L'Illustration, No. 1609, 27 décembre 1873
Part 2
--Des poupées à mes filles! Non, mon cher monsieur, non; je vous le défends positivement. Savez-vous l'enseignement qui résulterait de ce cadeau? L'amour de l'alanguissement, la coquetterie, la paresse, le goût du luxe, peut-être de la luxure. C'est bon pour les duchesses, c'est bon pour les bourgeoises. Tenez, si voulez faire un présent à ces enfants, apportez-leur quelque chose d'utile, un dé à coudre, des ciseaux, un paquet d'aiguilles. Qu'elles aient à la main un objet qui, de bonne heure, leur rappelle qu'elles sont filles de la misère et de la philosophie et qu'il faut qu'elles songent sans cesse à épouser le travail!
À certains égards cet esprit de prévoyance se retrouve en grand dans un mot de Mme Lætitia Bonaparte, la mère de Napoléon.--Longtemps éprouvée, n'ayant eu de 1790 à 1799 que 1,500 fr. pour soutenir sa modeste maison et nourrir ses trois filles, Caroline, Elisa et Pauline, la brave femme ne pouvait pas se résoudre à jeter l'argent par les fenêtres.
En 1809, le 2 janvier, la princesse Pauline vint la voir.
--Madame, l'empereur m'envoie vous faire une question.
--Laquelle?
--Combien avez-vous dépensé, hier, en fait d'étrennes?
--Ma fille, 3,255 francs.
--3,255 francs! Mais je vous avais remis, de la part de mon frère, 30 000 francs pour faire des largesses! Est-ce que vous comptez placer cette somme?
--Mon Dieu, oui, Paulette.
--Mais pourquoi faire?
--Pourquoi faire? Pour donner, un jour, du pain à tous les rois et à toutes les reines qu'on a faits dans ma famille!
L'histoire a prouvé par trois fois que l'Agrippine d'Ajaccio n'avait pas si grand tort.
Philibert Audebrand.
NOS GRAVURES
L'ILE SAINTE-MARGUERITE
Le naturaliste Agassiz
Le 15 décembre, un télégramme fort laconique annonçait à l'Europe que «le professeur Agassiz venait de mourir à Boston».
Cet illustre naturaliste mérite mieux qu'une mention d'une ligne. C'était le digne successeur des Buffon et des Cuvier, et le monde scientifique a peu de noms à opposer au sien; en Amérique, nous ne voyons pas qui est capable de prendre sa place.
Agassiz avait émigré aux États-Unis en 1847, à la suite des événements politiques dont la principauté de Neufchâtel fut alors le théâtre. Il était déjà célèbre et s'était fait connaître au monde savant par un ouvrage sur les poissons fossiles, publié dès 1842, et qui est resté classique en géologie, comme le livre de Cuvier sur les mammifères éteints du bassin de Paris, ou le livre de Brongniart sur la flore fossile des terrains houillers.
Né dans le canton de Vaud en 1807, Agassiz avait étudié en Allemagne, et fut reçu docteur à Munich. Il fut nommé professeur d'histoire naturelle à Neufchâtel dès 1838, et publia en français, en latin ou en allemand divers ouvrages de zoologie, dont celui que nous avons cité plus haut a surtout contribué à le faire connaître.
Ses études sur les glaciers, qu'il poursuivit avec une ardeur infatigable, escaladant tous les pics des Alpes, entre les années 1840 et 1847, confirmèrent la réputation qu'il s'était acquise parmi les géologues, et l'on peut dire que lorsqu'il quitta l'Europe, son nom était déjà universellement connu.
Ses deux collaborateurs, MM. Desor et Vogt, Suisses comme lui, ont continué les traditions du maître. Ils n'ont cessé de marcher à la tête de la science helvétique, et ils l'ont même quelquefois poussée en avant, notamment en anthropologie, avec une virilité, une audace qui ont épouvanté en France plus d'un de nos maîtres officiels.
Agassiz, à peine arrivé aux États-Unis, fut nommé professeur d'histoire naturelle à l'Université de Cambridge, près Boston, et c'est là que, vingt ans plus tard, nous l'avons rencontré nous-même, augmentant, classant sans cesse ses chères collections, et toujours à l'affût de nouveaux voyages pour faire progresser la science et ouvrir aux investigations de l'esprit humain des champs jusque-là inconnus.
