L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891

Part 5

Chapter 53,791 wordsPublic domain

Sur ce poème mythologique M. de Meaupou a écrit une fort agréable partition, dont l'originalité peut être discutée, mais dont l'élégance et le goût, ne sauraient être mis en question. Il y a là un musicien des plus délicats et des plus distingués. Il serait fâcheux que le talent de M. de Meaupou ne fût pas mis une seconde fois à l'épreuve. Le succès me semble assuré d'avance après cette première expérience de la scène, j'en ai pour garant et les couplets de Silène, et les duos d'amour de Silène et de Jupiter avec Antiope, et le _quartetto_ très scénique qui a eu les honneurs de la soirée.

C'est M. Fugère qui tient le rôle difficile de Silène. M. Fugère est à coup sûr un des meilleurs chanteurs et un des meilleurs comédiens qu'ait eu, et depuis longtemps, l'Opéra-Comique. Chaque création nouvelle affirme son autorité. Il est parfait sous les traits de ce dieu des buveurs qui, avec un comédien moins sûr de lui-même, pouvait facilement tourner à la caricature. La majesté de Jupiter se perd dans le jeu hésitant de M. Carbone; mais la voix de ténor de ce chanteur ne manque ni d'accent ni de chaleur. Une gracieuse personne, Mme Bernaërt, joue agréablement le rôle d'Antiope. Quant à Éros, il est représenté par Mlle Chevalier qui est une chanteuse de talent et une comédienne des plus intelligentes; mais ces qualités de l'art auraient été insuffisantes, dans le rôle déshabillé de l'Amour, si la nature ne s'était chargée de parfaire le personnage. C'est complet.

M. Savigny.

L'ANTHROPOPLASTIE GALVANIQUE

Les hommes se sont toujours montrés jaloux de rendre à leurs morts un culte particulier et cependant ils n'ont jamais accordé qu'un intérêt très médiocre à la conservation des cadavres. Les Égyptiens assuraient, il est vrai, la conservation des morts par des soins méticuleux. Daubenton et plus récemment Czermak nous renseignent à cet égard. Il existait, dans l'ancienne Égypte, des officines spéciales où les cadavres étaient soumis à des manipulations plus ou moins compliquées: les corps étaient immergés dans des bains antiputrescibles, puis enveloppés par les parents avec des milliers de bandelettes. Mais on peut affirmer que l'embaumement égyptien était pour ainsi dire une exception: les riches seuls pouvaient y prétendre. A notre époque, l'art des embaumements n'a pas fait de grands progrès. On se contente le plus ordinairement de pousser dans les artères du cadavre une injection stérilisante dont la composition varie, et on se préoccupe peu de ce qui adviendra. Au surplus, de même qu'en Égypte, au temps de Ptolémée, ce mode de conservation n'est appliqué que très exceptionnellement.

Faut-il rechercher dans l'imperfection des procédés le peu de goût que nous paraissons avoir pour la momification ou l'embaumement? Obéissons-nous fatalement à une loi de la nature, à cette loi formulée dans ces paroles de l'évangile: _pulvis es et in pulverem reverteris?_ Le docteur Variot, un des médecins les plus distingués des hôpitaux de Paris, répond à ces deux questions en proposant à ses contemporains l'emploi des procédés galvanoplastisques pour obtenir des momies indestructibles. Le Dr Variot métallise notre cadavre tout entier: il l'enferme dans une enveloppe de bronze, de cuivre, de nickel, d'or ou d'argent, suivant les caprices ou la fortune de ceux qui nous survivent. Donc plus de putréfaction et plus de poussière. Voilà une invention qui pique votre curiosité? Vous voulez savoir comment procède le Dr Variot?

