L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891

Part 1

Chapter 13,901 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION Prix du Numéro: 75 centimes.

SAMEDI 17 JANVIER 1891 49º Année.--Nº 2499

AVIS AUX ACTIONNAIRES de L'ILLUSTRATION

MM. les actionnaires de la Société du journal l'_Illustration_ sont prévenus que l'Assemblée générale ordinaire aura lieu au siège social, 13, rue Saint-Georges, à Paris, le samedi 31 janvier 1891, à deux heures.

ORDRE DU JOUR:

Examen, et approbation, s'il y a lieu, du bilan et des comptes de l'exercice 1890.--Répartition des bénéfices.--Fixation du dividende.--Renouvellement du conseil de surveillance.--Fixation du chiffre du traitement du gérant pour l'année 1891.--Fixation du prix auquel le gérant pourra procéder au rachat d'actions de la Société en 1891.--Tirage au sort des obligations à rembourser en 1891.

Pour assister à cette Réunion, Messieurs les Actionnaires propriétaires de titres au porteur doivent en faire le dépôt avant le 25 courant, à la Caisse de la Société. Il leur sera remis en échange un récépissé servant de carte d'entrée.

COURRIER DE PARIS

Le froid qu'il fait, les morts qui se succèdent les unes aux autres, la question du chauffage, le sort des pauvres gens, et, avec cela, les pièces nouvelles ou attendues, voilà, par ce rude hiver, les sujets de conversation des Parisiens qui n'ont pas encore pris le train de Nice.

Car maintenant, lorsqu'arrivent les mois de froidure, pour parler comme nos pères, c'est pour tous ceux qu'une fonction, une occupation, une médiocrité de fortune ou une habitude n'attache pas à une rue de Paris, une fugue véritable vers les bords bénis où la mer bleue gémit, cette mer bleue où l'ex-maire de Toulon jetait le trop-plein de ses aventures.

On part et les hôteliers parisiens, ces thermomètres spéciaux, nous diront que le nombre des voyageurs diminue de plusieurs degrés ici tandis que le chiffre grossit vers Cannes, Bordighera ou Saint-Raphaël. Et comment ne partirait-on pas? Il est convenu que le Midi est le jardin d'hiver de tout bon Parisien _dans le train_. Pour rester dans ce _train_, on prend celui de P.-L.-M. Il paraît qu'on soigne ses bronchites et qu'on réchauffe ses rhumatismes à la brise de la Méditerranée. Ce n'est pas toujours vrai. On s'y dorlote, mais on y grelotte. Qu'importe! On est dans le Midi. C'est le soleil du Midi, c'est la côte du Midi. Il n'y a que la foi qui sauve.

A vrai dire, les cavalcades et les carnavals ont, là-bas, un décor qui les fait valoir, et je ne sais rien de plus triste, à Paris, que les mascarades par ces froides nuits si longues. Quand je pense qu'il se trouve encore des gens pour se planter dans le vent, sur les trottoirs des environs de l'Opéra, et attendre l'entrée des masques! Il fallait les voir, samedi dernier, ces masques au nez rougi et aux mains gourdes, se rendant au bal de l'Opéra, par les rues désertes, balayées de la brise! Les pâles pierrots verdissaient sous leur farine; les clowns, avec leurs paletots jetés sur leur costume à paillettes, soufflaient sur leurs ongles endoloris, et les toreros (car il y a beaucoup de toreros parmi ces travestissements) toussaient mélancoliquement et battaient la semelle sur les trottoirs. O ciel d'Andalousie, nuits étoilées de Séville et de Grenade, où êtes-vous?

Il est banal de venir déclarer que cette gaieté est macabre, mais elle l'est. Ces fillettes qui ont l'onglée, ces bergères Watteau qui évoquent l'idée d'un prompt sirop pectoral, ce défilé de masques bizarres sous la lueur crue de la lumière électrique, c'est le carnaval parisien, c'est une gaieté convenue, je veux bien, mais c'est une gaieté de cimetière, et il faut avoir le goût du plaisir diantrement chevillé au corps pour s'aller enfermer dans une loge ou se faire étouffer dans un couloir afin de contempler de près cette mascarade hétéroclite!

