L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891

Part 7

Chapter 73,653 wordsPublic domain

Devant ces accusations articulées avec preuves à l'appui, Jacques perdait contenance. Il sentit que toute dénégation devenait inutile. En même temps, de désagréables réflexions se succédèrent rapidement dans son esprit. Il eut conscience du désastre qui menaçait la paix de son intérieur conjugal, de la peine qu'il infligeait à Thérèse et du chagrin qu'éprouverait la petite mère, si elle venait à savoir ce qui se passait. Puis, simultanément, il songea que la découverte de ce commencement d'infidélité le forcerait à rompre toute relation avec Mania Liebling et cela acheva de le troubler en l'exaspérant. Il s'irrita contre lui-même, contre l'espionnage de la jeune femme, contre la fatalité qui donnait la proportion d'une faute irrémissible à ce qu'il se plaisait à considérer comme un péché véniel.--Après tout, selon son indulgente estimation, son crime se réduisait à une flirtation un peu vive; l'infidélité n'avait pas été consommée et il lui semblait souverainement injuste qu'on poussât ainsi les choses au tragique. Furieux d'avoir été mis dans son tort, il ne trouvait d'autre moyen de se tirer d'affaire que de prendre à son tour l'offensive. Aussi, quand Thérèse surexcitée par son silence eut ajouté d'un ton provocant:

--Cette dame était la baronne Liebling, ayez donc le courage de l'avouer!

Il répliqua avec emportement:

--Eh! oui, c'était Mme Liebling... Tu le sais bien, puisque tu as pris la peine de m'espionner... Si c'est Christine qui t'a donné ce joli conseil, je lui en fais mon compliment!... C'était Mme Liebling, à qui j'avais promis hier de lui rendre visite dans sa voiture... Le cas n'est pas pendable, j'imagine, la chose s'étant passée en landau découvert, devant des milliers de personnes... Je ne t'en aurais pas fait mystère, si, dès le début, tu n'avais manifesté une jalousie enfantine. En me taisant, j'ai simplement voulu ménager des susceptibilités qui, permets-moi de te le dire, ne sont guère de mise dans ce pays-ci et dans le monde où nous vivons.

Alors, avec un redoublement de mauvaise humeur, il lui laissa entendre qu'ayant épousé un artiste, elle devait se soumettre à certaines obligations qu'impose la nécessité de se créer des relations.--Un peintre ne devait pas être jugé d'après les préventions qui ont cours chez les bourgeois, et ce qui semblait une énormité à Rochetaillée était considéré dans le monde comme une action fort innocente. Une femme exposée à rencontrer chaque jour des modèles dans l'atelier de son mari devait montrer un esprit plus tolérant et se défaire de ces mesquines idées provinciales.--Se grisant de ses propres paroles et s'obstinant à plaider les circonstances atténuantes, il ne s'apercevait pas de la cruauté de son argumentation et il aurait continué longtemps ainsi si Thérèse ne lui avait impétueusement coupé la parole:

--Taisez-vous! murmura-t-elle, ne sentez-vous pas que vos propos me déchirent le coeur? Ils sont si différents de ceux que vous me teniez dans le jardin du Prieuré, lorsque vous me demandiez de vous épouser!... En ce temps-là, c'était moi qui me trouvais trop paysanne pour vivre dans votre milieu, et c'était vous qui me rassuriez en me répétant que j'étais la meilleure femme que pût désirer un artiste... Il n'y a pas trois mois, vous aviez le monde en aversion et vous me proposiez de vivre dans la plus absolue solitude... Le changement a été prompt! Celle qui a transformé vos goûts m'a du même coup enlevé votre coeur, et vous osez me reprocher d'être jalouse de cette créature?... Et quand je suis navrée de vos mensonges, quand je pleure notre bonheur détruit, notre intimité brisée par une étrangère, vous ne craignez pas de railler mon étroitesse d'esprit et mes préjugés de province! Ah! ma province, mon pauvre petit Prieuré, pourquoi ne m'y avez-vous pas laissée?... Je ne connaîtrais pas l'atroce chagrin que vous me causez aujourd'hui...

