L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891
Part 3
Mais voici un manuscrit qui répond à toutes les conditions possibles et impossibles de succès. Vous croyez peut-être que l'éditeur n'a plus qu'à l'envoyer à l'imprimeur et à dormir sur ses deux oreilles? Quelle erreur!
Il faut d'abord qu'il s'occupe de l'illustration. Aura-t-il des gravures sur bois, ou aura-t-il des dessins à la plume reproduits par l'héliogravure? Grave question. La gravure sur bois est incontestablement supérieure au dessin à la plume, que celui-ci soit sur papier ordinaire ou qu'il soit sur papier procédé; mais elle coûte les yeux de la tête. La belle gravure se paie, en effet, de soixante-quinze centimes à un franc le centimètre carré, tandis que la reproduction par l'héliogravure ne se paie que cinq centimes le centimètre carré.
Puis, quel dessinateur choisir? Celui-ci fait très bien le paysage, mais il ne sait pas faire les personnages. Celui-là excelle dans les marines, mais il n'entend rien aux animaux. Un autre... J'abrège. Voici le dessinateur trouvé. On lui a indiqué les sujets à traiter.
Neuf fois sur dix (sinon plus), en sa qualité d'artiste habitué à rêver aux étoiles ou à autre chose, il sera en retard. Il s'était engagé à livrer un dessin le 12 juin, il l'apportera le 25 juillet. Cependant le manuscrit est à l'imprimerie et la composition est arrêtée parce que l'on attend l'illustration qu'il a promise. Et le pauvre éditeur de se faire du mauvais sang.
Toutefois, à force de secouer ses gens, de presser son imprimeur, d'envoyer chaque matin, à huit heures, un commis éveiller son dessinateur, il est prêt, le malheureux. C'est-à-dire que son ouvrage est entièrement tiré.
Il faut maintenant qu'il en fasse brocher un certain nombre d'exemplaires. Cela va vite. Mais il faut aussi qu'il en fasse relier d'autres, et cela va lentement. On lui a dessiné et colorié par avance le modèle de sa couverture, et, ce modèle, il l'a envoyé à un graveur qui lui a fabriqué les fers destinés à la reproduction du sujet. Cela a pris du temps: d'abord, parce qu'il a été obligé de s'adresser à un spécialiste, et que les spécialistes en cette matière sont rares et, par conséquent, surchargés de besogne; puis, parce qu'il faut autant de fers qu'il y a de couleurs dans le modèle, et que la confection de chacun de ces fers demande un long travail.
Cependant le livre va chez le relieur, non pas chez un relieur ordinaire, on n'en sortirait pas. Mais chez un relieur auquel son outillage permet d'aller vite, chez un relieur dont la plus grande partie du labeur s'exécute à la machine, et l'autre par des procédés particulièrement rapides. Or, il n'y a guère à Paris qu'une demi-douzaine de ces relieurs, et ils ont beau se hâter, augmenter leur personnel et surmener leurs machines, il leur est d'autant plus impossible de contenter tous leurs clients, que tous ont besoin de lui au même moment.
Et remarquez, je vous prie, que je passe sous silence les menus ennuis et les causes secondaires de retard: mise en pages défectueuse, remaniements demandés par l'auteur, épreuves imparfaitement corrigées, gravures mal venues au tirage, etc., etc.
Enfin, voici le livre! Le voici, habillé de sa belle robe de toile et doré sur ses tranches. Il ne reste plus qu'a le mettre en vente.
On l'expédie un peu partout; il faut qu'il y en ait des exemplaires chez tous les principaux libraires de Paris et de la province, voire chez quelques libraires de l'étranger. Et, comme ces exemplaires sont fragiles, il est nécessaire de les empaqueter avec le plus grand soin.
Puis, il faut s'occuper de la publicité. Sans réclame dans les journaux, pas de succès possible. Et l'éditeur de faire leur service à MM. les critiques, et de joindre au volume qu'il leur adresse une note imprimée, où, afin de soulager ceux qui sont paresseux,--il y en a--il a consigné, à grand renfort de rhétorique, les mérites de sa publication. Ceci, bien entendu, indépendamment des annonces qu'il paiera de ses deniers.
