L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891
Part 7
--Nous l'avons oubliée au vestiaire, répliqua plaisamment Francis, mais nous nous contenterons de toi, ma belle, si tu veux bien compléter le trio.
--Merci, mon cher, riposta la dame aux pavots rouges, en toisant impertinemment le paysagiste, je n'aime pas les trios.
--Un duo, alors? reprit Lechantre en arrondissant galamment le bras et en posant sa main sur le poignet de l'inconnue.
Celle-ci se recula, et lui appliquant un coup d'éventail sur les doigts;
--A bas les mains, fit-elle sèchement, tu es trop marqué pour mon goût, respectable vieillard, et je me soucie peu de ta compagnie... Mais si tu veux me prêter _bébé_, j'ai deux mots à lui dire... Continue ton pèlerinage, brave homme, et viens reprendre ton nourrisson tout à l'heure... Ne crains rien, je te le rendrai intact!
Francis s'inclinait comiquement, et, lâchant le bras de Jacques;
--A vos ordres, duchesse! s'écria-t-il d'une voix gouailleuse; puis il se retourna vers son ami qui était devenu très pâle:
--Tous mes compliments, gamin, tu donnes dans la haute... Tu es tout à fait _pschut!_
Il posa le bout de ses doigts sur ses lèvres et envoya un baiser à la dame:
--Au revoir, mes enfants, soyez sages!
Puis il s'éloigna à pas comptés en balançant son bourdon d'un air majestueux et paterne.
Jacques demeurait muet et presque décontenancé près de la dame masquée, dans laquelle il avait parfaitement reconnu Mania, quelque soin qu'elle prit pour déguiser sa voix.--Ainsi, l'occasion tant désirée était à portée de sa main. Il se trouvait face à face avec la femme qui depuis trois jours exaspérait sa curiosité et troublait son coeur; la liberté du bal masqué permettait tous les épanchements du tête-à-tête, et leur créait une quasi-solitude au milieu de la foule; cependant il était plus agité que réjoui de cette bonne fortune. Il pressentait que quelque chose de décisif allait résulter de cette entrevue, quelque chose d'irréparable, peut-être!... Jusqu'à ce moment, la possibilité d'une liaison plus intime avec Mme Liebling était restée pour lui dans le domaine du rêve. Il avait maintenant conscience qu'après les premiers mots échangés il mettrait le pied dans la réalité, qu'après avoir péché en pensée il pécherait en action, et qu'un premier acte téméraire en provoquerait d'autres dont il ne serait plus maître... Et, en même temps, il constatait son impuissance à se ressaisir, il se sentait entraîné par une force mystérieuse, fasciné par l'aimant de ces deux yeux qui brillaient à travers les trous du masque et l'attiraient invinciblement... Ces réflexions se succédaient en lui avec une électrique rapidité, pendant que la dame aux pavots rouges le dévisageait, tout en secouant l'écran de plumes blanches qui lui servait d'éventail:
--Tu as la mine mélancolique, maître, dit-elle de son ton railleur, regrettes-tu le coin de feu conjugal ou crains-tu que je ne te compromette?... Tu ne me demandes même pas pourquoi j'ai désiré te parler...
--Au fait, répliqua Jacques, essayant de prendre un air dégagé... Quel caprice ou quelle curiosité me vaut cet honneur?
--Une curiosité dont tu ne peux qu'être flatté... Je veux que tu me dises le sujet de ton prochain tableau.
--Je n'ai pas de sujet en tête... Je ne travaille plus.
--C'est grand dommage! Est-ce le soleil de Nice ou la vie pot-au-feu que tu mènes qui t'ôte le goût du travail?
--Non... c'est toi, murmura Jacques en la regardant fixement.
--Moi?... Tu ne m'as jamais vue! répondit-elle en riant.
--A quoi bon mentir?... Je t'ai vue aux confetti... Tu étais jeudi à la bataille des fleurs où tu lançais aux gens des bouquets de jonquilles... Enfin, je t'ai rencontrée et admirée à la villa Endymion.
--Tu te trompes.
--Je ne me trompe pas... Quant on t'a vue une fois, on ne t'oublie plus, et lorsqu'on t'a entendue chanter des airs lithuaniens, on garde pour le restant de ses jours la musique de ta voix dans ses oreilles et dans son coeur... Tiens-tu à ce que je te dise ton nom?