Elle s'était rassise et pleurait silencieusement. En voyant ces larmes muettes glisser entre les doigts et rouler sur les bras nus de Thérèse, Jacques fut lentement attendri. Le souvenir des heureux jours du Prieuré, évoqués douloureusement par la jeune femme, acheva de lui retourner le coeur. Sa poitrine se serra, ses nerfs se détendirent et tout d'un coup il s'agenouilla près de Thérèse; il écarta les mains qu'elle tenait appuyées contre sa figure et voulut, en signe de repentir, poser ses lèvres sur les yeux mouillés de l'affligée. Mais d'un geste découragé elle le repoussa et se rejeta en arrière.

--Non, dit-elle, laissez-moi... Ne comprenez-vous pas qu'en ce moment vos caresses me sont odieuses?... Vous avez encore sur vous l'odeur de cette femme à qui, sans doute, vous en avez prodigué de pareilles...

--Thérèse, protesta-t-il, je te jure que tu te trompes... Rien de ce que tu supposes n'est arrivé... Oui, il est vrai, j'ai rencontré hier à la redoute Mme Liebling et, dans un moment d'étourderie, j'ai accepté l'offre d'une place dans sa voiture... Une fois l'engagement pris, j'ai eu peur de passer pour ridicule si je ne le tenais pas. Je suis allé au rendez-vous et mon seul tort est de te l'avoir caché; mais, pendant cette promenade, tout s'est borné à de banales galanteries. Je n'aurais pas dû me prêter aux fantaisies d'une femme coquette et un peu excentrique, mais je t'en demande humblement pardon... C'est toi seule que je chéris et toi seule qui possède le meilleur de moi-même.

Hélas! au moment où il murmurait cette amende honorable, il voyait, entre lui et Thérèse, l'image de Mania s'interposer comme pour donner un démenti à ses protestations. Tandis qu'il parlait, sa pensée, invinciblement, retournait sur la route de Villefranche; il ne pouvait s'empêcher de penser à la blanche forme de Mme Liebling penchée vers lui, à l'attirante caresse de ses yeux, à son bras nu qu'il avait un moment tenu prisonnier entre ses mains, et il sentait que, bon gré malgré, cette apparition tentatrice viendrait, ainsi qu'un regret, se glisser jusque dans l'intime tête-à-tête de la vie conjugale. Thérèse aussi, d'ailleurs, semblait en avoir l'intuition, car elle ne se laissa point fléchir. Les supplications de Jacques n'avaient ni cet élan ni cet accent convaincu qui vont droit au coeur et en font jaillir une source de pardonnante tendresse.--La jeune femme hocha tristement la tête.

--Le mal est fait, reprit-elle, et toutes vos protestations ne le répareront pas. Vous avez vous-même tué la confiance que j'avais en vous, et, quoi que vous me juriez maintenant, je me dirai toujours: «Puisqu'il m'a trompée une fois, pourquoi ne me tromperait-il pas encore?» Du moment où vous avez pu m'abuser par un mensonge, qui m'assure maintenant de votre sincérité?... Ah! continua-t-elle en se tordant les mains, c'est cela qui est plus cruel encore que votre infidélité! Ce qui est affreux, c'est d'être obligée de douter de l'homme en qui on croyait, c'est de sentir diminuer d'heure en heure l'estime et l'affection qu'on avait pour lui...

Il s'élança vers elle et chercha à lui prendre les mains:

--Tu ne m'aimes plus, toi, Thérèse?... Non, ce n'est pas possible!

--Ah! répliqua-t-elle avec désespoir, ne me demande pas ce qui se passe en moi... tout ce que je puis te dire, c'est que c'est navrant... Je ne sais ce qui arrivera et si j'aurai assez de résignation pour te pardonner... Mais il y a dans mon coeur quelque chose de brisé, quelque chose de mort et qui ne revivra jamais... Plus jamais! répéta-t-elle avec un sanglot dans la gorge.

