L'Illustration, No. 1609, 27 décembre 1873
Part 4
C'était là en effet l'explication la plus plausible du fait; la raie électrique, parfois complètement inoffensive, est d'autres fois l'animal le plus dangereux qu'il soit possible de rencontrer au sein des eaux.
Les chevaux furent quelque temps avant de se remettre de l'influence et des souffrances causées par les décharges galvaniques des gymnotes. Les cavaliers et Gaspardo lui-même avouaient qu'ils se sentaient très-mal à leur ai$e. Cependant le gaucho finit par retrouver sa vaillante humeur. Le succès de sa double pêche au lazzo, la première qu'il eût faite en ce genre, l'avait ragaillardi, et il communiqua un peu de son entrain à ses deux compagnons. Ils reprirent sans délai leur voyage, et, tout en continuant à suivre les bords du Pilcomayo, Gaspardo donnait à ses jeunes compagnons toutes les observations à sa connaissance relativement aux singuliers animaux auxquels ils avaient eu tant de peine à se soustraire.
«Les gauchos, dit-il, les appellent des raies: cependant j'ai entendu le senor Ludovico (il désignait ainsi le père de Ludwig) leur donner le nom de gymnotes (4). Je suppose que c'est celui qui est connu des naturalistes.
[Note 4: La gymnote possède une merveilleuse puissance électrique. Les chevaux e! les bestiaux qui passent à gué les marécages ou ruisseaux peuplés par ces singulières créatures succombent souvent sous leurs chocs galvaniques. L'incident que nous rapportons est en parfaite concordance avec les phénomènes observés.]
--C'est vrai, répondit le jeune Ludwig en s'intéressant aux paroles de Gaspardo. C'est là en effet leur nom scientifique.
--Avez-vous jamais vu de près un de ces vilains diables? demanda Gaspardo.
--Non, répliqua Ludwig, mais j'ai souvent entendu mon père en parler.»
A ces mots de «: père», un nuage passa sur les traits du jeune homme; il était évident qu'il ne pensait déjà plus aux gymnotes.
«Moi, dit Gaspardo, j'en ai vu beaucoup. Près de l'endroit où j'allais à l'école, il y avait une espèce de mare qui était pleine de raies électriques, et nous autres enfants nous nous en amusions beaucoup, quoique nous en eussions très-peur. Vous allez voir que ce n'était pas sans raison. Je me souviens qu'un jour j'assistai à un triste spectacle. Un vieux boeuf, qui n'avait plus qu'un oeil, s'était laissé choir dans cette mare. Les enfants ne doutent de rien; j'avais eu la chance d'accrocher, avant que la pauvre bête ne fût à vau-l'eau, une corde à l'extrémité de ses cornes; nous nous mimes une douzaine au moins à tirer sur cette corde, persuadés que nos efforts suffiraient à ramener le pauvre animal du gouffre où il était tombé. Naturellement nous n'y parvînmes pas. Le malheureux boeuf n'en eut pas pour longtemps. Je le vois encore, après s'être débattu un instant, s'abîmer tout d'un coup sous l'eau, comme s'il eût été frappé d'un coup de foudre invisible. Jamais je n'oublierai le regard de détresse qu'il nous jeta avant de disparaître; ils ont de si bons regards, les boeufs; mais ce que j'oublierai encore moins, c'est le châtiment inattendu que nous reçûmes du propriétaire du boeuf, dont nous espérions des remerciements, châtiment dû, nous dit-il, à la maladresse de nos efforts.
«C'était le maître d'école lui-même, un homme pratique, qui ne se payait ni de bonnes paroles ni même de bonnes intentions. «Vous vous êtes tous conduits comme des imbéciles, s'écria-t-il, en essayant de faire une chose tellement au-dessus de vos forces. Il fallait crier au secours, venir me chercher. Je n'étais pas loin et mon boeuf serait encore en vie. Savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas, connaître la mesure de ses forces est indispensable à tout âge, et pour que vous vous souveniez de cette utile maxime, je vais vous appliquer à chacun quelque chose qui vous la fixera dans la mémoire.»
«Nous reçûmes tous une demi-douzaine de férules. Jamais correction ne fut administrée avec une plus grande impartialité. Chacun en eut son compte.