[Note 1: Voyage au Brésil, Paris, Hachette. 1868.]
Avec sa femme, qui ne cessa de le seconder dans ses recherches et de s'associer à tous ses travaux, comme une vraie Américaine qu'elle était, il entreprit le voyage de l'Amazone. On sait quel trésor de faits curieux il rapporta de cette exploration, et combien il en accrut ses collections, notamment en ichthyologie. Ce voyage, publié par Mme Agassiz, a été traduit en français (1); l'exploration de l'Amazone a été même illustrée dans le _Tour du monde_, d'après les dessins de Mme Agassiz, qui tenait aussi bien le pinceau que la plume, dans ces dernières années, M. Agassiz avait entrepris l'étude du fond des mers, et fait à ce sujet sur un navire de guerre américain, que le gouvernement des États-Unis avait mis généreusement à sa disposition, une série de travaux fort intéressants poursuivis dans l'un et l'autre océan, l'Atlantique et le Pacifique. Il était aussi allé de Boston à San-Francisco par le cap Horn. Il avait espéré que sa santé, ébranlée par un travail incessant, se relèverait dans ce long voyage. Il semble qu'il n'en a rien été, puisque la nouvelle, de sa mort nous est parvenue au moment où tout faisait espérer que ses amis et la science pourraient encore le conserver longtemps.
Dans ce voyage de circumnavigation, les découvertes d'Agassiz ont été presque de tous les jours, sur les courants, la température des eaux marines à diverses profondeurs, le fond de la mer, les animaux qui s'y rencontrent. C'est lui qui a pour la première fois démontré que le fond des océans est habité à toutes les profondeurs, contrairement à ce qu'on avait écrit. Que d'espèces nouvelles en coraux, coquilles, poissons, plantes marines il avait ramenées de son dernier voyage! Il était occupé à classer tout cela, à le distribuer, à le faire connaître avec cette générosité toute américaine qui le distinguait, quand la mort est venue le surprendre.
Au physique, c'était un homme de haute taille, fort vigoureux; ses traits annonçaient l'aménité, la bienveillance, et le moral ne démentait pas ce que le physique annonçait. Il était ouvert, sympathique, causait volontiers et facilement, ne disait du mal de personne, pas même de ses confrères, ce qui est rare parmi les savants. Il était, comme tous les protestants, fort attaché aux doctrines religieuses. Spiritualiste, il faisait volontiers intervenir la Providence dans la création des espèces, mais cela ne l'empêchait pas d'apporter dans les théories scientifiques beaucoup d'indépendance. Ainsi il était, en histoire naturelle, avec les Lamarck, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Goethe, les Darwin, partisan de la variabilité de l'espèce humaine et non de l'unité, comme le voulaient Buffon et Cuvier, et comme quelques naturalistes, entre autres M. de Quatrefages, le veulent encore aujourd'hui.
Il faisait bon marché des honneurs, et se contentait du titre de correspondant de notre Académie des sciences, n'ayant jamais voulu accepter de l'empereur Napoléon III, qui l'avait connu et apprécié en suisse, ni le titre de sénateur, ni celui de professeur au Collège de France, ni même celui de directeur général du Muséum, place restée, dit-on, vacante depuis la mort de Cuvier. On essaya de le tenter à diverses reprises et de le fixer parmi nous; toujours il préféra rester dans sa patrie d'adoption. Républicain il était en Suisse, républicain il demeura aux États-Unis. Il vient d'y mourir, comblé de gloire sinon d'honneurs, aimé de tous, ayant fait de nombreux élèves, n'ayant cessé un jour de travailler et de faire progresser la science, qui a été l'occupation de toute sa vie. C'était un homme de bien, _vir probus_, au sens le plus général du mot, un de ces hommes qu'on voit toujours partir avec le plus vif regret, parce que l'on sent combien il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de les remplacer.
