L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891

Part 5

Chapter 53,830 wordsPublic domain

_Le Budget communal_, par Trigant-Geneste. 1 vol. in-16, 1 fr. 50 (Hetzel).--150 pages pour apprendre à connaître tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour administrer sa commune. Ce n'est pas faire tort, croyons-nous, à nombre de conseillers municipaux que de les engager à lire ce volume.

_Cinquante ans chez les Indiens_, traduit de l'anglais avec une préface par Hector France. 1 in-18 illustre, 3 fr. 50 (Chamerot).--Un titre qui va sourire à tous les admirateurs de _Buffalo-Bill_. Aventures dans les grandes prairies du Far-West, dans les caravanes, les campements d'émigrants, chez les Mormons, avec les Outlaws et les Desperados, chez les Peaux-Rouges, le tout écrit dans le style rude et pittoresque qui convient à un narrateur de la suite du colonel Cody.

LE 1er JANVIER AUX INVALIDES

A toutes les époques officielles de promotion dans l'ordre national de la Légion d'honneur, au 1er janvier de chaque année notamment, le gouvernement décore un invalide. L'âge, les blessures, les états de service enfin, sont les titres qui décident du choix. C'est là une tradition des plus justes et des plus respectables.

A cette occasion, il se passe à l'hôtel même une cérémonie toute intime et empreinte d'un sentiment de touchant patriotisme.

A onze heures du matin, à la garde montante, c'est-à-dire au moment où les postes, les sentinelles de la veille, sont relevés, tous les pensionnaires valides descendent en grande tenue, sabre au poing, dans la cour d'honneur, et se massent en ordre de bataille sur un des côtés. En tête de colonne, face à l'entrée, se placent des enfants de troupe élèves-tambours, fils d'invalides, et dont le plus âgé remplit les fonctions de tambour-major. Un moment de silence, puis le commandement de: Garde à vos, fixe! se fait entendre. Un petit peloton vient à son tour de déboucher de l'intérieur. A sa tête est le nouveau légionnaire. Le peloton lui-même se compose de tous les invalides décorés dans des promotions antérieures: les anciens de Crimée, du Mexique, ceux de Gravelotte aussi, les cuirassiers légendaires, les marins de Courbet, tous sont là, personnifiant notre histoire militaire.

--Portez armes! Et le peloton s'aligne en face du bataillon.

Le colonel, major de l'hôtel, s'avance alors, remet au récipiendaire la croix avec le cérémonial réglementaire et lui donne l'accolade, puis il fait placer le nouveau légionnaire à ses côtés et toute la troupe défile par le flanc devant eux.

La cérémonie est terminée. Les vieux soldats se dispersent, un tantinet jaloux de celui qui a reçu la croix, fiers et reconnaissants tout de même: la patrie a montré à ses braves qu'elle ne les oubliait pas.

«L'OBSTACLE»

La gravure que nous donnons de l'_Obstacle_, la pièce de M. Alphonse Daudet qui vient d'être applaudie au Gymnase, nous transporte au troisième acte de l'oeuvre.

Le décor représente le jardin du couvent des Dames-Bleues, à Montpellier. Le gai soleil du midi se joue sur les ogives des vieilles murailles; des roses et des clématites s'épanouissent à l'aise au milieu de la cour intérieure, ou grimpent le long des arcades souriantes...

C'est dans cet asile calme et aimable que Madeleine de Rémondy (Mlle Sisos), après la rupture de l'union projetée avec celui qu'elle aime, Didier d'Alein (M. Duflos) a été chercher une consolation à son chagrin... C'est là aussi que Didier, qui ignore les motifs de la rupture, est venu, accompagné de son bon précepteur Hornus (M. Lafontaine), solliciter du tuteur de la jeune fille une suprême entrevue avec elle. Et Madeleine, plutôt que de révéler à Didier le terrible secret qu'on lui a confié, le cruel mal dont son père est mort et qui, lui a-t-on dit, menace celui qui fut un moment son fiancé, Madeleine lui dit, la douleur dans l'âme: «Je ne vous aime plus.»