Je disais, l'autre jour, que ces bals dureront toujours, parce qu'il y aura toujours des curieux. Il y aura toujours des grisettes aussi, et, par exemple, Céline Montaland, la bonne, l'excellente femme que la Comédie perdait la semaine dernière, Céline Montaland en était une par les goûts simples, la bonne grâce rieuse, la bonté: je répète le mot que tous ceux qui ont parlé d'elle ont écrit.

Véritablement la mort de cette charmante femme a été un deuil pour tous les amis du théâtre. Elle était depuis si longtemps applaudie, et elle avait passé sur tant de scènes parisiennes! Je lui ai vu jouer, pour ma part, une cantinière dans les _Cosaques_, la reine Bacchanal dans le _Juif-Errant_, Ida de Barency dans _Jack_, et une Espagnole au Théatre-Taitbout, dans une revue de fin d'année, où elle chantait en espagnol une _habanera_ qui fit fureur. _Ollé! ollé!_ Car elle avait l'air d'une manola andalouse, cette jolie Céline Montaland, et, en jupe courte, à dentelles et à résilles, avec une rose dans ses noirs cheveux, lorsqu'elle jouait le _Pied de Mouton_, on songeait à cette Petra Camara, à qui Théophile Gautier dédiait une des plus jolies pièces des _Emaux et Camées_:

Peigne au chignon, basquine aux hanches, Une femme accourt en dansant. Dans les bandes noires et blanches Apparaissant, disparaissant.

Mais les premiers succès de Céline Montaland étaient bien antérieurs au _Pied de Mouton_. Je me rappelle un soir lointain, un dimanche, où mon père et ma mère voulurent me mener au spectacle pour la première ou seconde fois. Le boulevard du Temple existait encore en ce temps-là. Nous nous présentâmes au guichet du Cirque-Olympique: il n'y avait pas de place; on y jouait l'_Armée de Sambre-et-Meuse_, une de ces pièces militaires et patriotiques si fort à la mode en ce temps-là et qui reviennent à l'ordre du jour maintenant, témoins le _Régiment_ et _Nos sous-officiers_.

Nous nous rabattîmes sur la Porte-Saint-Martin. On y donnait les _Routiers_. Salle pleine.

--Allons au Palais-Royal, dit mon père.

Et nous allâmes au Palais-Royal, moi regrettant les canonnades de l'_Armée de Sambre-et-Meuse_ et les tirades au salpêtre de Pichegru. Le Palais-Royal représentait alors la _Fille mal gardée_ et _Maman Sabouleux_, deux pièces où apparaissait la petite Céline Montaland, brune, accorte, gâtée et fêtée par le public. Elle jouait, chantait et dansait. Oui, comme intermède elle dansait une polonaise, et je la vois encore en costume fourré, glissant sur la scène du Palais-Royal comme une mondaine sur la glace du Bois-de-Boulogne. J'entends encore le son métallique de ses talons de cuivre quelle frappait l'un contre l'autre. Jolie, cela va sans dire.

Pendant un entracte du _Prix Montyon_, regardez au foyer, dans les portraits peints par Émile Bayard, celui de Céline Montaland enfant. Elle est là, très vivante et, femme faite, elle avait gardé, épaissi par l'embonpoint, ce gai visage de brune fillette mutine.

Alors qu'elle était la petite Céline du Palais-Royal, tous les ans les collégiens de Paris lui envoyaient, après s'être cotisés, des bonbons pour ses étrennes. Parfois un de ces lycéens apportait, avec les pralines, une pièce de vers qu'il débitait au nom de ses camarades pour remercier _l'enfant prodige_ d'avoir joué à Louis-le-Grand ou ailleurs. Les années avaient passé, passé, depuis ce temps, et les collégiens de 1849 ou 1850 étaient devenus de gros bonnets, fonctionnaires, officiers supérieurs, magistrats. D'autres (en plus grand nombre) étaient morts. Mais, au jour de l'an, il était rare que Mme Céline Montaland ne reçût pas quelque sac de marrons ou quelque souvenir d'un des orateurs d'autrefois, de ces collégiens de jadis devenus quinquagénaires.

Parfois même elle trouvait encore des vers--vieillis comme leur auteur--d'un de ces poètes d'autrefois. C'était là sa joie.

--Cela me rajeunit, disait-elle, comme si elle avait abdiqué toute sa coquetterie.

Cette année, elle a dû recevoir les mêmes marques de sympathies des admirateurs de la comédienne à ses débuts, mais elle n'a pu être joyeuse. Ce jour de l'an a été lugubre et Céline Montaland avait joué pour la dernière fois.