L. Simonin.
Le Fort Sainte-Marguerite
L'ex-maréchal Bazaine aurait pu être envoyé dans quelque casemate oubliée, dans quelque prison sans passé, ou même faire le voyage de la Nouvelle-Calédonie, en compagnie de pétroleurs. L'opinion publique eût été probablement satisfaite de ce châtiment qui plaçait ainsi au même rang tous ceux qui ont failli faire sombrer le pays! Mais décidément la fortune sourit à Bazaine; pendant que nous grelottons dans le Nord, on l'envoie dans une contrée bénie du ciel, inondée, au coeur de l'hiver, des chauds rayons du soleil, et délicieusement rafraîchie, en été, par les brises de mer!...
Heureux maréchal! La Providence lui assigne même la prison à jamais célèbre de l'homme au masque de fer. Etrange caprice du destin! L'innocent martyr du despotisme de Louis XIV a vécu là, le visage couvert, les traits constamment voilés, tenu dans le plus complet isolement, tandis que le grand coupable de Metz va sans doute passer les dernières années de sa misérable vieillesse en captif heureux, entouré peut-être de quelques-uns des siens, et à coup sûr il n'aura pas pour gouverneur un maître implacable comme Saint-Mars!
Je me trouvais, il y a peu de mois, à Cannes, et de là on voit se profiler, à quelques milles en face, les îles de Lérins, semblables à de gigantesques entassements. Si l'on était oiseau, en deux coups d'aile, on arriverait à Saint-Honorat ou à Sainte-Marguerite. Sans s'armer d'une longue-vue, il est parfaitement possible de distinguer les rochers élevés qui bordent les deux îles, et l'on peut compter jusqu'aux fenêtres du fort Sainte-Marguerite.
Une vingtaine de petits bateaux bariolés dansaient dans le port de Cannes, sous la violente caresse du mistral, et demandaient à grands cris, par la voix de leurs patrons, quelque promeneur complaisant!
--Monsieur! promenade à Sainte-Marguerite! Bon temps! Bon vent! me cria l'un des bateliers en me priant du geste de descendre.
--Et combien de temps faut-il pour arriver à l'île!
--Oh! monsieur, pas beaucoup! J'y suis allé l'autre jour en moins d'un quart-d'heure!
--Et le vent est bon? repris-je.
--Excellent! monsieur, deux ris aux voiles et nous filons comme l'éclair!
Inutile de dire que le quart-d'heure du brave batelier se changea en demi-heure, la demi-heure en trois quarts-d'heure et qu'une heure après nous ne touchions pas encore au môle du débarquement. En revanche, j'avais eu la mer la plus moutonneuse du monde; nous avions failli être roulés par les vagues; mais quelle baie splendide, que de merveilleux horizons!
J'eus le malheur de descendre du bateau pour tomber entre les mains d'un vieux sergent qui ne me lâcha pas avant de m'avoir conté,--ce qu'il savait du reste fort mal,--l'histoire de l'île Sainte-Marguerite.
Il m'expliqua que le fort avait été construit sous Richelieu, puis pris par les Espagnols, qui l'avaient agrandi, et enfin réparé par Vauban.
En résumé, ce bâtiment serait peu digne d'intérêt si la légende de l'homme au masque de fer n'était pas là pour captiver.
Matthioli, c'est le nom que l'on donnait à ce célèbre inconnu, avait une prison que le maréchal Bazaine,--l'homme heureux!--ne connaîtra sans doute que de vue! La chambre qu'il habita onze années n'était éclairée que par une fenêtre du côté du nord, percée dans un mur de près de quatre pieds d'épaisseur; on y avait même prudemment adapté trois grilles de fer placées à une distance égale. Cette fenêtre donnait sur la mer.
Ce qui fit supposer à quelques indiscrets que Matthioli devait être quelque grand personnage, ce sont d'une part les mesures prises par Saint-Mars pour éloigner de lui même les geôliers, et de l'autre l'espèce de respect dont semblait l'entourer le gouverneur.
De plus, on assure que l'homme au masque de fer portait des vêtements recherchés, de fines dentelles, et qu'on lui fournissait des habits aussi riches qu'il paraissait le désirer.
Il n'en fallait pas plus pour faire pleuvoir des milliers de conjectures: C'est un frère de Louis XIV, disent les uns.--C'est le duc de Beaufort, assurent les autres.--C'est un fils de Cromwell!...
