L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891
Part 8
--Oh! c'est peut-être un jugement téméraire, murmura hypocritement la dévote fille... N'avez-vous point vu dans sa chambre un costume de laine blanche garni de noeuds rouges?
--Je l'ai vu, en effet, repartit froidement Thérèse.
--Et cela ne vous a point choquée?
--Mon Dieu non, ici tout le monde se déguise pendant le carnaval, et Jacques aura sans doute loué ce costume en vue de quelque spectacle auquel il veut nous conduire... D'ailleurs, ajouta-t-elle, en admettant qu'il ait été à la redoute avec M. Lechantre, où est le mal?
--Vous êtes tolérante, riposta aigrement Christine; pour moi, j'ai toujours entendu dire que ces bals masqués étaient des lieux de perdition.
--Tranquillisez-vous, Jacques ne s'y est pas perdu.
--Jacques est un homme, soupira la dévote, et tous les hommes sont faibles devant les tentations... Enfin, vous êtes confiante, tant mieux!
--Oui, j'ai confiance dans l'affection de mon mari, ma chère!... Je suis sûre que ce costume ne cache aucun mystère, et que Jacques nous expliquera tout lui-même, dès qu'il sera levé.
Jacques entra au même moment, et Christine, ayant achevé de vider la caisse, alla en porter le contenu dans la chambre de Mme Moret.--Tout en s'acheminant vers le salon, l'artiste s'était dit: «Si elle me parle du costume, je lui répondrai: Eh bien, oui, je suis allé à la redoute, qu'y a-t-il là d'étonnant?» Une fois seul avec Thérèse, il commença par la questionner sur les incidents du voyage. Celle-ci s'empressait complaisamment de satisfaire sa curiosité. Elle s'attendait à chaque instant à ce qu'il lui conterait, à son tour, comment il avait employé ses journées pendant son absence, et à quel propos il avait fait emplette du costume remarqué par Christine. Elle eût rougi de l'interroger la première et de lui laisser voir les vagues soupçons qui la tourmentaient depuis le matin. Mais le peintre restait muet sur le chapitre du froc aux noeuds écarlates. «Elle ne me parle de rien, songeait-il en tournant autour de Thérèse, par conséquent elle n'a rien vu. Laissons-la dans son ignorance, c'est le plus prudent.» Loin de hasarder la moindre allusion aux incidents de la veille, il s'évertuait à égarer la conversation sur des sujets qui intéressaient uniquement les faits et gestes de Thérèse ou de Mme Moret.
Néanmoins cet entretien où il y avait à chaque moment des trous, des intervalles de gêne et de silence, lui semblait pénible à alimenter. La préoccupation de prévenir des questions fâcheuses ou des allusions qui ramèneraient la conversation vers des points difficiles à toucher donnait aux paroles de Jacques un tour guindé, une froideur cérémonieuse, qui paraissaient étranges à Thérèse. Déjà attristée par le silence obstiné de son mari à l'égard de ce mystérieux costume, la jeune femme se sentait glacée par l'insolite banalité des propos échangés après trois jours d'absence. Jacques, de son côté, était à la fois énervé et inquiet. Tout en causant distraitement, il songeait à son rendez-vous et aux prétextes qu'il inventerait pour s'esquiver à l'heure indiquée; il constatait avec ennui combien il lui serait difficile de se tirer d'affaire tout seul et il méditait d'aller chercher Lechantre afin qu'il lui servit d'auxiliaire pendant le déjeuner. Il comptait sur la verve de son vieil ami pour réchauffer cette froideur qu'il ne se sentait pas maître de dissiper et pour remplir les vides de la conversation. D'ailleurs, plus que jamais il jugeait nécessaire de lui recommander une prudente discrétion et de se concerter avec lui pour se ménager un moyen de passer la soirée dehors.
--Je te quitte pour une heure, dit-il à Thérèse; je vais prévenir Lechantre de votre arrivée et l'inviter à déjeuner avec nous.