Jetez les yeux sur les dessins que nous avons fait exécuter dans le laboratoire de la Faculté de médecine où M. Variot poursuit ses recherches. Dans un double cadre à quatre montants, réunis en haut et en bas par des plateaux carrés, vous voyez le corps d'un enfant sur notre dessin de première page, le cadre est disposé sous une cloche pneumatique; sur celui ci-dessus il est placé dans un bain de sulfate de cuivre. Le corps de l'enfant a été perforé à l'aide d'une tige métallique. Une des extrémités de cette tige butte contre la voûte du crâne, tandis que l'autre est enfoncée comme un pivot dans une douille de métal de l'appareil située au centre du plateau inférieur du cadre. Le cadre support est un cadre conducteur de l'électricité. Les montants et les fils conducteurs ont été soigneusement isolés avec du caoutchouc, de la gutta ou de la paraphine. Le courant électrique est fourni par une petite batterie de trois piles thermo-électriques Chaudron. Un contact métallique dentelé, en couronne, descend du plateau supérieur et appuie légèrement sur le vertex du petit cadavre; la face plantaire des deux pieds et la paume des mains reposent sur deux contacts. En outre, des contacts ont été échelonnés sur les quatre montants métalliques du cadre, pour être appliqués aux points voulus, avec la possibilité de les déplacer à volonté.

Avant de plonger cet appareil dans le bain galvanoplastique, il faut rendre le corps bon conducteur de l'électricité. A cet effet, l'opérateur badigeonne la peau du cadavre avec une solution de nitrate d'argent, ou bien encore il pulvérise cette solution sur la surface cutanée au moyen d'un instrument très connu: le pulvérisateur dont vous vous servez, mesdames, pour vous parfumer. Cette opération faite, la peau est devenue d'un noir opaque; le sel d'argent a pénétré jusque dans le derme. Mais ce sel d'argent il faut le réduire, c'est-à-dire le séparer de son oxyde. On y parvient avec beaucoup de difficulté.

Le double cadre est placé sous une cloche dans laquelle on fait le vide au moyen d'une trompe à eau et ou on fait pénétrer ensuite des vapeurs de phosphore blanc dissous dans le sulfure de carbone. C'est une opération dangereuse, comme toutes les opérations où le phosphore en dissolution jolie un rôle quelconque. C'est le détail de cette opération qui est fidèlement rendu par notre grand dessin. A droite nu garçon de laboratoire veille au fonctionnement régulier de la trompe. Vous voyez à gauche de l'opérateur une sorte de marmite en fonte aux parois très épaisses et dans laquelle la solution de phosphore est soumise, au moyen d'une petite lampe à gaz, à une température assez élevée pour en assurer la vaporisation.

Quand les vapeurs phosphorées ont réduit la couche de nitrate d'argent, la peau du cadavre est d'un blanc grisâtre; elle est comparable à la surface d'une statue de plâtre qu'on aurait rendue conductrice. Il n'y a plus qu'à procéder aussi rapidement que possible à la métallisation. A cet effet, le cadre double est immergé dans le bain de sulfate de cuivre. Nous n'avons pas à décrire cette opération que tout le monde connaît. Sous l'influence du courant, électrique, le dépôt métallique se fait d'une façon ininterrompue; les molécules de métal viennent se déposer sur la peau du cadavre, et y forment bientôt une couche continue, l'opérateur doit régler avec grand soin les envois d'électricité afin d'éviter un dépôt métallique grenu et sans cohérence. En déplaçant à propos les contacts, il substituera à la peau une écorce de cuivre qui se moulera sur toutes les parties sous-jacentes. En surveillant attentivement l'épaisseur du dépôt jeté sur le visage, sur les mains, sur toutes les parties délicates du corps, il obtiendra un moule fidèle qui rappellera exactement les détails de conformation et les teintes de la physionomie. Un bon dépôt de 1/2 à 3/4 de millimètre d'épaisseur offre une solidité suffisante pour résister au ploiement et aux chocs extérieurs. L'épaisseur de 1/2 à 3/4 de millimètre d'épaisseur ne doit pas être dépassée pour l'enveloppement métallique du visage et des mains qui seront, ainsi rigoureusement moulés. Sur le tronc, l'abdomen, les premiers segments des membres, le cou, la conservation intégrale des formes plastiques est beaucoup moins importante; aussi, si on le juge utile pour consolider la momie métallique, on atteindra une épaisseur de dépôt de 1 millimètre à 1 millimètre et demi.

