L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891

Part 6

Chapter 63,781 wordsPublic domain

comme chantait ce pauvre Hyacinthe dans la _Vie parisienne_... Nous nous déguiserons, nous lancerons des confetti, nous irons au _veglione_ et nous intriguerons les Niçoises... Mon cher enfant, plus je grisonne et plus je suis d'avis qu'il faut se hâter de jouir des douceurs que la Providence nous a mises en réserve. Donc, vive la joie!... Tu vas me conduire chez un costumier où je me commanderai un domino. Puis nous irons prendre un sorbet à la Renaissance en écoutant les mandolinistes... Il y a dix ans que je ne suis venu ici, et je crois que c'était hier... Je n'y reviendrai peut-être plus et, ma foi, je veux boire encore un coup de soleil et de plaisir avant de quitter cette aimable existence terrienne!... As-tu un cigare?... Bon, merci, et maintenant _andiamo!_

IX

Le dimanche gras, premier jour des _confetti_, les masques affluaient dès une heure vers la place Masséna, où ils attendaient avec impatience le traditionnel coup de canon, signal de la bataille et du défilé des chars. Dans les rues avoisinantes, il y avait un fourmillement de gens costumés. Nice prenait l'originale physionomie qui caractérisait jadis le carnaval italien, et qu'on ne retrouve plus guère dans toute sa gaie spontanéité que sur ce point du littoral. Là seulement, en effet, la population ne se borne pas à assister passivement à des réjouissances quasi-officielles; elle veut s'amuser pour son propre compte, elle se mêle à la fête, et y ajoute un entrain, un imprévu, une exubérante fantaisie, qui font du carnaval niçois un spectacle unique. Le jour des confetti, les conditions sociales sont confondues, et la ville entière se déguise: ouvrières des vieux quartiers, bourgeoises ou patriciennes de la colonie étrangère, il n'est pas une femme qui ne revête le domino de lustrine ou de satin et ne circule librement par les rues. Dans cette tapageuse mêlée de toutes les classes de la société, l'explosion de la joie populaire est rarement grossière; partout régnent une bonne humeur, une aménité, qui augmentent encore le charme de ces folles journées.

Les trottoirs étaient encombrés de camelots offrant aux passants des sacs de ces minuscules dragées de plâtre, qui se sont substituées aux véritables confetti de sucre blanc ou rose, et qui servent de projectiles pour la bataille. Chaque logis versait sur la chaussée le contingent de ses hôtes costumés; dominos multicolores, pierrots enfarinés, moines blancs et rouges. Tous portaient le bonnet à grelots et le masque de toile métallique, destinés à préserver la nuque et la figure contre la grêle des confetti; tous s'empressaient de faire remplir de «bonbons» de plâtre la gibecière de coutil placée en bandoulière. Sur les voies où devaient défiler les chars, les fenêtres, drapées de blanc et de rouge, étaient garnies de curieux. Dans la rue et jusqu'au faîte des maisons bruissait une sourde allégresse, coupée par les cris aigus des camelots, par le fausset flùté des masques et par les cuivres des fanfares lointaines. Un ciel plafonné de nuages blanchâtres, troués ça et là de taches bleues, éclairait d'une lumière assoupie le grouillement de la foule bariolée.

--Vois-tu, disait Francis Lechantre à Jacques, l'air de cette diablesse de ville vous tape sur la tête comme du champagne... Depuis que j'ai endossé mon costume, il me monte des bouffées de gaillardise, et je me sens en verve comme lorsque j'étais rapin à l'atelier du père Drolling.

Masqués, affublés d'amples robes de moine, les deux artistes cheminaient bras dessus bras dessous dans la direction du Cours.

--Cher maître, répondit Jacques, vous êtes toujours jeune, vous, et ça se voit bien à votre façon de peindre.

--Jeune!... Vil flatteur!... Il y a des moments où je voudrais me le persuader, et quand je ne suis pas en face de mon miroir, il me prend des revenez-y de jeunesse; je ressemble à ces vieux pommiers, qui ont parfois des repousses de fleurs à l'arrière-saison. Lorsque les jolies femmes me regardent je m'aperçois trop bien que je ne suis qu'un barbon, mais quand je les regarde, moi, j'ai toujours vingt ans.