Tout naturellement ses obsèques ont été pour la badauderie parisienne une occasion de rassemblement. Il paraît qu'on s'est, autour de Saint-Roch, bousculé pour voir les acteurs, comme autour du bureau de location d'une pièce à succès. N'ayant pas assisté à la scène, je n'en puis rien dire, mais certains journaux ont assuré que la curiosité du public manquait de recueillement.

La foule, après tout, est un dernier hommage pour un acteur ou une actrice qui disparaît. Musset n'a pas eu les funérailles de Rachel, et il en sera toujours ainsi. Paris adore ses acteurs. Il les sait toujours prêts à se mettre en avant pour une bonne oeuvre. Voyez Sarah Bernhardt qui, avant de repartir vers les Amériques, voulait jouer _Phèdre_ au bénéfice de la veuve de Poupart-Davyl et, dit-elle, à celui de M. Duquesnel.

Mais, en fait de funérailles, s'il était mort il y a vingt-deux ans, le baron Haussmann, avec quelle pompe on eût célébré ses obsèques! C'est un peu de l'histoire de Paris qui s'en va. Le baron Haussmann meurt pauvre, paraît-il, après avoir dépensé des millions. Il a expliqué dans ses _Mémoires_ comment un préfet de la Seine de l'empire était, je ne dirai pas gêné, mais tout juste assez libéralement doté avec les sommes cependant prodigieuses que l'État mettait à sa disposition.

Que de frais de représentation! Que de luxe! quelles fêtes!

Le baron Haussmann fut en quelque sorte et pendant des années un vice-empereur aussi puissant que M. Rouher. Il était, à vrai dire, le roi de Paris. Et ce Paris, il le maniait, le perçait, le détruisait, le reconstituait, le _triangulisait_ comme on disait alors, avec une activité insatiable. On ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs, dit vulgairement le proverbe. Tous ces embellissements coûtaient cher, et, un beau jour, le pouvoir du baron Haussmann croula sous le faix des sommes dépensées. L'opposition présenta à l'opinion publique la facture de ce Paris _haussmanisé_ et un calembour jeté à propos fit la fortune d'un jeune avocat qui devait devenir un véritable homme d'État.

M. Jules Ferry publia une brochure, les _Comptes fantastiques d'Haussmann_, qui le mit au pinacle et fit mettre le baron au rancart.

Adieu les fêtes carillonnées où le comte de Bismarck buvait de la bière en causant chope en main comme un reître d'Albert Durer, son vidrecome entre les doigts!

Adieu les bals de l'Hôtel-de-Ville où la bourgeoisie parisienne se précipitait en faisant assaut de toilettes! Adieu les doux concerts où, _bianca e grassa_, Mlle Marie Rose chantait les _Djinns_ du dernier opéra d'Auber!

Adieu aussi les médisances qui faisaient conter tout bas que Mlle Francine Cellier, du Vaudeville, n'était si bien vêtue, dans les pièces de Sardou, que parce qu'elle s'habillait à la _Ville-de-Paris_. Puissance et injures, tout s'abîmait en même temps, et le baron Haussmann tombait quelques mois avant l'empire. Mais, quoique tombé, il demeurait une figure. On lui gardait une reconnaissance d'avoir, tout en abattant bien des souvenirs historiques regrettés, assaini Paris, oui, de l'avoir assaini de telle sorte que le typhus en a été comme chassé et que le choléra n'y trouve plus un terrain de bataille. On ne débaptisa pas le boulevard Haussmann. Il sembla que la truelle du grand maçon Haussmann dût être sacrée si l'homme politique ne l'était pas. Lui, après être resté quelque temps dans l'ombre, chercha à ressaisir une place dans nos assemblées. Il fit une campagne électorale en Corse et il contait gaiement, au retour, qu'il avait, dans le maquis, traité la question politique avec le fameux bandit Bella-Coccia.

C'était en octobre 1877. M. Haussmann campait dans une plaine, sous la tente, mangeant du mouton embroché comme dans une _diffa_ arabe. Puis il partait en voiture avec M. de Montero, je crois, lorsqu'une vieille femme au profil romain lui remettait un placet. C'était la femme d'un vieux bandit arrêté, Stampo, et demandant grâce pour lui. Quant à Bella-Coccia, il disait au baron Haussmann:

--Je garde le maquis pour avoir fait le coup de feu avec les gendarmes, du haut de mon moulin, mais mon beau-frère est brigadier dans la garde républicaine: il votera pour vous!

