L'Illustration, No. 1609, 27 décembre 1873
Part 3
--Il y en a quarante à l'heure qu'il est, ni plus ni moins, et la collection des albums de P.-J. Stahl se complète d'année en année. C'est le tableau vivant de l'enfance à tous les degrés, c'est un chef-d'oeuvre, une galerie sans rivale.
--Mais Mimi ne sait pas lire!...
--Si elle ne sait pas lire encore, elle sait voir au moins; tous les enfants savent lire dans les livres à images; l'image vue, l'image lue, on veut savoir au plus juste de quoi il s'agit, et vous êtes là, chère madame, pour lui lire à haute voix les légendes spirituelles ou émouvantes que Stahl a donné à traduire en merveilleux dessins au crayon de Froelich. C'est toute une morale où le code de la première enfance est passé en revue article par article.--«Il faut aimer son papa, sa maman et le bon Dieu», voilà pour l'âme. «Il faut manger sa soupe courageusement jusqu'à la dernière cuillerée», voilà pour le corps. Et pour la vie pratique: «Il ne faut mettre son doigt ni dans son nez, ni dans les pots de confiture.--Il ne faut pas jouer avec ce qui coupe; les couteaux ne sont pas un jeu.--Il est abominable d'égratigner son frère, sa soeur et même sa bonne.--Il est très-mal aussi de marcher dans les ruisseaux, ils ne sont pas faits pour cela.--Il ne faut jamais dire qu'on n'a pas envie de dormir quand il est huit heures et demie sonné...»
Mon ami et sa femme s'étaient mis à rire dès les premiers mots de cette énumération.
--Pauvre Mimi! dit la jeune mère, c'est vrai tout de même que pas plus tard que ce soir elle s'est démenée comme un beau petit diable en prétendant que la pendule avançait et que, vrai, il ne pouvait pas être huit heures et demie!...
--_Les Commandements du grand-papa_ lui en apprendront bien d'autres. Et la _Journée de la célèbre mademoiselle Lili_, et la _Boîte au lait_, et le _Journal de Minette_, et les _Idées de mademoiselle Rose_, illustrées par Detaille, et la _Révolte punie_, et _Hector le fanfaron_, et l'_Ours de Sibérie_, et _Bonsoir petit père_, et _Toc-Toc_, et _Mademoiselle Mouvette_, qui est son portrait vivant, sans compter les albums en couleur qu'elle pourra manipuler à son aise sans courir le risque de s'empoisonner, au rebours de ces albums anglais, dont les enluminures grossières ne sont bonnes qu'à crever les yeux ou à gâter l'esprit. C'est une maxime à graver en lettres d'or dans le Code des parents, que préserver les enfants des niaiseries imprimées, c'est accomplir une oeuvre pie. Voilà tout le secret de la bibliothèque Hetzel; P.-J. Stahl, l'auteur applaudi des _Bonnes fortunes parisiennes_, que vous avez lues tous les deux, à su tremper sa plume, comme je l'ai vu écrire quelque part, dans un encrier rempli de lait sucré; une nourrice qui aurait passé par l'Académie française n'aurait pas su trouver plus de ressources d'esprit et d'imagination que ce père Gigogne. J'aurais dit tout cela dans mon article, je puis bien vous le dire à vous, en attendant.
--Eh! c'est là précisément ce que j'étais en train de prêcher à ma femme, s'écria mon ami; mais on n'est jamais prophète en son pays. Je suis heureux de voir ton succès; on ne t'interrompt plus.
L'interrupteur se contenta de sourire et je poursuivis en ces termes:
J'arrive à Jujules. Savez-vous, chère madame, vous qui parliez tout à l'heure de livres à choisir «par-dessus le marché», ce que votre petit homme de huit ans m'a appris, il n'y a pas six mois? J'étais en train de lui faire, en vous attendant, un petit cours d'histoire naturelle et, par étourderie ou par ignorance, je ne sais plus au juste, je m'étais avisé de ranger le crapaud parmi les reptiles malfaisants. Double erreur, le crapaud n'est pas un reptile et le crapaud n'est pas une bête malfaisante. Là-dessus, voilà Jujules qui m'interrompt de sa voix la plus douce:
--Pardon! mon parrain, mais j'ai lu quelque part que le crapaud n'était pas un reptile...