--Vous avez dû être souvent amoureux, M. Lechantre? demanda brusquement Jacques.

--Oui et non... Ça dépend, du sens que tu attaches au mot. Si par là, tu entends d'agréables passades avec des femmes peu sévères, oui, j'ai été souvent amoureux, mais s'il s'agit de passion...

--Naturellement, c'est de cela que je parle.

--Oh! alors, mon fils, je puis te répondre carrément que non... La passion, ça dérange trop une vie d'artiste... J'ai toujours eu une peur bleue de m'acoquiner à un modèle, comme beaucoup de nos camarades, ou de m'éprendre d'une femme du monde qui m'aurait mené en laisse et condamné à faire de mauvaise peinture... Non, je m'en suis tenu aux intermèdes, aux grisettes qui entrent par la porte de l'atelier et en sortent vivement par la fenêtre, comme des hirondelles... Au fond, vois-tu, c'est ce qu'il y a de mieux, ça ne laisse ni regrets ni remords... Mais je dois te scandaliser, toi qui es un mari modèle, un amoureux pour le bon motif!

--Cher maître, repartit Jacques avec un léger frisson dans la voix, vous avez trop bonne opinion de moi... Je ne suis pas plus un saint que les autres...

--Allons donc! ne pose pas pour la modestie... On sait bien que tu adores ta femme...

Ils étaient arrivés à l'un des escaliers de l'amphithéâtre élevé devant la préfecture, en vue de la mer, et formé de nombreux gradins, dont toutes les travées étaient déjà garnies d'un entassement de spectateurs costumés. Dans le bas, autour d'une rotonde où était établi un orchestre, s'arrondissait une large piste destinée au défilé des chars et des masques. Au moment où ils s'asseyaient dans l'une des travées, l'orchestre entama le refrain du _Père la Victoire_, des fanfares éclatèrent au loin, annonçant l'approche du premier char, le canon tonna, et instantanément l'air fut obscurci par une grêle de confetti pleuvant de partout: des fenêtres, des tribunes, des terrasses du Cours. Les projectiles lancés à poignées se croisaient au milieu des éclats de rire et rebondissaient avec un tintement sec sur les planches. Un immense char aux couleurs tapageuses, représentant les personnages du _Petit Faust_, s'avançait lentement au son des cuivres. Devant les chevaux, la foule des piétons masqués s'égaillait un moment, puis s'épaississait de nouveau à l'arrière. Les couples formaient des quadrilles ou dansaient deux à deux en se trémoussant follement, et en répétant en choeur les refrains de l'orchestre. A les voir de haut se grouper par larges masses ou s'égrener en grappes éparses, on eût dit un éparpillement d'énormes papillotes bleues, blanches, roses, vert clair, qu'un fantastique confiseur aurait vidées à tas sur la voie publique. Et toujours la grêle légère des confetti lancés à toute volée tintait, accompagnant les cris des masques, les sonorités de l'orchestre, les bravos des tribunes.

Indifférent à la bataille, Jacques parcourait du regard les baies des fenêtres, les gradins de l'amphithéâtre; il cherchait à y découvrir sous le domino la taille souple et l'originale figure de Mania; mais tous les visages étaient masqués, et tous les dominos se ressemblaient. Pendant ce temps, Francis, debout contre la barrière, gesticulait, riait et bataillait avec ses voisins. Toutefois, au bout d'une heure, il se lassa d'être emprisonné dans une tribune.

--C'est joli de couleur, dit-il, mais c'est toujours un peu la même chose... J'ai des fourmis dans les jambes, et je ne serais pas fâché de me les dégourdir en me mêlant à la bacchanale d'en bas... Descendons, veux-tu?...

Ils quittèrent leurs places et gagnèrent le Cours à travers une cohue de masques qui se répandaient comme l'eau d'une écluse sur le passage des chars. Là, vraiment, la fête était dans tout son éclat. Les gens de la chaussée lançaient des projectiles aux gens des fenêtres, qui, à leur tour, en répandaient des pelletées sur le dos des passants; de brèves intrigues se nouaient et se dénouaient des trottoirs aux fenêtres, où des masques s'interpellaient en patois niçois. De l'extrémité du Cours à l'entrée de la rue Saint-François-de-Paule, on ne distinguait qu'un double courant houleux de têtes encapuchonnées, de bras nerveusement agités; un tumultueux remous de costumes qui se fondaient et chatoyaient sous une brève flambée de soleil. Le sol était jonché de confetti, et on marchait littéralement sur une épaisse neige grise.