Quel est l'avenir réservé à ce procédé de momification que le Dr Variot appelle l'anthropoplastie galvanique? On ne saurait le dire. Il est infiniment probable que les cadavres métallisés ne figureront jamais qu'en très petit nombre dans nos nécropoles et que longtemps, longtemps encore, nous subirons cette loi de la nature que nous rappelions en commençant: _pulvis es et in pulverem reverteris_. Nous sommes poussière, et nous retournerons en poussière! L'inventeur de l'anthropoplastie n'accorde d'ailleurs à la métallisation totale du cadavre qu'une importance mince. Le but de ses recherches était surtout de donner aux musées et aux laboratoires de nos Facultés de médecine des pièces anatomiques en parfait état de conservation, des pièces très fidèles, très exactes, plutôt que d'arracher nos cadavres aux vers du tombeau.

Marcel Edant.

L'AMIRAL AUBE

La mort, en enlevant l'amiral Aube, vient de clore cruellement une belle carrière de marin. Elle avait commencé en 1840. Le jeune Aube n'avait alors que quatorze ans, il était né en 1826 à Toulon, où son père était le fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général du Var. Il se distingua au Sénégal, étant lieutenant de vaisseau: de 1870 à 1878. il fit à bord du _Seigneley_ une remarquable campagne dans le Pacifique: il était capitaine de vaisseau. Ensuite, il commanda la _Saône_ en escadre: il fut promu contre-amiral en 1880 et fut nommé gouverneur de la Martinique. Il était à peine en fonctions quand éclata une terrible épidémie de fièvre jaune: le fléau, qu'il combattit avec courage, l'atteignit lui-même dans ses plus chères affections en emportant Mme Aube. L'amiral ne tarda pas à quitter son gouvernement pour commander en second l'escadre d'évolution. Il fut nommé vice-amiral.

Mais la partie active et pratique de la carrière de l'amiral Aube n'est pas la partie essentielle, bien qu'il y ait déployé de grandes qualités d'énergie, de décision, de bravoure, et qu'il y ait montré une rare connaissance de la mer. Depuis sa jeunesse, l'amiral Aube avait été préoccupé d'idées de réformes importantes: il fut appelé à les mettre en lumière et à les appliquer comme ministre de la marine le 7 janvier 1886; il resta au ministère jusqu'en mai 1887.

Nous vîmes alors à la tribune du parlement cette figure énergique de marin, nullement banale ni conforme au type courant du «loup-de-mer» classique. Son visage aux traits saillants et droits, dont le dessin énergique était accusé encore par les cheveux blancs, plantés drus et taillés en brosse; son oeil clair et net, sa haute stature, constituaient une physionomie qu'on n'oubliait point. Il avait dans son regard--l'avons-nous dit?--un peu de cet éclat aigu et fixe qui illumine la face des penseurs. Tout de suite, on vit que l'amiral Aube ne passerait pas, indifférent et inactif, dans une administration qui ne lui semblait pas en harmonie avec les progrès modernes. Comme tous les novateurs, il fut ardemment discuté. Il avait des partisans très dévoués, il eut des adversaires irréconciliables, il était un voyant pour les premiers, il n'était qu'un visionnaire pour les seconds. L'expérience--j'entends: une expérience complète, longue et décisive--n'a pas encore terminé ce débat passionné et passionnant.

LA MORT DU LIEUTENANT PLAT

L'infanterie de marine vient de faire une nouvelle perte au Tonkin: c'est celle du lieutenant Plat, tué à la prise de Long-Sat, le 13 novembre dernier.