--Demeure-t-il loin d'ici? demanda Thérèse.
--Assez loin... Le baron Herder lui a donné l'hospitalité à bord de son yacht, et il me faut une bonne demi-heure pour aller jusqu'au port... A bientôt, Thérésinette, recommande à ta cuisinière de soigner le menu: je te ferai envoyer des huîtres, et à midi sonnant je t'amènerai notre ami...
Mais il était écrit que Jacques jouerait de malheur toute la matinée. Il venait à peine de terminer ces recommandations, qu'on sonna à la porte, et il entendit la voix joviale de Francis résonner dans l'antichambre.
--Comment! ces dames sont arrivées? s'exclamait le paysagiste, je tombe à pic alors!... Puis-je entrer? ajouta-t-il en passant sa tête rieuse par l'entrebâillement de la porte du salon.
Il s'élança vers Thérèse et lui prit les mains:
--Bonjour, Thérèse, embrassons-nous!... Bonjour, gamin, as-tu bien dormi?.. Et la maman, comment va-t-elle?...
--La maman va très bien, répondit Mme Moret d'une voix guillerette en soulevant la portière de la pièce contigüe et en se montrant avec Christine.
On n'eût pas cru, en effet, qu'elle venait de voyager pendant vingt-deux heures. Après avoir relevé et lissé ses cheveux gris, trempé sa figure dans l'eau fraîche, elle reparaissait allègre et vive comme une alouette. On lisait sur son visage combien elle était contente de revoir son garçon en bonne santé, et cette joie suffisait pour la défatiguer.
--Bonjour, M. Lechantre, continua-t-elle, je suis bien aise de vous retrouver ici avec mon Jacques... Et pourtant, je vous en veux de l'avoir fait veiller si tard qu'il n'a pu venir au-devant de nous... Où donc l'avez vous conduit, mauvais sujet?
--Je vous conterai cela à déjeuner, madame Moret, répliqua Francis en riant, car je m'invite sans cérémonie...
--Je partais justement pour aller vous chercher, quand vous êtes entré, dit Jacques en déposant sa canne et son chapeau.
Il aurait désiré trouver le moyen de recommander par un signe à Lechantre la plus rigoureuse réserve; mais il se sentit à la fois observé par Thérèse et par Christine, et il jugea prudent de rester coi afin de ne pas fortifier des suspicions dont il devinait le vague éveil autour de lui. Il espérait, du reste, que pendant les apprêts du déjeuner il aurait l'occasion d'être seul avec Francis et qu'alors il pourrait le chapitrer à son aise. Malheureusement les choses ne marchèrent pas comme il l'avait calculé. Lorsque Thérèse sortit pour jeter un coup d'oeil à la cuisine et à la salle à manger, Mme Moret et Christine crurent devoir tenir compagnie à leur hôte.--Christine surtout s'obstinait à accaparer l'attention de Lechantre. On eût juré qu'elle avait pénétré les intentions de Jacques et qu'elle avait une maligne satisfaction à demeurer en tiers entre lui et le paysagiste. Elle ne lâcha prise que lorsqu'elle vit Thérèse rentrer dans le salon et annoncer qu'on ne tarderait pas à se mettre à table.
Jacques bouillait d'impatience et de dépit. Il avait beau s'efforcer de prendre un air enjoué et insouciant, les plis transversaux de son front, la fixité de son regard et le sourire contraint de ses lèvres trahissaient son irritation. Thérèse, habituée à lire sur la physionomie mobile de son mari, ne se laissait pas abuser par une gaieté toute superficielle. Elle trouvait à Jacques l'oeil inquiet et le geste agité d'un homme qui dissimule quelque chose. Un subtil instinct de femme aimante et jalouse de conserver son bien affinait encore sa perspicacité et, à mesure que les doutes s'accumulaient dans son esprit, une croissante tristesse lui embrumait le coeur.--Au moment où la bonne vint dire que le déjeuner était servi, Jacques se dirigea vers Lechantre afin de l'emmener à l'écart, mais Thérèse s'était déjà emparée du bras du paysagiste pour passer dans la salle à manger. En même temps, Mme Moret réclama celui de «son garçon», et Jacques, déconcerté, vit ainsi s'évanouir son dernier espoir de communiquer secrètement avec son compagnon, avant l'heure redoutable des causeries intimes et des épanchements qui sont généralement la conséquence d'un repas pris entre amis.