--A la bonne heure! s'écriait Lechantre, nous allons seulement commencer à nous amuser! Il s'interrompit et porta sa main à son masque:--Touché! fit-il, mazette! voilà une mitraillade en règle... J'en suis tout éberlué...

Ils longeaient la terrasse du libraire Visconti. Le balcon de pierre était garni de dominos très élégants. Postés sur le mur d'appui, ayant à côté d'eux de gros sacs de confetti, ils en bombardaient sans pitié les promeneurs. Jacques, qui avait soulevé son masque pour respirer, leva les yeux en l'air. Au moment où il présentait son visage à découvert, un domino de satin blanc avec des noeuds roses aux épaules se pencha au-dessus du balcon et lui envoya une grêle de projectiles en pleine figure.

--Attrape, Jacques! s'exclama Francis, décidément, ce domino aux noeuds roses nous en veut... Attends, beau masque, attends!

Il ramassa dans le fond de sa gibecière une poignée de confetti et riposta vigoureusement. Le domino blanc et rose avait adroitement baissé la tête, et riait d'un rire clair et retentissant; en même temps il puisait à même dans son sac et mitraillait de nouveau les deux amis.

--Les dernières cartouches! cria Lechantre en vidant le fond de sa gibecière, à toi, gamin!... Tiens bon, pendant que je vais me ravitailler...

Il s'éloigna dans la direction d'une échoppe où l'on vendait des confetti et disparut dans la foule.

Cependant Jacques, qui avait encore sa provision presque intacte, rajustait son masque et bataillait avec le domino de la terrasse. Il visait mal, recevait plus de confetti qu'il n'en rendait, mais il s'acharnait et devenait nerveux. Le rire moqueur de l'inconnue le déconcertait et l'agaçait. Le timbre musical de ce rire à la fois aigu et caressant réveillait en lui de vagues sensations déjà éprouvées. Il observait le geste espiègle, la taille flexible, la grâce de son adversaire, et un soupçon lui traversait l'esprit: «Si c'était Mania?» Cette conjecture le troublait si fort qu'il ne sut pas se garer d'une nouvelle grêle envoyée à son adresse. Il la reçut dans les yeux, et, quasi aveuglé, riposta maladroitement.

--Raté! dit au-dessus de lui la voix railleuse du domino aux noeuds roses; pour un peintre, tu n'as pas le coup d'oeil juste!

Cette fois, il n'y avait plus de doute: c'était bien la voix de Mania. Le peintre bondit sur le trottoir, épousseta la poudre grise qui l'offusquait, mais quand il put distinguer nettement les objets, et relever les yeux sur la terrasse, le domino de satin blanc s'était éclipsé. Les coudoiements des passants rejetèrent Jacques dans la cohue, et il se résigna à se mettre en quête de Francis Lechantre. Seulement, au milieu de cette foule grouillante, il était difficile de retrouver quelqu'un. Francis, probablement, s'était fourvoyé en cherchant Jacques de son côté. Après avoir vainement battu les rues avoisinantes, ce dernier prit le parti de remonter la pente qui débouche sur le boulevard du Pont-Neuf. Arrivé là, il fut de nouveau arrêté par la cohue qui refluait pour faire place aux chars. Comme il regardait à droite et à gauche s'il ne distinguerait pas la haute taille de son ami, il se sentit effleuré par quelques grains de confetti, semés plutôt que lancés sur son épaule, et, se retournant, il reconnut à cinq ou six pas le domino blanc aux noeuds roses, l'inconnue, avec une prestesse de couleuvre, se faufilait adroitement entre les groupes, puis tournait la tête du côté du peintre et se remettait en marche. Jacques, éperonné par le désir d'atteindre Mania Liebling, essayait de jouer des coudes et de se frayer à son tour un chemin à travers la foule, mais, empêtré dans sa robe de moine, et moins leste que la fuyante apparition, il restait de beaucoup en arrière et, la chaussée étant occupée à ce moment par l'énorme char du _Petit Faust_, il perdit tout à fait la trace de celle qu'il poursuivait.