--C'était un méchant homme ce maître d'école, s'écria Cypriano...
--Un peu rude, j'en conviens, répondit Gaspardo, mais c'était surtout un homme sensé et judicieux. Ces férules m'ont sauvé de bien des sottises dans ma vie, et, s'il faut tout dire, elle vous a été utile à vous-même. Je me la suis rappelée à propos dans notre caverne, tout à l'heure, quand il s'agissait d'abattre à coups de fusil notre second tigre. L'affaire était chanceuse. C'est grâce à la mémorable leçon de notre vieux maître que j'ai donné la préférence à notre fusée sur une décharge d'artillerie dont reflet n'était pas certain. Pour en revenir à nos raies électriques, je ne me doutais pas, à l'époque où s'est passée l'histoire que je viens de vous raconter, que j'aurais à me tirer d'affaire avec elles aujourd'hui et dans une circonstance aussi sérieuse que celle d'où nous sortons. Soyez sûr, mon cher Ludwig, que le souvenir du boeuf et de la leçon énergique subie à cause de lui m'a inspiré heureusement tout à l'heure, quand je me suis servi de mon cheval comme d'un remorqueur pour le vôtre.
--Pauvre Gaspardo, dit Cypriano, c'est pourtant vrai que nous voici tenu de bénir le vieux maître d'école auquel il a dû un enseignement si difficile à oublier.»
La conversation continua sur les raies électriques.
«Vous dites que vous avez vu des raies électriques, cousin, demanda Ludwig. A quoi ressemblent-elles?
--Le gaucho peut vous le dire mieux que moi.
--A quoi ressemblent-elles, Gaspardo?
--Ma foi, _muchachos_, si l'on me demandait de faire une description de ces vilaines bêtes, je répondrais qu'elles ne ressemblent à rien. L'animal le plus laid de la création pourrait être vexé de leur être comparé. S'il y a de l'eau en enfer, c'est d'animaux comme ceux-là qu'elle doit être peuplée.
--Tout cela ne nous apprend pas à quoi ressemble une raie électrique, interrompit Ludwig, auquel l'amour de l'histoire naturelle faisait désirer une description plus précise.
--Non certainement, répliqua le gaucho, mais ce n'est pas une chose aisée que de décrire un poisson qui n'est peut-être pas un poisson, quoiqu'il passe son temps sous l'eau.
--Quant à être un poisson, c'est un poisson, fit le jeune naturaliste, tout aussi bien que les autres raies, mais quelle est sa forme, sa couleur? sa dimension?
Mayne Reid.
(_La suite prochainement._)
LA SOEUR PERDUE PAR MAYNE REID
REVUE LITTÉRAIRE
LES LIVRES D'ÉTRENNES
II
Parmi tous ces livres gaufrés et dorés que le jour de l'an fait naître, il en est un que je trouve particulièrement recommandable, c'est le _Magasin d'éducation et de récréation_, fondé, il y a quelques années, par M. J. Hetzel, avec la collaboration spéciale de Jean Macé et de Jules Verne. Le _Magasin d'éducation_ en est arrivé maintenant à sa neuvième année, à son dix-huitième volume, et la plupart des ouvrages qu'il a publiés, _Les Anglais au pôle nord, Les Enfants du capitaine Hatteras, Le Pays des fourrures_, de Jules Verne, _La Roche aux Mouettes_, de Jules Sandeau, _Les Contes du château_, de Jean Macé, et les délicieuses historiettes de P.-J. Stahl, ses contes et récits de morale familière, sont rapidement devenus populaires. Je ne sais rien de plus intéressant et de plus curieux que de feuilleter, sous la lampe, ces volumes où la gravure vient en aide à l'imagination, où le dessin explique et anime le texte, où les yeux sont charmés avant l'esprit. Les enfants seraient trop heureux si ces beaux livres, ces récits qui les captivent, qui les amusent, ces images qui les séduisent, si tout cela était fait pour eux seuls. Mais les parents,--ces grands enfants,--y trouvent aussi leur compte. Il y a, dans le _Magasin d'éducation_, comme dans toute la bibliothèque d'Hetzel, des catégories de lectures pour tous les âges.