--C'est bien, possible; qu'est-il alors?
--C'est un batracien, mon parrain, à moins que le livre n'ait menti.
Le livre n'avait pas menti; mais voyez-vous votre bambin qui en remontrait à son maître? Je lui demandai le titre de ce bienheureux ouvrage. C'était un des classiques du genre: l'_Histoire d'une bouchée de pain_ de Jean Macé.
--Un de mes cadeaux de l'année dernière,... murmura mon ami.
--Allons? je suis battue sur toute la ligne, et par un enfant encore! s'écria la jeune femme. C'est de bonne guerre. Je me rends à discrétion. Que lui donnerons-nous cette année au savant Jujules?
Je me levai et je m'en fus chercher dans le coin où je les avais déposés en entrant, l'_Histoire d'une maison_, de Viollet-le-Duc, et la _Famille Chester_, de P.-J. Stahl et William Hughes.
--Voici deux nouveautés que vous prendrez la peine de lire avant le 1er janvier. Car ces excellents livres ont le double mérite qu'ils conviennent aux petits et ne sont pas inutiles aux grands. Je ne veux pas être cru sur parole; il faut que vous appreniez par vous-même quel soin sévère, quels scrupules ont présidé à la formation de cette bibliothèque d'élite. C'est déjà beaucoup de savoir qu'un homme tel que M. Viollet-le-Duc a pris le meilleur de son temps pour apprendre au grand public comment se bâtit une maison, ce que la profession d'architecte exige de clarté dans l'esprit et de rectitude dans le jugement. Nous avons tout à gagner à ces enseignements-là. On apprend à tout âge et il n'est jamais trop tard pour aller à l'école. C'est encore dans un de ces livres que j'ai trouvé la maxime suivante: «Je ne doute pas qu'on ne puisse faire un gros livre de ce que tu sais, disait au campagnard à son fils qui lui revenait du collège tout enorgueilli de son grec et de son latin; mais je suis assuré qu'on en ferait un plus gros encore avec tout ce que tu ne sais pas.»
--Comment l'appelez-vous ce livre-là?
--_Entre frères et soeurs_. Ce sont des causeries scientifiques pleines de savoir et de bonne humeur; signé Lucien Biart.
(Publié avec l'autorisation de MM. Goupil et Cie.)
(Publié avec l'autorisation de MM. Goupil et Cie.)
--C'est l'auteur de ce joli volume de nouvelles que tu as lues avec tant de plaisir, dans la _Revue des deux mondes_, ajouta mon ami, et qui ont paru en volume à la même librairie Hetzel, sous le titre des _Clients du docteur Bernagius_, et à l'usage des femmes d'esprit.
--C'est cela même. Ajoutez que nous nous retrouverons constamment avec des écrivains amis. Après Viollet-le-Duc, P.-J. Stahl et Lucien Biart, il faudrait nommer Jules Sandeau et sa _Roche aux Mouettes_, Erckmann-Chatrian et _Madame Thérèse_, Hector Malot et son Romain _Kalbris_, et d'autres tout aussi connus auxquels j'arriverai tout à l'heure. Mais ce n'est pas fini. Le 1er janvier de Jujules serait trop maigre si vous vous borniez à deux livres; vous y ajouterez la _Soeur perdue_, de Mayne-Reid, qui fait suite aux _Aventures de terre et de mer_, qu'il a déjà reçues l'année dernière, et l'_Histoire du Ciel_, de Flammarion, qui manque à sa bibliothèque. Je me charge de la _Roche aux Mouettes_, de Jules Sandeau et de _Romain Kalbris_, d'Hector Malot.
--Ah ça! s'écria mon ami, du train dont nous y allons, il ne restera rien pour Edouard!
--Rassurez-vous, la bibliothèque d'éducation et de récréation en a pour tous les âges et pour tous les goûts. Edouard est déjà un petit homme sérieux. Entre temps, il sait manier très-convenablement le compas et l'équerre. Tandis que Jujules lui prêtera son _Histoire d'une maison_, Edouard fui confiera en échange la collection des _Voyages extraordinaires_ de Jules Verne...
Mais c'est que je les lis, moi aussi, ces voyages!... s'écria la jeune femme en me coupant la parole, y en a-t-il de nouveaux?