Et Didier tombe, abîmé de chagrin, tout en pleurs, sur le banc où tout d'abord il s'était assis plein de confiance dans l'entrevue qu'il allait avoir avec Madeleine; il rend à celle-ci des lettres et le portrait quelle lui avait donné avec ces mots:

«A Didier pour la vie.» Madeleine est emmenée loin de lui par la supérieure. Elle aussi, elle pleure abondamment, car si un miracle n'intervient point, c'en est fait de son bonheur.

Seul, le tuteur de Madeleine (M. Plan), qui a voulu la rupture du mariage, et qui ne serait pas fâché de remplacer Didier dans le coeur de la jeune fille, assiste impassible à cette scène, tandis que sa soeur Estelle (Mme Desclauzas) serait bien près, malgré sa frivolité de perruche, d'en être fort emue... C'est à ce tuteur inexorable que Didier va adresser les reproches les plus cruels: celui-ci se venge en lui disant qu'avec les fous on ne se bat qu'à l'eau froide et c'est ainsi que Didier connaît le fatal secret qui pèse sur son existence.

Ad. Ad.

AU CERCLE DES PATINEURS

Trente jours de patin consécutifs, et l'hiver ne fait pour ainsi dire que commencer. Depuis très longtemps les Parisiens n'avaient été à pareille fête, aussi s'en sont-ils donné à coeur joie. Les lacs du Bois de Boulogne, de Versailles, du Vésinet, d'Enghien, ont été bien vite envahis. La Seine, qui prenait des allures de Bérésina, a fait même espérer un moment qu'on pourrait traverser Paris en traîneau.

Depuis le vieux patin hollandais à pointe recourbée jusqu'au patin américain à vis articulée, depuis le patin à lanières jusqu'à la lame de fin acier adaptée par charnière à une bottine élégante, tous les engins anciens ou modernes qui servent à glisser sur la surface polie ont été retirés des coins sombres où les avait relégués l'_inclémence du temps_:--c'est là le nom dont les fidèles de la glace gratifient toute température qui ne descend pas au dessous de 0.

C'est principalement au Cercle des Patineurs du Bois de Boulogne, que ce sport hivernal est une tradition et une élégance.

Le gracieux chalet qui est affecté en été au Tir au Pigeon a vu défiler depuis bientôt vingt-six ans deux générations du _high life_ parisien. C'est là qu'ont débuté le prince de S., le marquis du L., le duc de L. S., M. A. B., M. H. C., et tant d'autres: dans le grand hall du milieu, une collection charmante d'aquarelles de Tissot conserve du reste le souvenir des plus anciens membres du cercle.

Le Cercle, cette année, est «tout à la joie». Dès le matin la large étendue de glace, très unie, car elle vient d'être balayée, est sillonnée par les patineurs les plus enragés; beaucoup aussi de jeunes filles et de jeunes femmes qui ne veulent pas risquer leur premiers pas devant un public nombreux et indiscret. C'est l'heure du travail sérieux.

A midi précis le déjeuner. Dans la grande salle du chalet s'organisent des petites tables intimes. Parfois même le duc de M... ou un autre se met à la tête d'un gai pique-nique où les cuisines les plus aristocratiques se font dignement représenter. Mais avant de prendre place on n'a pas oublié d'aller consulter l'énorme thermomètre, le grand arbitre des destinées, dont les fervents du patin voudraient voir la colonne de mercure descendre, descendre encore...

A une heure second coup de balai, surveillé cette fois par l'aimable secrétaire qui ne perd pas de vue un moment l'escouade grelottante des balayeurs.

Voici enfin le grand défilé qui commence. Au dehors du cercle, des mails, des coachs, des dorsays, des victorias, des coupés, des cabs, descendent devant la grille les plus jolies femmes du Paris mondain frileusement emmitouflées. En un clin d'oeil elle sont sorties de l'épais fourreau de pelisses, étalant au grand jour la toilette sobre et coquette qui leur laissera une complète liberté d'allure, et qui n'entravera point l'ondulation souple des mouvements. Bientôt les fauteuils en osier, rappelant ironiquement les coins chauds et ensoleillés des plages estivales, sont occupés; autour des énormes brasiers, se forment les groupes sympathiques, et préludent les causeries intimes.