Au bout d'un quart d'heure, il arriva tout essoufflé sur la place Masséna, illuminée par la vermeille lueur du soleil couchant. La foule était moins dense sur ce large espace. Il fit halte sur l'un des terre-plains qui s'étendent en avant du Casino. Des masques s'y pourchassaient à coups de confetti, en échangeant d'une voix flûtée de gaillardes plaisanteries. Hors d'haleine et désappointé, Jacques avait de nouveau enlevé son masque; ses regards erraient d'un groupe à l'autre, en quête de Lechantre, et aussi du domino blanc et rose.

--Ohé! Jacques!...

Il mit sa main en abat-jour sur ses yeux et aperçut enfin Francis démesurément agrandi par un effet de la lumière du couchant.

--Je t'ai faussé compagnie, reprit Lechantre gaiement; figure-toi qu'il m'est arrivé une aventure... J'ai été intrigué, oui, mon cher, intrigué par une jolie fille, une Niçoise pur-sang avec des yeux couleur de bigarreaux noirs, et un accent local qui sent le poivre et le mimosa... Une fringante créature, faite au tour, souple de taille et rebondie du corsage; la langue bien pendue par dessus le marché et la répartie amusante... Nous sommes au mieux et, si ce n'eût été par respect pour ton état d'homme marié, je l'aurais emmenée dîner avec nous, mais nous nous retrouverons... Je lui ai donné rendez-vous à la redoute, et je dois la reconnaître à un gros bouquet d'oeillets rouges qu'elle portera au corsage.

--Vous irez donc à la redoute? demanda distraitement Jacques.

--Parbleu! et toi aussi, naturellement.

--Moi?

--Pourquoi pas? s'écria Francis, as-tu peur de te compromettre?

--Cet homme vertueux a peur de tout, murmura derrière eux une voix moqueuse; n'y va pas, mon cher, tu y ferais de méchantes rencontres!...

Ils se retournèrent et virent le domino blanc aux noeuds roses qui pirouettait sur ses talons. A peine Jacques avait-il eu le temps de se remettre de sa surprise, qu'un second domino, bleu celui-là avec des noeuds blancs, aborda le premier en s'exclamant en anglais:

--_Is it you at last, Mania dear?... Let us go away!_

--C'est elle! dit Jacques en entraînant Francis.

--Qui, elle? demanda celui-ci en écarquillant les yeux... Comment, toi aussi, gamin?... Inutile de rougir, ne sommes-nous pas en carnaval?... Thérèse n'en saura rien!

Pendant ce temps les deux femmes avaient gagné une voiture de maître qui stationnait près du pont; elles y montèrent et le landau partit au grand trot.

Jacques, la mine déconfite, regardait l'équipage tourner l'angle de la rue Masséna. Déjà un sentiment de gêne l'envahissait; il craignait que Francis ne devinât l'émotion causée par cette rencontre et il s'efforçait de dissimuler son désappointement. Il savait le paysagiste très observateur et il avait honte de lui laisser deviner l'importance exagérée que ce domino mystérieux prenait déjà dans sa vie. Mais, à ce moment, Lechantre était très porté à l'indulgence. Grisé lui-même par le carnaval, il admettait fort bien que son compagnon subit de son côté les effets de cette griserie momentanée. D'ailleurs, ayant l'habitude de regarder la galanterie comme une distraction superficielle et de peu de durée, il imaginait volontiers que l'amour chez les autres avait également la brièveté et l'innocuité d'un feu de paille.

--Bah! dit-il, console-toi... Tu la rattraperas!... Les femmes, ça ne se perd jamais... Je parie que tu la retrouveras à la redoute! En attendant, allons nous débarrasser de nos frocs, puis nous dînerons sans nous presser et, ce soir, nous nous replongerons jusqu'au cou dans un bain de plaisir.