D'abord, le premier âge, qui se plaira, par exemple, à cette capricieuse histoire de _La Famille Chester_, que P.-J. Stahl a écrite en collaboration avec W. Hugues, ou encore à _La Comédie enfantine_ et aux jolis dessins de Froment, adorables comme des fresques antiques ou comme les meilleurs tableaux d'Hamon. En ce genre, _La Boîte au lait_, tableau de la «première commission» de Fanchette, est tout à fait une chose exquise. Les hésitations de Fanchette portant la boîte au lait à tante Rose, ses stations, ses tentations, sa gourmandise bientôt punie, tout cela est rendu avec une délicatesse infinie, et c'est là une véritable oeuvre d'art.
Le deuxième âge et la jeunesse ont les récits didactiques de Jean Macé et de Viollet-le-Duc, l'_Histoire d'une maison_, entre autres, où l'éminent architecte explique avec beaucoup de clarté et d'esprit comment on s'y prend pour conduire un logis de la base au faite. Il faut placer aussi dans cette catégorie les romans de Lucien Biart ou du capitaine Mayne-Reid, les aventures de terre et de mer dont les lecteurs de l'_Illustration_ ont pu mieux que personne mesurer le mérite, puisqu'ils connaissent _La Soeur perdue_, ce vigoureux tableau de moeurs exotiques.
Les parents enfin, ceux qui lisent ces livres par-dessus les épaules et la tête de leurs enfants, ont pour eux _Le Tour du monde en 80 jours_ et _Le Pays des fourrures_, et la _Géographie de la France_ et les _Sciences usuelles_, mises à la portée de tous par M. Louis du Temple, un capitaine de frégate qui écrit avec une lucidité étonnante. Elle est riche, on le sait, cette collection Hetzel, et les dix-huit volumes du _Magasin d'éducation_ forment, à eux seuls, une bibliothèque véritable, la plus instructive et la plus attachante. Quelle richesse d'inventions, quelle dépense d'imagination et de talent! Comme ce Magasin est supérieur à notre pauvre _Journal des Enfants_ qui faisait jadis notre joie! On y sent à chaque page la main d'un artiste et d'un lettré. Cet homme-double, c'est Hetzel, le plus fin moraliste, l'écrivain délicat, l'homme qui sait le mieux ce qui plaît le plus à ces critiques sévères; les enfants. Hetzel a vraiment créé tout un genre de livres, et n'eût-il pas droit à la renommée littéraire la plus brillante (il en a fait don à P.-J. Stahl), qu'il mériterait encore d'être béni des lettres pour avoir fondé en France un genre moral et familier, mais artistique, que la France ne connaissait pas.
Cette fois, outre les deux volumes annuels de ce _Magasin d'éducation_ dont la collection entière, les deux séries, formeraient la plus magnifique étrenne et la plus intelligente qu'on pût donner, Hetzel publie plusieurs excellents ouvrages que j'ai grand plaisir à signaler et d'une façon toute spéciale.
C'est, ai-je dit, _La Famille Chester_, de P.-J. Stahl. Cette histoire de «deux petits orphelins», qui ne sont autres que deux malheureux _rats_ de Londres, eût fait sourire J.-J. Grandville. Les dessins sont de Froelich et ils sont ravissants. C'est l'_Histoire d'une maison_, de Viollet-le-Duc, avec des illustrations et des figures qui mettent ce grand art de l'architecture à la portée de tous. C'est le joli volume de Lucien Biart, _Entre frères et soeurs_, où toutes les menues connaissances scientifiques indispensables à la conversation sont enfermées avec beaucoup de talent. C'est, encore une fois, _La Soeur perdue_, de Mayne-Reid, c'est enfin l'oeuvre de Jules Verne, qui se trouve augmentée de deux volumes, _Le Tour du monde en 80 jours_ et _Le Pays des fourrures_. Lorsqu'on parle de Jules Verne, il suffit de donner le titre de son nouveau livre; il a son public, sa spécialité, son originalité, et personne auprès du public n'a plus de vogue que lui. Le fait est que ses récits, où la fantaisie se mêle si agréablement à la science, sont des plus attachants. Je sais des lecteurs qui en sont fanatiques. _Le Tour du monde en 80 jours_ et _Le Pays des fourrures_ auront certainement, ou, pour mieux dire, ont maintenant le succès des précédents ouvrages de l'auteur, _Cinq semaines en ballon_, ou encore _De la Terre à la Lune_. M. Verne a évidemment mis à profit, pour écrire et décrire son _Pays des fourrures_, les récits intéressants de M. Hayes, mais il a peint d'une touche toute personnelle ces paysages du pôle, cette mer de glace, ces _icebergs_, et de telle façon qu'on ne saurait les oublier. Ce dernier livre est l'un de ses bons livres, Il vaut tout ce que l'auteur a fait de mieux et l'Académie pourra fort bien le couronner, comme elle a couronné les précédents ouvrages et le _Magasin d'éducation_ tout entier.
