L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891
Part 4
Certes, ses toiles n'avaient rien de particulièrement idyllique. Il leur manquait aussi la mélancolie profonde, le mystère indéfini qui fait rêver si longuement devant les incomparables compositions de Troyon. Mais van Marcke peignait avec de si sûrs et de si justes effets, il traduisait le spectacle de la nature avec une précision si naïve: on sentait dans ses oeuvres les résultats accumulés de tant d'observations patientes: enfin on éprouvait avec tant de netteté que son talent comportait surtout beaucoup de probité artistique, qu'il était difficile de ne pas être ému devant les toiles que chaque année il exposait au Palais de l'Industrie.
D'ailleurs, van Marcke a obtenu de nombreux succès. Presque chaque exposition lui valut une récompense. Il reçut des médailles en 1867, en 1869 et en 1870. En 1872, il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur; en 1878, à l'exposition universelle, une médaille de première classe lui fut enfin décernée. De plus, pendant plusieurs années consécutives, ses camarades l'élurent membre du jury du Salon.
Émile van Marcke est mort subitement à Hyères. Ses obsèques ont été célébrées à Paris devant quelques amis intimes seulement.
Le service par bateau de la Goulette à Tunis.
Le lecteur sait qu'il est impossible de débarquer directement à Tunis les passagers et les marchandises à destination de cette ville. Elle s'élève en effet sur les bords d'un lac d'eau salée de 18 kilomètres de circonférence et de deux mètres de profondeur qui communique avec la Méditerranée par un étroit canal, impraticable aux navires, et dont l'extrémité antérieure est occupée par le port de la Goulette.
Voyageurs et marchandises doivent donc débarquer dans ce dernier port.
La distance entre les deux villes est de 17 kilomètres.
Une ligne de chemin de fer exploitée par la Compagnie italienne Rubatino est chargée d'assurer le service des communications entre elles et de transporter les voyageurs. Elle le fait, mais à un prix très élevé, et avec une lenteur souvent désespérante, certains trains mettant plus d'une heure à effectuer le parcours: quant aux marchandises, de lourdes embarcations appelées mahones les prennent et s'engagent dans le chenal dont nous venons de parler. Elles arrivent à destination quand elles peuvent.
En résumé, on le voit, cet important service laisse fort à désirer et est fait dans les plus mauvaises conditions de régularité.
Aussi, est-ce avec une grande satisfaction que le public intéressé a accueilli l'apparition de la nouvelle «Compagnie franco-tunisienne de transports».
Cette compagnie est plutôt une association privée. Elle est constituée par une quinzaine de membres, tous français, qui ont versé le capital nécessaire. Parmi eux nous citerons: MM. Dautresme, Ossude et Anson, les administrateurs délégués.
La direction du service est confiée à M. Advis, ancien commandant du paquebot la _Ville-de-Brest_, de la Compagnie générale transatlantique.
La Société se propose d'effectuer tous les transports de voyageurs et de marchandises entre la Goulette et Tunis.
Jusqu'ici le service seul des voyageurs a été organisé; mais celui des marchandises ne tardera pas à l'être: les bateaux servant à ce transport ou chalands sont prêts et le remorqueur de mer que la Compagnie fait construire le sera très prochainement.
Nous donnons le portrait du vapeur, qui actuellement fait quatre voyages quotidiens entre les deux ports.
Il a 21 mètres de long sur 3 m. 50 de large, et peut prendre 120 voyageurs, dont 72 sur le pont. L'aménagement est très bien compris et l'installation très confortable.
Il est muni d'un nouveau modèle de machine pouvant déployer une grande force (100 chevaux) sous un très petit volume, sortant des ateliers Saint-Denis, à Paris, et due à M. Thévenet, ingénieur.
La Société franco-tunisienne a toutes les chances de réussite pour elle. Le prix de la traversée est d'environ un tiers meilleur marché que celui de la Compagnie Rubatino, et le mode de locomotion par eau est certainement plus agréable que le voyage en wagon, surtout pendant l'été.
