'aie longtemps lutté courageusement contre les invites que m'envoyaient chaque année, avec une persistance aussi touchante qu'intéressée, les «chers camarades» des divers lycées où j'ai passé, j'ai dû céder à la fin... Et moi aussi, maintenant, je fais partie d'une association de Labadens! Et moi aussi, je mange une fois par an le saumon sauce verte, qu'accompagne le filet madère, et qu'arrose le champagne officinal. Moi aussi j'entends des discours, j'en fais même! Et je distribue des médailles en vermeil à de jeunes potaches qui partagent leur temps entre les chagrins d'Ulysse et les matchs du lendit! Voilà ce qu'on gagne de plus clair à la notoriété.
J'étais donc, certain samedi de la présente année, entré vers sept heures du soir chez le grand Véfour, où se passent d'ordinaire ces assemblées spéciales, et je déposais mon pardessus au vestiaire, quand je m'entendis interpeller par une voix inconnue, tandis que je recevais sur le ventre une tape qui voulait être amicale, mais que je jugeai parfaitement incongrue.
--Eh bien! donc, on ne reconnaît pas les vieux copains? Allons! dis vite bonjour! espèce d'homme de lettres.
Je regardai un peu ahuri. J'avais devant moi un gros homme, tout court, tout rond, dont le crâne en poire émergeait de quelques cheveux grisonnants, prolongés de chaque côté des joues par deux favoris filasse. Cette silhouette rappelait bien plutôt une praline dans de l'étoupe que la physionomie de quelqu'un que j'aie jamais connu.
--Désolé, mon cher, balbutiai-je... je ne vois pas très bien... et puis on change, tu sais... tout le monde change...
--Eh! parbleu, si on change!! Mais quand on a été voisin d'étude, que diable! on se reconnaît. Je t'ai bien reconnu tout de suite, moi. Poteau, je suis Poteau... Tu ne te rappelles pas?...
--Ah! parfaitement! Poteau... ah! très bien! Et... qu'est-ce que tu fais?
--Je ne fais rien! Je vis de mes rentes... J'ai été avoué en province, j'ai fait mes affaires, vendu ma charge, et maintenant je me repose... Dis donc, je m'asseois à côté de toi: nous causerons du vieux temps, hein? quand nous faisions enrager les pions... Et puis, tu sais, puisque je te retrouve, toi qui es dans les journaux, tu me donneras des billets de théâtre... Allons, viens!...
***
J'allai, et nous nous assîmes. Poteau se mit en devoir de faire repasser une à une devant moi toutes nos aventures de collège, qu'il me racontait, la bouche pleine, avec des gestes exubérants, et un gros rire épais. Il y avait celle de notre vaguemestre, un brave Alsacien, ancien tambour de la garde royale, qui venait crier les lettres dans la cour et aboyait: «Monsir Botot!» Or, comme nous avions un autre camarade réellement nommé Botot, nous nous faisions un malin plaisir de prendre la lettre, de la donner à celui des deux à qui elle n'était pas destinée, et d'envoyer celui-ci protester auprès du vaguemestre.
--Ce n'est pas pour moi cette lettre, vieux prétorien!
Ce mot de prétorien, que le pauvre homme ne comprenait évidemment pas, avait la propriété de l'exaspérer.
--Ch'ai bas tit Botot, ch'ai tit Podot, criait-il la face injectée et la moustache raidie. Fous êtes tous des _calobins!_
Il y avait aussi l'histoire du roman, que le camarade Poteau se remémorait avec délices.
--Tu te rappelles bien le jour où j'ai été si bien refait sur les quais?
--Non, pas du tout.
--Mais si, nous étions en promenade, à la queue leu-leu, et nous longions les boutiques de bouquinistes. Moi, tu sais, j'ai toujours aimé la littérature, et j'étais constamment puni parce qu'on me confisquait des livres défendus. Voilà que, tout à coup, je vois s'étaler dans un éventaire un livre superbe, sur le dos duquel je lis le mot «roman». Au-dessus, était une étiquette portant en gros caractères la mention «50 centimes». Vite, je tire dix sous de ma poche, je les lance dans l'éventaire, et je saisis le bouquin que je cache sous mon caban. Nous rentrions au lycée: je jette sur mon acquisition un regard curieux et rapide, et qu'est-ce que je lis... «_Roman history..._» une histoire romaine... et en anglais encore, moi qui ne savais pas un traître mot de cette langue, et qui suivais le cours d'allemand!
Cette fois, je ne pus m'empêcher de rire en voyant l'air déconfit que prenait encore la figure de mon gros voisin, au souvenir si lointain pourtant de sa mésaventure.
--Et... tu as conservé ton goût pour les lettres? lui dis-je.