Et, M. Haussmann promettant de demander l'amnistie, le bandit lui tendait une gourde neuve, le faisait boire, buvait après lui, et, résolument:

--Maintenant, ce que vous me direz, je le ferai! A la vie, à la mort, _signor baron!_

Prendre pour agent électoral le bandit _Bella-Coccia_, l'aventure ne manquait pas de fantaisie!

Ce qui en manqua, c'est l'ouvrage qu'il publiait, il y a si peu de temps. Les _Mémoires du baron Haussmann_ sont d'un administrateur éminent; mais on voudrait, dans ses souvenirs, plus de curiosité et plus de vie.

Je n'ai rien dit du sculpteur Delaplanche, qui fut un artiste inspiré, je n'ai rien dit de M. Foucher de Careil... La mort va trop vite et le _Courrier de Paris_ n'est pas un article nécrologique. Oh! le rude hiver! La Seine est prise! Les Parisiens s'amusent à la traverser. Mais ceux qui souffrent?... Les plaisirs de l'hiver sont chèrement payés de la vie des malheureux.

Rastignac.

L'HIVER DE 1890-91

L'hiver que nous traversons sera inscrit parmi les hivers mémorables, tant par sa précocité que par sa rigueur. Il a commencé le 26 novembre. Jusqu'au 25, la température était restée assez chaude, et même supérieure à la moyenne; mais le 26 le thermomètre descendit tout d'un coup à un minimum de -2°,3, sans s'élever au-dessus de -0°,8, et donna comme température moyenne de cette journée -1°,6. Le lendemain, il descendit à un minimum de -7°, 1, et le surlendemain, 28, à -15°,0, minimum qu'il n'a pas dépassé depuis. C'était le commencement d'un froid persistant et rigoureux.

Cependant il y eut dégel le 2 décembre jusqu'au 9, puis regel du 10 au 18, puis dégel du 19 au 21, puis regel du 22 au 31, puis dégel le 31 au soir jusqu'au 4 janvier, et regel dans la nuit du 4 au 5 jusqu'au 12 au soir. Du 26 novembre au 3 décembre, la moyenne de la journée a été inférieure à zéro, et il en a été de même du 8 au 18 décembre, du 23 au 31, et du 6 au 12 janvier. Ces allures du thermomètre montrent qu'en réalité le froid n'a pas été aussi consécutif qu'on le croit, puisque le thermomètre n'est resté perpétuellement au-dessous de zéro que pendant 9 jours de suite, du 10 au 18 décembre, ainsi que du 23 au 31. Quant à la glace, depuis le 26 novembre jusqu'au jour où nous écrivons ces lignes (13 janvier), il y a eu 45 jours de gelée, et seulement 3 jours de dégel (19, 20 et 21 décembre).

Ce sont là les observations de Paris (Observatoire du parc de Saint-Maur). La température moyenne du mois de décembre a été de -3°, 4. On ne trouve, depuis 1757, que trois mois de décembre aussi froids: ce sont ceux de 1829, 1840 et 1879.

La Seine a commencé à charrier le 29 novembre, puis, de nouveau--après le dégel du 4 au 8 décembre--le 11, puis, de nouveau encore, après le dégel du 19 au 22, le 25; enfin, une quatrième fois, après le dégel du 31 décembre, le 7 janvier. Elle aurait dû être prise le 30 décembre et même le 16. En effet, sa congélation le 11 janvier à minuit a eu pour causes thermométriques une somme de -15°, 7 de froid dans les minima diurnes additionnés du 16 au 11, une somme de -15°, 7 dans les maxima, et une de 35°, 9 dans les moyennes diurnes. Or ce même état thermométrique avait déjà été atteint le 16 décembre et le 30. Mais la nature n'est plus souveraine dans la capitale du monde. Par le jeu des barrages, nos ingénieurs savent activer le courant, élever ou abaisser les eaux, disloquer les glaces et leur interdire toute stagnation. C'est ce qui est arrivé en décembre. Les effets de nos hivers ne sont plus comparables à ceux des hivers anciens, pas plus que ceux des inondations, qui jadis enlevaient les ponts de Paris et semaient la ruine et le deuil sur leur passage. Les météorologistes devront donc surtout comparer entre elles les indications plus mécaniques que pittoresques de la colonne thermométrique.