Le va-et-vient sur la glace se fait bruyant, continu, vertigineux, et en peu de temps les lames fines en acier ont strié en tous les sens le miroir lisse du lac qui se couvre d'une fine poussière d'un blanc étincelant. Les couples s'unissent et s'entrecroisent en un balancement rythmé et ondoyant bien plus gracieux que la danse, car les silhouettes se détachent séparées et distinctes sur le fond gris du ciel. Mlle J. de R., le plus élégant patin du cercle, passe rapidement, et la voilà bien vite au bras de M. U. C., le patineur le plus difficile sur le choix de ses compagnes. M. de M. offre à une adorable blonde qui débute le secours de sa vieille expérience; appuyée sur lui, elle est complètement rassurée. Voici Mme H. de S.-D., encadrée par MM. E. E. et S., et merveilleuse de grâce et de souplesse. Plus loin M. Frost, le champion du patinage parisien, passe en revue les figures les plus difficiles: la digue, la boucle, etc. et parfois il trace d'un pied sur un nom sur la glace. Le duc de M., M. de M., Mmes H. et P., appuyés sur la longue barre recouverte de velours rouge, glissent élégamment en avant et en arrière ou pivotent rapidement en moulinet. Et dans ce tournoiement perpétuel on cause, on flirte, on se suit, on s'esquive, devant la galerie composée des mamans, des douairières et des vieux beaux qui se sont résignés à l'inaction.

Un seul de ces derniers, qui a choisi prudemment un coin éloigné de tout regard, prend sournoisement sa première leçon, soutenu par deux valets de pied. C'est débuter un peu tard, mais qui sait? Peut-être a-t-il une surveillance à exercer et veut-il se mettre en garde contre le jeu du patin et de l'amour. Puis, de même que la valeur dans les âmes bien nées,

Le patin sait braver le nombre des années.

Cinq heures: le jour tombe et les branches nues des arbres se dessinent en noir sur le ciel rougi par le coucher d'un soleil d'hiver.

Les jolies patineuses rentrent dans leurs fourreaux de pelisses et, au dehors du cercle, le défilé des voitures devant la grille recommence en sens inverse.

Dans quelques heures des chaudes fourrures sortiront les toilettes claires, les épaules nues et diamantées: le dîner, le théâtre et le bal reposeront des fatigues de la journée.

Abeniacar.

ÉMILE DURIER

Me Émile Durier, qu'une fluxion de poitrine vient d'emporter brusquement, était âgé de soixante-deux ans. Mais, à voir sa forte complexion, son visage plein, aux pommettes roses, qu'animaient deux yeux d'une spirituelle vivacité, son pas assuré, son allure alerte, à peine eût-on songé qu'il pouvait avoir dépassé la cinquantaine.

Sa mort prématurée a causé, parmi ses amis qui étaient nombreux, tant au palais qu'en dehors du monde judiciaire, une douloureuse surprise. Avec lui s'éteint un des représentants les plus goûtés de l'atticisme au barreau.

Car Émile Durier, bien qu'il eût, lui aussi, jadis pris sa part des luttes politiques, était surtout et avant tout un avocat, aimant passionnément sa profession et l'honorant par son attention constante à en pratiquer tous les devoirs. Républicain dès l'empire, impliqué dans le procès fameux des Treize, il eût pu, au lendemain du Quatre Septembre, délaisser, comme d'autres, les débats judiciaires pour les discussions parlementaires: il aima mieux, après un court passage au secrétariat général de la justice, sous M. Dufaure, reprendre la robe, qu'il ne quitta plus depuis.

Non pas que, cantonné dans une dédaigneuse indifférence, il se fût tout à coup désintéressé des choses de la politique: familier de M. Thiers, ami de Gambetta, il se rangea aux côtés de ses coreligionnaires aux prises avec le vingt-quatre mai et le seize mai, et il leur prêta en mainte occurrence le précieux concours de sa science juridique.

Mais aux agitations du Forum et du Parlement il préférait l'atmosphère apaisée de l'audience.

Il y apportait une tolérance souriante, qui eût pu étonner ceux qui ne connaissaient de lui que sa participation à l'établissement de la République et la fermeté de ses convictions.