--Naturellement. Seulement, tu comprends, quand on est avoué, on n'a pas beaucoup le temps... mais le théâtre, par exemple, je l'adore, et je compte bien...
Le président réclamait le silence. L'heure solennelle des toasts arrivait: je les écoutai tous sans faiblir; puis je lus le rapport dont j'avais été chargé sur les prix d'application et de bonne conduite, et je m'enfuis à l'anglaise, prétextant une affaire pressante au journal. Poteau m'avait accompagné jusqu'à la porte et en m'aidant à mettre mon pardessus:
--Tu sais, je compte sur toi... et quand on te jouera une pièce, ne m'oublie pas pour la première, au moins.
***
Je ne pensais plus depuis longtemps déjà ni à Poteau, ni au vaguemestre, ni à l'histoire romaine, ni aux Labadens que je retrouverai seulement l'année prochaine, quand l'autre jour le hasard m'a remis, pour une heure, en présence de mon ex-voisin d'étude et de banquet.
C'était à Versailles, sur la glace. J'étais allé patiner là-bas, dans le cadre féérique des hautes futaies blanches de givre, au pied du château désert, abri mystérieux de tant de grandeurs déchues et de tant de grâces oubliées, sur ce canal immense dont il semble qu'on ne doive jamais atteindre le bout. Dans le parc, on chassait, et les coups de feu de chaque _trac_ nous arrivaient, répercutés par l'écho, avec le crépitement pareil à une mousqueterie de bataille. Et, tout en me laissant emporter à travers l'espace, je m'isolais dans le passé qui revit ici dans chaque bosquet, dans chaque statue, dans chaque arbre. Il me semblait que la brume tombant sur les pelouses allait se déchirer, que j'allais voir tout-à-coup, des fourrés, surgir des seigneurs poudrés faisant escorte à un homme de haute mine, qu'ils salueraient du nom de maître et de roi, tandis que des valets à grande perruque viendraient, un genou en terre, déposer devant lui faisans et chevreuils encore sanglants. Puis, de l'autre côté, je voyais un cortège de femmes exquises, dont les pelisses de renard bleu flottaient sur leurs larges paniers, descendre lentement le grand escalier de la terrasse, s'asseoir dans des traîneaux de laque et d'or, et venir jusqu'à moi, glisser en des courbes gracieuses, tandis que des Sylvains moqueurs les regardaient. Mes yeux, métamorphosés par la magique influence du cadre, ne voyaient plus les grotesques chapeaux ronds, les jaquettes quadrillées, les êtres barbus et mal vêtus qui s'agitaient autour de moi. Ils n'avaient plus devant eux qu'un tableau de Watteau ou de Laneret, enveloppé dans la buée d'or d'un horizon immense, où le soleil se couchait dans un crépuscule flamboyant.
***
Je fus tiré de ma rêverie par une voix étranglée qui disait mon nom, et par une main qui me saisit le bras brusquement, au risque de me faire tomber sur la glace.
--Ah! c'est toi! me dit l'affreux Poteau. Ah! je bénis le ciel, par exemple! Ah! tu vas m'aider!
J'allais certainement envoyer l'intrus à tous les diables, et l'accueillir comme on fait d'ordinaire à un chien qui apparaît au milieu d'un jeu de quilles... mais je me trouvais en face d'une figure tellement déconfite, tellement ravagée, tellement risible, que je me contins.
--A quoi faire? répondis-je quand j'eus repris mon équilibre.
--A trouver ma femme et à tuer son séducteur.
--Diable! Tu n'y vas pas de main morte.
--Non certes! je veux le tuer, tu entends, le tuer! C'est affreux, vois-tu, épouvantable!... Ah! il me le faut!... Le lâche! le misérable!... la coquine!... la coquine!...
--Voyons! du calme... Tiens! regarde, tout le monde rit en passant...
--Qu'est-ce que ça me fait!... je le tuerai! te dis-je, ou il me tuera...
--Eh bien! c'est dit. Mais qui est-ce?
--Eh! je n'en sais rien, parbleu! C'est un officier, voilà tout. J'ai reçu une lettre anonyme: «Si vous voulez trouver Mme Poteau, allez à Versailles, sur le canal. Vous la verrez patinant avec un officier de la garnison.» Voilà!
--Eh bien! repris-je, quel mal y a-t-il à cela?
--Comment? quel mal? Ah! par exemple! tu me la bailles belle, toi! Mais, parbleu! si elle patine avec ce môssieu, elle... bon! tiens, tu me feras dire quelque bêtise... Allons! viens! cherchons-la.
***
Nous partîmes, moi très ennuyé, Poteau trébuchant à chaque pas, allant dévisager sous le nez d'un air effaré tous les couples, grognant, ronchonnant, maugréant, maudissant l'armée française, le ministre qui ne fait pas travailler les officiers, les femmes qui aiment l'uniforme, les villes de garnison qui ne sont pas à cent lieues de Paris.