Enfin rien ne laissera à désirer lorsque, très prochainement, le remorqueur amènera avec régularité à Tunis les marchandises transbordées à la Goulette sur les chalands de la Compagnie.
Dans quelques jours un second bateau pour voyageurs effectuera le parcours concurremment avec le premier.
H.
LES THÉÂTRES
Gymnase: l'_Obstacle_, pièce en quatre actes, par M. Alphonse Daudet.
L'obstacle, c'est la folie héréditaire, c'est ce mal de l'esprit ou de l'âme qui se transmet du père au fils, pour atteindre fatalement toutes les générations à naître. Ainsi le veut du moins la science moderne, laquelle sur une observation de détail bâtit une théorie, généralise un fait d'exception et perd la raison dans la quintessence de ses raisonnements. Admirable matière à mettre en romans et en pièces de théâtre, avec le pour et le contre, le tout sans préciser d'autres conclusions que celles que le lecteur ou le spectateur veulent bien prendre d'eux-mêmes. Ibsen dit: oui; M. Alphonse Daudet dit: non. A vous de décider, quand vous aurez vu l'_Obstacle_ au Gymnase.
Une riche héritière, Madeleine de Rémondy, qui a pour tuteur M. de Castillan, un conseiller à la cour d'appel de Montpellier et veuf à trente-sept ans, est fiancée à Didier, marquis d'Alein. C'est pendant le carnaval que les deux familles se rencontrent dans un hôtel de Nice. Didier a auprès de lui sa mère et son précepteur, Hornus, qui, séparé de son élève, l'éducation une fois achevée, est venu le rejoindre. Madeleine est accompagnée de son tuteur et de Mlle Estelle, sa cousine, une vieille fille montée en graine et qui garde dans sa quarantième année toutes les rancunes de la jeunesse perdue. M. le conseiller son frère, personnage retors et souterrain, ne voit pas sans un profond déplaisir la belle dot de Madeleine qu'il convoite s'en allant grossir la fortune du marquis. Et, bien que les choses soient des plus avancées, bien que la ville de Nice soit au courant de ce mariage, et que Didier ait donné à la faveur de la fête une aubade à sa fiancée, il garde l'espérance, ce conseiller, de devenir un jour le mari de sa pupille.
Car il y a un malheur dans cette famille d'Alein, c'est ce que nous apprennent les confidences de Hornus et de la marquise. Feu le marquis d'Alein, officier de marine, a été frappé au Sénégal d'une insolation, est resté fou pendant quinze ans, et il est mort. La marquise, en mettant au courant le tuteur de Madeleine et de sa fortune et de ses affaires, n'a pas cru devoir lui faire connaître cette partie douloureuse de sa vie. Bien que Didier soit né deux ans avant cet accident, elle craint que M. de Castillan puisse invoquer l'hérédité contre son fils et s'opposera l'union projetée. Discussion inutile, car ce conseiller est bientôt au courant de cette triste histoire, et, au nom de son pouvoir discrétionnaire, ce tuteur reconduit Mlle de Rémondy à Montpellier. Comment expliquer à Didier le motif de ce départ, la cause de cette rupture? on gagnera du temps; on lui fera comprendre que l'amour de Madeleine, avec toutes ses promesses de fidélité, n'était qu'un amour né dans une imagination de dix-huit ans et qui s'est repris lui-même. Quant à dire à ce jeune homme le secret terrible qui jusque-là lui était caché, jamais.