Jacques l'écoutait de l'air énervé et mortifié d'un homme qui a condescendu à demander son pardon, et qui voit ses avances repoussées. Au derniers mots qu'elle prononça, il tourna rageusement les talons et, ses yeux tombant tout à coup sur sa boutonnière où était encore fixée la tubéreuse, il arracha violemment la fleur et la broya dans ses doigts.

--Rassurez-vous, poursuivit Thérèse se méprenant sur la signification de ce geste de dépit, personne ne s'apercevra de rien... J'ai trop de fierté pour étaler devant les autres un pareil chagrin... Je serais désolée que votre mère se doutât un seul instant que je ne vous aime plus, et vous comprendrez vous-même qu'en sa présence nous devons tous deux nous comporter de façon à ce que la pauvre femme garde ses illusions... C'est assez d'une malheureuse ici!... Soyez certain qu'il ne dépendra pas de moi que les apparences soient sauvées... Bonsoir.

Elle avait allumé un bougeoir et posait déjà sa main sur le bouton de la porte.

--Thérèse! s'écria Jacques en lui tendant la main, ne sois pas impitoyable, ne me quitte pas ainsi!

Une femme plus souple ou plus adroite aurait compris, à ce moment, qu'en se montrant indulgente, elle pouvait encore reconquérir sinon tout l'amour d'autrefois, du moins le meilleur de l'affection conjugale; mais Thérèse était bien la fille du rocheux pays langrois; elle avait l'opinion têtue de cette race excessive dans ses enthousiasmes comme dans ses rancunes. Elle ne sut pas profiter de cette minute propice pour regagner par un pardon le coeur hésitant de son mari. Aveuglée par la douleur que lui causait sa blessure, elle acheva d'ouvrir la porte et, sans se retourner, elle disparut.

Jacques eut un nouveau mouvement d'irritation. Il se promena un instant avec agitation à travers sa chambre, puis il haussa les épaules et se déshabilla.

--Après tout, murmurait-il intérieurement, en se jetant dans son lit, si j'ai eu des torts, j'ai cherché à les réparer... Est-ce ma faute, si elle ne veut rien entendre?...

Inconsciemment, au fond de lui, une sourde satisfaction se mêlait à son dépit. L'implacabilité de la jeune femme mettait ses scrupules plus à l'aise. Si fâcheuse qu'elle fût, la situation devenait plus nette et lui permettait de s'abandonner avec moins de remords à sa passion pour Mania.--Il dormit mal, comme on peut le penser, et se réveilla avec une lourde inquiétude sur le coeur. Dès qu'il fut habillé, il se glissa hors de la maison et courut trouver Francis Lechantre, à bord de l'_Hébé_.

Le paysagiste sommeillait encore dans sa confortable cabine. Au bruit que fit Jacques, il se frotta les yeux et se dressa sur son séant.

--Hé! dit-il, c'est toi, gamin?... Tu viens savoir si ton froc est chez le costumier?... Rassure-toi; hier, en rentrant, j'ai donné des instructions à mon matelot et tout est en ordre... Pendant que tu courais la prétentaine, j'étais moi-même allé au Corso avec la Peppina... Ah! mon fils, elle est tout plein gentille, cette petite bouquetière!... Elle vous a une verdeur... et un appétit!... C'est merveille de lui voir engloutir un _risotto_ et des _ravioli!..._ avec ça, des idées d'un drôle!... Positivement, elle me rajeunit... Mais parlons de toi; comment vont les affaires?

--Mal, répondit Jacques; et tout d'une traite il raconta à Lechantre comment, la veille, Thérèse, l'ayant suivi, l'avait vu monter dans la voiture de Mme Liebling.

--Diable! marmonna Francis, voilà qui est fâcheux... Thérèse doit avoir une crâne opinion de mon caractère, et je n'oserai plus me présenter devant elle.

--Oh! tranquillisez-vous! Elle n'aura même pas l'air de se douter de votre complicité... Elle est bien trop fière!... Ce n'est qu'à moi qu'elle réserve ses reproches. Nous avons eu hier une scène pénible et nous voilà brouillés.