J'ai dit quel petit chef-d'oeuvre c'était que _La Boite au lait_, de M. Froment; il faut ajouter qu'Hetzel publie, dans le même genre, d'adorables albums, comme _Les Commandements du grand papa_, illustrés par Lorentz Froelich, et _Les Aventures de Mademoiselle Minette_, qui se recommandent tout particulièrement au public par le nom de l'artiste qui en a signé les dessins. C'est Coinchon, un brave garçon, garde national de marche au 19 janvier, et tué, comme Henri Régnault, devant le mur de Buzenval. Coinchon a fait pour Mademoiselle Minette des études de chats et de chattes absolument réussies. Il y avait un vrai talent chez le malheureux jeune homme. On ne saurait trop louer ces livres-albums, dont le texte est de P.-J. Stahl, et il faut avoir, pour écrire les légendes de ces dessins, un talent d'écrivain d'une trempe parfaite. Cela n'a l'air de rien, ces quelques lignes mises au bas d'un croquis de Froelich ou de Froment, et, pour les tracer, il faut posséder à la fois les qualités les plus rares, la finesse, la simplicité, l'émotion, une certaine tendresse, la science de l'enfance, toutes choses qui ne se peuvent trouver, on l'avouera, que chez des natures d'élite.
Hetzel a donc donné, cette année comme les années précédentes, des oeuvres de choix, et il en prépare déjà de nouvelles, l'_Histoire d'un âne_, par Stahl, l'_Île mystérieuse_, par J. Verne, _Une Mère_, par M. Legouvé, et la _Petite soeur_, par M. de Laprade. Et c'est plaisir de voir tous les bons esprits et les coeurs haut placés aider dans son entreprise l'homme qui a su faire ainsi une révolution dans la librairie et créer une bibliothèque pour les jeunes esprits, qui seront plus heureux que notre génération sacrifiée et pénétreront peut-être par la porte au seuil de laquelle nous aurons usé nos efforts, dans cette société équilibrée où le bonheur, dit-on (pourquoi ne l'espérerait-on pas?) sera mieux réparti entre tous, l'injure de la patrie étant depuis longtemps vengée.
Ce ne sont pas là d'ailleurs les seuls livres d'étrennes qu'il nous faut encore signaler. M. Gaston Tissandier a, depuis un an, fondé une sorte de revue illustrée des sciences qu'il appelle La Nature. La première année est finie et forme déjà un beau volume d'une utilité et d'un intérêt absolus. MM. Dehérain, Flammarion, C.-M. Gariel,--un esprit supérieur, un de nos anciens compagnons de classe,--Amédée Guillemin, E. Margollé, etc., composent la rédaction de ce recueil que je n'ai point qualité pour analyser ou critiquer, mais dont je signale avec plaisir l'apparition et dont je constate le succès.
M. le marquis de Cherville a publié aussi (chez Didot) un bien joli volume. On connaît son _Histoire d'un trop bon chien_. Cette fois, M. de Cherville nous conte l'_Histoire naturelle en action_. Il est chasseur, il est campagnard, il adore les animaux, tout en les abattant d'un coup de Lefaucheux; mais, à dire vrai, le gibier et lui n'en sont pas moins bons amis. La preuve en est dans la façon dont il en parle. On n'a pas plus d'esprit et pas plus d'émotion juste et non affectée que n'en a M. de Cherville en ces pages qui instruisent et qui amusent, et qui méritent d'être relues. L'_Histoire naturelle en action_ est un des plus instructifs recueils de nouvelles qu'on ait publiés depuis longtemps.