***

Après un mois de décembre très froid, comme nous venons de le voir, le dégel est arrivé le 31 décembre à 11 heures du matin, mais a été de courte durée. La Seine charriait encore considérablement le 31; le 1er janvier, les glaçons étaient presque entièrement fondus. Il y eut un léger retour du froid le 2 (min. 6°, 3°, max. X 2°, 2°,) et le 3 (min. -5°, 5°, max. X 2° 8°); le 4, température douce (min. 0°, 4, max. X 4°, 4); le 5 pendant la nuit retour définitif du froid.

La Seine, dont la température était voisine de 0° depuis plus d'un mois, a recommencé à charrier le 7; le 10 les glaçons, presque soudés entre eux, marchaient avec une extrême lenteur, le 11 le fleuve était pris, dans toute la traversée de Paris, sur les deux tiers de sa largeur, il ne restait de courant visible et de glaçons en mouvement qu'au milieu de la Seine; dans la nuit du 11 au 12, elle a été entièrement figée.

La vitesse du courant, les obstacles, les ponts, sont autant d'éléments en jeu dans la congélation d'un fleuve. Ainsi, la série du froid n'a pas été plus intense ni plus longue du 6 au 11 janvier que du 23 au 30 décembre et surtout que du 9 au 18 décembre, et pourtant, dans les deux premiers cas, la Seine n'a pas été prise, à cause du courant et de la levée des barrages. Ici, 6 jours de très forte gelée ont suffi. Toutefois si le dégel n'était pas arrivé les 31 décembre, l'aspect du fleuve charriant avec une extrême lenteur annonçait la congélation complète pour le lendemain.

L'arrêt du fleuve n'a pas manqué d'un certain pittoresque. Le 11, vers 10 h. 1/2 du soir, la soudure des glaçons a commencé au pont de Sèvres, dont les arches, relativement étroites, n'ont pu laisser passer les banquises, et ont ainsi arrêté le mouvement de descente. Il a suffi d'une heure pour que l'arrêt se répercutant en amont fût complet depuis le pont d'Auteuil jusqu'au pont National.

Le 12 au matin le fleuve était donc immobilisé, et toute la journée, les curieux ont afflué sur les rives pour contempler ce spectacle que les Parisiens n'avaient pas vu depuis onze ans; l'agrégation des glaces présentait au milieu du courant, notamment en amont du pont d'Austerlitz et du pont Sully, quelques solutions de continuité; il y avait sur ces points des sortes de lacs dont les eaux claires ne portaient aucun glaçon.

Le petit bras de la Seine sur la rive droite, depuis le pont de Sully jusqu'au pont Louis-Philippe, et dans lequel sont garés un nombre considérable de bateaux, était libre de glaces, grâce aux barrages supplémentaires reçus par l'estacade de l'Ile Saint-Louis.

Il en était de même dans le petit bras de la rive gauche, depuis le pont de l'Archevêché jusqu'à l'écluse de la Monnaie. Là, un puissant remorqueur, ayant monté et redescendu le courant depuis les premières heures de la matinée, avait suffisamment divisé les glaces ensuite entraînées au-delà du bassin de la Monnaie par un jeu d'écluse.--On n'a encore pu traverser nulle part le fleuve à pied sec.

Pendant notre siècle, la Seine a été entièrement gelée à Paris aux dates suivantes: janvier 1803,--décembre 1812,--janvier 1820,--janvier 1823,--décembre-janvier 1829-1830,--janvier 1838,--décembre 1840,--janvier 1854,--janvier 1865,--décembre 1867,--décembre 1871,--décembre 1879 et janvier 1891. Ces diverses congélations du fleuve parisien ont été fort inégales comme intensité et durée; quelquefois cette durée n'a été que de un ou deux jours tandis que dans le fameux hiver de 1829-1830, elle a été de trente jours. Pour que la Seine gèle à Paris il faut que le courant soit assez lent, c'est-à-dire qu'il n'y ait pas eu de pluie depuis longtemps, que la température de l'eau se soit graduellement abaissée à zéro, que des glaçons se soient formés sur les bords du fleuve ou dans le fond et, détachés par le courant, soient charriés à la surface et se soudent entre eux. Les obstacles, notamment les ponts, aident à cette congélation totale, qui n'arrive qu'après six jours au moins d'un froid persistant de 4° à 8° comme moyenne des maxima et minima.