Notre gravure, exécutée d'après un croquis fait sur les lieux par un officier du corps expéditionnaire, le lieutenant Brezzi, représente le moment où ce malheureux jeune homme tombe mortellement frappé près du fortin où il s'était courageusement placé pour mieux prendre le dessin de l'intérieur du village, occupé par les pirates. M. Plat était officier d'ordonnance du général Godin, et, depuis son arrivée au Tonkin, il avait excité l'admiration de ses chefs et de ses camarades par son infatigable entrain et sa grande intelligence. Du reste, cet officier s'était déjà fait connaître par un remarquable voyage au Fouta-Djalon, qu'il avait fait en 1887-88 en Afrique. On peut lire le récit de cette belle exploration dans l'intéressant ouvrage: _Deux compagnes au Soudan français_, que vient de publier le colonel Gallieni, sous les ordres duquel le lieutenant Plat avait accompli ses travaux au Soudan. Cette mort fait un grand vide dans l'infanterie de marine, mais on sait que les trous sont vite comblés dans cette arme d'élite, qui cependant n'en est plus à compter ses pertes, depuis notre installation au Tonkin.

LES BATEAUX DE PÊCHE PENDANT L'HIVER

L'_Illustration_ consacrait, dans son dernier numéro, une série de dessins à ceux pour qui les rigueurs de l'hiver sont la source d'une joie nouvelle, les patineurs, qui ne sont jamais si heureux que lorsque le thermomètre leur assure une «belle gelée.» Mais, à côté de ces privilégiés qui regardent comme un plaisir de trouver un climat sibérien à la porte du Bois de Boulogne, combien sont nombreux ceux qui souffrent de cette température exceptionnelle dans nos climats!

Au premier rang de ces victimes du froid, il faut sans contredit placer les marins, pour qui la gelée, quand elle est assez forte pour agir sur l'eau de mer, est une véritable torture. Ceux qui ont passé le cap Horn dans la saison des glaces ou qui ont séjourné sur les bancs de Terre Neuve en hiver racontent, comme une des épreuves les plus pénibles de leur existence toujours si rude, les douleurs de ces terribles campagnes. Les embruns jaillissent sur l'avant du bateau: partout où ils viennent se projeter, la glace se forme; la voile et les focs ne sont plus qu'une masse compacte, ainsi que les haubans qui prennent l'aspect d'arcs-boutants de cristal.

Nous n'en sommes pas tout à fait là encore sur nos côtes, mais nous en approchons et les amateurs de pittoresque n'ont qu'à se rendre sur notre littoral de Normandie pour avoir une idée de la navigation au Cap Horn. Les barques de pêche représente notre collaborateur Koerner, rentrent au port, l'avant recouvert d'une véritable cuirasse de glace et ornées stalactites qui pendent le long du beaupré et des ralingues de foc, évoquant, dans ces régions que nous ne connaissons guère que sous l'aspect ensoleillé de l'été, le tableau d'une expédition au pôle Nord.

CHARME DANGEREUX

PAR

ANDRÉ THEURIET

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite. Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.

XI

Dès qu'elle eut tourné l'angle de la rue, Thérèse parcourut d'un regard anxieux la portion lumineuse du boulevard Dubouchage et tressaillit en apercevant une rapide silhouette qui s'élançait chez le costumier, dont le magasin encore éclairé s'ouvrait non loin de l'avenue de la Gare. Elle devina Jacques plutôt qu'elle ne le reconnut et elle résolut d'épier le moment où il reparaîtrait sur le trottoir.--En face du magasin, de l'autre côté de la chaussée, il y avait entre deux platanes un banc noyé dans l'ombre des façades voisines. Thérèse s'y assit et s'y dissimula de son mieux. Novice à ce métier d'espion dont elle avait honte, elle s'effarait au moindre bruit. Elle s'imaginait que le regard de chaque passant se fixait sur elle avec une curiosité soupçonneuse--injurieuse peut-être--et elle tremblait que quelque chercheur d'aventures, enhardi par l'obscurité, n'eût la tentation de s'arrêter et de lui parler. Un quart d'heure s'écoula, un quart d'heure d'angoisse, puis la porte du costumier se rouvrit; dans la projection blafarde produite par l'éclairage intérieur, Thérèse vit surgir un moine blanc et ses derniers doutes s'évanouirent. Jacques n'avait même pas pris la précaution de se masquer; il stationna un moment sur les marches pour rabattre son capuchon sur sa tête nue, puis, retroussant sa robe, il s'éloigna dans la direction de la place Masséna. Malgré l'émotion qui l'oppressait et lui paralysait les jambes, la jeune femme fit effort sur elle-même et le suivit.