--Inutile! interrompit-elle avec vivacité... que tu le saches ou non, tais-toi. L'incognito est un des charmes du bal masqué et nous n'en serons que plus à l'aise pour causer... Offre-moi le bras et promenons-nous.
Elle passa son bras sur celui de Jacques et ils tournèrent lentement autour de la pièce d'eau. L'allée était étroite et Mania se serra contre lui. Il sentait sur sa poitrine le frais contact de ce bras nu, le frôlement de ce souple corps de femme, tandis que l'odeur d'une branche de tubéreuse, fixée au corsage, lui montait à la tête. Un frisson le prenait, il perdait son sang-froid et sentait les paroles s'arrêter dans sa gorge. Et, tandis qu'ils marchaient, l'orchestre du jardin jouait la valse de l'_Estudiantina_, dont inconsciemment la jeune femme marquait le rythme par un léger balancement du buste. Elle ramena son luisant regard sur celui de son cavalier, et poursuivit;
--Ainsi, il y a de par le monde niçois une dame qui lance des bouquets de jonquilles, qui chante des daïnos lithuaniennes et qui a le don de te troubler?... Est-elle jolie?
--Elle est plus que jolie, elle est adorable; elle a des yeux qui ensorcellent, répondit-il d'une voix étranglée.
--En vérité!... De quelle couleur sont-ils?
--Ils ressemblent aux vôtres, murmura-t-il en quittant le tutoiement banal du bal masqué.
Ce soudain changement de ton, qui donnait quelque chose de plus respectueusement passionné à la déclaration de Jacques, sembla chasser l'ironie des lèvres de la jeune femme; elle cessa de sourire et regarda son interlocuteur avec une expression plus sérieuse, plus attendrie.
--Oui, balbutia-t-il, c'est ainsi qu'elle regarde, et, comme les vôtres, ses yeux donnent le vertige.
--Ah!... Mais, puisqu'elle est captivante à ce point, demanda-t-elle avec un accent de reproche, expliquez-moi pour quel motif vous avez fui toutes les occasions de la revoir?
--Vous la connaissez donc? s'écria-t-il en souriant.
--Peut-être... Supposez qu'elle est une de mes plus intimes amies.
--Eh bien! puisqu'elle est votre amie, dites-lui que si je l'évite, c'est que j'ai peur.
--Peur de quoi?
--Peur de la trop aimer...
--Quand on aime, on n'aime jamais trop.
--Et peur aussi de n'être pas aimé... hasarda-t-il en baissant la voix.
--Pour être aimé, il faut d'abord aimer... Si vous ne lui montrez pas votre amour, comme voulez-vous qu'elle y réponde?
--Et si je vous confessais que je l'aime follement?
Elle sourit et agita un moment son écran devant ses yeux.
--Ce n'est pas à moi qu'il faut vous confesser, c'est à elle... à la chanteuse de daïnos.
--Elle et vous ne font qu'une même personne, avouez-le donc! s'exclama-t-il en lui serrant le bras avec un emportement passionné.
--Calmez-vous, de grâce! répliqua-t-elle ironiquement.
Puis elle ajouta en reprenant le ton sérieux:
--Je crois qu'à force de tourner autour de cette flaque d'eau, nous perdons tous deux la tête...
Elle lui lâcha le bras, marcha vers un banc inoccupé et s'y assit.
--Vous êtes fatiguée? interrogea-t-il.
--Non, mais je me sens devenir mélancolique... Je me demande si vous êtes sincère, si ce n'est pas votre tête qui a parlé au lieu de votre coeur, et ce que réellement vous devez penser de moi?
--Je vous aime, répéta-t-il, c'est tout ce que je puis vous dire.
Elle demeurait méditative et le regardait avec une lueur tendre dans les yeux, tandis qu'un sourire sceptique effleurait ses lèvres. Jacques, penché vers elle, fixait son regard sur le sien et se sentait étourdi, comme s'il eût contemplé l'eau profonde et tournoyante d'un abîme. Il subissait une délicieuse fascination: les masques blancs et cramoisis qui dansaient sous la lumière changeante des girandoles, le rythme entraînant de l'orchestre, la lueur diamantée des yeux de la jeune femme et l'énigmatique sourire de ses lèvres empourprées, toutes ces choses formaient pour lui une amoureuse symphonie en blanc et en rouge, dont Mania était le motif dominant. Un voluptueux silence s'était fait entre eux, un silence d'enchantement, pendant lequel le peintre s'imaginait planer très haut, dans une idéale région toute résonnante de musiques lointaines, toute chatoyante de couleurs lumineuses...