Les débâcles sont parfois terribles. Cette année, pour en atténuer les effets, on a commencé par relever, en aval de Paris, le barrage de Suresnes, afin d'amener une hausse sensible des eaux en amont et d'exercer par suite une tension sur les glaces adhérant aux rives. Cette première opération doit être à bref délai suivie de l'opération inverse, c'est-à-dire d'un nouvel abaissement du barrage, afin d'accélérer la marche du courant des eaux ainsi élevées; de la sorte, s'il ne se produit pas une notable recrudescence du froid, une débâcle partielle pourra être créée et pour ainsi dire conduite à volonté.

Un nouveau dégel est arrivé le 12, au soir, accompagné d'une brume qui est tombée sur Paris à partir de 11 heures. Ce dégel a été annoncé quelques heures seulement auparavant par le changement du vent du nord à l'ouest. Durera-t-il? Le froid recommencera-t-il? C'est ce que nul ne peut dire.

La météorologie est très loin des certitudes de sa soeur aînée l'astronomie. Nous pouvons prédire dix ans, cent ans, mille ans d'avance, le retour d'une comète, d'une planète, d'une éclipse, d'un phénomène astronomique quelconque, et nous ne pouvons pas deviner quel temps il fera demain! C'est quelque peu humiliant.

Il est tout naturel de chercher. Chacun le peut. Obtiendrons-nous des résultats satisfaisants? C'est moins sûr.

On aimerait voir les saisons régies par un cycle, comme les phénomènes astronomiques. L'hiver de 1879-80 ayant été très rude, on pense tout de suite à un cycle de 11 ans. Celui de 1870-71 ayant été assez rude, le cycle semble en partie indiquer une période de 9 à 11 ans. Le plus grand hiver du siècle, avec celui de 1879-80, a été celui de 1829-30. Une périodicité de 10 ans ou de multiples de 10 ans parait se confirmer davantage. Mais il ne faut pas trop se fier aux apparences. J'ai sous les yeux le tableau de toutes les observations thermométriques faites depuis la fondation de l'Observatoire de Paris, depuis plus de deux siècles. Les plus grands hivers ont été ceux de:

1708--9 1829--30 1715--16 1837--38 1728--29 1840--41 1775--76 1844--45 1788--89 1853--54 1794--95 1860--61 1798--99 1870--71 1802--3 1879--80 1812--13 1890--91 1822--23

En s'amusant à grouper ces chiffres de certaines façons, on croit sentir vaguement s'en dégager quelques probabilités de périodes décennales. Mais, en fait, la probabilité est à peine supérieure à celle d'un nombre quelconque à la roulette. On a quelque présomption apparente d'imaginer que l'hiver de 1899-1900 sera froid, mais je ne conseillerais à personne de jouer là-dessus un pari sérieux.

D'autant plus que, jusqu'à présent du moins, l'astronomie n'offre aucune base pour soutenir cette périodicité. La période des taches solaires est bien de dix à onze ans, et on l'a invoquée. Mais on n'a pris soin de la comparer avec une attention suffisante. Le froid actuel suit le minimum des taches solaires de près de deux ans. Celui de 1879-80 l'a suivi d'un an. Celui de 1870-71 est arrivé pendant le maximum. Celui de 1829-30 est arrivé un an après le maximum. Il n'y a donc pas de relation entre les fluctuations de l'énergie solaire et la température de nos hivers. C'est assez étonnant, mais c'est ainsi.

Il ne faut pas que ces difficultés nous empêchent d'étudier. La nature ne livre ses secrets qu'à la persévérance.

L'hiver actuel peut se résumer ainsi:

Une quarantaine de personnes sont déjà mortes de froid en France depuis le commencement de l'hiver.

Les plus basses températures observées ont été:

Moscou 31° le 7 janvier. Haparanda 29° le 6 janvier. Varsovie 24° le 29 décembre. Gérardmer 22° le 10 janvier. Épinal 20° " " Montargis 17° le 9 janvier. Loudun 16° le 10 " Paris 15° le 28 novembre. " 13° le 15 décembre. " 11° les 8 et 9 janvier.