--Ah! je vous y prends! Que me disiez-vous donc tout à l'heure, que vous vous en reposiez sur le premier libraire venu du choix de ces lectures? Jules Verne tout au moins aurait été désigné à l'avance et pour ce seul aveu il vous sera beaucoup pardonné. Certes oui, il y en a de nouveaux et ce ne sont pas les moins merveilleux. J'ai apporté le _Pays des fourrures_, dont je puis parle en connaissance de cause, car je l'ai déjà lu dans le _Magasin d'éducation_. Vous avez encore le _Tour du monde, en quatre-vingts jours_, un chef-d'oeuvre d'invention, une sorte de conte des Mille et une nuits, avec la fantaisie déréglée en moins, et en plus l'imagination scientifique. Ce sont de fameux pendants à _Vingt mille lieues sous les mers_, au _Voyage dans la Lune_ et au _Centre de la terre_, à _Cinq semaines en ballon_, aux _Enfants du capitaine, Grant_, au _Capitaine Hatteras_, etc. Cet étonnant romancier poursuit un plan qui consiste à faire faire à son public la découverte successive de toutes les parties du monde et de tous les phénomènes du globe. Nous avons encore un bon bout de chemin en perspective. Savez-vous ce qu'il m'a répondu tout dernièrement? Je lui demandais quelles surprises nouvelles il nous réservait et s'il nous était permis de compter sur une deuxième série aussi riche que la précédente.
--N'est-ce que cela! me dit-il gaiement, apprenez qu'elle est toute composée cette série à venir; il ne me faut plus que le temps de l'écrire.
--Tout va bien, répliqua mon ami, mais avec tout cela je ne vois pas pourquoi tu nous a parlé du compas et de l'équerre d'Édouard?
--M'y voici. Nous lui donnerons les Sciences usuelles et leurs applications mises à la portée de tous, par le capitaine de frégate Louis du Temple. Ce livre-là serait un peu trop sérieux pour Jujules; il fera le bonheur d'Édouard. Figurez-vous, mes amis, la mécanique et la géométrie racontées par un homme qui a appris la science à de pauvres mécaniciens de la marine, à des gens presque illettrés mais pleins d'ardeur, de bon vouloir et de dévouement. Ce sera bien le diable si sous la direction d'un tel maître Edouard ne devient pas un mécanicien de premier ordre. Je tiens à être là pour jouir de sa joie quand il recevra ce magnifique volume, et si vos mains sont trop pleines de cadeaux pour y joindre celui-là, c'est moi qui m'en chargerai.
--Mais non! dit la jeune femme en riant, je n'accepte pas l'épigramme; me voilà bel et bien convertie, et je vous promets que le n° 18 de la rue Jacob comptera désormais une cliente aussi assidue que dévouée. N'abusez pas de votre victoire.
--Ainsi, ajouta mon ami, c'est toute une bibliothèque que nous introduisons dans la famille. Quelle heureuse chance pour moi d'avoir eu pour auxiliaire un ami dont le métier consiste précisément à lire les livres nouveaux pour guider autant que possible le choix du grand public. Si grâce à toi, le budget des étrennes est un peu plus lourd que de coutume, je ne m'en plaindrai pas.
--C'est encore une erreur, répondis-je, et ce sera mon dernier mot. Le plus riche, le plus luxueux de ces beaux livres, les _Contes de Perrault_, de Doré, qu'il faudra donner à Mimi, dans un an ou deux, ne coûte pas à beaucoup près ce que coûte une soirée dans un théâtre de genre, qui trop souvent se trouve être un théâtre de mauvais genre; il coûte moins qu'un joujou vulgaire de chez Giroux, une boîte de bonbons de Roissier, une fleur artificielle à mettre dans vos cheveux, madame, ou la fumée de quelques cigares de choix que monsieur achètera au Grand-Hôtel. Direz-vous que ce qui serait trop d'argent pour une chose qui reste ne serait rien pour une chose qui passe?
--Non! non! s'écrièrent en choeur mes deux amis, le mari et la femme, associés et réconciliés dans le même sentiment. Nous voilà d'accord.
--Tout est donc bien qui finit bien, répondis-je en fermant l'entretien; cela finit d'autant mieux que mon article est fait. Tant pis pour vous, je vous préviens que je vais livrer au public toute notre conversation sans y changer un mot.
--Tu ne nous nommeras pas au moins!