D'un pas allègre il longeait les arcades, sans se douter de l'espionnage auquel il était soumis. Il traversa la place pleine d'un va-et-vient de masques et ne ralentit sa marche qu'à l'angle du pont et du quai. A quelque distance, derrière lui, l'ombre noire de Thérèse côtoyait prudemment le mur du parapet. Quand Jacques arriva au square des Phocéens, il resta un moment indécis et piétinant sur place comme quelqu'un qui attend avec impatience. Thérèse profita de ce qu'il lui tournait le dos pour se glisser parmi les massifs du square, et là, invisible, mais pouvant facilement distinguer ce qui se passait sur le quai, elle attendit à son tour. La solitude et le silence de ce jardin contrastaient avec les joyeuses rumeurs qui bourdonnaient dans la direction de la rue Saint-François-de-Paule. Les chants des masques montaient au loin, mêlés à des bouffées de musique; plus près, aux abords du pont des Anges, la plainte très douce de la Méditerranée sur les galets coupait mélancoliquement le brouhaha de la fête. Neuf heures sonnèrent. Le trot de deux chevaux retentit sur le pont et, entre les branches à demi-effeuillées des poivriers, Thérèse aperçut un équipage entièrement drapé de blanc, qui vint stopper sur le quai. En même temps elle vit Jacques se détacher du trottoir, traverser la chaussée et courir vers la mystérieuse voiture.--Blanche sur le fond blanc du landau, une femme se souleva à demi et fit un signe de la main; un valet de pied revêtu d'un domino ouvrit la portière au moine qui, d'un bond, prit place à côté de l'élégante forme féminine. Puis le laquais remonta sur son siège et, au pas, le landau gagna la rue Saint-François-de-Paule, tandis que Thérèse, dont les genoux fléchissaient, s'asseyait consternée sur l'un des bancs du square...

Etait-ce possible? Après quinze mois de mariage!... Être réduite, non plus même à se débattre contre de vagues soupçons, mais à constater dans les conditions les plus humiliantes le mensonge et l'infidélité de l'homme en qui elle avait religieusement placé toute sa confiance, toute sa tendresse! Elle tordait l'une dans l'autre ses mains glacées et cherchait à se faire du mal, comme si la douleur physique eût eu le don de chasser ce cauchemar atroce... Hélas! non, ce n'était pas un mauvais rêve, Thérèse vivait en pleine réalité--une réalité brutale dont l'étreinte la meurtrissait impitoyablement.--Elle entendait les bruits de fête du carnaval, elle distinguait encore le trot des chevaux qui emportaient Jacques et Mme Liebling vers le Corso, et le grincement des roues sur le sable se répercutait dans son cerveau endolori. Elle n'eut eu qu'à se lever et à courir pour rattraper les coupables et prendre Jacques en flagrant délit de traîtrise... Mais à quoi bon?... Elle en avait assez vu pour qu'il ne lui restât plus la moindre incertitude. L'écroulement était total; elle était saturée de souffrances et n'avait plus la force d'en supporter de nouvelles. D'ailleurs, elle ne pouvait laisser plus longtemps seules Mme Moret et Christine. Il ne fallait pas que les deux femmes se doutassent de ce qui passait; c'eût été pour la petite mère un coup trop rude, et pour Christine trop de satisfaction. A la pensée de ce qui arriverait si la conduite de Jacques était connue de Mme Moret, Thérèse se retrouvait courageuse.--Non, cette tragédie devait rester cachée au fond de son coeur. L'humanité lui commandait d'éviter un éclat capable de tuer cette vieille mère qui la chérissait comme sa fille et qui croyait en son fils comme en Dieu. L'explication aurait lieu avec Jacques seulement; ils auraient à chercher ensemble une solution qui ménagerait la tendresse de Mme Moret tout en sauvegardant la dignité de l'offensée. Et, d'un pas précipité, emportant sa désolation au milieu des rumeurs de la fête, Thérèse gagna la rue Carabacel par le chemin le plus court.