Vous croyez que c'est tout? Non, pas encore. Quand son livre est chez les libraires, il faut que l'éditeur s'assure qu'il est mis à l'étalage, au lieu de rester enfoui dans le magasin, à l'abri de la curiosité publique. Livre point vu, livre point vendu. Tous les jours, un commis va faire la cour au boutiquier pour obtenir que le volume de son patron soit en bonne place à la vitrine. Il y a même beaucoup de libraires qui prennent la peine de se déranger eux-mêmes.
Voilà!--Et maintenant savez-vous ce que coûte un livre d'étrennes et ce qu'il peut rapporter?--L'édition de deux mille exemplaires d'un ouvrage in-8° jésus, d'environ 400 pages, convenablement illustré de gravures sur bois et tiré sur du beau papier, revient à une quinzaine de mille francs, soit à 7 fr. 50 l'exemplaire,--un peu moins si, au lieu de faire graver les dessins sur bois, on les a fait reproduire par l'héliogravure.
Cet ouvrage se vend, d'ordinaire, douze francs. Ou, du moins, tel est le prix marqué--ce qu'on appelle en librairie le prix fort. Mais ils sont rares, les acheteurs qui paient le prix fort; les libraires eux-mêmes affichent un prix inférieur, espérant vendre davantage en rognant sur leur remise, obligés du reste à des concessions par la concurrence que leur font les magasins de nouveautés, qui se contentent d'un bénéfice minime.
L'éditeur, lui, ne vend guère directement à l'acheteur. D'ailleurs, même quand cela arrive, l'acheteur réclame une remise qui ne lui est jamais refusée. Aux libraires, il accorde--c'est l'usage--une remise de 33%; même, souvent, il lui livre treize exemplaires quand il ne lui en facture que douze, ce qui s'appelle, en terme de métier, faire le treize-douze. En ne tenant pas compte de ce treize-douze, un exemplaire de douze francs est vendu, net, par l'éditeur huit francs. Pour couvrir les frais d'une première édition de deux mille exemplaires, il faut donc vendre 1,875 exemplaires. Et quand l'édition entière est épuisée, le bénéfice ne dépasse pas mille francs. Il est vrai que la seconde édition coûte moins cher que la première; il n'y a plus, alors, de frais de gravure, et, si l'ouvrage a été cliché, plus de composition à payer. Mais il n'y a pas toujours une seconde édition.
On le voit, les risques sont gros et les bénéfices faibles. Que de mal pour gagner mille francs, souvent pour perdre davantage!
Les chiffres sur lesquels je me suis basé s'appliquent, je le reconnais, aux livres de luxe; mais les autres livres se vendent moins cher s'ils coûtent moins cher, et la proportion des risques et des bénéfices reste la même. A moins que... à moins que...
J'hésite à poursuivre. C'est que, pour m'expliquer, je vais être contraint de livrer au public le secret de fabrication de maint éditeur, et je ne voudrais contrarier aucun d'entre eux. Mais, bah! tant pis; j'ai commencé, j'irai jusqu'au bout. Aussi bien je ne nommerai personne.
Donc, certains éditeurs se servent d'un truc approprié à leurs besoins d'économie. Il est très simple, ce truc. Il consiste à illustrer un livre, autant que faire se peut, avec des dessins déjà publiés. On achète des clichés aux journaux illustrés de la France ou de l'étranger, à raison de dix ou quinze centimes le centimètre carré, et l'on fabrique ainsi, moyennant une somme relativement modique, un volume orné de copieuses gravures. C'est surtout à l'_Illustration_, au _Monde illustré_ et au _Magasin pittoresque_ que se font ces emprunts; il est rare qu'en feuilletant leurs collections, on ne découvre pas nombre de dessins qui s'adaptent à un texte quelconque.