--Bah! vous vous raccommoderez... Du moment que tu as liquidé ton Autrichienne, ta conscience doit être tranquille et tu obtiendras vite ton pardon... Une femme n'est pas longtemps jalouse d'un amour défunt et enterré... Tu en as fini, n'est-ce pas, avec la dame aux pavots rouges?

--Fini! se récria Jacques, pas le moins du monde.

--Ah! ça, voyons, reprit Lechantre en s'étirant, je ne parle pourtant pas hébreu... N'était-ce pas pour dénouer ta chaîne que tu avais hier un rendez-vous?

--Pardonnez-moi, répondit Jacques, je vous ai trompé... Je n'avais que ce moyen de m'assurer votre appui, et je vous ai fait croire...

--Tu t'es fichu de moi, galopin! interrompit le paysagiste en sautant hors du lit; ainsi tu n'a pas rompu avec ta baronne?

--Au contraire, je suis plus pris que jamais.

--Tu es fou! cria Francis en s'habillant; comment! tu es marié à une femme charmante... que je cite toujours comme une exception... à une femme jeune, belle, intelligente, sensée, parfaite enfin!... Et tu la trompes avec une aventurière qui, si attrayante qu'elle soit, ne va pas à la cheville de Thérèse!... C'est le comble de l'aveuglement et de l'idiotisme!...

--Soit, je suis idiotement et aveuglément amoureux, repartit Jacques; mais, vous le savez, la passion ne raisonne pas... Mme Liebling, qui n'est pas une aventurière ainsi que vous paraissez le croire, mais une femme du meilleur monde, a un charme étrange, unique... tout l'opposé de celui de Thérèse, et cette étrangeté exerce sur moi une séduction quasi surnaturelle... Vous pensez bien que j'ai lutté contre cet ensorcellement... Mais j'ai beau me débattre, dès qu'elle me regarde ma volonté ne m'appartient plus... Elle me possède et je sens que je ne puis me passer d'elle.

--A-t-elle été ta maîtresse, au moins?

--Jamais.

--Tant pis! répliqua cyniquement Lechantre, ça aurait rompu le charme... Te voilà dans de beaux draps!... Thérèse n'est pas d'humeur à s'accommoder d'un amour en partie double; quant à moi, si tu t'imagines que je vais t'aider à la tromper, tu me prends pour un autre, mon garçon!

--Je ne vous réclame rien de pareil, riposta Jacques, piqué... Tout ce que je réclame de votre amitié, c'est de rester neutre... Il y a pourtant, reprit-il après un moment d'hésitation, une chose dont je voudrais vous prier et qui rendrait service à Thérèse aussi bien qu'à moi.

--Laquelle?

--Ce serait de venir le plus souvent possible chez nous, tant que ma mère et Christine demeureront à Nice. Dans l'état d'esprit où nous sommes, Thérèse et moi, si nous restons seuls en face l'un de l'autre, il me semble impossible que maman et ma soeur ne s'aperçoivent pas de notre brouille, et c'est ce qu'il faut éviter, à tout prix... Votre présence, cher maître, votre entrain, ôteront tout prétexte à des froissements et à une froideur qui ne manqueraient pas de sauter aux yeux, si nous étions livrés à nous-mêmes.

--Tu as raison, répondit le paysagiste, il ne faut pas que la maman Moret se doute de tes folies, elle en serait trop désolée, la brave femme!... Du moment qu'il s'agit de mettre de l'huile dans les rouages pour les empêcher de grincer, tu peux compter sur moi... Seulement, tout ça n'est qu'un palliatif. Il vaudrait bien mieux te raccommoder avec ta femme et envoyer au diable Mme Liebling... Quand je serai parti, comment feras-tu?

--Est-ce que je sais! s'exclama Jacques avec humeur... Et, de fait, il était plus inquiet et troublé qu'il ne le montrait. Pris entre le remords de sa conduite envers Thérèse et le désir de revoir Mania, il se trouvait en proie à un désarroi moral qui réagissait sur son système nerveux. Il avait la fièvre et éprouvait de nouveau dans la région du coeur ces désordres qui l'avaient alarmé à Paris.

Tout en discourant, Lechantre avait terminé sa toilette et, bravement, il accompagna Jacques rue Carabacel.