On laissera au temps à faire le reste, sans toutefois fermer toute espérance de retour à Didier, lequel continue tranquillement à préparer son domaine de Colombières pour le rendre digne de sa femme. La pensée du jeune marquis est si loin de ces abominables choses dans lesquelles vont s'effondrer son coeur et peut-être sa raison! Pourtant ce silence ne peut se prolonger indéfiniment. Mais Mlle de Castillan, envoyée par monsieur son frère, vient à Colombières; elle est chargée de rendre les lettres de Didier à Madeleine, et de demander au marquis et les lettres de Mlle de Rémondy et le portrait qu'il a reçu d'elle. La parole donnée est reprise; Didier n'y peut pas croire, l'amour promis, juré, est oublié. C'est impossible! l'étonnement saisit le marquis, la colère vient ensuite, et si subite, si violente, que la vieille fille, épouvantée de cette fureur, se sauve au plus vite. La marquise essaie vainement d'apaiser son fils. Après les larmes versées en abondance, après la crise d'un désespoir d'amour, la raison revient à Didier. Il questionne froidement maintenant, la fièvre de douleur passée: quelle est la cause de cette rupture? Quelle que soit la vérité, il a payé par trop de souffrance le droit de le savoir. Il doit y avoir là un secret de famille. On ne lui a jamais parlé de son père, et le regard de Didier interroge Mme d'Alein, qui répond que le marquis a été toute sa vie un homme d'honneur, et qui ajoute, dans une phrase qui a enlevé toute la salle «Ah! le noble enfant, son soupçon ne m'a pas un instant effleurée!»
Didier ne pourra donc rien savoir; la vérité lui est fermée. Ni les prières de la mère ni les raisonnements de Hornus ne peuvent agir sur sa volonté. Il ne rendra les lettres, le portrait, que lorsque Madeleine lui aura dit elle-même quelle ne l'aime plus. C'est cet aveu qu'il lui faut et il va le chercher au couvent des Dames-Bleues où Mlle de Rémondy a été élevée et où elle est venue se réfugier. Car le malheur qui a frappé Didier l'a aussi atteinte; M. de Castillan, en racontant à sa pupille l'histoire de M. d'Alein, lui a démontré de quel danger il l'avait sauvée, d'un mariage qui la faisait la femme d'un fou frappé d'avance de folie par l'hérédité de la folie de son père. Madeleine s'est résignée en cherchant en Dieu un appui. L'entrevue est consentie dans le jardin du cloître tout embaumé et qui sert de parloir d'été. Hornus et le marquis sont là; derrière eux nous voyons arriver M. de Castillan et sa soeur Estelle. Le tuteur ne se soucie guère de ce tête-à-tête entre Madeleine et sa pupille, mais Hornus combat ses conclusions hypocrites et la supérieure résout de son autorité le litige en faveur d'une explication entre les jeunes gens.
Elle a lieu, cette explication, et elle n'est pas longue. Plus fort que toutes les craintes et que tous les raisonnements, la passion a parlé et Madeleine, émue jusqu'au fond de l'âme des pleurs et de l'amour de Didier, lui dit qu'elle l'aime et qu'elle l'aimera toujours. Puis, comme effrayée à la pensée de la folie héréditaire de Didier, elle se lève du banc où elle était assise la tête appuyée sur l'épaule de Didier, en s'écriant quelle ne peut être à lui. L'épreuve est faite; M. de Castillan reparaît et le marquis d'Alein, exaspéré, déclare hautement qu'il renonce à Mlle de Rémondy et, élevant le ton de la menace, il interdit au conseiller de penser à elle, à quoi M. de Castillan répond qu'on ne se bat pas avec le fils d'un fou et que des gens comme Didier on les douche et on les enferme.
Didier sait tout maintenant: Hornus l'a mis au courant de cette lamentable catastrophe du marquis d'Alein. Le jeune homme vit retiré dans son château; sa mère l'a surpris à lire des livres de médecine sur la folie. Qui sait si la maladie qui a saisi le père ne saisira pas le fils hanté par cet horrible souvenir! et la marquise d'Alein, qui veut sauver Didier de l'effroi de la pensée d'hérédité, trouve un moyen extrême. Cette mère se sacrifie, en laissant entendre à Didier qu'elle est coupable et que le marquis d'Alein n'était pas son père.
J'avoue que dès le commencement de la pièce je m'attendais à ce dénouement que je trouvais inutilement mélodramatique; mais je comptais aussi qu'une belle scène entre le fils et la mère sortirait de cette situation qu'elle rachèterait. Le public me paraissait assez surpris, mais j'espérais que l'auteur qui l'attendait là allait le surprendre à son tour et que cette défaillance momentanée se redressait par une scène maîtresse. Il n'en a rien été. Devant cette courageuse confession maternelle, Didier impose silence à la marquise en lui disant:
«Tais-toi, ton pieux mensonge est inutile. Ne crains rien pour moi. Je ne crois pas à l'hérédité, et les livres que j'ai lus m'ont appris à ne pas y croire. J'ai foi dans le bonheur qui m'arrive sous les traits de Madeleine.» Et, en effet, nous voyons Mlle de Rémondy, majeure de la veille, hors de tutelle par conséquent, et devenant la jeune marquise d'Alein après avoir déjoué les desseins ténébreux de M. le conseiller de Castillan.