Il existe, du reste, à Paris, une maison fort bien achalandée, qui évite aux éditeurs la perte de temps que leur occasionneraient des recherches minutieuses; on se charge d'y trouver pour eux, sans augmentation de prix, tout ce dont ils ont besoin.
Mais, dira-t-on, les clichés ainsi pris de droite et de gauche n'ont pas toujours des dimensions qui conviennent au format de l'ouvrage à illustrer.--C'est vrai. Mais, s'ils sont trop petits, peu importe: ou bien on les place au milieu de la page, ou bien on les habille. Et, s'ils sont trop grands, on les coupe.
On a, d'ailleurs, inventé mieux encore: au lieu d'illustrer le livre, quelques éditeurs font écrire le livre sur des clichés achetés d'avance. De cette manière, on est sûr que les illustrations s'adapteront parfaitement au texte; le tout est que l'auteur à qui est confiée la besogne ait assez d'imagination pour encadrer dans son oeuvre les scènes dont on lui impose la représentation.
On fait ce qu'on peut, non ce qu'on veut. Il y a, en librairie, une telle concurrence que les petits éditeurs sont bien pardonnables, quand ils ont peur de ne pas vendre assez de livres pour soutenir leur maison et vivre de leur commerce, quand ils préfèrent une prudente parcimonie à d'imprudentes libéralités.
Il existe, à Paris seulement, près de cent éditeurs qui publient chaque année des livres d'étrennes. Le volume du _Journal de la librairie_ spécialement destiné à annoncer ces livres comprend, pour l'année 1890, 2,692 ouvrages. J'ai compté, je garantis l'exactitude du chiffre. En admettant que ces ouvrages aient été, en moyenne, tirés à 2.000 exemplaires, cela donne le respectable total de 5,384,000 volumes offerts au public. Et notez que beaucoup de livres, parus anciennement, mais toujours sur le marché, ne figurent pas dans ce nombre.
N'avais-je pas raison de dire, en commençant, que les livres sont des étrennes à la mode?
Gaston Bonnefont.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
Le cardinal Lavigerie et la République.--La déclaration formulée par le cardinal Lavigerie, dans son toast à l'état-major de l'escadre d'évolutions, a eu un tel retentissement et avait en effet une telle importance, qu'on ne saurait passer sous silence tout ce qui peut en préciser le sens et la portée. Au lendemain même de la publication de ce document, nous disions qu'il nous paraissait difficile d'admettre qu'un personnage aussi haut placé dans l'épiscopat eût pu formuler une déclaration aussi nette, sans avoir l'assurance qu'elle ne serait pas désavouée par le chef suprême de l'Église. Et, en effet, tout, depuis, est venu confirmer cette opinion, mais c'est surtout dans une lettre du cardinal Rampolla, secrétaire d'État du Saint-Siège, que l'on trouve la preuve à peu près décisive que le langage du prélat n'a encouru aucune désapprobation au Vatican.
Dans cette lettre, qui est adressée à un évêque français, le cardinal Rampolla reproduit avec complaisance les théories politiques développées par Léon XIII dans de récentes encycliques: «que l'Église catholique ne répugne à aucune forme de gouvernement; qu'elle s'élève au-dessus des querelles et des rivalités de partis; qu'elle entretient des relations avec tous les États, qu'ils soient monarchiques ou démocratiques, etc.»
Si l'on tient compte des atténuations et des réserves que commandent la prudence diplomatique et les traditions de la papauté, et si l'on considère que la lettre du cardinal Rampolla était écrite précisément à l'occasion des déclarations de l'archevêque d'Alger, on est autorisé à en conclure que celui-ci a traduit, en y apportant, il est vrai, la fougue naturelle à son tempérament, et du moins en partie, la pensée secrète du Vatican.
Le cardinal Lavigerie a d'ailleurs voulu s'en expliquer lui-même, et il vient d'adresser à son tour, dans ce but, une lettre au _Bulletin des missions d'Afrique_, dans laquelle il dit en propre termes:
.... «La publication récente de la lettre de S. Em. le cardinal Rampolla vous a montré, connaissant comme vous connaissez les règles de langage du Saint-Siège, la parfaite conformité, quant au fond des choses, entre les doctrines du Pape et mes actes récents, dont on a voulu faire tant de bruit.»