Ainsi quelle l'avait promis, Thérèse restait assez maîtresse d'elle-même pour que personne ne se doutât de ses tourments. La pâleur plus mate de son visage, la couleur plus foncée de ses yeux, révélèrent à Jacques et à Francis seuls les souffrances de la nuit. Elle fit bon accueil au paysagiste et ne parut pas lui garder rancune de son mensonge de la veille. Intérieurement au contraire, elle se félicitait de son arrivée. De même que Jacques, elle comptait sur l'entrain de Lechantre pour faire illusion à Mme Moret et à Christine. Celui-ci, en effet, tranquillisé par l'apparente cordialité de la jeune femme, s'évertuait à jeter des notes gaies et réveillantes dans ce milieu où chacun, sauf la petite mère et lui, était trop absorbé par des préoccupations personnelles pour se mêler activement à la conversation. La gaieté factice du déjeuner calma peu à peu les angoisses de Jacques et le soulagea momentanément du poids qui l'oppressait. Quand on se leva de table, il prit sa boîte à aquarelle et proposa une promenade à Cimiès.

--Pendant que M. Lechantre, dit-il, montrera à ces dames l'amphithéâtre romain et le couvent, je commencerai une étude des ruines vues à travers les massifs des oliviers. Il y a longtemps que ce paysage me hante et je veux profiter du soleil pour le peindre.

La journée se passa sans accroc et le soir Jacques emmena sa mère et sa soeur sur le Cours où elles assistèrent au feu d'artifice et à l'embrasement du mannequin qui représentait Carnaval. Le lendemain, Lechantre, fidèle à son rôle de boute-en-train, offrit aux trois dames de les conduire à Monte-Carlo et à Menton. Jacques s'excusa de leur fausser compagnie: «son étude venait bien et il ne voulait pas la lâcher.» Il monta en effet à Cimiès, travailla jusqu'à quatre heures, mais, au moment où le soleil commençait à décliner, il remisa son panneau et sa boîte chez le portier du couvent, sauta dans la première voiture qu'il rencontra et se fit conduire chez Mme Liebling.

Le petit hôtel occupé par Mania était situé entre cour et jardin et précédé d'un perron de marbre blanc où s'enchevêtraient des roses grimpantes. Une sorte d'atrium décoré de cinéraires bleus communiquait avec un salon éclairé par un plafond vitré. Tout autour de cette pièce, dont la disposition rappelait un peu les patios de Séville, régnait une arcade intérieure, sur laquelle ouvraient les portes du reste de l'appartement. Au milieu, dans une vasque de marbre garnie d'azalées, un mince jet d'eau jaillissait et retombait avec un frais gazouillement. Çà et là, autour des sveltes colonnes de la galerie, des tables chargées de livres et de bibelots, un piano à queue, des divans et des fauteuils, de grandes lampes dressées au centre de jardinières fleuries, donnaient un caractère d'intimité à ce salon spacieux, qui tenait du boudoir et de l'atelier.

Lorsque le valet de pied eut annoncé Jacques Moret, Mania, qui causait près du piano avec Sonia Nakwaska et quelques jeunes gens, se leva, échangea une poignée de main avec le peintre et le présenta à ses amis. Jacques, pendant toute l'après-midi, avait rêvé aux délices d'un tête-à-tête avec Mme Liebling. Il se délectait d'avance à la pensée de retrouver les grisantes sensations de leur promenade nocturne à Villefranche, et il fut cruellement désappointé à la vue de cette joyeuse compagnie qui fumait des cigarettes, buvait du thé et devisait bruyamment des petits scandales de Nice. Mania, à la fois enjouée et ironique, dirigeait la conversation en femme du monde experte, excitait la verve de ses hôtes, cherchait à les mettre successivement en relief et paraissait s'amuser de ces légères médisances, pleines d'allusions dont le sens échappait à l'artiste. Celui-ci, vexé de se voir traiter comme le demeurant des visiteurs, confondu de l'aisance et du sang-froid de Mme Liebling, se demandait si la promenade au Corso n'était pas un songe, et si cette mondaine aux propos frivoles, aux coquetteries savantes, était bien la même femme avec laquelle il avait passé une heure enchantée au clair de lune. Il devenait maussade, parlait à peine, et, espérant toujours que ces insipides causeurs partiraient les premiers, il restait cloué sur son fauteuil. A la fin, comme personne ne bougeait, il se leva brusquement et prit congé, Mania l'accompagna familièrement jusque dans le vestibule.