Est-ce à dire que ce dénouement un peu trop facile atteindra le succès de l'_Obstacle?_ en aucune façon. La pièce est des plus attachantes en ses quatre actes, avec des scènes pleines de passion et d'émotion, charmante dans ses accents justes et pénétrants, d'un goût délicieux et parfois d'une poésie exquise. La langue de M. Alphonse Daudet, cette jolie langue colorée et pittoresque, y fait merveille; il y a là oeuvre d'artiste supérieur et j'oublie la comédie et ses faiblesses du dernier quart-d'heure pour ne me souvenir que du second acte tout entier, des scènes ravissantes du cloître et des rôles hors ligne de Hornus, de Didier et de la marquise. Je crois fermement que le public sera de mon avis.
Hornus c'est M. Lafontaine, excellent comédien dans un rôle d'excellent homme. Didier, c'est M. Duflos que toute la salle a applaudi dans ses deux scènes d'amour. M. Léon Noël a été très bien accueilli dans le personnage du garde-chasse Sautecoeur: Mme Raphaële Sisos est bien jolie dans le rôle de Madeleine, et Mme Darlaud bien touchante dans le personnage épisodique de Noëlie. Mlle Desclauzas fait Estelle; Mme Pasca fait la marquise, un succès de plus pour cette comédienne.
Le Théâtre-Français nous a donné un acte tout souriant de finesse, tout vivant d'esprit, une de ces jolies comédies de paravent déjà si nombreuses dans l'écrin de son répertoire. Celle-ci a été écoute avec le plus grand plaisir pendant près de trois quarts d'heure et saluée par les applaudissements de la salle à la chute du rideau. Elle a pour auteur M. Charles de Courcy, coutumier du succès, et pour titre: _Une Conversion_. Pendant que M. de Champnolin abandonne sa femme pour aller chasser à La Rochelle, qui d'ailleurs n'est guère un pays de gibier, Mme de Champnolin se console de son mieux de cette absence. Elle va au bal, et M. de Latour, qui conduit le cotillon, n'oublie pas sa jolie danseuse. Il envoie des bouquets à Régine, cet amoureux de la veille. Il la prie d'accepter une loge aux Variétés et la prie à dîner au cabaret en compagnie de ses amies.
Il y a péril en demeure, vous le voyez. Par bonheur, M. de Brige veille sur l'honneur de son ami Georges de Champnolin. Il aime tant Georges, M. de Brige! Il sermonne la jeune femme tant et si bien que Régine écoute ce sage et excellent homme et qu'elle renvoie à M. de la Tour et son bouquet, et sa loge, et qu'elle reste à dîner chez elle. Alors, un bouquet revient; c'est de Brige qui l'envoie cette fois; la loge entre sous forme de baignoire, c'est de Brige qui l'adresse et de Brige offre à dîner à Régine au café Anglais. Mme de Champnolin a tout compris, en femme d'esprit elle accepte les fleurs et la loge et retient à dîner chez elle, au coin du feu, ce bon de Brige, ce Bourdaloue laïque qui lui a prêché la vertu; quand M. de Brige a dans ce tête-à-tête fait une déclaration, elle le laisse seul à ses réflexions, lui écrit un petit mot et part pour la Rochelle.
Ceci fait, M. de Brige opère son mouvement de retraite entre le valet de pied et la femme de chambre qui l'accompagnent jusqu'à porte. C'est tout, mais c'est rempli de bonne humeur et de saine gaieté. M. Febvre joue à merveille le rôle de Brige. Mme Worms-Baretta est charmante dans le personnage de Régine. Mlle Ludwig dit avec beaucoup d'esprit un spirituel rôle de soubrette. La Comédie-Française a donc dit adieu dans un succès à l'année théâtrale qui vient de s'en aller, elle attend le Thermidor de M. Sardou pour saluer l'année qui vient.