Je suivais, moitié colère, quand je voyais les gens rire de mon compagnon, moitié riant moi-même quand je le regardais. Enfin la nuit vint, tombant presque tout d'un coup, comme il arrive en ces courtes journées d'hiver. Force était de quitter les lieux et d'abandonner nos recherches... Je conduisis Poteau à la gare, malgré ses protestations et son acharnement à vouloir rester quand même... jusqu'à ce qu'il ait trouvé. Enfin je réussis à le fourrer de gré ou de force dans un compartiment, où je pris place à côté de lui.
Quand le train fut en marche:
--Voyons! lui dis-je, montre-moi un peu cette lettre.
Il la tira de sa poche et me la tendit, de l'air aimable avec lequel on jette un os à un chien.
--Mais, imbécile, m'écriai-je, cette lettre n'est pas pour toi!
--Comment, pas pour moi!
Eh non, tu vois bien que ce n'est pas ton nom qui est sur l'adresse. La rue est bien la tienne, mais la poste s'est trompée... Tu peux dormir tranquille, Mme Poteau n'est pas coupable, et tu n'as besoin de tuer personne!...
Mon labadens voulait me sauter au cou. Je dus modérer ses transports.
--C'est encore comme mon aventure du quai, fit-il avec un rire bruyant. Seulement, cette fois, j'ai failli prendre le roman pour de l'histoire! Tiens! fais une pièce avec cela, et tu m'enverras des billets pour la première...
Djallil.
LES EMPRUNTS FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE
Le samedi 10 janvier 1891, à six heures du soir, les souscripteurs à l'Emprunt autorisé par la loi de finances avaient apporté dans les caisses de l'État une somme de 2 milliards 340 millions de francs.
Cette somme colossale, dont le poids en pièces de vingt francs est de 755,000 kilogrammes et de 11,700,000 kilogrammes en argent monnayé, ne représentait que le premier versement de 15 francs par unité de trois francs de rentes. En apportant les 2,340 millions dont il vient d'être question, les souscripteurs s'engageaient à verser, aux époques fixées par le ministre des finances, une somme complémentaire de plus de 12 milliards. En résumé, on leur demandait 869 millions, et 141 millions comme premier versement. Ils apportaient 14 milliards et demi, dont 2,340 millions comme versement initial.
Tous les journaux, sans distinction de nuance politique, ont salué comme il convenait ce grandiose résultat. Les feuilles étrangères ont également manifesté leur admiration. Celles des pays amis n'ont pas marchandé l'expression de leurs sentiments. Celles qui émanent de contrées qui, pour des raisons diverses, nous sont hostiles ou simplement indifférentes, ont reconnu de bonne grâce qu'il était impossible de ne s'incliner point devant cette magnifique manifestation en l'honneur du crédit de la France.
De fait, il n'est pas de pays en Europe qui puisse, en quelques heures, trouver dans son épargne d'aussi incroyables ressources, car, il importe de le dire en passant, les sommes recueillies ont été fournies uniquement par les souscriptions faites soit en France, soit dans les colonies françaises. Il y a eu des souscriptions étrangères, et de fort importantes, mais elles ne figurent pas dans les totaux enregistrés ci-dessus.
Quelque disposé que l'on soit à examiner les choses froidement, et à faire abstraction de tout sentiment de chauvinisme, on ne saurait trop répéter que la France seule peut disposer d'un si éblouissant monceau de millions. Quant la Russie, l'Allemagne, la Suisse, la Belgique, le Portugal, l'Espagne, l'Italie, contractent un emprunt, ils sont forcés d'ouvrir la souscription sur la plupart des grands marchés européens à la fois. Plus que tout autre, le marché français est mis à contribution; et il est de notoriété universelle qu'une importante opération financière ne saurait aboutir sans notre concours, qu'il s'agisse d'un emprunt proprement dit ou d'une conversion. La Russie en sait quelque chose, qui, depuis cinq ou six ans, a pu grâce à nous convertir une bonne demi-douzaine de ses emprunts, et se soustraire ainsi aux conditions onéreuses qui lui étaient faites par ses premiers prêteurs. L'Italie le sait bien aussi, puisque, le marché français lui étant peu sympathique pour des motifs que tout le monde connaît, il lui a été impossible de trouver à placer son papier. L'Angleterre, la riche et puissante Angleterre, dont les opulentes colonies comptent 300 millions d'habitants et dont le crédit est le seul qui puisse être comparé au nôtre, a vu, tout dernièrement, son premier établissement de crédit emprunter 75 millions en or à la Banque de France.