Quelques anecdotes inventées sans doute viennent à la rescousse, et notre homme, qui n'était peut-être qu'un petit gentilhomme sans grande importance, passe d'emblée à la postérité!
Vous connaissez l'histoire du pêcheur qui ramasse sous les fenêtres de Matthioli une assiette d'argent sur laquelle se trouvaient inscrits quelques caractères;--le brave homme rapporte sa trouvaille au gouverneur, qui lui demande s'il a lu les mots écrits sur ce plat: «Je ne sais pas lire!» répond naïvement le pécheur, et Saint-Mars lui dit: «Allez! Remerciez le ciel de votre ignorance!»
Un ingénieux historien, à la vue très-bonne, affirme qu'il y avait sur ce plat désormais historique, ces mots: «Louis de Bourbon, comte de Vermandois, frère de Louis XIV, etc.»
Si Bazaine jette jamais ses assiettes par les fenêtres, les pêcheurs d'aujourd'hui les conserveront peut-être sans scrupule.
Richard Cortambert.
Variétés: "les Merveilleuses", comédie en cinq actes de M. Victorien Sardou.
Cette fois c'est mon collaborateur M. Morin qui se charge de rendre compte des _Merveilleuses_, de M. Sardou. Son dessin animé, spirituel et d'une parfaite exactitude, tient lieu de l'article de théâtre. Aussi bien notre critique à nous serait-elle inutile puisque M. Sardou n'a pas jugé nécessaire d'introduire une action dans sa comédie, qui relève presque tout entière du décorateur et du costumier. Quoi? pas le moindre petit bout d'intrigue? Si vraiment, mais si peu que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Dorlis, que la guerre d'Italie a enlevé aux premières joies de la lune de miel à sa femme Illyrine, retrouve au retour de Rivoli et d'Arcole, son épouse convolant en secondes noces avec le citoyen Saint-Amour, chef du cabinet de Barras. Il était temps, deux heures plus tard, protégée par la loi du divorce, elle devenait madame Saint-Amour. C'est tout, et cette petite comédie entamée à la fin du quatrième acte se dénoue au cinquième. Il semble que M. Sardou, occupé à faire revivre dans une série de tableaux vivants les hommes et les choses du Directoire, et attardé longtemps dans les curiosités et les bibelots du temps, se soit dit: «Maintenant que j'ai reconstitué ce peuple bigarré dans les rues, agité dans les salons cet essaim de merveilleuses et ce groupe de muscadins, que j'ai placé sur leurs étagères ce musée archéologique des dernières années du siècle, songeons un peu à mettre une action dans la pièce; si mince qu'elle soit, cela est toujours assez bon; l'intérêt n'est pas là, il est dans cette série de tableaux, dans ce panorama des plus mobiles et des plus amusants, avec ce décor du premier acte, ce jardin du Palais-Égalité où s'asseyent les _incroyables_, le menton caché dans la cravate _écronitique_, avec _les oreilles de chien_, le chapeau gigantesque en demi-lune, le bas en tire-bouchon et le bâton de houx à la main. Là circulent les carmagnoles, les bouquetières, là se réfugient contre les huées des _sans-culottes_, les daines _sans-chemises_ que la brutalité de la foule menace de jeter à l'eau.