--Je le jure! Je me bornerai à vous soumettre mon procès-verbal et à signer pour copie conforme:
Prosper Chazel.
LA SOEUR PERDUE
Une histoire du Gran Chaco
(Suite)
CHAPITRE X
ARRÊTÉS PAR UN «RIACHO.»
LES GYMNOTES
Les voyageurs se trouvaient à un mille de distance de leur dernière halte quand les hautes berges du Pilcomayo commencèrent à se déprimer, puis à s'abaisser jusqu'à se mettre presque de niveau avec le fleuve. La colline qu'ils avaient jusqu'alors suivie se continuait sur l'autre bord, comme si elle eût été coupée par le courant qui formait en cet endroit une série de rapides contre lesquels l'eau se brisait en bouillonnant et avec un bruit assourdissant.
Les voyageurs n'y prêtèrent pas attention; ils descendirent la pente et continuèrent à remonter le cours d'eau.
Ils ne tardèrent pas à se heurter contre un obstacle inattendu. C'était une sorte de ruisseau lent, un _riacho_ (2) qui débouchait perpendiculairement dans le Pilcomayo ou en sortait, suivant la saison et les caprices de l'inondation. En ce moment il semblait être immobile, parce que la rivière principale, subitement enflée par l'ouragan, arrêtait le courant plus tranquille de son affluent. Ses eaux étaient jaunâtres et comme mêlées de terre et de sable. Le seul moyen d'en savoir la profondeur était d'y entrer à cheval, mais l'expérience était dangereuse.
[Note 2: Le _riacho_ de l'Amérique du Sud est un cours d'eau tributaire d'une grande rivière. Il ressemble au bayou de la Louisiane. En temps d'inondation son courant change de direction et revient sur lui-même.]
Il ne fallait pas songer à tourner pour le franchir au-dessus de sa source, ni à chercher un gué en le remontant. Le riacho était droit comme un canal, et les cavaliers pouvaient le suivre des yeux à travers la plaine sur une étendue de plus de dix milles présentant toujours la même largeur et probablement la même profondeur que sous la tête de leurs chevaux.
Que faire? remonter jusqu'à la source aurait exigé une demi-journée tout entière. Cypriano était trop impatient pour y songer et Gaspardo lui-même paraissait médiocrement disposé à un retard. Essayer de passer à l'endroit où ils se trouvaient semblait être une entreprise hasardeuse; il leur faudrait peut-être nager. Cependant cette alternative ne les eût pas arrêtés si le bord opposé avait offert une pente douce ou quelque point facile qui permit aux chevaux d'aborder. Mais il n'en était pas ainsi; au contraire, la berge s'élevait perpendiculairement à plus de deux pieds au-dessus de l'eau, et, sous l'eau, cette sorte de muraille pouvait être encore plus profonde. Les voyageurs étaient dans l'impossibilité d'évaluer la profondeur à cause de la coloration de l'eau, conséquence de la tormenta, et il n'existait ni courant ni rides pour les aider à se former une opinion même approximative.
Ils restaient indécis sur leurs selles. S'il avait été seul, Cypriano, dans son impatience, aurait lancé son cheval en plein cours d'eau, mais Gaspardo avait mis la main sur la bride en lui disant: «Patience! il est bon de réfléchir, même avant de faire une folie.»
Ils demeurèrent ainsi pendant plus de dix minutes, tantôt jetant les yeux sur le ruisseau, tantôt se regardant les uns les autres.
«_Gracias a Dios!_ que Dieu soit loué! s'écria tout d'un coup le gaucho.»
Il proféra cette exclamation d'un ton si satisfait et avec un tel soupir de soulagement que ses jeunes camarades comprirent que le problème était résolu et que le moyen de passer était découvert.
«Qu'avez-vous imaginé, mon bon Gaspardo? demanda Cypriano, toujours le plus prompt à interroger.
--Regardez là-bas, dit Gaspardo? en montrant de la main l'endroit où l'affluent réunissait ses eaux à celles du fleuve. Que voyez-vous là-bas, senoritos?
--Rien de particulier, quelques grands oiseaux blancs avec de longs becs, qui ressemblent à des grues.
--Certainement, ce sont des grues, et même des grues soldats, des _garzones_ (3). Eh bien! qu'en pensez-vous?