M. Savigny.
LES LIVRES NOUVEAUX
_Mireille_, poème provençal de Frédéric Mistral, traduit en français par l'auteur. Nouvelle édition. Un magnifique volume contenant 25 eaux-fortes, par Eugène Burnand, reproduites par le procédé de M. Lumière, de Lyon, et 35 dessins du même artiste, reproduits en typographie, br. 25 fr. (Hachette).--Tout a été dit sur _Mireille_. le jour de son apparition, lorsque Lamartine, dans un de ses _Entretiens_, proclama le poème de Mistral un chef-d'oeuvre. L'auteur de _Jocelyn_ n'était pas homme à s'y tromper. L'avenir a ratifié son jugement, et nous n'avons pour le moment qu'à signaler l'édition nouvelle comme un des plus beaux livres d'étrennes de l'année.
Trois nouveautés pour 1891 à signaler chez Lemerre, dans cette ravissante collection in-8 raisin, à laquelle se rattachent déjà nombre d'oeuvres signées des noms de poètes aimés, Coppée, Theuriet, Paul Arène. Ce sont: l'_Oncle Scipion_, par André Theuriet, illustré par Reichan; _Jacques l'intrépide_ par Adolphe Chennevière, illustré par Jeanne Lemerre et Bieler; l'_Île des Parapluies_, par Ernest d'Hervilly, illustré par Bieler. L'éditeur, on le voit, ne s'est pas départi des traditions littéraires du passage Choiseul, ce qui ne sera pas, espérons-le, pour nuire au succès.
La librairie Plon s'est adressée aux âmes religieuses, mais il semble quelles ne prendront pas seules intérêt à la belle _Histoire illustrée des pèlerinages français de la très sainte Vierge_. Les amis des arts et des monuments y trouveront aussi leur compte. Ce magnifique volume ne renferme pas moins de 450 gravures inédites, dont 10 en couleurs d'après les dessins de Hubert Clerget; ce sont tous les monuments de France consacrés à la Vierge Marie, depuis Notre-Dame de Paris jusqu'à la moindre statuette miraculeuse. Texte par le R. P. Jean-Emmanuel Drochon, des Augustins de l'Assomption.
Citons encore, pour y revenir plus tard avec tout l'intérêt qui s'attache à une oeuvre de proportions considérables, la _Nouvelle géographie moderne_, de M. de Varigny (Librairie illustrée), qui comptera cinq volumes, et dont l'_Asie_ seulement parait cette année.
Enfin, à la librairie Jouvet, les _Contes du vieux pilote_, illustrés par Barillot, Lansyer, Guillemet, etc., et dont l'auteur cache sous le pseudonyme de Jean de Nivelle ce charmant écrivain, conteur, chroniqueur et poète, Charles Canivet.
_C'est nous qui sont l'histoire_, par Gyp, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--C'est amusant, on ne peut pas dire le contraire, quoique toujours un peu la même chose. Mais, est-ce bien ce qu'on peut appeler un livre? On me dira que bien d'autres volumes ne méritent pas davantage cette appellation, et que ceux de Gyp ont du moins le mérite de faire rire. Soit, et c'est, en effet, quelque chose, puisque _c'est nous qui sont les lecteurs!_
L. P.
_Bouquet d'automne_, par Charles Frémine, 1 vol. in-4° (Lemerre).--Nous avons tous, poètes ou romanciers, un petit coin de terre qui nous tient au coeur et qui nous fournit nos meilleures inspirations. Ailleurs, la nature nous séduit, nous enchante; mais, là seulement, elle vibre à l'unisson de nous-même, elle fait partie de nous comme nous d'elle. Pour M. Charles Frémine, ce petit coin c'est la Normandie, c'est elle qu'il chante, et il la chante en fils ému, fidèle, qui ne s'en éloigne que pour la revoir avec plus de bonheur et qui d'ailleurs l'emporte alors avec lui. Il n'y a pas là beaucoup de vers, une quinzaine de pièces--ce qu'il faut pour un public de nos jours--mais vraies, d'un sentiment souvent profond, d'une forme souvent exquise.