Au second tableau, nous sommes sur le perron de la rue Vivienne, où s'agitent les agioteurs, devant cette boutique de boulanger qui indique le prix montant et descendant du louis, étiage de la fortune publique. Au premier étage d'une maison, des joueurs jettent leur or au râteau des croupiers; à l'entresol, des _marchandes de frivolités_ prélèvent des intérêts sur la bonne fortune tentée au premier étage. C'est le bruit, c'est la rue. L'acte suivant nous transporte dans l'hôtel du financier Ragot; un bijou, que ce décor, une merveille de goût et d'exactitude, avec ses pendules, ses candélabres du temps, avec ses sièges en forme d'X, avec ses tasses à thé à fond jaune tacheté de petites fleurs noires. Là règnent les _Merveilleuses_, les robes à la _Flore_, les tuniques à la _Minerve_, la redingote à la _Galathée_, passant par toutes les nuances, depuis le _Fifi pâle effarouché_ jusqu'au _Violet cul de mouche_. Et les coiffures! Le turban relevé avec des plumes bleues, bonnet Pierrot, bonnet à la Délie, bonnet à l'Esclavonne. Tout ce monde féminin caquette et fripe dans ses mains des éventails de crêpe noir lamé et pailleté d'argent, sur lesquels se montre discrètement l'effigie de Louis XVI, de la reine et du dauphin, ces éventails au _Saule pleureur_. Les élégants zazayent de leur petite voix de femmelette leur parlé gazouillé et mouvant, et étalent leurs habits de soie rayée à queue de morue. MM. de Concourt ont fait dans un excellent livre l'inventaire par le menu de cette société du Directoire. Ce catalogue des choses et des gens, M. Sardou, par une fantaisie d'auteur dramatique, l'a fait vivre aux Variétés. Il a animé les Carie Vernet, les Debucourt. Cela est fort amusant au début, mais fatigue vite chemin faisant. On feuillette pendant une heure un album de caricatures, mais toute une soirée! c'est un peu long. Et puis, une observation. Comment, nous voilà dans cette société de l'an de grâce 1798, et pas un costume d'officier ou de général? Ce ne sont pourtant pas les militaires qui faisaient défaut dans ce monde du Directoire. Il y a là une lacune.
M. Savigny.
Glace et patins: "La première leçon" et "Un regard en passant".
Puisque l'hiver s'obstine à ne pas entrer en scène, faisons tout éveillé un rêve qui fera tressaillir d'aise les membres du club des patineurs.
Il y a huit jours, le thermomètre est descendu à dix degrés au-dessous de zéro, et depuis lors il s'est résolument maintenu entre six et huit. Lacs, étangs, toutes les pièces d'eau dormante ont gelé, et finalement la glace a acquis une respectable épaisseur.
O bonheur! l'heure heureuse, depuis si longtemps attendue, a donc sonné, et le moment fortuné est venu! Vite, courons, et sans perdre une minute, au lac, au lac!
Déjà sous un ciel gris d'acier, au milieu d'un cercle de grands arbres étincelants de givre, s'y presse une foule élégante et joyeuse, les femmes emmitouflées de fourrures, portant le manchon en sautoir; les hommes vêtus du costume de rigueur; bonnet fourré, pelisse, pantalon collant qui fait valoir les formes et bottes cracoviennes; les uns et les autres ayant chaussé le patin et glissant, se croisant, se poursuivant sur la glace qu'ils rayent d'un pied plus ou moins habile.
Car s'il en est qui savent proprement faire un dehors, écrire correctement leur nom du bout d'un patin victorieux, il y en a d'autres aussi qui font beaucoup de fautes d'orthographe, et même en sont encore à épeler péniblement leur alphabet. Aussi, pour les présomptueux, que de mésaventures et de chutes, souvent ridicules.
Je ne parle que pour les hommes.
Il est bien entendu que c'est toujours avec grâce qu'une femme tombe sur son pouff, quand cela arrive, ce qui est rare; car, plus timide, ce n'est que bien soutenue qu'elle se risque à faire ses premiers pas sur ce terrain glissant, où bientôt cependant elle s'élancera, rapide comme l'hirondelle, en traçant comme elle, capricieuse, d'inextricables méandres.
Quelques-unes cependant ne parviennent jamais à surmonter assez leur frayeur pour oser chausser le patin, et ce n'est que confortablement et chaudement établies dans un traîneau qu'elles consentent à fendre l'air, sous la conduite et la garde de quelque jeune gentleman, avec lequel il leur est loisible alors d'achever tout à leur aise la conversation en un autre endroit commencée, ou de commencer l'entretien qui sans doute se terminera ailleurs.
Je n'en jurerais cependant pas, car à quoi le plus souvent tiennent ici-bas les choses, et de quoi dépendent nos résolutions les mieux arrêtées? De ceci ou de cela, d'une goutte de pluie, d'un rayon de soleil, ou encore d'un regard en passant.
Louis Clodion.
Les tortues de mer à Paris.