Le déjeuner, bien qu'improvisé, était bon et préparé avec sollicitude. Thérèse avait fait servir le fameux pineau de Bazincourt dont Lechantre lui avait expédié un panier, et celui-ci, mis en verve par le vin du pays, la présence de ses compatriotes, la délicatesse du menu, commençait à bavarder à coeur ouvert. Dès qu'il se trouvait avec des amis et devant une bouteille de son vin favori, le paysagiste devenait un saint Jean bouche d'or; Jacques le savait et son énervement redoublait à mesure que pétillait la gaieté et que croissait l'entrain du «cher maître».
Tandis que ce dernier vantait avec son style familièrement imagé les talents du cordon bleu qui avait cuisiné le déjeuner, il fut brusquement interrompu par la voix acide de Christine:
--M. Lechantre, vous nous avez promis de nous conter la façon dont vous avez passé votre soirée avec Jacques!
--A vos ordres, mademoiselle, répondit le peintre en élevant son verre à hauteur de l'oeil et en dégustant à petits coups son cher vin de Bazincourt;--d'abord vous saurez que nous sommes allés aux confetti et que nous y avons vaillamment combattu... Ensuite nous avons dîné au cabaret, puis...
--M. Lechantre, dit avec une ironie affectée Jacques qui se sentait sur des charbons ardents, souvenez-vous que Christine est fort dévote; ne la scandalisez pas par le récit de vos exploits!
--Sois tranquille, gamin, je connais les égards dus aux demoiselles et je glisserai discrètement sur l'épisode de l'enfant de choeur...
--Un enfant de choeur, répéta Christine d'un air faussement candide, vous êtes donc allés à l'église?
--O naïveté biblique! s'exclama Lechantre, non, pas tout à fait... Il s'agit du déguisement d'une jeune personne qui faisait ses dévotions à la redoute.
--Quelle horreur! murmura Mlle Moret en baissant les yeux, comment ose-t-on commettre de pareilles profanations?... Et c'est à ce bal que vous avez tous deux passé votre soirée?
--Mon Dieu, oui, mademoiselle... Jacques était fort attristé de sa solitude et j'ai voulu le distraire en le conduisant à cette redoute... Toutes les belles dames de Nice y étaient et votre garçon, maman Moret, y a eu un joli succès.
--Ne vous moquez donc pas de moi, M. Lechantre, interrompit Jacques agacé, en voilà assez là-dessus!...
Thérèse avait relevé la tête et observait douloureusement le trouble de son mari. Quant à la petite mère, toujours enchantée d'entendre l'éloge de son Benjamin, elle riait avec indulgence; accoudée à la nappe, les yeux fixés sur ceux de Francis, elle approuvait de la tête et répétait complaisamment:
--Si fait, si fait, M. Lechantre, contez-nous ça!
--Eh! bien, mesdames, reprit ce dernier, ravi de s'écouter parler, la redoute blanche et rouge était positivement une jolie chose et je regrette que vous ne l'ayez pas vue... Il y avait, il est vrai, des femmes de tous les mondes, depuis le fretin jusqu'au dessus du panier de la société cosmopolite; mais je vous donne mon billet que la dame qui a intrigué Jacques appartenait à la crème de la crème... Ça se devinait à sa toilette et au son de sa voix.
--Vraiment, Jacques a été intrigué? dit Thérèse en affectant une parfaite indifférence, voyez comme il cache son jeu!... Il ne nous en avait pas soufflé mot.
--Bah! repartit Jacques en haussant les épaules, M. Lechantre se laisse emporter par son imagination... Il s'agit d'une vulgaire aventure de bal masqué et la dame n'avait rien d'intéressant.