Et c'est par là peut-être, autant que par son impeccable correction professionnelle, qu'il avait acquis une haute autorité auprès de ses confrères, dont il fut le bâtonnier en 1887 et 1888.

Qu'il plaidât devant les juges civils ou en cour d'assises, Émile Durier se montrait toujours le même: lettré délicat, d'une rare distinction d'esprit, homme d'un grand sens, ayant au service de sa raison et de ses raisons une parole facile, élégante, claire, persuasive.

Ses plaidoyers étaient comme une fine causerie devant des gens de bonne compagnie; et, s'il lui arrivait assez souvent de lancer à l'adversaire quelque trait acéré, ce trait n'était pas de ceux qui restent dans la blessure.

Aussi tout le palais est-il en deuil.

A. Bergougnan.

LES EXPÉRIENCES DU POLYGONE D ANNAPOLIS

On connaît la lutte acharnée qui se livre entre le canon et la cuirasse depuis l'époque ou l'on a appliqué les blindages défensifs aux constructions navales.

Dans cette lutte, l'avantage semble être du côté du canon dont on peut augmenter la puissance de pénétration jusqu'à des limites presque indéfinies, au moins théoriquement, tandis que l'on arrive assez vite aux épaisseurs extrêmes de métal que l'on peut pratiquement employer pour la protection des navires.

Aussi, dans ces derniers temps, s'est-on mis à chercher l'efficacité d'un cuirassement, non plus dans son exagération d'épaisseur, mais dans la qualité intrinsèque du métal qui le constitue. Les métallurgistes se sont mis à l'oeuvre et ont donné ainsi le jour à divers produits parmi lesquels les plaques dites «Compound» de la maison Cammell et C°, ont su se faire une très bruyante notoriété. Ces plaques, constituées par un véritable placage d'acier soudé sur matelas de fer doux, ont été fort en vogue dans la marine militaire anglaise et semblaient devoir s'imposer un peu partout.

La maison Schneider du Creusot, seule parmi tous les concurrents, pouvait lutter contre l'engouement général. Maints essais comparatifs avaient déjà démontré la supériorité des plaques «tout acier» du Creusot sur les plaques Cammell. MM. Schneider et Cie n'ont pas voulu en rester là; ils ont produit la nouvelle plaque «d'acier au nickel», de beaucoup supérieure encore à leurs plaques d'acier.

Des essais comparatifs de ces divers blindages ont été récemment faits par une commission militaire des États-Unis au polygone d'Annapolis. On y a soumis au tir, dans des conditions absolument identiques, trois plaques, l'une Cammell, l'autre en acier, la troisième en acier au nickel; ces deux dernières du Creusot.

Nos dessins représentent le champ de tir et les détails du dispositif adopté pour appuyer les plaques sur un matelas en charpente adossé à un épaulement de terre.

Des trois plaques, la Cammell était la plus épaisse: 272mm, 28; celle d'acier avait 268min, 17, et celle au nickel, 261mm, 66; cette dernière se trouvait donc, de ce fait, désavantagée par rapport aux deux autres.

Les plaques étaient disposées tangentiellement à un arc de cercle dont le centre était occupé par le pivot du canon, normalement, par conséquent, à l'axe de celui-ci.

Le canon employé était une pièce de 152 millim. 4, de 35 calibres de longueur. Sa bouche se trouvait à 8 m. 53 des plaques attaquées.

La charge était de 20 kil. 158 de poudre brune prismatique: le projectile, un obus de rupture Holtzer de 45 kil. 300; la vitesse initiale était, dans ces conditions, de 632 mètres 40, et l'énergie au choc de 1,375,222 kilogrammètres.

On commença par tirer quatre coups de canon sur chaque plaque, dans la bissectrice des coins; puis le canon de 152 mill. fut remplacé par une pièce de 208 mill. lançant des projectiles Firth de 95 kil. 130, avec une énergie au choc de 2,295,716 kilogrammètres.

Chacune des plaques reçut alors, en son centre, un dernier coup de ce projectile, et notre dessin représente l'état des plaques après ce «coup de la fin.»