Il y a longtemps qu'on n'avait vu à Paris des chéloniens possédant des dimensions aussi prodigieuses. Les derniers avaient fait leur apparition alors que florissait l'empire de l'infortuné Maximilien. Depuis lors il s'est écoulé moralement plus d'un siècle. Aussi n'est-il pas étonnant que les tortues de MM. Potel et Chabot aient obtenu un véritable succès d'estime aussi bien dans la rue Vivienne que sur le boulevard des Italiens.
Une de ces étrangères, rien qu'en agitant ses pattes, a cassé innocemment la glace de la devanture qui la séparait de la rue. Mais ce n'était pas pour reconquérir une liberté définitivement perdue, et dont elle ne pouvait, dans son état d'engourdissement, de demi-sommeil, comprendre le prix.
Ces animaux sont d'une force prodigieuse, et dans leur pays d'origine d'une étonnante agilité. Ils nagent comme des poissons dans l'Océan.
C'est surtout lorsque la femelle va pondre ses oeufs que l'on peut facilement la surprendre et la capturer, ce qui se fait en la retournant sur le dos, quelquefois à l'aide d'un levier.
L'écaille des tortues franches n'a aucune valeur, mais la chair est très-délicate, et il est à désirer qu'elle figure sur le carreau des Halles où elle serait très-rapidement appréciée.
Malheureusement nous sommes si routiniers en matière de gastronomie, qu'elle est à peu près complètement perdue pour nous dès qu'elle a servi à faire du bouillon. Les Anglais, plus pratiques, tirent un excellent parti de tous les morceaux.
La tortue jouit d'une propriété inestimable pour le transport dans les pays lointains. On n'a besoin de la fumer ni de la saler, ni de la placer dans des boîtes ou dans un garde-manger entouré de glace fondante. Elle arrive vivante des Antilles sans qu'on ait besoin de lui donner à boire et à manger. On pourrait donc se livrer à une exploitation régulière de cette nouvelle matière alimentaire que nous signalons expressément.
De tous les animaux la tortue est peut-être celui qui a le cerveau le moins développé.
Lacépède allait jusqu'à prétendre qu'il est de la grosseur d'une noisette pour un animal pesant 150 kilos.
Mais il n'y a pas, paraît-il, d'animal qui soit plus porté aux plaisirs de l'amour. Alors le mâle devient féroce, et aucun danger ne serait capable de le déterminer à quitter sa femelle. Mais cela ne dure guère. Au bout de quelques jours il l'abandonne sans remords, la laissant regagner péniblement les îlots sablonneux où elle déposera ses oeufs, en grand danger d'être surprise par les pêcheurs qui la guettent. Notre dessin fait voir les suites inévitables de cette surprise. Un aide de cuisine s'apprête à trancher la tête de la tortue tandis qu'un autre empêche cette tête de rentrer dans la carapace, à l'aide d'un câble et d'un croc. L'armée des marmitons est là sous les armes, prête à commencer ses grandes opérations. Jamais mode plus barbare d'exécution n'a été inventé. Il faut croire que la tortue a si peu de cervelle qu'elle ne s'en aperçoit presque pas. Car si elle se plaint, c'est si bas, si bas que jamais personne ne l'a entendue.
W. de Fonvielle.
LA VEILLE DU 1er JANVIER
(Fin)
--Absolument. Et je vais choisir des exemples. Voici Mademoiselle Mimi, par exemple. J'ai déjà dit que je n'entendais pas médire des poupées,--le jouet n'empêche pas le livre.--La vraie poupée, celle que l'on peut habiller et déshabiller sans crainte de froisser une robe de cent francs, qui possède une tête de porcelaine que l'on fait remettre à neuf par le premier marchand venu du coin quand son propriétaire a eu le malheur de tomber sur le nez, la poupée qui a son trousseau bien simple de petits bas, de petits pantalons et de petites chemises, que sa maman blanchit elle-même, la poupée que l'on mène en voiture et qui fait la dînette, cette poupée-là est toujours amusante et sera amusante tant que le monde durera. Mais le soir, quand Mimi viendra sous la lampe demander à sa maman de lui montrer des images, sera-t-elle contente, oui ou non, si ces images sont choisies dans un livre à elle, à elle toute seule, écrit pour elle...
--Il y en a donc de ces livres-là.