--Mazette! se récria Francis, tu es modeste, toi, ou tu as le goût difficile!... Une femme charmante!... Un peu hautaine, mais tout à fait distinguée.
--Comment était-elle mise? demanda Thérèse.
--Elle avait une robe de laine blanche taillée à la grecque avec une garniture de pavots rouges, et ses cheveux blonds étaient coiffés d'un bonnet de dentelle d'or. Ajoutez à cela des yeux qui brillaient comme des diamants, et une voix!... Une musique à la fois mordante et câline, avec un petit accent étranger... Comme elle m'avait nettement signifié que j'étais de trop, je n'ai pas assisté à la conversation, vous pensez bien; mais il m'a semblé que la dame était aussi spirituelle que jolie, et Jacques n'a pas dû s'ennuyer!
--Eh! bien, vous vous trompez! protesta celui-ci-ci en lançant un regard furieux à Francis, nous avons à peine échangé vingt paroles, et c'étaient des banalités!
--Pourquoi te défends-tu si fort? répliqua Thérèse avec un pâle sourire, ces aventures-là sont très naturelles dans un bal masqué, et nous savons bien que personne ne les prend au sérieux...
Malgré cela, les traits légèrement contractés de la jeune femme et surtout l'expression de ses yeux bruns devenus presque noirs donnaient un démenti à ses paroles. En effet, le calme qu'elle affectait en écoutant les appréciations de Lechantre n'existait qu'à la surface. Chacun des mots prononcés par le paysagiste produisait en elle une secousse suivie de cruelles réflexions. Elle rapprochait les révélations de Francis de l'obstination silencieuse de Jacques et elle en tirait des conclusions peu rassurantes. La description de la dame aux pavots rouges avait suffi pour éclairer d'une lumière suspecte cette rencontre où Lechantre ne voyait qu'une amusante plaisanterie. Aux indications rapidement esquissées par l'artiste, la pénétrante perspicacité de Thérèse lui avait fait deviner que cette inconnue devait être Mania Liebling, et toute sa jalousie s'était réveillée. Il était évident pour elle que cette entrevue de Mania et de Jacques avait été préméditée. Que s'y était-il passé? Quelles confidences s'y étaient échangées? Dans quelle mesure Jacques avait-il succombé à la tentation? En tout cas, il se sentait déjà coupable, puisqu'il cherchait des faux-fuyants, et rusait pour ne point rendre compte de ses actes. Thérèse se jugeait trahie, et trahie dans les conditions les plus offensantes. A peine avait-elle quitté Nice, que Jacques s'était empressé de songer aux moyens de revoir cette dangereuse créature; il n'avait pas rougi de profiter de ce voyage entrepris par dévouement, pour satisfaire sa curiosité ou sa passion. C'était odieux, et la jeune femme, blessée dans sa fierté et dans sa tendresse, agitée par des soubresauts d'indignation, était tentée décrier à l'infidèle: «Pourquoi mentir? Je devine tout et je ne suis pas ta dupe!» Mais en cette âme vaillante, le sens de la dignité et la crainte d'affliger cruellement la petite mère l'emportèrent sur l'amour-propre blessé et elle sut se contraindre à rester calme.
Néanmoins cette contrainte ne s'imposait point sans une lutte dont l'effort transparaissait sur les traits de Thérèse, et Lechantre, qui était observateur, ne manqua pas de remarquer l'altération que ses confidences avaient produite sur la physionomie de la jeune Mme Moret. Il comprit qu'il l'avait involontairement froissée et se tut brusquement.--Pendant la fin du repas, un silence gênant pesa sur les convives. Francis, redevenu sérieux, examinait avec surprise le noir regard pensif de Thérèse, la mine vaguement inquiète de Jacques, le méchant sourire de Christine, et il commençait à se demander: «Que diantre ont-ils tous?... On dirait que mon histoire leur a jeté un froid...»