Il n'est pas besoin d'être grand clerc dans les questions d'artillerie pour reconnaître de quel côté se trouve la supériorité, et pour voir que la plaque Cammell, presque complètement émiettée, est absolument incapable de protection, alors que ses deux concurrentes sont encore en état de résister.

On voit aussi, sur un de nos dessins, l'état des obus après chacun des trois derniers coups.

La commission a aussitôt, et à l'unanimité, classé les trois plaques dans l'ordre de supériorité suivant: 1° acier-nickel; 2° tout acier; 3° compound.

Ce triomphe de l'industrie française mérite d'autant plus d'être signalé, qu'il a été remporté dans une suite d'expériences faites à l'étranger, c'est-à-dire dans des conditions d'impartialité indiscutables.

CHARME DANGEREUX

PAR

ANDRÉ THEURIET Illustration.» d'ÉMILE BAYARD

Suite. Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.

Il sortit de la gare, la tête et le coeur tout embrumés par la mélancolie des adieux. Au dehors, un vent léger faisait frissonner le feuillage des eucalyptus baignés de lumière; les omnibus descendaient lestement la rampe de la station avec leur chargement de voyageurs; les marchands de violettes s'empressaient autour des promeneurs en laissant derrière eux comme une traînée d'odeurs printanières. L'avenue de la Gare, avec ses mâts pavoisés de flammes tricolores, ses guirlandes de lanternes courant d'arbre en arbre, ses maisons décorées de draperies aux couleurs crues, fourmillait de flâneurs. Cette animation, cet air de fête, eurent peu à peu raison de l'impression de tristesse que Jacques emportait du chemin de fer. Son âme, comme celle de la plupart des artistes, subissait vivement l'influence des phénomènes extérieurs et changeait d'état avec une mobilité d'hirondelle. Bientôt le peintre respira avec plus de facilité, marcha d'un pas plus allègre et prêta une attention plus indulgente au spectacle de la rue. Sans se rendre nettement compte de ce qui se passait en lui, il semblait délivré d'une secrète contrainte. Il s'opérait en toute sa personne une sorte de détente, une sourde réaction joyeuse, quelque chose de ce qu'éprouve un écolier, à son premier jour de vacance. En même temps, de ce trouble arrière-fond qui forme le limon de l'âme humaine, de confuses pensées s'élevaient pareilles à ces globules de gaz qui se dégagent, d'une eau vaseuse et montent légèrement à la surface. «Thérèse était partie; il se trouvait seul à Nice, seul et libre, avec tout le loisir de retrouver Mania Liebling pendant les fêtes et de déchiffrer ce qu'il y avait dans le coeur de cette étrange sirène. Le bouquet de jonquilles et de violettes, lancé à son adresse, avait de nouveau troublé sa quiétude. Quelle mystérieuse intention se cachait derrière cette manifestation visiblement préméditée? Etait-ce simplement une espièglerie sans conséquence ou devait-il y voir une invitation à renouer des relations trop brusquement interrompues?» Tout en écartant l'idée d'une infidélité possible, Jacques pensait de nouveau à Mania. Depuis leur rencontre à Beaulieu, imperceptiblement, Mme Liebling prenait possession d'une plus large part de lui-même. Cette main-mise partielle s'était effectuée lentement, mais d'une façon victorieuse. D'abord, l'artiste seul avait été séduit, puis le pouvoir de la Galicienne s'était exercé sur cette portion du coeur restée neuve chez les hommes qui n'ont connu et aimé qu'une femme; elle avait éveillé chez Jacques une sourde voluptuosité latente et maintenant elle surexcitait en lui cette sensuelle curiosité qui nous pousse aux aventures périlleuses, à la convoitise du fruit défendu. Elle pénétrait en des régions de son être où dormaient des désirs inassouvis; elle occupait les vides secrets que la pure affection de Thérèse n'avait pas remplis. Troublé par cette graduelle intoxication, Jacques, en descendant l'avenue de la Gare, s'avouait qu'il était malhabile à se défendre contre les entraînements de cette enchanteresse, que la société de Mania lui devenait de plus en plus indispensable et qu'il ne retrouverait un sérieux repos d'esprit que lorsqu'il aurait pénétré à son tour dans le coeur de Mme Liebling...