[Note 3: Le _garzon_ est la plus grande des grues de l'Amérique du Sud. Il possède une hauteur de cinq pieds; ses jambes sont longues et grêles; son bec pointu est immense; il a sous la gorge un sac rouge comme un pélican et son plumage est presque d'un blanc de neige.]
--Qu'elles nagent?
--Nager! pas le moins du monde. Le garzon ne nage jamais. Elles passent à gué, senoritos; oui! à gué.
--Eh bien! après? fit Ludwig.
--Comment! après? Je suis étonné que vous, naturaliste, un savant qui avez appris à raisonner, vous ne liriez pas la conclusion d'un fait aussi clair.
--Quelle conclusion? demanda naïvement le jeune savant.
--La plus simple du monde, à savoir que comme le dit la chanson, si les canards l'ont bien passé, nous passerons nous aussi le riacho. Les grues ont de longues jambes, c'est vrai, mais où un garzon peut passer, un cheval n'est pas obligé de nager. Non, muchachos! nous traverserons à l'endroit où ces gros oiseaux blancs sont en train de s'amuser. Nous pourrions même peut-être le faire ici, mais cela serait moins sûr. Il y a évidemment une barre de sable entre le riacho et la rivière et voilà pourquoi les grues sont à l'eau. J'ajoute que, si elles y sont, ce n'est pas pour le simple plaisir d'y prendre un bain de pieds. Il est probable que l'orage a troublé les poissons et les a ramenés du large contre la barre. Les grues, les trouvant là à leur portée, y sont venues à leur tour. Tout s'enchaîne à merveille, vous le voyez, et nous n'avons nous-mêmes rien de mieux à faire que de mettre à profit le résultat de l'expérience faite par les grues.»
Le gaucho avait raison. Les _garzones_ étaient activement occupés à pêcher; les uns plongeaient leur bec sous l'eau, d'autres, la tête renversée, montraient sous leur gorge de vastes poches écarlates gonflées par le poisson qu'ils s'efforcaient d'engloutir.
«C'est pitié de les déranger de leur dîner, dit Gaspardo, surtout après le service qu'elles nous ont rendu en nous montrant le gué. Por Dios! Il nous faut pourtant le faire, il n'y a pas moyen de l'éviter. Allons, senoritos, descendons, nous demanderons en passant pardon à mesdames les grues de la liberté que nous prenons à leurs dépens.»
En disant ces mois, Gaspardo se dirigea vers le confluent des deux cours d'eau, suivi par ses compagnons qui n'avaient fait, comme on le pense, aucune objection au discours du brave gaucho.
Au bout de deux cents pas, ils arrivaient au territoire de pêche des grues.
Ces grands oiseaux, effrayés par l'approche de créatures si différentes de celles qu'ils voyaient ordinairement, se hâtèrent d'avaler le contenu de leurs poches écarlates, puis, agitant leurs grandes ailes au-dessus de l'eau, s'élevèrent dans les airs en protestant par leurs cris contre le dérangement qu'on leur causait!
Pendant un moment, ils tournèrent au-dessus de la tête des cavaliers en poussant leurs notes perçantes, comme s'ils avaient espéré disputer aux cavaliers le passage du ruisseau. Cependant, quand les chevaux se mirent à l'eau, ils comprirent que pour le moment leur pèche était finie, et, cessant leurs bruyantes démonstrations, ils partirent l'un après l'autre en quête d'une retraite plus tranquille.
Le passage était tel que Gaspardo l'avait supposé; c'était une barre entre le fleuve principal et son tributaire. Ni en aval ni en amont les chevaux n'auraient pu passer à gué, et même sûr la barre, au point le plus profond, leurs sangles baignaient dans l'eau.
La distance à parcourir était de plus de cent mètres, car c'était à cette place que le riacho avait sa plus grande largeur.
Ils avaient franchi les deux tiers du passage et se félicitaient déjà d'être bientôt arrivés sur l'autre rive, quand tout d'un coup les chevaux firent halte en frémissant de la tête aux pieds.
Au même instant, chacun des trois cavaliers ressentit une commotion étrange et tellement simultanée, que leurs exclamations s'échappèrent de leurs trois bouches à la fois comme d'un seul gosier..
Gaspardo seul reconnut la cause de ces chocs imprévus.