On se leva enfin de table, on prit le café sur le perron et, tandis que les trois femmes s'occupaient de rangements, Jacques put entraîner son ami dans le jardinet, sous prétexte de fumer en plein air.
--Ah ça, que se passe-t-il? interrogea Lechantre à mi-voix, dès qu'ils furent cachés par les massifs d'orangers, est-ce que j'aurais fait une gaffe en racontant devant ta femme ton intrigue de la redoute?
--Absolument! répondit Jacques d'un ton amer. Pendant toute la matinée, il m'a été impossible de vous prendre en particulier pour vous recommander le silence... A la façon dont vous avez dépeint la dame aux pavots rouges, Thérèse a dû reconnaître une femme dont elle est déjà jalouse, et je crains que cela n'ait tout gâté.
--Comment! ce n'était donc pas la première fois que tu rencontrais cette dame?
--Non, je la connais depuis six semaines; c'est une étrangère, une femme du meilleur monde.
--Diantre soit des femmes du monde! s'écria le paysagiste désolé, je croyais qu'il s'agissait d'une passade comme celle de mon enfant de choeur, mais du moment où c'est sérieux, je n'en suis plus... Est-ce que tu as l'intention de la revoir?
--Oui, avoua Jacques, ce soir... au Corso blanc... Et même j'ai compté sur votre amitié pour...
--Pour conter à ta femme que nous devons passer la soirée ensemble, n'est-ce pas?... Merci! tu me fais jouer un joli rôle, galopin!... Tu oublies que j'ai une vive admiration pour Thérèse, et que je l'aime...
--Eh! moi aussi, je l'aime, protesta Jacques avec impatience, mais...
--Elle est propre, ta façon d'aimer... à coups de canif dans le contrat!... Je ne veux pas être ton complice et tu vas me faire le plaisir de planter là ton étrangère!
--Impossible!... J'ai donné ma parole pour ce soir... C'est une question de délicatesse et d'honneur.
--Voilà de l'honneur bien placé... A d'autres!... ne compte pas sur moi.
--Je vous en prie!... Il s'agit... d'une dernière entrevue, d'une de ces explications auxquelles un galant homme ne peut se soustraire.
--Ah! ah! La scène des adieux, les lettres à restituer... C'est une liquidation, alors?
--Oui, affirma Jacques, qui, ne voyant plus d'autre moyen d'obtenir l'assistance de Lechantre, n'hésita pas à se charger la conscience d'un nouveau mensonge.
--Si c'est pour brusquer le dénouement, je veux bien t'aider à sortir d'un mauvais pas, mais liquide, mon garçon, tranche dans le vif, et méfie-toi... Ces histoires-là finissent toujours mal!
Ils remontèrent ensemble au salon. Thérèse s'était rendue assez maîtresse d'elle-même pour ne plus laisser deviner son chagrin. Le brave Lechantre, afin de racheter son impair de la matinée, s'évertuait à donnera la conversation une tournure moins dangereuse, en évitant les sujets brûlants, et en évoquant de joyeux souvenirs communs à toute la famille. Il parla de Rochetaillée, taquina Christine sur ses goûts sédentaires, entreprit la petite mère à propos de sa basse-cour et de son étable, raconta de comiques histoires de village et fit tant qu'il dérida Thérèse. Elle lui répondait avec enjouement et paraissait prendre un plaisir d'enfant à entendre Francis parler le patois du pays. Sa gaieté factice fit illusion à Jacques. Il se persuada qu'elle avait oublié l'incident du bal masqué, ou du moins qu'elle lui pardonnait ses frasques de la veille. Il retrouva son aplomb et donna la réplique à son ancien maître.
Quand Lechantre prit congé des trois femmes, il dit négligemment à son ami:
--A propos, Jacques, tu sais que le baron Herder compte sur toi ce soir, pour prendre le thé. Nous t'attendrons entre huit et neuf heures... Pardon, mesdames, de vous enlever ce gamin dès le premier jour de votre arrivée, mais vous devez être fatiguées, et vous aurez sans doute besoin de vous coucher de bonne heure.