Pendant ce temps, le landau de Mme Liebling descendait lentement la rampe de la rue Saint-François-de-Paule.

--Vous le voyez, murmurait Mania, répondant par une légère pression à l'étreinte fiévreuse de Jacques, j'ai tenu parole... A propos, n'avez-vous point de loup?... Oui... Eh bien, masquez-vous.

--Vous avez peur d'être vue avec moi? demanda ce dernier tout en obéissant.

--Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais arrêtée. Ce que j'en fais est surtout dans votre intérêt... Croyez-vous bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous êtes promené avec moi au Corso?... Vous devriez au contraire me remercier de ma générosité. Je vous épargne de la sorte sinon des remords, du moins les reproches... légitimes d'une personne qui vous est chère!

Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-sérieux qui lui était familier, Jacques haussait les épaules et se mordait les lèvres. En ce moment, cette allusion directe à ses devoirs de mari gâtait son bonheur en remuant au fond de lui de fâcheux scrupules. Il se renfonça avec humeur dans un coin du landau et garda un silence embarrassé.

La voiture prenait la file et s'engageait dans la piste du Corso, au milieu de la foule tassée de chaque côté de la chaussée et sur les gradins de l'amphithéâtre. La lune n'était pas levée, et sous un ciel diamanté d'étoiles les tribunes demeuraient enveloppées dans une ombre crépusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir où s'agitaient des masses confuses. A travers les gradins de l'estrade, des vendeurs de _moccoletti_ circulaient, offrant leurs paquets de minces cierges emmanchés à des roseaux. Çà et là, une lueur trouait la nuit; les _moccoletti_ jetaient dans l'obscurité le scintillement falot de leurs lumignons soufflés à chaque instant, puis se rallumant pour s'éteindre encore. En bas, des pierrots blafards se trémoussaient au milieu de la piste où alternaient deux orchestres. En cette pénombre, des voitures de masques, vagues et silencieuses comme des fantômes, défilaient, drapées de blanc, éclairées de lanternes blanches, capricieusement décorées: l'une d'elles était enguirlandée de virginales fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline, contenait un pâle foisonnement de nourrices et de bébés; une troisième, capitonnée de fourrures, traînait des hôtes disparaissant sous des pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drapé de peluche, était couvert d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette jonchée odorante surgissait à demi la jeune femme, coiffée d'une toque de peau de cygne, emmitouflée dans sa pelisse de chèvre du Thibet et semblable à une Nixe Scandinave.

Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lançaient des boules de papier qui s'émiettaient tout à coup en l'air, et des giboulées floconnantes s'éparpillaient sur les blanches apparitions de ce fantastique défilé. Les danses mêmes des masques autour des équipages prenaient des apparences de rêve sous la tremblante clarté des étoiles ou à la clignotante lueur des _moccoletti_. Peu à peu Jacques se laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces blancheurs duvetées et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus autrefois et accompagnant maintenant de leur mélodie familière l'étrange défilé des masques pâlissants, lui remuaient mollement le coeur. Il lui semblait assister à la résurrection des heures de jeunesse dont il n'avait pas joui; les joies entrevues à vingt ans, ardemment convoitées et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout à coup à sa portée, comme évoquées par une baguette féerique, et facilement réalisables. Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact tiède du corps de Mania. A la discrète et brève clarté des _moccoletti_, il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile sourire de ses lèvres. Il n'osait point parler, comme s'il eût craint qu'au son de ses paroles tout ce délicieux rêve ne se fondit ainsi qu'un givre; mais sa main avait cherché celle de Mania, et, l'ayant rencontrée, ne la quittait plus.