Et les _Contes du bibliophile Jacob à ses petits enfants_? M. Paul Lacroix a fait tenir dans ces pages et dans ces quelques récits toute l'histoire de France de 1350 à 1695. Chaque épisode choisi par le savant auteur de tant de travaux estimés forme, si je puis dire, le tableau d'un règne ou d'une époque et, de la sorte, le lecteur s'instruit en s'amusant. Il s'instruit sans le savoir, car, c'est un fait, le public n'aime pas qu'on lui dise: venez ici, je vais vous apprendre quelque chose. Il hait d'instinct les magisters. Mais on n'est pas moins pédagogue ni pédant que M. Paul Lacroix, et ses _Contes du bibliophile Jacob_, avec leurs dessins très-étudiés et très-vrais de M. Philippoteaux méritent, eux aussi, une place d'honneur.
Est-ce tout? Certes non. Je dois signaler encore _Les Merveilles de la science_, de M. Louis Figuier. C'est un livre plein de faits, groupés avec art et rendus visibles,--j'allais dire palpables,--par des dessins. M. Figuier nous apprend là tout ce qu'il faut savoir sur le verre, le cristal, les poteries, les porcelaines, la soude, le savon, les potasses. Et tout cela est intéressant comme un roman. A propos de M. Louis Figuier, je suis bien en retard avec lui, ou du moins avec ses _Vies des savants illustres_ qu'il publie en volumes in-18 (ce sera l'édition définitive); je devais depuis de longs mois l'annoncer.
Je ne reviendrai point sur _La Comédie de notre temps_, texte et dessins par Bertall. Je tiens seulement à ajouter, en manière de post-scriptum, après la notice de l'autre jour, que le livre fait son chemin et que l'auteur y a trouvé son plus grand succès. L'éditeur, M. Eugène Plon, nous a adressé depuis un joli volume signé Mustapha, et qui s'appelle _Voyage autour de ma tente_. Ce sont de petits croquis militaires d'une valeur rare. Ce pseudonyme de Mustapha cache, je crois, M le capitaine Lung, l'auteur d'un très-beau travail sur le _Masque de fer_. Ce sont là des souvenirs du temps où le soldat avait le droit de rire. «Recueillons-les, semble dire _Mustapha_, et amusons-nous-en encore jusqu'au jour où il nous sera permis de rire des autres.»
M. Plon est encore l'éditeur d'une magnifique publication, aujourd'hui terminée, le _Musée des Archives nationales_, où l'on retrouve catalogués, analysés, reproduits très-souvent _en fac-similé_, les incomparables trésors historiques conservés à la rue du Chaume. Tout le inonde n'a pas le loisir d'aller visiter le musée des Archives et surtout d'en étudier les richesses. Eh bien, là, on retrouve le Musée lui-même, on le possède dans ces pages savantes qui composent, à dire vrai, un monument littéraire et historique tout à fait unique. Passer des sceaux à l'aspect étrange et des signatures bizarres des premiers rois à l'écriture des Henri IV et des Louis XIV, pour s'arrêter à Bonaparte, après avoir regardé les morceaux de papier déchiré trouvés sur le cadavre de Pétion, quel réve! quelle fantastique réalité! Or, c'est cela, ce sont ces surprises et cette science que ce beau volume, le _Musée des Archives nationales_, tient en réserve. Il ne nous suffira pas de l'avoir loué ainsi, rapidement, nous y reviendrons à coup sûr.
Il en est, il en sera de même des _Fables_ de La Fontaine, que vient d'éditer M. Jouaust. La Fontaine illustré par Millet, Stevens, J.-L. Brown, Detaille, Emile Lévy, etc., et illustré de façon à ce que le dessin original de l'artiste soit reproduit, si je puis dire, dans sa réalité même, voilà l'étonnement que nous réservait ce maître ès-bibliophilie. Il a réussi et nous prédisons, dés à présent, un vif succès à ces _Fables de La Fontaine_, que nous rangeons dans la catégorie des livres d'étrennes, quoique le livre n'ait pas besoin, pour être apprécié, d'être un livre d'actualité.