Le programme arrêté par Lechantre fut exécuté ponctuellement. Après avoir dîné à la Régence, les deux amis retournèrent chez le costumier endosser leur robes de moine, auxquelles ils firent coudre pour la circonstance quelques noeuds rouges. Vers dix heures, ils allèrent s'attabler au café, sous les arcades du casino, de façon à assister à l'entrée des masques. Le café était plein. Les tables se prolongeaient très loin, sur deux rangs, jusqu'à la porte du casino, et les masques qui arrivaient à pied étaient obligés de traverser la baie des consommateurs au milieu d'un chassé-croisé de quolibets et d'interpellations grotesques. Ceux qui avaient la langue déliée répliquaient et un assourdissant brouhaha de rires, de huées et de cris d'animaux, montait incessamment dans l'air frais de la nuit. Pour se mettre en train et aussi pour émoustiller Jacques, Lechantre avait fait apporter une bouteille de champagne. Debout contre un pilier, les reins ceints d'une cordelière rouge, les épaules couvertes d'une pèlerine de même couleur, ornée de coquillages, le nez enluminé d'ocre, la barbe poudrée à blanc, il avait la mine truculente d'un pèlerin en goguette. D'une voix grasseyante et goguenarde il haranguait la foule et portait des toasts burlesques aux femmes masquées qui défilaient au bras de leur cavalier.

--Ohé! s'exclamait-il, très chouette, l'Espagnole en mantille!... Femme que j'adore, je baise tes pieds et je bois à tes yeux noirs... Hein!... tu veux savoir d'où j'arrive?... Je n'arrive pas, je pars... Je pars pour un pèlerinage à Cythère... J'y vais chercher des indulgences... Viens-tu avec moi? tu dois en avoir besoin, toi, là-bas, la Vénitienne aux cheveux roux... Hé! Maria!...

Trois ou quatre femmes se retournaient du même coup et il continuait en arrondissant sa main en porte-voix:

--Tu sais, méfie-toi, ton mari est là!...

Jacques riait du bout des lèvres, en s'émerveillant de cette sève de gaminerie verveuse qui pétillait encore sur les lèvres du vieux maître. Il s'agitait nerveusement sur sa chaise et dévisageait d'un oeil anxieux les femmes qui descendaient de voiture.--Mania viendrait-elle à la redoute, et, s'il l'y retrouvait, que lui dirait-il?--A la pensée de cette rencontre possible, son coeur se serrait, un frisson le secouait, il ne tenait plus en place. Onze heures sonnèrent.

--Si nous entrions? murmura-t-il en tirant Francis par la manche.

--Soit, dit Lechantre en s'appuyant sur son bourdon orné d'une gourde, allons prêcher la parole de vie aux gentils!...

Ils s'acheminèrent vers le casino. Dès les premiers pas qu'ils firent dans le vestibule, de joyeuses bouffées de musique achevèrent de griser Francis. Tout le jardin d'hiver était illuminé de girandoles alternativement blanches et rouges. Sous les fougères arborescentes et les palmiers en éventail, parmi les buissons de camélias en fleurs, des lumières assourdies brillaient doucement dans les verdures foncées; des globes blancs et rouges se reflétaient à ras de terre dans l'eau moirée d'un lac minuscule entouré de gazon. Au centre, sous le kiosque enguirlandé de lanternes aux blancheurs d'albâtre ou aux rougeurs d'aurore, un orchestre jouait des valses de Waldeufel. Le long des allées tournantes, des groupes de femmes et d'hommes costumés en blanc, avec des rappels de notes cramoisies, ou en rouge avec des agréments blancs, se croisaient, s'interpellaient et profitaient de chaque espace vide pour organiser des rondes tourbillonnantes. Le gai chatoiement des couleurs uniformément blanches et écarlates; la musique tantôt assourdie et caressante, tantôt éclatante et cuivrée, dont les timbres semblaient reproduire pour l'oreille les deux tonalités dominantes qui charmaient les regards; le bariolage des travestissements à la fois dissemblables dans la forme et appariés par les couleurs; la bonne humeur et l'entrain de tout ce inonde se donnant du plaisir à plein coeur; le mystère des loups de velours blanc ou cramoisi, aux trous desquels les prunelles bleues ou brunes semblait phosphorescentes; le froufrou soyeux des étoffes, le voluptueux frôlement de quelques jeunes femmes montrant hardiment leurs épaules ou leurs bras nus;--toute cette féerie sensuelle était propre à troubler des têtes plus solides que celle de Jacques.--Chaque point sensible de son moi était chatouillé à son tour; il était pris par la chair aussi bien que par l'esprit, par ses préoccupations d'art, par le réveil de son animalité paysanne, par la curiosité d'émotions non encore goûtées. Au milieu de cette effervescence de tout son être, quelque chose de poignant et de très doux, de délicieux et d'amer,--l'attente anxieuse de Mania--éclosait au fond de lui comme une fleur diaprée de blanc et de rouge, au parfum à la fois irritant et suave...