Mania se leva brusquement.
--Adieu, dit-elle, il faut que j'aille retrouver mes amis.
--Adieu? répéta-t-il, réveillé en sursaut; non... restez encore.
--Impossible, cher maître; d'ailleurs j'aperçois votre ami le pèlerin qui revient avec un enfant de choeur au bras et je ne me soucie pas de me trouver en aussi dévote compagnie... Adieu!
--Ne prononcez pas ce triste mot, supplia-t-il en lui saisissant la main, quand vous reverrai-je?
--Y tenez-vous beaucoup?
--Puis-je maintenant vivre sans vous voir!
--Bah! riposta-t-elle en redevenant railleuse, n'êtes-vous pas resté un long mois sans rendre à Mania la visite que vous lui aviez promise?... Je ne veux pas vous induire en tentation... Que dirait-on si je vous prenais à ceux qui vous sont chers?
--Ah! c'est déjà fait! balbutia-t-il, complètement affolé.
--Croyez-vous? demanda-t-elle en lui lançant un dernier coup d'oeil ensorceleur.
Elle réfléchit un moment:
--Eh bien! reprit-elle, demain, au Corso blanc... Ma voiture sera à neuf heures au coin du boulevard du Midi et de la place des Phocéens... _Good by_!
Elle ébaucha sa familière et moqueuse révérence, s'éloigna, se retourna encore avec un léger signe de tête, puis se confondit dans la foule des masques.
--Est-ce moi qui ai fait fuir ce bel oiseau blanc? demanda gaiement Francis Lechantre.
Il brandissait victorieusement son bourdon d'une main, et de l'autre il serrait la taille rebondie d'une brunette de vingt ans, costumée en enfant de choeur. La jeune fille avait ôté son masque. Assez jolie, avec des yeux couleur d'encre et un nez retroussé, elle riait en montrant toutes ses dents. Une calotte rouge laissait déborder ses cheveux épais et crépus; une ceinture ponceau ceignait son buste orné d'un bouquet d'oeillets rouges et mettait en saillie sa poitrine bien étoffée. Francis paraissait fier de sa conquête et la caressait paternellement. Comme Jacques, encore tout remué par la brusque disparition de Mania, restait taciturne, Lechantre continua:
--Mon fils, je te présente Mlle Peppina, bouquetière de son métier et enfant de choeur pour son plaisir. Je l'ai enfin trouvée tout à l'heure aux bras de deux mousquetaires. Je lui ai remontré que cette compagnie n'était pas digne d'un jeune clerc et je l'ai ramenée dans le sentier du devoir. Maintenant, pour achever sa conversion, je l'emmène souper... Veux-tu être des nôtres?
--Grand merci, répliqua Jacques, je suis fatigué et je veux me coucher.
--Déjà las!... Il n'y a plus de jeunes gens!... Au fait, tu me parais un peu battu de l'oiseau. Elle a donc été cruelle, la dame aux pavots rouges? Voilà ce que c'est de donner dans le _high life!_ Va faire dodo, mon garçon; le sommeil est le grand guérisseur... Bonne nuit, à demain!
Il entraîna allègrement Mlle Peppina, et Jacques, resté immobile à sa place, les regarda s'enfoncer sous la voûte illuminée du vestibule. Une fois seul, il parcourut précipitamment les allées du jardin; il inspecta ensuite l'intérieur de la salle et les loges, espérant toujours revoir Mania, mais elle avait sans doute aussi quitté le bal avec ses amis, car il ne l'aperçut nulle part.
De guerre lasse, il prit à son tour le parti de sortir du casino et regagna la rue Carabacel, poursuivi par le rythme de l'_Estudiantina_ et par la musique, encore bruissante à ses oreilles, des dernières paroles de Mania Liebling.