Jules Claretie.
BIBLIOGRAPHIE
_La pluie et le beau temps_, météorologie usuelle, par Paul Laurencin.--A lire le titre de ce charmant petit volume, on pourrait croire à une oeuvre fantaisiste, mais le sous-titre est là pour rectifier cette impression première et déterminer le domaine dans lequel l'auteur introduit le lecteur à son grand profit.
C'est donc de météorologie qu'il s'agit, c'est-à-dire de ces phénomènes curieux dont l'atmosphère est le théâtre et qui influent sur ce que, dans le langage familier, on appelle le _Temps_. L'ouvrage, publié par J. Rothschild, éditeur, et orné de 110 gravures et cartes, est divisé en vingt chapitres, où M. Laurencin, en un style clair, précis et d'une élégante simplicité, traite successivement de la composition de l'air, de la chaleur et des courants atmosphériques, de l'eau dans l'atmosphère, de la pluie, de ses bienfaits et de ses méfaits, des orages, du cyclone, de l'arc-en-ciel, des climats, des saisons, etc., etc., et montre finalement que tous les phénomènes de la pluie et du beau temps dérivent d'une cause unique: la chaleur solaire, et que, jusqu'à un certain point, on peut prévoir les variations atmosphériques. Cette possibilité de se rendre compte des chances probables de pluie et de beau temps, pour une époque déterminée, intéresse aussi bien l'homme de plaisir que l'homme de travail. Aussi sommes-nous convaincus que _La pluie et le beau temps_, ce résumé aussi succinct que substantiel de toutes nos acquisitions touchant la science météorologique, recevra de tout le monde l'accueil qu'il mérite à tous les titres, c'est-à-dire le plus favorable et le plus empressé.
P.
Au nombre des étrennes les plus belles et les plus utiles, les plus intéressantes et les plus instructives, nous devons placer en première ligne un magnifique volume: _le Jardin d'acclimatation illustré_.
L'auteur, M. Pierre Pichot, le sympathique directeur et rédacteur en chef de la _Revue britannique_, a eu le talent de vulgariser la zoologie, et son remarquable ouvrage, apprécié des savants, est écrit dans un style clair et facile, qui le met à la portée de tout le monde.
Ce splendide livre renferme 25 gravures coloriées et d'innombrables vignettes; ce n'est pas seulement un excellent guide du Jardin d'acclimatation; l'auteur a poursuivi un but plus élevé et a réussi à faire un traité complet de zoologie.
Le _Jardin d'acclimatation illustré_ se trouve chez Hachette et au bois de Boulogne, à la librairie du Jardin d'acclimatation. Son prix est plus modique qu'on ne pouvait s'y attendre pour une publication aussi importante. (Broché, 15 fr.; richement relié, 20 fr.)
Il y a deux mois, nous avons vu plusieurs fabricants de machines à coudre faire grand bruit avec les récompenses qu'ils avaient obtenues à l'Exposition de Vienne. Sans vouloir diminuer en rien la valeur attachée aux médailles de progrès et à celles de mérite, que ces maisons ont affichées, il nous sera permis de leur opposer une maison qui a été l'objet de distinctions tout exceptionnelles, dont elle s'est peu vantée. C'est la Compagnie Wheeler et Wilson, de New-York (qui a son siège à Paris, chez M. H. Séeling, 70, boulevard Sébastopol).
Cette importante Compagnie, en outre des médailles de progrès et de mérite qui lui ont été décernées, a seule été recommandée par le jury international pour le _grand diplôme d'honneur_. Et dernièrement M. Nathaniel Wheeler, président de cette Compagnie, a été décoré de l'_ordre de François-Joseph_, comme récompense de services éminents rendus à l'industrie de la machine à coudre,--la seule décoration accordée à Vienne à un fabricant de machines à coudre.
Cette double distinction place évidemment la Compagnie Wheeler et Wilson au-dessus de toutes les compagnies rivales, et comme à Paris en 1867, où l'unique médaille d'or pour ce genre de fabrication lui a été décernée, elle a remporté la victoire sur tous ses concurrents.
LA NATURE
REVUE DES SCIENCES EN 1873