Comme il achevait ces derniers mots, il rencontra le profond regard de Thérèse et, trop franc pour le soutenir hardiment, il détourna la tête. Les yeux de la jeune femme allaient alternativement de Francis à Jacques: le premier fuyait son regard, le second affectait un air distrait; leur attitude à tous deux lui parut suspecte.
--Ils s'entendent pour me tromper, songea-t-elle. Et de nouveau un froid lui glaça les veines, tandis qu'elle essayait de sourire en tendant la main à Lechantre.
Après le départ du paysagiste, l'après-midi se traîna péniblement entre Christine, qui tricotait un châle de laine, la maman Moret, qui sommeillait de temps à autre, et Thérèse, qui semblait replongée dans ses réflexions.--En dépit des graves présomptions fondées sur la froideur de Jacques et les révélations de Lechantre, il y avait encore des moments où elle se refusait à croire à une trahison, à admettre comme possible le navrant écroulement de son bonheur. «Non, pensait-elle, il ne peut être devenu déloyal à ce point!» Elle attendait toujours un regard repentant de Jacques, un de ces bons mouvements de tendresse qui mettent un aveu aux lèvres du coupable et lui font tout pardonner. Mais l'artiste restait distrait, nerveux et taciturne. A mesure que la nuit s'approchait, il donnait des signes d'une impatience mal contenue. Lorsqu'on se mit à table pour dîner, il mangea à peine, la fièvre de l'attente lui coupait l'appétit, il trouvait que la domestique enlevait les plats avec une lenteur agaçante; il l'accusait de pontifier en servant, et, au cours de la conversation, il consultait sa montre à la dérobée.
Aucune de ces agitations, aucun de ces gestes, n'échappaient à Thérèse. Ils lui perçaient le coeur, et sa souffrance était d'autant plus aigüe qu'elle cherchait à la dissimuler.
Dès que le dessert apparut, l'impatience à peine déguisée de Jacques redoubla. Il entendait huit heures sonner aux pendules et il calculait avec agacement qu'il serait obligé de perdre encore quelque temps chez le costumier... «Ce dîner n'en finira jamais!» se disait-il rageusement. Il ne répondait plus que par monosyllabes aux questions des trois femmes, de peur qu'une réponse plus explicite ne redonnât un nouvel essor à la conversation qui languissait, et ne le retînt plus longtemps dans la salle à manger.--A la fin, il se leva brusquement et alla embrasser la petite mère.
--Bonsoir, maman, murmura-t-il, il ne faut pas que je fasse attendre le baron Herder, et d'ailleurs vous devez avoir toutes trois grand besoin de dormir.
Thérèse s'était levée en même temps que lui et le précédait dans l'antichambre avec une bougie.
--Rentreras-tu tard? demanda-t-elle, quand il fut près de la porte.
--Non... Je l'espère, du moins, mais je ne puis te fixer une heure précise... quand on est chez les autres, on ne s'appartient pas... Au revoir, Thérèse!
Il lui prit la main et la serra précipitamment.
--Ta main est glacée, dit-il, tu es fatiguée et un bon somme te fera du bien... Couche-toi vite!
Là-dessus il s'esquiva.--Dès que la porte fut refermée, Thérèse gagna sa chambre, dont la fenêtre restée ouverte donnait sur la rue. Elle vit Jacques courir vers le boulevard Dubouchage, dans une direction opposée à celle qu'il aurait dû prendre pour aller au port.
--Avec quel aplomb il ment déjà! pensa-t-elle... Non, je ne puis supporter cet état de doute et d'angoisse... J'aime mieux tout savoir!
Son manteau de voyage et son chapeau étaient encore sur le lit; elle se coiffa, s'encapuchonna à la hâte, puis, rouvrant avec précaution la porte d'entrée, elle se glissa dans la rue et se précipita vers le boulevard.
_(A suivre)._
André Theuriet.