Jacques rentra sans bruit dans son appartement désert. La domestique s'était couchée, et la maison dormait silencieuse. Les impressions reçues à la redoute avaient été si vives et si imprévues qu'il avait peine à reprendre pied dans la réalité. Il restait debout au milieu de sa chambre, sans songer à allumer une bougie. L'obscurité lui agréait mieux; elle lui permettait de prolonger en imagination le plaisir des sensations nouvelles qu'il venait d'éprouver. A tâtons, il ouvrit sa croisée, poussa les persiennes et resta accoudé à la barre d'appui, encore enveloppé de cette robe de moine qu'avait frôlée le vêtement de Mania et qui gardait de ce contact un subtil parfum. La nuit, tiède jusque-là, commençait à fraîchir; à travers les massifs d'orangers qui s'étendaient du côté de la rue Pastorelli, le vent d'est apportait les dernières musiques de la redoute, et le cris des masques au sortir du bal. Parmi ces rumeurs de la fête finissante, la figure de Mania passait constamment devant lui comme une hallucination. Partout, dans l'ombre grise de la rue, dans les ténèbres plus opaques de la chambre, dans le feuillage léger des mimosas, il voyait luire comme à travers les trous d'un loup de velours les deux grands yeux verts ensorceleurs, pleins d'ironie et pleins de promesse. Il lui semblait que Mme Liebling était encore à son côté, accoudée comme lui à la barre de la fenêtre, et là, tout près, il croyait entendre la voix de l'enchanteresse vibrer avec une sonorité étrange. Il se répétait ses moindres paroles, il les dégustait comme un buveur savoure le bouquet d'un vin de choix, il les soumettait mentalement à une minutieuse analyse pour en extraire tout le suc, pour en pénétrer toute la signification.
Était-il possible qu'elle eût de l'amour pour lui?... Dans le nombre de ses paroles, railleuses ou agressives pour la plupart, il en notait quelques-unes prononcées avec une douceur presque émue, avec une intonation plus attendrie. Celles-là, il les triait précieusement, il les rassemblait ainsi que des fleurs rares et il en respirait complaisamment le parfum. Alors, une bouffée d'espoir lui dilatait la poitrine.--Il est des mots, il est des accents qui ne viennent aux lèvres que lorsque le coeur est vraiment touché; ces mots, elle les avait murmurés ces inflexions de voix, il en retrouvait la musique troublante dans son oreille. D'ailleurs, ne lui avait-elle pas promis de le revoir au Corso blanc? Pourquoi lui aurait-elle assigné ce rendez-vous? Pourquoi serait-elle venue au-devant de lui dans l'allée tournante du jardin d'hiver? Pourquoi?... si elle n'y avait été déterminée par un désir d'amour?--Ayant conservé un fonds de naïve crédulité, malgré son rapide apprentissage de la vie parisienne, Jacques ne soupçonnait pas la complexité et les illogismes du coeur féminin. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'une femme pût exposer sa réputation par bravade, par un caprice de curiosité ou tout simplement pour le plaisir de jouer avec le danger. Cette entrevue d'une heure à la redoute, ce rendez-vous au Corso blanc, lui semblaient des garanties de sincérité, presque des gages solennels d'attachement sérieux... Oh! cette rencontre promise, à la nuit, sous le masque, dans l'intime tête-à-tête de la voiture, son pouls battait avec violence rien qu'à cette perspective. Il s'en peignait d'avance le charme secret, le trouble délicieux, les voluptés voilées. Il aurait voulu que l'heure indiquée ne fût plus distante que de quelques brèves minutes. Il sentait qu'aucun scrupule, aucune considération, ne l'empêcheraient de courir au rendez-vous. Il se félicitait du hasard qui lui assurait pour ce lundi soir une entière liberté, Thérèse et la petite mère ne devant arriver que le lendemain mardi au plus tôt. Déjà, en imagination, il se voyait assis à côté de Mania, les mains dans ses mains, le regard fondu dans son regard... La tête lui tournait, ses paupières s'alourdissaient et le cour lui sautait jusque dans la gorge... Il ferma sa fenêtre, jeta son costume sur un fauteuil, pêle-mêle avec ses autres vêtements, et se mit au lit. Le sommeil vint difficilement, un sommeil traversé par le rayonnement de deux yeux verts, illuminés par les girandoles blanches et rouges de la redoute, bercé par de vagues musiques de danse; puis la fatigue l'emporta, et Jacques finit par s'assoupir complètement.