Ainsi donc le cardinal Lavigerie n'hésite pas à invoquer l'autorité du Saint-Père lui-même et à s'abriter derrière son approbation. Aurait-il cette imprudence, si peu conforme aux traditions de l'Église, s'il avait la moindre crainte d'être désavoué? Ce n'est pas probable. On peut donc prévoir, sans prendre parti dans cette délicate question, que l'année 1891 marquera un changement considérable dans l'attitude du parti catholique, et, par conséquent, du parti conservateur, car c'est là le point de départ d'une évolution qui peut être grosse de conséquences.
Afrique: _Soudan français_.--Le colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan français, a quitté Kayes le 11 décembre, se dirigeant vers Nioro, dans le Kaarta, dernier refuge d'Ahmadou. Il est probable qu'à l'heure actuelle il a pris contact avec l'ennemi.
Nioro est situé dans le nord-est de Kayes et de Koniakary, à environ 200 kilomètres de ce dernier point. La ville est défendue par une forteresse qui forme un vaste carré de 250 pas de côté, construit régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. La muraille a 2 m. 50 d'épaisseur et 10 à 12 mètres de hauteur. C'est donc une place imprenable sans artillerie. Aussi le colonel Archinard a-t-il d'excellents canons et des projectiles à la mélinite.
En quittant Kayes, le commandant supérieur a donné pour instructions aux chefs de poste de surveiller avec la plus grande rigueur les Toucouleurs qui viennent faire leur soumission et qui profitent de l'accueil hospitalier qui leur est fait pour se renseigner sur nos forces et sur nos dispositions, se réservant de gagner ensuite le Fouta, le Macina ou le Dinguiray, où nous les retrouvons ensuite comme ennemis.
Tout porte à croire que le colonel Archinard va engager sous peu une action décisive.
_La Mission Mizon_.--On se rappelle que la mission commerciale qui remontait le Niger sous les ordres de M. Mizon avait été attaquée par les indigènes, pour ainsi dire aux portes mêmes des établissements de la Royal Niger Company, à laquelle le gouvernement anglais a délégué une sorte de souveraineté sur cette région de l'Afrique.
M. Mizon, qui avait été blessé dans cette agression, a vivement protesté et a obtenu satisfaction. Nous apprenons, en effet, que la mission dont il a repris le commandement va pouvoir poursuivre sa route vers le lac Tchad, par le Benoué. La Royal Niger Company s'est formellement engagée à sauvegarder sa marche à travers le territoire soumis à son influence.
La question irlandaise.--On attendait avec une légitime curiosité le résultat de l'élection du comté de Kilkenny, dans laquelle parnellistes et anti-parnellistes se livraient une bataille qui paraissait devoir être décisive. Personnellement, Parnell était fortement engagé, car, ayant abandonné l'action purement parlementaire à laquelle il s'était consacré jusqu'ici pour en appeler au verdict populaire, il avait en quelque sorte transformé l'élection de Kilkenny en véritable plébiscite. C'est du reste la portée qu'il avait donnée lui-même à cette élection dans une déclaration qu'il avait faite quelques jours avant la date du scrutin. Il est vrai que, depuis, il s'était ravisé et, probablement à la suite de renseignements défavorables sur les dispositions des électeurs, il a fait entendre qu'il était décidé à contester les résultats de l'élection de Kilkenny, aussi bien que ceux de toutes les autres circonscriptions nationalistes d'Irlande.
En attendant, voici un premier scrutin populaire dont M. Parnell peut nier la valeur, mais qui n'en est pas moins acquis. Sir John Pope Hennessy, le candidat nationaliste anti-parnelliste, a été élu par 2.527 suffrages, contre 1,356 donnés au candidat parnelliste, M. Vincent Scully. Parnell est donc battu à une assez forte majorité On voit que nous avions raison de prévoir que si le grand agitateur peut encore compter sur son indiscutable popularité, il aura quelque peine à déraciner de l'esprit de ses partisans la doctrine qu'il a préconisée lui-même, c'est-à-dire que la cause de l'Irlande ne pouvait triompher que par la voie de la persuasion, en d'autres termes par la voie parlementaire. Le tribun a été si éloquent dans le développement de cette thèse, que sa théorie reste victorieuse, même lorsqu'il y renonce pour son compte.