En arrivant près du boulevard Dubouchage, l'idée de rentrer dans son appartement désert opéra un revirement dans son esprit et sa pensée se reporta vers celle qu'il venait de quitter à la gare. A cette heure, Thérèse devait déjà être à Antibes et certainement elle aussi pensait à lui, tandis que le train fuyait vers Paris; mais il la connaissait trop pour ne pas être sûr qu'au rebours de la sienne, l'âme de Thérèse n'était distraite de sa tristesse par aucune diversion du dehors. «Je vaux moins qu'elle, songea-t-il, et je suis décidément pétri d'une pâte plus grossière!»

De loin en loin, nous avons ainsi de ces éclaircies soudaines qui nous permettent de voir nettement le fond mauvais qui est en nous; mais cette mise à nu de notre âme est si désolante et nous aimons tant à nous en faire accroire, que nous ne sommes pas longtemps capable de supporter la vue de notre perversité crûment étalée; nous nous hâtons de jeter sur cette répugnante nudité un voile d'hypocrites correctifs et de sophistiques illusions. Tout en se reprochant la coupable satisfaction que lui causait l'idée de sa solitude et de sa liberté, Jacques se disait: «Après tout, en puis-je mais si j'ai une nature facilement excitable?... Je ne serais pas artiste, si je ne subissais avec cette vive sensibilité les impressions du dehors.»

Au moment où il allait tourner l'angle de la rue Pastorelli, il se heurta contre un promeneur à barbe grise, qui le prit dans ses bras brusquement, et s'écria en lui donnant l'accolade:

--Bonjour, mon fils!... J'allais justement chez toi.

--Monsieur Lechantre! s'exclama Jacques ébaubi, par quel heureux hasard êtes-vous à Nice?

--Ne t'avais-je pas prévenu que je viendrais te surprendre un jour ou l'autre? répondit le peintre de sa bonne voix cordiale... J'ai un ami fort riche, le baron Herder, qui possède un yacht et qui m'a offert une place à son bord. Comme il comptait faire escale ici pendant le carnaval, j'ai accepté... Nous avons quitté Ajaccio hier soir et ce matin l'_Hébé_ jetait l'ancre dans le port Lympia... Un brin de toilette, le déjeuner et me voici... Comment se porte Thérèse?

--Très bien, je viens de la mettre en wagon... Elle est allée à Paris, chercher la petite mère et Christine, qui passeront une quinzaine avec nous.

--Alors fournée complète?... Tant mieux!... Je suis ici pour quelques semaines et j'espère bien que nous ne nous quitterons guère... Ah! ça, d'abord, regarde-moi... Tu as bonne mine, l'oeil clair, les joues pleines, le teint reposé, bravo!... Tu ne te ressens plus de ton indisposition?

--Je me porte comme un charme, cher maître... Nice m'a retrempé.

--A la bonne heure! Du reste, ça devait être, ce pays-ci est une fontaine de Jouvence... Tiens, moi qui te parle, rien qu'après un premier bain de soleil, je me sens tout gaillard et il me semble que j'ai vingt ans de moins sur le corps.

En effet, Francis Lechantre, bien à l'aise en son complet de drap gris, à barbe en éventail, le teint rose, le regard épanoui, paraissait plus jeune, plus dispos et plus en train que jamais. Sa boutonnière était fleurie d'une touffe d'oeillets, son feutre rejeté en arrière découvrait son front bombé, ses limpides yeux bleus rieurs, et il redressait juvénilement sa haute taille.

--Tu sais, continua-t-il en exécutant un moulinet avec sa canne, je suis venu ici avec l'intention de m'amuser, et, puisque te voilà veuf pour quelques jours, je compte sur toi pour me tenir compagnie... Le baron Herder a la goutte et, en sa qualité d'archi-millionnaire, il est blasé sur tous les plaisirs... mais non pas moi, morbleu!... Il y a encore de jolies pommes dans le jardin de la vie et j'ai de bonnes dents pour y mordre... D'abord je veux voir le carnaval et y jouer ma partie comme un jeune homme...

Je veux m'en fourrer, fourrer jusque-là!...