«Caramba! s'écria-t-il, c'est une raie électrique. Non pas une, mais peut-être un millier! Il y en a tout autour de nous, je le vois bien au frémissement des chevaux. Donnez de l'éperon, senoritos! donnez de l'éperon, ou nos bêtes paralysées n'atteindront jamais le bord!»
Ainsi apostrophés, les jeunes gens piquèrent de toute la force de leurs talons, et leurs montures s'avancèrent encore, mais avec inquiétude et une visible irrésolution. Parfois elles essayaient de reculer en dépit des coups d'éperon.
Les cavaliers n'échappaient pas à cette influence. Le fluide subtil courant le long des membres des chevaux, pénétrait dans le système nerveux des hommes et leur causait de violentes secousses. Tous les trois se sentirent d'autant plus troublés, que la force ne pouvait rien contre l'obstacle bizarre qui s'opposait à leur marche en avant. Gaspardo seul conservait encore assez de présence d'esprit pour parler et agir.
«Éperonnez, criait-il, éperonnez! si nous ne gagnons pas le bord rapidement, les gymnotes auront raison de nous et de nos bêtes. Nos chevaux s'enfonceront dans l'eau comme des pierres et nous-mêmes, si nous n'échappons pas à l'influence de ces infernales bêtes, nous ne pourrons passer ni à gué ni en nageant. En avant donc, senoritos! Jouez de la cravache et des éperons comme s'il s'agissait du salut de nos Ames!»
Ludwig et Cypriano n'avaient pas besoin d'être excités. Ils sentaient parfaitement l'imminence du péril et ne comprenaient que trop que chaque minute le décuplait. Tous deux poussaient leurs montures autant que le leur permettait leur énergie défaillante.
Gaspardo le premier finit par atteindre le bord; il fut suivi de près par Cypriano. Mais quand tous deux, se retournant, jetèrent les yeux sur Ludwig, ils s'aperçurent que celui-ci était resté en arrière d'eux, à quelques mètres de la rive; son cheval tremblait comme une feuille et refusait d'avancer. Le cavalier commençait à perdre la tête en voyant l'inutilité de ses efforts. Tout d'un coup sa monture cessa de bouger. Le gaucho et Cypriano la virent peu à peu enfoncer. Evidemment Ludwig était hors d'état de la retenir,
Cypriano fit mine de descendre de cheval et de se jeter à l'eau pour aller au secours de son cousin.
«Gardez-vous-en bien, s'écria le gaucho. Vous n'arriverez qu'à périr avec lui. Il y a mieux à faire pour le salut de Ludwig.»
En même temps il détachait son lazzo de sa selle et le faisait tournoyer autour de sa selle. Le noeud coulant tomba juste sur les épaules de Ludwig. Le jeune homme enlevé de sa bête abordait, cinq minutes après, sain et sauf sur le rivage.
Sans perdre un instant, le gaucho relâcha le lazzo, le détacha promptement des épaules de Ludwig, le fit siffler encore, et le lança sur le cheval, dont l'arrière-train était déjà sous l'eau.
Cette fois, la boucle largement ouverte tomba sur le cou de l'animal en entourant dans sa première moitié la haute selle espagnole qu'il portait; Gaspardo, assurant solidement le lazzo autour de son poignet et de son avant-bras, fit faire demi-tour à sa propre monture du côté opposé à la rive, et l'encourageant de la voix, il la lança d'un élan vigoureux en avant.
CHAPITRE XI
LE POISSON QUI FAIT DU FEU
Il y eut une lutte violente au milieu du riacho; elle dura peu. Le cheval de Ludwig reprenait courage en se sentant secouru; il fit un effort de vigueur pour aider à celui qui était tenté en sa faveur; ses jambes de derrière, dégagées, reprirent bientôt leur fonction, et il finit par prendre terre à son tour.
Le bord de ce cours d'eau bourbeuse présentait un étrange tableau; les trois chevaux frissonnant semblaient près de défaillir, et leurs cavaliers n'étaient guère dans un meilleur état.
Le plus âgé des trois conservait encore un peu de force, mais il était loin de se sentir aussi solide et aussi alerte que d'habitude. Jamais il n'avait subi une si violente attaque des gymnotes, et il ne pouvait s'expliquer leur puissance extraordinaire qu'en l'attribuant à l'électricité de la tempête, qui sans doute avait surexcité en elles l'énergie du fluide.