Il dormait serré depuis trois ou quatre heures environ, quand il fut à demi-réveillé par des rumeurs confuses. Dans l'état à peine conscient qui succède au sommeil, il eut la perception d'un roulement de voiture, d'un bruit de portes ouvertes et refermées. Il se frotta machinalement les paupières, écarquilla les yeux et vit, par la fenêtre dont il avait oublié de clore les persiennes, un rayon de soleil tomber sur le tapis. En même temps il crut entendre dans la chambre voisine des pas furtifs, des rires étouffés, des exclamations féminines. Tout à coup, en son cerveau encore embrumé une réflexion plus nette surgit: «Est-ce que Thérèse serait de retour?...» Et, tandis qu'il faisait péniblement cette supposition, la possibilité de ce retour prématuré le secoua désagréablement et lui rendit toute sa lucidité. Au même moment, la porte de la chambre fut brusquement poussée:
--C'est nous, s'écria joyeusement Thérèse.
--Oh! le paresseux, dit à son tour la petite mère, comment! tu es encore au lit par ce beau soleil!
Tout en parlant, Mme Moret s'élançait vers le chevet, prenait la tête de Jacques dans ses mains et la couvrait de baisers.
--Mon cher garçon, murmurait-elle à travers ses caresses, mon enfant!... Comme je suis contente!... Embrasse-moi encore!
Puis, comprenant qu'il fallait laisser à Thérèse sa part, elle attira cette dernière par la main et la jeta dans les bras de Jacques.
--Embrasse aussi Thérèse!... Tu peux te vanter, mon fils, d'avoir la plus brave femme et le meilleur coeur de la terre! Si tu savais comme elle a été bonne pour nous, n'est-ce pas, Christine?... Eh! bien, où es-tu donc?
Christine, encore enveloppée dans un long paletot de drap couleur carmélite, se tenait sur le seuil et examinait à la dérobée le mobilier de la chambre à coucher; son regard chagrin s'était arrêté sur le fauteuil où la robe de moine à demi couverte de vêtements épars laissait apercevoir un capuchon de laine blanche ainsi qu'une manche ornée de noeuds rouges.
--Me voici, maman, répondit-elle, sans se distraire de sa contemplation.
Jacques, qui s'était tourné vers elle, surprit tout à coup ce regard investigateur et vit en même temps qu'il était fixé sur la robe aux noeuds rouges. Un mouvement de dépit et de vexation le secoua dans son lit.
--Eh! bien, ma fille, reprenait la maman Muret, est-ce que tu as peur d'embrasser ton frère?
--Pardon, repartit froidement Christine, je croyais convenable de laisser d'abord la place à Thérèse.
Elle s'avança d'un air pudibond entre sa mère et sa belle-soeur, qui s'étaient un peu écartées et, sans s'approcher trop près du lit, elle tendit ses joues aux baisers de Jacques, puis se rejeta en arrière.
Ce dernier, à la fois ému et nerveux, s'efforçait de racheter sa première impression d'effarement en prodiguant des caresses à Mme Moret et en serrant les mains de Thérèse.
--Mes chères miennes, dit-il enfin, pardonnez-moi, je ne vous attendais pas ce matin et je donnais à poings fermés.
--Tu n'a pas reçu mon télégramme? demanda Thérèse.
--Non, murmura-t-il, inquiet, tu m'avais envoyé une dépêche?
--Mais oui, hier, à la gare de Lyon, avant de partir... Tu aurais dû la recevoir vers midi au plus tard... Et tiens... la voici encore intacte sur la table de nuit.
En même temps elle prenait un télégramme posé près du bougeoir, le décachetait et en lisait à voix haute le contenu: «Arriverons lundi matin. Embrassons.»
--Comment ne l'as-tu point vu en rentrant? poursuivit Thérèse.
--D'abord, j'ai été absent toute la journée, repartit Jacques en rougissant légèrement... Il raffermit sa voix et ajouta:--Au fait, vous ne savez pas!... M. Lechantre est à Nice; nous avons passé la soirée ensemble... Je suis rentré assez tard, la bonne dormait et je me suis couché sans lumière, ne me doutant pas que j'avais votre dépêche auprès de moi... Sans cela, vous pensez bien que j'aurais été vous chercher à la gare!...
Thérèse était devenue pensive; elle semblait distraite par une préoccupation subite et Jacques se hâta de changer le cours de la conversation.
--Eh! bien, maman, et toi, Christine, reprit-il, comment trouvez-vous Nice?