Quant à la France, c'est en France même qu'elle trouve l'argent dont elle a besoin, et même plus qu'elle ne demande, beaucoup plus: car l'emprunt de la semaine dernière a été couvert dix sept fois, et, en 1886, pour une demande d'un demi-milliard, on a apporté plus de dix milliards!
L'entrain avec lequel l'épargne française souscrit les emprunts en rentes n'est pas dû à des avantages extraordinaires offerts par le Trésor à ses prêteurs. Le crédit national est si grand, que nous pouvons trouver de l'argent à de bien médiocres conditions. Il n'y a guère que l'Angleterre qui donne moins de revenu que nous. Aux cours actuels, les Consolidés anglais fournissent un revenu de 3.10% l'an, l'Autriche, avec sa Dette 4% en or, donne 4.16%; la Privilégiée d'Égypte rapporte 4.36%; l'Extérieure d'Espagne produit 5.10%; l'Hellénique 1881 offre 6.25%; le 4% Hongrois constitue un placement à 4.30%; l'Italien, dont les coupons sont frappés d'un lourd impôt de 13%, voit son revenu ressortir à 4.55%; le Portugais, fort agité depuis les discussions entre l'Angleterre et le Portugal, paie, aux cours actuels, 7.75% à ses porteurs. Le taux moyen des derniers emprunts russes est de 4.10% environ.
Le 3% français, au cours de 95.50, rapporte 3.14% l'an. Le dernier 3% a été émis à 92.55; c'est du 3.24%. Mais les prix se sont élevés depuis l'émission, et l'heure est proche où les cours des deux 3% s'unifieront, pour marcher de concert vers le pair.
La différence est donc insignifiante entre le revenu de la rente anglaise (3.10%) et celui de la rente française (3.14 à 3.24%). Le crédit de l'Angleterre et de la France est donc sensiblement le même; et ce n'est pas une mince satisfaction pour ce pays-ci que d'être parvenu, après ses guerres, ses désastres, l'amoindrissement du territoire, malgré le plus lourd budget et en dépit de la plus forte dette publique qui soient au monde,--que d'être parvenu, disons-nous, à lutter avec notre voisine sur ce terrain où jusqu'alors, elle régnait en souveraine.
Si l'on entre dans le détail des choses, si l'on examine de près les circonstances accessoires, il n'est pas démontré, même, que l'outillage de la France, au point de vue financier, ne soit pas supérieur à l'outillage de l'Angleterre. Si cette dernière empruntait demain un milliard au taux de 3.15%, trouverait-elle quinze milliards? C'est douteux. Mais, il faut le dire bien vite, notre supériorité à cet égard provient surtout d'une répartition plus normale, plus démocratique si l'on peut dire, de nos ressources pécuniaires. En France, avec quinze francs d'argent comptant et une épargne quotidienne de 17 centimes par jour (le total des versements à effectuer par 3 francs de rente d'ici au 1er juillet 1892 sur la nouvelle rente représentant cette petite somme), n'importe qui peut être créancier de l'État; c'est dire que le papier revêtu de la griffe du Trésor est à la portée du plus humble. En Angleterre, l'unité de rente est de trois livres sterling, plus de 75 francs, ce qui représente un capital d'environ 2.500 francs aux cours actuels. En d'autres termes, la France, en cas d'emprunt, s'adresse à la population tout entière, du haut en bas de l'échelle sociale; chez nos voisins, on s'adresse seulement, par la force même des choses, à une classe relativement privilégiée, au _select few._
***
Ce n'est qu'à l'aide de longs et persistants efforts que nous sommes parvenus à asseoir notre crédit au rang qui, maintenant, lui est définitivement assigné. En 1817, il nous fallait payer 9.52% par an: la maison Baring (qui depuis...) ne voulut en effet prendre notre 5% qu'à 52 fr. 50. En 1825, sous M. de Villèle, il y avait déjà un progrès considérable, puisque ce ministre parvenait à emprunter 400 millions en 5% à 89.55, soit à 5.58%. Quelques années plus tard, nouvelle amélioration; le gouvernement émettait un emprunt 4% à 102 fr., soit à 3.98%. Mais, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, le crédit national retomba. En 1831, on demanda 120 millions en 5% à 98 fr. 50, soit à 5.07%; on obtint à peine 20 millions. En 1841, en 1844, en 1847, ce n'est qu'en s'assurant le concours de puissants syndicats de banquiers, français et étrangers, qu'on parvient à placer la rente française dans le public, à qui cette rente rapportait de 4 1/2 à 5%.
Elle produisit plus encore pendant la République de 1848, qui fit deux emprunts en 5%, émis, le premier à 71 fr. 60, le second à 75 fr. 25; leur intérêt se dégageait à 6.98% et à 6.64%.