_Le costume en France_, par Ary Renan. 1 vol. in-16 de la Bibliothèque de l'enseignement des Beaux-Arts. (Anc. maison Quantin, May et Motterez, éditeurs).--A bien le prendre, l'histoire du costume est l'histoire de la civilisation et de la société humaine, et il n'est pas de reflet plus parfait d'un monde disparu que le vêtement, cet accessoire, en apparence, mais, en réalité, ce symbole des qualités d'un individu, d'une nation, d'une époque. En nous présentant un tableau résumé de l'histoire du costume en France, M. Ary Renan nous a par cela même mis sous les yeux l'une des faces de notre histoire. C'est une promenade à travers dix-huit siècles d'images, qui se poursuit avec plaisir en compagnie d'un guide à la fois artiste et lettré.
_Le prince impérial (Napoléon IV)_, par le comte d'Hérisson, 1 vol. in-16, 3 fr. 50 (Ollendorff).--On s'attend bien qu'un tel livre ne va pas sans soulever bien des voiles, jeter sur bien des mystères un jour inattendu. C'est un motif de curiosité grande. Mais, sans cela même, n'est-ce pas un sujet digne d'attention que le récit de cette courte destinée, terminée par une fin tragique, qui fut celle du fils de Napoléon III? On songe, malgré soi, à l'antique fatalité, quand on voit la dynastie napoléonienne successivement dévorée par le titan britannique, et l'ombre du drapeau de la Grande-Bretagne aussi fatale aux Bonaparte que ses médecins ou ses prisons.
_Petite bibliothèque littéraire_ d'A. Lemerre: tome Ier d'_Hégésippe Moreau_. Ce premier volume est tout entier consacré aux oeuvres en prose du poète de la _Voulzie_; peu considérables, comme on pense, ces oeuvres: quelques contes, parmi lesquels _la Souris blanche, le Guy de chêne, la Dame de coeur_, et des lettres, dont M. Vallery-Radot s'est servi pour nous initier à l'existence, si tourmentée dans sa brièveté, d'Hégésippe. Est-il besoin de dire que la notice, qui forme presque la moitié du volume, est fort bien faite et des plus intéressantes? C'est une bonne fortune pour un auteur qu'une préface de M. Vallery-Radot, cet auteur fût-il mort depuis longtemps et s'appelât-il Hégésippe Moreau.
_Les Financiers amateurs d'art aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles_, par Victor de Suarte, trésorier général des finances, 1 vol. in-8° (Plon, Nourrit et Cie).--Les grands financiers, sous l'ancien régime, remplissaient à peu près le rôle de l'État dans notre société moderne, au point de vue de la protection des artistes. L'auteur nous fait apprécier leurs services en quelques pages brillantes, où nous voyons défiler les noms des Grolier, des Bullion, des Joucquot, des Thorigny, des Samuel Bernard, que domine de toute la hauteur des fonctions de celui qui le porte le nom du grand surintendant des bâtiments, Jean-Baptiste Colbert.
_Misères nerveuses_, par le Dr Monin, un in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff)--L'accroissement des affections du système nerveux donne à ce livre une douloureuse actualité. L'auteur nous donne, et c'est, croyons-nous, la première fois qu'un pareil livre s'adresse au grand public, l'exacte description des maladies du système nerveux et de la mentalité humaine. L'hygiéniste bien connu a su rendre aussi attrayant que littéraire son lumineux exposé des défaillances de notre pauvre nature humaine surmenée par les luttes de notre moderne civilisation.
_Les Mille et une nuits du théâtre_, par Auguste Vitu, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff).--C'en est la huitième série, qui va du 2 avril 1880 au 27 juin 1881. On y trouve, entre autres, la critique de _Divorçons_, du _Monde ou l'on s'ennuie_, et une étude particulièrement remarquable du _Bourgeois gentilhomme._