--Mon enfant, répondit Mme Moret, tout ça me danse un peu dans la tête, mais ce que j'ai vu m'a ébaubie... Ces fleurs partout, ces orangers couverts de fruits... C'est comme un paradis terrestre, n'est-ce pas, Christine?
--Moi, vous savez, répliqua dédaigneusement Christine, je n'ai pas trop bonne opinion de votre beau pays... Je me souviens que c'est dans le paradis terrestre qu'Adam a été tenté... et je me méfie.
Jacques ne put réprimer un geste d'agacement.
--Maman, s'exclama-t-il, Thérèse va vous montrer votre chambre et vous installer. Pendant ce temps, je m'habillerai et dans un quart d'heure je serai à vous...
Il fit le mouvement de quelqu'un qui s'apprête à sortir du lit et Christine effarouchée entraîna Thérèse dehors.
--Dépêche-toi, Jacques, dit la maman Moret, mais avant, laisse-moi te baiser encore une fois tout mon saoûl...
Derechef, elle l'embrassa avec effusion, puis alla rejoindre sa fille et sa bru.
Quand la porte fut refermée, Jacques se leva, passa un pantalon et saisit rageusement la malencontreuse robe de moine.--«Quel guignon! pensait-il; avec son oeil fureteur, Christine l'aura certainement aperçue sur le fauteuil... J'espère que ma femme ne se doute de rien, mais cette mauvaise langue de Christine est capable de se servir de sa découverte pour réveiller la jalousie de Thérèse!...» Il roula hâtivement le costume en un paquet, l'enveloppa dans un journal et sonna la domestique:
--Donnez cela au concierge, dit-il à cette fille, et priez-le de le porter tout de suite chez le costumier du boulevard Dubouchage...
«Dès que je serai habillé, songea-t-il, je courrai chez Lechantre et je lui ferai la leçon.»
Il constatait avec irritation que sa fugue de la veille lui créait déjà une situation embarrassante. Il allait être obligé de chercher des subterfuges et de recourir à d'humiliants mensonges. Et ce n'était pas tout: il avait accepté avec joie ce rendez-vous au Corso blanc, dans la conviction que l'absence de sa femme lui laisserait une complète liberté. Comment s'en tirerait-il maintenant? Sous quel prétexte, dès le soir de l'arrivée de la petite mère, fausserait-il compagnie à toute la famille? Resterait-il cloîtré à la maison, tandis que Mania se morfondrait à l'attendre dans sa voiture?... C'était se perdre à jamais dans son esprit et la seule pensée de s'aliéner le coeur de Mme Liebling le mettait hors de lui. Il était attiré vers elle par une poussée de passion plus irrésistible encore que la veille; aujourd'hui plus qu'hier, elle lui apparaissait désirable entre toutes les femmes. Elle l'avait enlacé de mille liens souples et forts, il lui appartenait et ne pouvait supporter l'idée de se détacher d'elle.--Non, coûte que coûte, il devait aller à ce rendez-vous!--Et, déjà rendu moins délicatement scrupuleux par l'entraînement de son désir, il songeait à s'assurer la complicité de Lechantre.
Pendant ce temps, Thérèse avait installé la maman Moret dans la chambre qui lui était réservée, et qui communiquait avec un cabinet destiné à Christine, puis elle était rentrée dans le salon pour procéder, avec l'aide de sa belle-soeur, à l'ouverture des bagages.
Tout en tirant hors des compartiments les vêtements et le linge de sa mère, Christine repensait à la robe de moine, et, ainsi que Jacques l'avait redouté, elle grillait d'en parler à Thérèse. D'avance elle éprouvait une joie maligne à se servir de cette découverte pour inquiéter la tendresse de la jeune femme.
--Tout de même, remarqua-t-elle, c'est singulier que Jacques n'ait point eu votre télégramme, Thérèse!
--Jacques vous en a donné lui-même la raison, Christine... Il est rentré tard et s'est couché sans voir la dépêche.
--Il fallait qu'il fût bien fatigué par sa soirée pour avoir si grande hâte de se mettre au lit!... J'ai en idée, moi, qu'il avait passé sa nuit au bal masqué.
--Je n'en sais rien, répliqua Thérèse avec un involontaire tressaillement, et je me demande ce qui peut vous le faire supposer?