Est-ce à dire pour cela que c'en est fait de son influence? Loin de là! Battu sur un point, Parnell peut remporter sur d'autres des victoires de nature à compenser la défaite, et dans un pays ravagé par la misère et la famine on ne sait jamais quelles peuvent être les conséquences d'un soulèvement populaire, même quand, au début, il ne paraît pas avoir grande importance.
La Société des artistes français.--Lundi de la semaine dernière a été tenue au palais de l'Industrie l'assemblée générale de la Société des artistes, sous la présidence de M. Bailly.
M. Daumet a rendu compte de la situation financière de l'association, qui possède aujourd'hui un peu plus d'un million.
M. Tony Robert-Fleury a exposé ensuite le résultat des travaux du comité et des commissions. Il a parlé notamment de l'exposition de Buenos-Ayres qui fut, on le sait, un désastre. Huit cents oeuvres environ d'artistes français furent saisies à la demande des créanciers de M. Delpech, l'organisateur. Or, la question est de savoir si «les oeuvres d'art, prêtées par leurs auteurs pour figurer dans une exposition particulière, peuvent être saisies par des tiers, quoique n'étant pas la propriété de l'organisateur de ces expositions.»
Le tribunal de commerce s'est prononcé pour l'affirmative, mais la Société des artistes a porté l'affaire devant la cour, et espère faire modifier cette jurisprudence qui, si elle était définitivement admise, rendrait impossibles toutes les expositions particulières en France et à l'étranger.
Le samedi suivant a eu lieu l'assemblée dans laquelle il a été procédé au renouvellement du comité des 90, qui se subdivise ainsi: Peinture 50 membres; sculpture, 20 membres; architecture, 10 membres, et gravure, 10 membres.
Dans la section de peinture, MM. Bonnat, Tony Robert-Fleury, Jules Lefebvre, Benjamin Constant, J.-P. Laurens, Cormon, Henner, Bouguereau, occupent toujours la tête de liste. Parmi les membres nouveaux, on remarque les noms de MM. Raphaël Collin, Tategrain, François Flameng, Dantan, Julien Dupré, etc.
En somme la composition du comité reste ce qu'elle était et tout porte à croire que la scission qui s'est produite l'année dernière, et qui a eu pour conséquence la création du salon du Champ-de-Mars, subsistera cette année encore.
Dans les deux réunions que vient de tenir la société des artistes, il n'a nullement été question de modifier les articles des statuts concernant l'admission des oeuvres et la distribution des médailles, c'est-à-dire les deux points sur lesquels portait le désaccord. Les choses restent donc en l'état et nous continuerons à avoir deux salons comme par le passé.
La Société d'encouragement et la Ville de Paris.--Une difficulté, qui ne sera pas bien sérieuse--tout porte à le croire--s'est élevée entre la Société d'encouragement et la Ville de Paris, au sujet du bail relatif à l'hipoodrome de Longchamps. D'après l'inspecteur des caisses municipales, la Société ne se serait pas strictement conformée à certaines clauses du contrat, en sorte que la Ville serait en droit de demander la résiliation du bail. Mais il est probable qu'en raison des services que rend la Société d'encouragement et des graves inconvénients que présenterait la déchéance prononcée contre elle, on n'en arrivera pas à cette extrémité, d'autant plus que tout le monde reconnaît les avantages immenses que procure à la ville l'excellente gestion de cette société.
Comme bases des nouvelles négociations, les représentants de la Société d'encouragement proposent: Prorogation du bail de 1906 à 1940; augmentation du loyer de Longchamps porté de 12,000 à 50,000 francs; versement à la caisse municipale d'une somme qui pourra s'élever jusqu'à 1% à prendre sur les 3% du produit brut des paris faits sur les hippodromes, sans toutefois que cette somme puisse dépasser 300,000 francs par an.