--Qu'avez-vous? murmura-t-elle en lui lançant un de ses regards charmeurs, on dirait que vous êtes fâché.

--On le serait à moins, répondit-il, je comptais vous trouver seule, et je tombe au milieu d'une bande de bavards!

--Je ne peux pourtant pas mettre les gens à la porte, répliqua-t-elle en riant; un autre jour, vous serez plus heureux... A bientôt, n'est-ce pas?

Jacques s'en revint attristé et mécontent rue Carabacel. Les promeneurs n'étaient pas encore de retour, et quand ils rentrèrent, le peintre tisonnait pensivement au coin du feu.

--Eh bien! demanda Lechantre, et cette aquarelle?... En es-tu content?

--Pas trop, repartit Jacques, je me heurte à des difficultés d'exécution que je ne prévoyais pas... Il faudra, M. Lechantre, que vous me donniez demain un conseil...

--Allons, pensa Thérèse, si son métier le préoccupe, c'est qu'il songe moins à cette femme... Peut-être y a-t-il encore de l'espoir!...

Trompée par la réponse et les airs méditatifs de son mari, elle se sentit moins inflexible, plus inclinée à pardonner, au cas où le coupable viendrait sérieusement à résipiscence. Comme pour l'encourager dans ces indulgentes dispositions, Jacques l'emmena le lendemain matin à Cimiès avec Lechantre et Christine, la maman Moret, fatiguée de la course de Menton, ayant déclaré qu'elle désirait se reposer. Ils déjeunèrent sous la tonnelle d'une auberge, et Jacques, remis en train par les conseils du paysagiste, travailla trois heures d'affilée. Mais, quand on fut de retour à la maison, il sortit sous couleur de reconduire Lechantre, et ne rentra que vers sept heures.

Ne se tenant pas pour battu, il s'arrangea chaque jour pour s'esquiver à la tombée du crépuscule et pour courir, tout enfiévré, rue de la Paix. Le temps devint pluvieux, et les averses lui ôtèrent le prétexte de sortir pour travailler à son aquarelle.--Il passait ses après-midi claquemuré dans le salon, en compagnie de la petite mère qui tricotait, de Christine qui bâillait sur un livre, et de Thérèse qui, tout en tirant l'aiguille, observait à la dérobée l'agitation mal déguisée de son mari. Lechantre s'employait de son mieux pour égayer ses amis; mais, dès que sonnaient cinq heures, Jacques se montrait plus agacé et inquiet. Il s'habillait en hâte, déclarait qu'il avait besoin de respirer l'air, et, une fois dehors, il s'acheminait vers l'hôtel de Mania, espérant toujours la trouver seule, et chaque fois se rencontrant avec quelque visiteur importun. Tantôt c'était la comtesse Acquasola, complètement décavée, et venant emprunter dix louis à Mme Liebling; tantôt il se heurtait à Flaminius Ossola, qui consultait Mania sur un article destiné à la Gazette des étrangers, et qui, ravi de causer avec le peintre, ne bougeait plus de sa chaise. Jamais Jacques ne pouvait jouir d'un paisible quart-d'heure de solitude. Il s'en revenait dépité, nerveux et irritable, à son logis.

--Jacques est bien changé, remarquait perfidement Christine, autrefois il avait le caractère plus égal; maintenant il s'emporte pour un rien, et ne desserre les dents que pour bougonner.

--En effet, ajoutait la petite mère, il est devenu un peu fantasque, et on dirait que les choses ne marchent pas à son idée... Mon Dieu! il est pourtant ici comme un coq en pâte!... Thérèse, vous doutez-vous de ce qui peut le contrarier?...

--Non, répondait celle-ci en affectant la surprise, je ne sais...