Viendrait-elle?... Fallait-il interpréter comme un défi, une ironie ou une promesse les paroles qu'elle lui avait jetées en fuyant, place Masséna? L'insistance quelle avait mise à attirer l'attention de Jacques à la bataille des fleurs et aux confetti était-elle un caprice ou un sérieux désir de le revoir? En tout cas, cette insistance révélait au moins un mystérieux intérêt?... Mania pensait-elle à lui de la même façon qu'il pensait à elle?.. Tandis qu'il se posait cette interrogation, une flambée d'espérance lui montait au cerveau, et, dans les flammes assourdies des girandoles blanches et rouges, il lui semblait voir s'allumer l'aube exquise de l'amour qui commence. Le tourbillon du bal masqué le soulevait de terre; au milieu du brouhaha des danseurs et des vibrations de l'orchestre, la pensée de Thérèse ne se manifestait plus que comme une confuse image dans un enfoncement très lointain.

Oui, quelque chose lui disait que Mania viendrait certainement. Il la cherchait au fond des allées les moins fréquentées, là où des touristes, débarqués du train de plaisir et fagotés en des dominos de lustrine, s'affalaient à demi-endormis sur les bancs; ou bien il rôdait autour des tables du restaurant, toutes rayonnantes de rires, de tintements de verres, de bruyants appels et de hardies flirtations. Suivi de Francis Lechantre, il pénétra dans la salle du théâtre, où l'on dansait. Là, même musique entraînante, même affluence de masques emplissant les loges ou se trémoussant sur le parquet du bal, même fête de couleurs, même enivrement de plaisir. L'atmosphère y était étouffante, et Mania ne devait pas s'être risquée dans cette tumultueuse cohue. Ils regagnèrent le jardin, où l'on pouvait se promener sans crainte d'être bousculé, et où l'on avait plus de chance de rencontrer ceux qu'on cherchait. Afin de respirer plus à l'aise, ils avaient tous deux enlevé leur loup et se promenaient sans souci de montrer leur visage découvert.

--C'est curieux, murmurait Lechantre, je n'aperçois nulle part le bouquet d'oeillets de ma petite Niçoise... M'aurait-elle fait faux-bond?...

Comme ils longeaient la rangée des tables du café, installées dans le jardin, ils se trouvèrent non loin d'un groupe de dominos très élégants, assis autour d'un guéridon et occupés à prendre des glaces. Au même moment, un masque se détacha du groupe et s'avança vers eux. C'était une dame à la tournure très jeune. Une robe de crêpe de Chine blanc drapait sa taille souple et ses hanches, une robe taillée à la grecque, garnie de dentelles d'or et semée, sur le devant, de gros pavots rouges. Les manches, très larges, relevées au coude, permettaient de voir la blancheur délicate de deux bras de statue; un mignon bonnet de dentelle d'or garnie de coquelicots était posé sur son épaisse chevelure d'un blond fauve. La dame portait un étroit loup de velours mi-partie cramoisi et blanc, laissant à nu le bas du visage, où éclatait le vermeil sourire d'une bouche moqueuse aux coins retroussés.

Elle s'arrêta devant Jacques et Francis en s'éventant à petits coups, et contempla un instant avec un ironique pli des lèvres la haute taille robuste de Lechantre, auprès duquel Jacques paraissait un enfant.

--Tiens! dit-elle railleusement, _monsieur_ et _bébé!_... où est donc _madame?_...