La somme ainsi produite sera affectée à un grand prix de Paris de 150,000 francs qui seraient ajoutés aux 50,000 francs fournis par les compagnies de chemins de fer et un prix du conseil municipal ouvert aux chevaux étrangers, jusqu'à concurrence de 100,000 francs.
La commission du budget a chargé une sous-commission, composée de MM. Binder, Caron, Despatys, Deville, Ch. Laurent, Levraud et Paul Strauss, d'étudier les propositions de la Société, qui est représentée par MM. de Kergorlay, de Salverte et de Gontaut-Biron.
Nécrologie.--Octave Feuillet, de l'Académie française.
M. Émile Richard, président du conseil municipal de Paris.
Le général de division Lecointe.
Me Durier, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats.
Émile Van Marcke, peintre animalier.
M. Ambroise Joubert, ancien député de la droite à l'Assemblée nationale.
La baronne Haussmann, femme de l'ancien préfet de la Seine.
Mme Rouher, veuve de l'ancien ministre de l'empire.
M. Albert Piollet, conseiller à la cour d'appel d'Alger.
M. Schliemann, célèbre archéologue.
M. Marc de Saint-Pierre, sénateur.
LE GÉNÉRAL LECOINTE
Le général Lecointe, qui vient de mourir à l'âge de soixante-treize ans, était un bon et brave soldat: on le vit bien pendant notre malheureuse guerre contre l'Allemagne, mais sa modestie et sa loyauté ne souffrirent jamais qu'on fit, autour de ses mérites réels, le bruit et la réclame que tant d'autres ne fuiraient point. Il voulut toujours rester à sa place, et, quelle que fut la situation qu'il occupait, on n'a jamais pu dire qu'il ne justifiât pas les choix dont il était l'objet.
Sa carrière militaire suivit, pour ainsi dire, pas à pas, campagne par campagne, l'histoire militaire de ces quarante dernières années. Sous-lieutenant en 1839, capitaine en 1848, il fait les campagnes de Crimée, d'Italie, du Mexique; il y conquiert ses grades par sa bravoure et son énergie. Il est colonel en 1864. Au début de la guerre de 1870, il commande le 2me régiment de grenadiers de la garde; il se distingue à Rezonville; il est pris à Metz, il s'échappe, il est nommé général de brigade et il reçoit le commandement d'une division de l'armée du Nord. A la bataille de Villers-Bretonneux, il enlève le village de Gentelles après une action brillante et décisive; onze jours plus tard, il reprend aux Prussiens Saint Quentin et Ham. Nous pourrions ainsi suivre le général Lecointe de fait d'armes en fait d'armes jusqu'à la fin de la guerre et nous n'aurions qu'à constater qu'il fut un de ceux qui sauvèrent, l'honneur de notre armée.
Après la guerre, le général Lecointe, promu divisionnaire, a occupé de hauts postes qui témoignaient de l'estime dans laquelle il était tenu par ses pairs. Il a été commandant de corps, gouverneur de Lyon, et gouverneur militaire de Paris, du mois de mars 1881 à l'année 1884. Ses concitoyens du département de l'Eure l'avaient élu sénateur en 1882. Il était grand-officier de la Légion d'honneur.
ÉMILE VAN MARCKE
Émile van Marcke, le célèbre peintre animalier qui vient de mourir, était né à Sèvres en 1827, mais il était originaire des Flandres. De cette origine, sans doute, et aussi des leçons de son maître Troyon, il avait gardé cette simplicité sincère, solide et robuste, qui lui mérita une place toute spéciale parmi les artistes contemporains.
On se rappelle comment, depuis le salon de peinture de 1857, ou il avait envoyé pour ses débuts un paysage intitulé _Les environs de Villeneuve-l'Étant_, il peignait largement et rudement ses bestiaux aux croupes luisantes.